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Henning Mankell, L’homme qui souriait

Par une nuit à l’approche de l’hiver, un avocat solitaire roule dans le brouillard. Un mannequin assis sur une chaise de bois sur la route le fait s’arrêter. Ce sera sa fin, maquillée grossièrement en accident. Kurt Wallander, ci-devant commissaire mais dépressif depuis plus d’une année pour avoir tiré et tué un bandit, reçoit dans son île danoise où il médite sur la plage en plein vent, le fils de l’avocat qui le connait pour avoir traité son divorce. Il fait état de ses soupçons sur l’accident de voiture de son père et lui expose combien il avait commencé à avoir peur. Quelque temps plus tard, ce fils et associé du petit cabinet d’avocats d’affaires provincial est tué à son tour, cette fois d’une balle dans la tête.

Wallander, qui avait déjà écrit sa lettre de démission de la police suédoise la reprend et, émoustillé par cette énigme, se met au travail. Ce ne sera pas simple car l’avocat traitait certaines affaires du magnat industriel et financier Harderberg, employeur et mécène respecté du pays.

Celui-ci est difficile à joindre, voyageant sans cesse en avion privé d’un pays à l’autre pour acheter et vendre. Mais Wallander réussit à se faire recevoir au château de Farnholm, racheté par le riche homme d’affaires parti de rien. Cet endroit est une véritable forteresse avec double clôture, chiens, gardien et surveillance informatique. Alfred Hardenberg est lui-même flanqué de deux « conseillers » qui sont ses gardes du corps et aidé d’une douzaine de secrétaires qui ne connaissent que ce qu’il faut pour leur travail.

Bronzé, élancé, courtois mais aigu, l’homme affiche un éternel sourire. Tout ce qu’il accomplit réussit, son sourire déclare que tout va bien, que seule la puissance peut régner. Au début de ces années 1990, la globalisation commence à faire sentir ses effets, elle atteint la Suède et son modèle social. L’individualisme progresse et, avec lui, l’évaluation de toutes les politiques publiques. Les affaires sont la grande aventure promise aux petits-bourgeois insignifiants. L’argent facile, obtenu sur la crédulité humaine et selon la dure loi de l’offre et de la demande, permet tout. Y compris de trafiquer des organes en tuant des êtres jeunes et de passer les frontières incognito – il suffit de voler en hélicoptère privé sous les radars.

Pourquoi donc le grand Alfred Harderberg a-t-il eu besoin du petit avocat qui végétait dans sa province ? Pourquoi ce juriste est-il mort de façon suspecte ? Pourquoi son fils associé a-t-il été tué ? Pourquoi la secrétaire du cabinet a-t-elle failli sauter sur une mine posée dans son jardin ? Et pourquoi Wallander lui-même, chargé de l’enquête, a-t-il vu exploser sa voiture ? Harderberg est dans le coup : c’est une certitude, mais comment le prouver ?

Entre enquête de terrain, travail d’équipe et initiatives personnelles, Kurt Wallander se remet en cause pour reprendre son métier. Il le fait bien. Ce pourquoi il réussira in extremis dans une séquence brusque d’action qui change des ruminations de l’enquête.

Ce gros roman policier est réservé à ceux qui aiment à prendre leur temps, à se préoccuper des relations humaines. La jeune Ann-Brit qui vient d’intégrer le commissariat à la sortie de l’école de police remet en cause les habitudes ancrées des hommes mais Wallander l’apprécie ; le chef Björk a pour habitude de marcher sur des œufs, surtout avec les puissants, mais le procureur Per aide Wallander dont il est l’ami.

La leçon de tout cela est que les affaires d’argent conduisent trop souvent à transgresser les limites de la décence morale, que le crime ne doit jamais rester impuni quelle que soit la puissance de qui le commet, et que seul le travail d’équipe permet d’en venir à bout. Certes, le monde change et ne cesse de changer. En pire pour ceux qui avaient été élevés autrement. Mais doivent surnager certaines valeurs sans lesquelles il ne saurait y avoir de société ni de civilisation.

Henning Mankell, L’homme qui souriait, 1994, traduit du suédois par Anna Gibson, Points policier 2009, 426 pages, €7.90

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Fred Vargas, Temps glaciaires

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Voici un bon cru Vargas, après quatre ans de diète salutaire. Son précédent roman s’était en effet un peu fourvoyé en terroir et passéisme éternel. L’auteur, dont c’est le style, garde un peu de sa lenteur et de ses répétitions maniaques, expressions de « sagesse définitive » des hommes entre eux (« ça me gratte », « la fiente de corneille mantelée », « la pelote d’algues »…) – mais cette fois l’action avance. Certes à petits pas, pas vraiment pressés, mais pour mieux savourer l’ambiance. Chacun des 48 chapitres fait avancer l’histoire.

Une série de « suicides » apparaissent comme des meurtres prémédités, tout d’abord parce qu’aucun des morts n’avait de raison de partir volontairement, mais surtout parce qu’un mystérieux H barré d’une cupule est à chaque fois retrouvé près du cadavre. Le « signe » en forme de signature n’est pas une grande trouvaille, mais fonctionne. Les enquêteurs se trouvent entraînés vers une association en mémoire de Robespierre qui fait jouer chaque année le cycle de l’Assemblée sous l’Incorruptible. Chacun vient anonymement et se déguise en acteur de la Révolution, investissant parfois son rôle de façon saisissante. Est-ce de l’histoire expérimentale ? Un essai clinique ? Une façon de masquer des activités plus douteuses ? Un anonymat du meurtre garanti ?

La description de Robespierre est en tout cas impeccable : « Sa voix s’éleva dans l’enceinte, froide, grinçante, sans coffre. Déroulant son discours, parfois réitératif, parfois terriblement talentueux, pernicieux, apaisant, agressif, le ponctuant de quelques grands gestes mécaniques » p.177. Impassible, magnétique, au regard de reptile, cet orateur emporte par sa raison glacée les esprit affaiblis par les passions. « Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l’égoïsme, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l’insolence, l’amour de la gloire à l’amour de l’argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le génie au bel esprit, le charme du bonheur à l’ennui de la volupté… » p.178. Il est vrai que le sire était impuissant, complètement coincé sur les femmes, compensant sa libido interdite par la puissance du pouvoir. Guillotiner, n’est-ce pas aussi châtrer ?

Reste le premier « suicide », celui d’une prof de maths pas si vieille (de celle que chaque collégien a envie d’assassiner parce qu’il ne comprend rien aux signes matheux). Cette aventurière de collège était allée en Islande une dizaine d’années auparavant, et son groupe de bobos français avait été pris sur une île dans la brume, devant survivre quatorze jours en chassant ou pêchant ce qu’ils pouvaient. Ils ont ainsi eu deux phoques, « un gros et un jeune », même si deux du groupe ne sont pas revenus, morts de froid. L’un des cadavres était la mère du jeune Amédée, dont le père se retrouve lui aussi « suicidé » deux jours après que le jeune homme ait rencontré la prof de maths, sur sa demande par lettre… Y aurait-il un lien ?

Comme toujours chez Vargas, l’intrigue est embrumée à loisir, l’esprit bordélique du commissaire Adamsberg épaississant les hypothèses et faisant tourner en bourrique toute son équipe. Il y a de la poésie dans ce type d’esprit, dit-on ; mais on se demande comment il a pu passer le concours rigoureux de commissaire selon les règles requises par l’Administration française. Disons qu’il s’agit de licence littéraire. Mais comme il garde tout des idées qui germent de sa vase cervicale, il apparaît comme un magicien lorsque sa raison émet enfin un rayon de soleil. Le final est de ce type, un « coup de théâtre » (en français dans le texte) à la Agatha Christie, les petites cellules grises alanguies et entourées de coton, mais quand même en fonction.

Le lecteur est égaré dans les paysages glaciaires de l’Islande nord, chère à Arnaldur Indridason, compère ès rompol (un clin d’œil ?). Il est fourvoyé dans l’esprit tordu de Maximilien Robespierre, vertueux jusqu’à la terreur, maniaque de pureté jusqu’au crime. Mais il assiste aussi à une belle histoire d’amour et de fidélité entre deux garçons abandonnés, à un geste de fidélité d’une femme rigoureuse qui se sent mourir, au courage superstitieux des pêcheurs d’Islande, au bonheur du vin blanc de Sancerre choisi par Danglard « chez un petit producteur » et de la douceur au doigt et au palais des pommes paillasson concoctées par une aubergiste inconnue des guides gastronomiques en forêt des Yvelines.

Il y a des nuages et de la lumière dans cette comédie humaine et, ma foi, le roman se lit bien, sans temps mort. Même si l’intrigue n’est guère originale, ce sont les personnages qui comptent le plus, et ils sont fouillés dans leurs retranchements pour le plaisir de la littérature. Je ne vous révèle rien du mécanisme et de qui est coupable, c’est le jeu de la critique, sauf que j’ai aimé ce bon cru Vargas 2015 – et je suis, comme vous le savez, exigeant.

Fred Vargas, Temps glaciaires, 2015, J’ai lu policier 2016, 477 pages, €8.20

e-book format Kindle, €7.99

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Arnaldur Indridason, Étranges rivages

arnaldur indridason etranges rivages
Que fait un commissaire de police lorsqu’il est en vacances ? Il enquête… Il ne peut s’en empêcher. Il faut dire que le commissaire islandais Erlendur est d’un pays sauvage ou la nature est aussi belle que cruelle, incitant à la vérité nue. Sa quête est obsessionnelle parce qu’il se sent un brin coupable. Il veut savoir : lorsqu’il avait dix ans, son frère de huit ans sorti à cause de lui, l’aîné, a lâché sa main et a disparu dans une violente tempête de neige. Nul ne l’a jamais retrouvé.

Erlendur campe dans le salon de la vieille ferme familiale abandonnée. Le vent hurle alentour ou bien le froid s’insinue, créant des illusions. Ne voit-il pas l’ombre d’un personnage, rencontré enfant qui avait prédit que son frère Bergur, étant une « belle âme », ne serait peut-être pas conservé par ses parents ? Alors l’homme mûr creuse la réalité passée, il creuse son âme de gamin pour faire la lumière. Est-ce de sa « faute » ? Est-ce la jalousie que son frère (qu’il aimait) ait eu en cadeau une voiture miniature qu’il a violemment désirée ?

Il s’intéresse donc aux disparitions dans la neige et le froid, puisqu’il a appris que l’on peut survivre en se protégeant un minimum et que l’être humain est bien plus résistant qu’il n’apparaît. Des marins tombés à l’eau et déclarés morts, se sont mis à revivre des heures plus tard, dans un lieu plus chaud. Durant la guerre, une troupe de Britanniques a été ainsi partiellement sauvée d’une tempête semblable. Mais une femme, Matthildur, avait quand même disparu au même moment. Énigme : Erlendur interroge les derniers témoins, allant de l’un à l’autre pour mieux focaliser ses questions. « Par curiosité et à cause de son intérêt pour les disparitions, il avait fouillé bien plus profondément dans le passé de ces gens qu’il n’en avait eu l’intention au départ. Il n’avait absolument pas cherché à exhumer un crime. C’est le crime qui était venu à sa rencontre » p.255.

Islande nature sauvage

Car une étrange vérité se met progressivement au jour… Une histoire d’amour passionnée, la haine puissante qui va avec. Le cœur humain, dans la nature islandaise, ne peut que se mettre à l’unisson : été explosif et tempêtes hivernales déchaînées. Malgré les non-dits de ces taiseux du nord, dont le quant à soi est un tempérament, Erlendur va savoir. Il connaîtra pourquoi Matthildur a disparu, où son cadavre jamais retrouvé se trouve, pourquoi les faits se sont déroulés.

Il apprendra en même temps que les terriers de renards recèlent parfois des objets humains, conservés par le temps. Et que les bêtes ne dédaignent pas la viande morte, au point d’en rapporter les os les plus succulents à leurs petits, dans leur tanière. Il retrouvera, chez un chasseur devenu vieux, la petite voiture rouge qu’il avait convoitée, sur les pentes d’une montagne où son frère Bergur et lui étaient dans la tempête. Il saura enfin. Et ce deuil impossible des volumes précédents, ce chagrin obsessionnel, trouvera enfin son apaisement.

Ce roman noir, qu’on ose à peine qualifier de « policier » tant il se passe après toute prescription criminelle, est d’une beauté tragique, écrit sereinement, pas à pas. Il démarre comme un vieux diesel, lentement, puis trouve son rythme de croisière. Les chapitres se succèdent, courts, apportant chacun un élément nouveau. C’est très humain, empathique, le lecteur est ému. Un bel ouvrage.

Arnaldur Indridason, Étranges rivages, 2010, Points policier 2014, 356 pages, €7.60
Existe aussi en livre audio MP3, 675 Mo, €21.50

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Courtine, Simenon et Maigret passent à table

courtine simenon et maigret passent a table
Maigret n’est pas maigre ; au contraire, inciter les criminels à se mettre à table lui donne faim. La cuisine lui permet aussi de retrouver son épouse, que ses fonctions ne lui permettent pas de voir autant qu’il le voudrait, sollicité le dimanche et parfois en soirée par les cadavres, les enquêtes et les assassins. Je l’ai évoqué une fois sur ce blog.

Courtine, qui a recueilli les recettes, n’est pas Nouvelle cuisine ; au contraire, inciter les Français à bien manger lui donne de l’imagination. Auteur d’une encyclopédie des vieilles recettes du terroir, il aime chez Simenon cet abord familier de la table, des produits simples, de la cuisine dite « bourgeoise » qui n’est que paysanne montée à la ville.

Maigret et Courtine devaient se rencontrer, en témoigne ce livre. Simenon aimait trop les femmes pour ne pas goûter leurs plats après leurs appâts. Elles lui rappellent l’enfance heureuse, la quiétude de la digestion propice à une réflexion sereine. Louise Maigret est alsacienne, pays du bien manger. Pour le reste, bistros, brasseries, restaurants de quartier, cuisine régionale, Jules Maigret est un gourmet. Une blanquette vaut une enquête.

Dans ce recueil, fait de 89 recettes reconstituées, lues ici ou là dans les 75 romans policiers et 28 nouvelles du commissaire Maigret, Courtine réinvente la cuisine populaire. Celle qui disparaît peu à peu au profit des vite-bouffés globish, des bourre-faim à farine et à graisse qu’on avale à la hâte – bien pires pour la santé que les sauces dites « grasses » d’hier.

Vous y trouverez la célèbre soupe à l’oignon (gratinée), les andouillettes (de Troyes) et les filets de hareng (de la mer du Nord), la mouclade (rochelaise) des boucholeurs, les escargots à l’alsacienne, les maquereaux au four et la bouillabaisse (dont Simenon raffolait), le lièvre à la royale et le coq au Riesling, les tripes à la mode de Caen et les ris-de-veau grand-mère, le bœuf miroton et la côte de bœuf braisée, le fricandeau à l’oseille (qu’on ne voit plus sur aucune carte !) et l’épaule de mouton farcie bonne femme, la choucroute (à la parisienne) et la potée (lorraine), la tarte aux mirabelles et les crêpes Suzette…

cuisine coq au vin

« Il y a un arrière-goût discret, à peine perceptible, qui en fait le charme et que je n’arrive pas à identifier. – C’est pourtant simple… Je suppose que vous ajoutez, au dernier moment, un verre de cognac. (…) Eh bien moi, bien que cela ne soit pas orthodoxe, je mets de la prunelle d’Alsace. Voilà tout le secret » (Une confidence de Maigret).

C’est du coq au vin (blanc de Riesling) dont il s’agit, avec sa belle sauce nappant de crème à l’œuf sur fond blanc longuement réduit. Facile à faire, long à mijoter, délicieux à déguster.

Vous m’en direz des nouvelles ! Un bien bon livre, à découvrir page après page et à lire sur la table.

maigret le cahier de recettes de madame

Courtine, Simenon et Maigret passent à table – Les cahiers de recettes de Madame Maigret, 1974 revu 1992, Robert Laffont La petite vermillon 2013, 268 pages, €8.27

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Fred Vargas Dans les bois éternels

fred vargas dans les bois eternels jai lu

Adamsberg, le héros vargasien, est commissaire à l’intuition, petit brun râblé et Béarnais. Anarchique en diable, il laisse décanter, « pelleteur de nuages », prenant systématiquement des chemins de traverse, lâchant la bride à l’instinct, attentif à la lourdeur des choses et à toutes ses sensations que la modernité atrophie. Le toucher, l’odorat, l’affectif, l’irrationnel sont réhabilités dans ce « rom’pol » (c’est elle qui le dit) écrit par une archéologue médiéviste.

Contre la raison « sans âme » qui règne dans le contemporain. Car c’est la raison qui est la folie, diabolisée comme au moyen-âge, la raison-orgueil-de-l’homme, inspirée par Lucifer, serpent tentateur de la Connaissance – et instrument (via Eve) de sa Chute. A l’inverse, « ce saugrenu de chacun des êtres, leur éclat individuel, leurs originalités aux effets incalculables, tu ne t’en es jamais soucié… » dit Adamsberg à l’assassin. La raison qui séduit, obsédée par le résultat dans l’ordre voulu, apparaît incapable de se couler dans l’humaine réalité.

Fred Vargas aime les êtres taiseux qui soupèsent et ne parlent que par aphorismes, dépositaires autoproclamés de la sagesse des nations. Ce parler définitif émane souvent des bandes d’hommes réunis autour de l’alcool. Le chapitre VIII décrivant la rencontre d’Adamsberg avec les Normands d’Harnoncourt est à ce titre éclairant, un morceau d’anthologie sur cette France à la José Bové. Les paysans, bien français, viennent tous de « quelque part », d’une vallée précise, d’une région typée et font bloc sur leurs terres. Contre l’industrie et contre le grand large, contre la raison « de Paris ». Ce serait cela « la France profonde », et cette systématique n’est pas sans susciter quelque agacement jusque vers le milieu du livre. Il y a de la nostalgie d’Ancien régime dans tout cela, un regret de l’ordre social fixé par Dieu et du « chacun sa place », un relent médiéval d’éternité et de merveilleux contre la technique, le savoir scientifique et la raison des Lumières.

Ce conservatisme de ton est tout-à-fait en phase avec le repli sur soi des Français d’aujourd’hui, une pesanteur des siècles dans laquelle on se réfugie comme hier le donjon, se disant que la bourrasque va passer. C’est probablement inconscient : Fred Vargas est bobo, « de gauche » par atavisme de milieu, et probablement bien étonnée qu’on lise autrement ses œuvres.

« La terre ne ment pas », ce pourrait être pétainiste… si ce n’était surtout archéologue. Fred Vargas est immergée dans sa génération et dans son époque. Les années 1970 ont réhabilité le « spontané », les sens, l’imagination. Si cette dernière n’a guère pu parvenir « au pouvoir », malgré le slogan mai 68, les mœurs ont considérablement décoincé l’être. L’exercice de la fouille archéologique, comme toute discipline qui met en jeu le physique, a quelque chose d’une ascèse zen. Le personnage du jeune Matthias, vigoureux et en permanence quasi nu, détecte avec sa peau, raisonne avec ses doigts, observe de ses yeux neufs la terre pour lui faire dire tout ce qu’elle sait. Adamsberg lui-même hume les odeurs, reconnaissant ici ou là l’élixir de relaxation d’une infirmière tueuse, endort son bébé au toucher, d’une main sur la tête, tout comme je le faisais avec le Gamin. La sensation est la dimension oubliée de l’existence contemporaine qui enferme les êtres dans les vêtements, la morale et l’exercice dogmatique de la raison. L’homme est entier, l’archéologue se doit de l’être et le commissaire de police, qu’est-il sinon un archéologue des assassinats ?

Ce pourquoi il monte un mur « sans fil à plomb » et « torse nu », joue avec les règles pour mettre un suspect sur écoutes et se fie aux intuitions plus qu’aux faits rapportés, trop souvent déformés par les préjugés – et par ce que « le raisonnable » cherche à trouver à tout prix. Fred Vargas fait attention à chaque être comme elle fait attention à chaque indice sur la fouille. Elle respecte le réel sans lui imposer un ordre préétabli, elle « laisse être les choses », comme Heidegger le préconise, étant en cela dans le meilleur de la génération post 68. Elle a l’art de saisir les tics de comportement comme ce « on » impersonnel des médecins et infirmières d’hôpital ou ces « faut voir » paysans.

Cette référence constante à l’archéologie et aux chantiers est l’une des originalités de Fred. La fouille qu’effectue Matthias sur un foyer dans l’Essonne « datant de 12000 ans » est un clin d’œil aux stages d’archéologie préhistorique que tout étudiant doit effectuer durant son cursus. Il s’agit là d’un vrai chantier, celui d’Étiolles fouillé dès 1972 par Yvette Taborin, et où j’ai rencontré l’auteur quelques années plus tard. Tout comme « le divisionnaire Brézillon » est un nom réel, repris en hommage au Directeur des Antiquités Préhistoriques d’Ile de France à l’époque, décédé depuis. Actif et organisateur, il aimait que tout aille vite.

L’enquête devient une forme de quête où il s’agit, comme pour le saint Graal, de résoudre des énigmes. Elles s’enchaînent dans ce roman policier atypique en traces, indices, vieux grimoires, reliques, étrangetés biologiques, vers raciniens ou histoires de gosses… Le savoir oublié ressurgit toujours. Savez-vous ce qu’est « le vif d’une pucelle » ? Ou « les bois éternels » ? Combien de kilomètres un chat peut-il faire pour retrouver sa maîtresse aimée ? Que l’on peut économiser son énergie pour résister bien plus que « la science » ne le croit ? Que l’os pénien n’est pas toujours une blague de carabin ? Que le cœur de cerf est fait autrement qu’on l’imagine ? Que « le temps de jeunesse » est un âge bien défini.

Bien sûr, il faut que, comme lors d’une fouille, les pièces du puzzle se mettent progressivement en place. Ceci fait que le roman peine à démarrer et qu’à la moitié encore le lecteur demeure dans les brumes. Mais les fausses pistes ne manquent pas, les rapprochements se font et le bouquet final est digne d’Agatha Christie !

Vu le succès, l’édition se décline en audio (pour ceux qui n’aiment plus la corvée de lire), et en fiche de lecture (pour ceux qui ont peur de n’avoir rien compris – « reconnu d’intérêt pédagogique par le Ministère de l’Éducation »).

Fred Vargas, Dans les bois éternels, 2006, J’ai lu 2009, 480 pages, €7.41

Livre audio 2 CD MP3, Audiolib 2013, €18.53

Fiche de lecture (résumé, étude des personnages, clés de lecture et pistes de réflexion), format Kindle, lepetitlittéraire.fr 2013, 20 pages, €3.99

Fred Vargas déjà chroniquée sur ce blog

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Donna Leon, Brunetti et le mauvais augure

donna leon brunetti et le mauvais augure
Le climat est lourd à Venise en 2010, très lourd. Non seulement nous sommes en août et la chaleur est écrasante dans la ville dénuée de toute brise, mais plusieurs dizaines de milliers de touristes viennent ajouter à l’étouffement des ruelles et des canaux. Il y a pire : l’administration routine dans le délitement d’État. Magouilles, corruption et arrangements entre amis remplacent tout droit et toute morale. Même l’église voit ses cloches arrêtées et aucun artisan pour les réparer pendant « les vacances » sacro-saintes. Quant à la traduction de l’anglais par William Olivier Desmond, elle laisse à désirer, certaines phrases ne voulant carrément rien dire ! (ex. le plus criant p.312 : « plus » vulnérables mis pour moins vulnérables…)

Ce roman n’est « policier » que parce que le personnage principal est commissaire ; il est bien plus sociologique sur la ville de Venise, la politique italienne et les particularismes de la péninsule. L’intrigue est molle, au ras de l’eau, les arnaques ordinaires. Certes il y a trois meurtres, mais leur cause première est tordue – ni passionnelle ni impulsive – il n’y a que « l’argent, l’argent, l’argent » à l’origine de tout.

Certains lecteurs aiment ces livres d’ambiance à la Simenon (j’en suis) ; d’autres s’ennuient à chercher en vain l’action (certains commentateurs sur les réseaux). Au fil de ses romans vénitiens, Donna Leon est de moins en moins policière et de plus en plus moraliste. Avec ce ton américain un brin condescendant du Grand frère ayant eu la Révélation envers le petit dernier englué dans ses pratiques ancestrales. Vous avez dit barbare ? Ce tropisme yankee de Donna Leon n’est pas le seul, Elisabeth George a le même pour la vieille Angleterre. Comme si l’Europe était une terre perdue qu’on observe des États-Unis comme les Bororos nus de Lévi-Strauss hier en Amazonie.

Un diseur de bonne aventure séduit une laborantine pour falsifier le taux de cholestérol des patients à qui il vend une potion placebo hors de prix ; un greffier bien convenable qui vit avec maman se fait assassiner un soir en bas de chez lui ; un banquier marié a des pratiques privées peu honorables. Avec tout ce quotidien, comment tisser l’action ? Ce ne sont qu’interrogatoires, questionnements et déductions. Pour le plaisir du lecteur d’un certain âge, qui aime bien prendre son temps et jouir de la vie (les proseccos au comptoir, un Spritz avec les tramezzini, des oignons frits). Mais je comprends que cela puisse frustrer les zappeurs compulsifs comme ceux que je vois ne lisant que trois pages dans le tram ou le métro entre deux coups d’œil au doudou Smartphone – et entre deux rendez-vous toujours « ultra-importants ».

Ce que montre Donna Leon est l’effet de l’absence d’État dans un pays saisi par la crise. Chacun en est réduit à se débrouiller par bagout, relations, copinages. Le droit n’existe quasiment pas ; quand il existe il n’est pas appliqué ; quand il est appliqué les affaires traînent des années. Habiter 150 m² d’appartement en palazzo pour 450€ dans Venise est possible… si vous couchez avec le banquier et « égarez » à propos des documents pour faire reporter les jugements du propriétaire. Gagner sa vie sans faire d’études est possible… si vous dites aux gens d’un air inspiré et avec les mimiques appropriées ce qu’ils ont envie d’entendre sur leur santé, leur carrière et leur avenir. Être un « bon policier » en Italie est possible… si vous évitez de questionner les gens « importants » et euphémisez les menues pressions, agressions ou meurtres pour éviter de vous mettre à dos les puissants et de faire fuir les touristes.

  • C’est cela la santé : « Et vous voulez contribuer à creuser ce déficit à cause de je ne sais quelle théorie selon laquelle un guérisseur aurait corrompu cette femme en l’obligeant à falsifier des rapports médicaux ? » p.293.
  • C’est cela, la justice : « Ce n’était de toute façon pas la vérité que cherchait à découvrir la justice : il s’agissait avant tout pour elle d’imposer le pouvoir de l’État sur les citoyens » p.222.
  • C’est cela, la politique : « – Et monsieur le maire ? Quelle a été sa tactique ? – Voulez-vous dire : comment s’y est-il pris pour calmer les travailleurs tout en montrant clairement que ses sympathies allaient entièrement à leur employeur ? » p.191.

Trop de politique tue le sens civique, car l’art de l’esbroufe pour se remplir les poches et jouir du pouvoir n’est pas une bonne gestion de la chose publique. Comme l’écrit Jacques Attali après la Bérézina du socialisme en France aux municipales : « Débouillez-vous ! ». Les Italiens sont passés maître en cet art que les Français naïfs ne savent pas trop encore comment pratiquer (mais ça vient, le rendement décroissant de l’impôt sous Hollande le prouve !). Ce pourquoi les beaux-parents de Brunetti, les informateurs de Vianello, les services réciproques de la signora Elettra, compensent dans le roman les carences de la police et des autorités.

Ce pourquoi aussi les enquêtes n’aboutissent plus depuis quelques années : Donna Leon les résout intellectuellement pour le plaisir du lecteur, pas judiciairement pour la morale. Trop de politique…

Donna Leon, Brunetti et le mauvais augure (A Question of Belief), 2010, Points policier 2014, 331 pages, €7.22

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Protestations à Tahiti

En Mai, les Protestants de la côte Est de Tahiti ont célébré le Me (les offrandes). On collecte des fonds pour l’église protestante ma’ohi, les fonds sont reversés au siège de l’église protestante. Il s’agit d’une fête annuelle où tous les protestants se réunissent pour donner de l’argent et aider leur Église. L’objectif est double : l’aspect financier mais aussi l’occasion pour les jeunes de l’école du dimanche de présenter à l’ensemble des paroissiens ce qu’ils ont appris durant cette année. Les catholiques appellent cela « catéchisme ». Les cultes lors du Me sont suivis de ma’a tahiti ! Ta ma’a maita’i (bon appétit).

fruit trahiti

Tout ce monde se bouscule pour fêter un évènement à l’église adventiste. C’est que… l’église prend en charge les repas des mariés et de leurs invités, plus de cent personnes ! L’église prend en charge le ma ’a (la bouffe) des baptisés et de leurs invités. Même procédé quand on enterre : rien à payer, on se goinfre sans bourse délier. Cela veut donc dire que pour toutes les cérémonies, quelles qu’elles  soient, on annonce son nombre d’invités – et basta. La décoration florale, les repas, tout est gratuit. Une curieuse manière de pratiquer le prosélytisme au bénéfice (?) de l’église adventiste.

En juillet, c’était le 129ème synode de l’Église protestante ma’ohi. Au cœur des débats la « réinscription » de Maohi Nui (Polynésie française indépendante). Tous les ans se tient, à Tahiti, depuis 1887, un synode qui regroupe les responsables des arrondissements de l’Église protestante ma’ohi, appelée avant 2004, Église évangélique de Polynésie française. Cette église réformée de culte protestant, autonome depuis 1963, accueille pendant une semaine les membres de son conseil supérieur, les principaux responsables de ses huit arrondissements, auxquels se sont joints ceux de l’arrondissement de Nouméa (Nouvelle-Calédonie).

Le conseil supérieur de l’Église a affirmé son opposition à la prison de Papeari, à l’ouverture de casinos, à l’extraction de phosphate à Makatea (Tuamotu), au mariage de deux personnes de même sexe. Il exhorte le Pays à abandonner les projets cités ci-dessus, considérant qu’ils ne participeront pas à l’épanouissement de la population polynésienne. Il réaffirme toutefois son soutien au dispositif de la réinscription de Maohi Nui à l’ONU. Amen.

fleur rouge tahiti

En juillet, une centaine de personnes a marché pour dire non à la prison de Papeari et non aux poulets. Attention, là je parle des volatiles ! Le ciel était gris mais n’a pas découragé les marcheurs dont beaucoup d’enfants, vacances scolaires obligent. Les voisins du futur poulailler s’inquiètent des nuisances olfactives que cette installation pourrait provoquer. Il y a quelques 200 logements à proximité. Certains dénoncent que Papeari  soit systématiquement choisi pour des projets polluants (moto-cross, enfouissement des poubelles de tout Tahiti, porcherie, maintenant poulailler). Je ne sais pas s’ils comptent la prison comme polluant.

Le collectif a voulu empêcher l’accès aux travaux du Centre de détention par le chemin du cimetière. Les membres étaient peu nombreux, le capitaine de la gendarmerie nationale n’a pu leur faire entendre raison. Ils voulaient parler aux Autorités à savoir le Haussaire (Haut commissaire) en déplacement aux Tuamotu, ensuite au colonel de la gendarmerie. Ce dernier est venu, a donné 5 minutes de réflexion aux membres du comité avant de… A 10h35 les engins de chantier empruntaient le chemin – et depuis lors nous avons poussière et bruits toute la semaine.

Au fait, le Haussaire quitte ses fonctions dans quelques jours « appelé à faire valoir ses droits à la retraite ». Paris a trop de préfets ? Ou ici on en use trop ? Jean-Pierre Laflaquière n’a pas fait un an. Comme son prédécesseur, on l’a prié de faire ses valises et pourtant il était ravi d’être en Polynésie, a fait du bon travail et était fort apprécié des Polynésiens. Celui qui arrive sous peu s’appelle Lionel Beffre et était préfet des Pyrénées-Atlantiques.

Hiata de Tahiti

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Albert Camus extrémiste de la mesure

albert camus l homme revolte folio

Ni yogi, ni commissaire, refusant à la fois l’indifférence individualiste et la contrainte d’État, Albert Camus définit la condition humaine comme une tension permanente. Nous ne vivons pas dans un monde de dieux, le parfait ne saurait exister, le Bien en soi est inaccessible. Nous sommes humains, trop humains et devons faire avec. C’est cela, l’extrémisme de la mesure – cet oxymore.

Dans L’Homme révolté, en sa cinquième et dernière partie intitulée, en hommage à Nietzsche, La pensée de midi, Camus récuse ceux qu’il appelle « les tortionnaires humanistes », ceux qui veulent faire le bien des autres malgré eux, qui vous imposent leurs normes, leur morale, leurs conduite – et qui vous dénoncent à l’inquisition d’église, d’État ou des médias si vous n’êtes pas comme eux. « La révolte n’est-elle pas devenue (…) l’alibi de nouveaux tyrans ? » s’interroge Camus. Le conformisme du rebelle ne s’impose-t-il pas comme nouvelle règle pour être bien vu ?

La révolte est un mouvement de liberté des êtres doués de vie. Mais si le rebelle se rend libre par sa révolte contre l’ordre établi injuste, il risque d’aller trop loin – au détriment de la justice qu’il exige. Ce pourquoi les révolutions dévorent leurs enfants, ne s’arrêtant que lorsqu’une nouvelle caste de maîtres impose sa force. « Le nihiliste confond dans la même rage créateur et créatures » ; au bout d’un temps, la réaction de la société va vers l’ordre, car nulle société ne peut vivre longtemps sans paix pour élever les enfants. Et voilà les révoltés bien avancés, sommés de rentrer dans le rang ou de feindre la révolution permanente pour rester dans la ligne. Leur liberté n’est plus, ils sont esclaves du nouveau tyran ; leur justice n’est pas, puisqu’ils n’ont fait que renverser l’ordre établi pour en établir un autre.

A l’inverse de cette attitude adolescente, montre Camus, « la complicité et la communication découvertes par la révolte ne peuvent se vivre que dans le libre dialogue, tout révolté, par le seul mouvement qui le dresse face à l’oppresseur, plaide donc pour la vie, s’engage à lutter contre la servitude, le mensonge et la terreur, et affirme, le temps d’un éclair, que ces trois fléaux font régner le silence entre les hommes. » La révolte fait le procès de la liberté totale, celle de tuer : elle est incompatible avec les raisons mêmes de se révolter, qui sont l’exigence de justice pour tous les hommes. Est-ce leur faire droit que de les tuer, de les nier en tant qu’humains comme les autres ? Ce pourquoi Camus est resté résolument contre la peine de mort, même pour les grands criminels et tyrans. « Le révolté veut qu’il soit reconnu que la liberté a ses limites partout où se trouve un être humain, la limite étant précisément la capacité de révolte de cet être. »

Ni la liberté, ni la justice, ne sont absolues : seul le sens des limites est absolu. « Le révolté exige sans doute une certaine liberté pour lui-même ; mais en aucun cas, s’il est conséquent, le droit de détruire l’être et la liberté de l’autre. Il n’humilie personne. » Il faut savoir se restreindre pour rester libre, canaliser ses instincts, maîtriser ses passions, juger en raison. « Sa seule vertu sera, plongé dans les ténèbres, de ne pas céder à leur vertige obscur. » Est-ce facile ? Non. Est-ce pour cela qu’il faut évacuer la question ? Non.

« S’il y a révolte, c’est que le mensonge, l’injustice et la violence font, en partie, la condition du révolté. Il ne peut donc prétendre absolument à ne point tuer ni mentir sans renoncer à sa révolte, et accepter une fois pour toutes le meurtre et le mal. Mais il ne peut non plus accepter de tuer et de mentir, puisque le mouvement inverse qui légitimerait meurtre et violence détruirait aussi les raisons de son insurrection. » Si la liberté absolue revient au droit du plus fort, la justice absolue veut la suppression de toute contradiction – c’est entre ces deux pôles que se situe la mesure. Ni perpétuer l’injustice par la domination totale des puissants, ni détruire la liberté par le nivellement absolu. L’être humain est imparfait et sa philosophie doit être celle des limites. L’être humain adulte, pas l’adolescent qui ne connaît rien des limites et les teste, jusqu’à ce qu’il les trouve.

albert camus 1961

Ce sont les pensées nihilistes, selon Camus, qui sont hors limites. « Rien ne les arrêtent plus dans leurs conséquences et elles justifient alors la destruction totale ou la conquête infinie. » La société industrielle, issue des révolutions des Lumières, infantilise les hommes ; elle a tendance, par sa complexité et par son exigence de responsabilité personnelle, à rendre l’adolescence plus longue. Et ce sont les adolescents qui constituent l’essentiel des mouvements révolutionnaires, anarchistes, nihilistes. Aux humains adultes, hommes et femmes, de rappeler les limites d’une vie en société, cette fameuse « fraternité » de la trinité républicaine : liberté, égalité, fraternité. Ni le droit de tout faire, ni la négation de toutes différences – seule la fraternité unit la tension permanente entre exigence de liberté et d’égalité.

Mais les religions aussi sont nihilistes, y compris les religions laïques comme le communisme ou le droit-de-l’hommisme : elles nient tout ce qui n’est pas en elles, elles récusent tout ce qui est contraire à leur dogme, elles massacrent avec plaisir et bonne conscience tous les mécréants – ceux qui ne croient pas comme eux. Le christianisme sous l’Inquisition, le catholicisme à la saint Barthélémy, le marxisme sous Lénine, Staline et Trotski, le maoïsme sous le règne de l’Instituteur promu, le castrisme sous la férule de l’ex-séminariste, le polpotisme sous les Khmers rouges, l’islamisme sous les Chiites d’Iran ou de Syrie et les Sunnites d’Arabie Saoudite ou d’Afghanistan – et même le politiquement correct qui tue médiatiquement dans nos sociétés si policées…

Toute pensée et toute action qui dépasse un certain point se nie elle-même. Telle est la dialectique de la révolte : « En même temps qu’elle suggère une nature commune des hommes, la révolte porte au jour la mesure et la limite qui sont au principe de cette nature. » Tout ce qui est réel n’est pas rationnel et ce tout qui est rationnel n’est pas réel. C’est dans cette ombre d’incertitude et de probable que se situe la mesure. Et Camus en fait une norme de conduite, un extrémisme anti-extrême.

En politique, pour la vie de la cité, Albert Camus distingue ceux qui veulent faire le bien des gens malgré eux et ceux qui s’unissent pour faire le bien ensemble. « Le syndicalisme, comme la commune, est la négation, au profit du réel, du centralisme bureaucratique et abstrait. » Ni la gauche jacobine, ni la gauche collectiviste, ne sont libératrices – comme le dit si bien Jacques Julliard. Seule la gauche libertaire et la droite libérale libèrent : parce que tous deux mettent la mesure au centre de la politique et la justice en balance avec la liberté.

Les oppositions pointées par Albert Camus éclairent son propos :

  • L’idéologie allemande vs l’esprit méditerranéen,
  • Le romantisme adolescent vs la maturité virile,
  • L’État vs la Commune,
  • La société absolutiste vs la société concrète,
  • La tyrannie rationnelle vs la liberté réfléchie,
  • La colonisation des masses vs l’individualisme altruiste,
  • Minuit vs midi.

Camus était libéral, de gauche mais épris de liberté, ce qu’on appelle un libertaire – bien que mai-68 ait galvaudé ce terme en le réduisant à l’hédonisme médiatique, content de soi et parfaitement bourgeois. Camus a encore des choses à nous apprendre sur notre temps.

Albert Camus, L’Homme révolté, 1951, Gallimard Folio essais, 240 pages, €7.41

Albert Camus, Œuvres complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2008, édition Raymond Gay-Crosier, 1504 pages, €66.50

L’homme révolté de Camus sur ce blog

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Henning Mankell, Meurtriers sans visage

henning mankell meurtriers sans visage

Bien que datant de plus de 20 ans, ce polar résume bien l’actualité. Le commissaire Kurt Wallander est confronté à deux meurtres sauvages précédés de tortures, « actes gratuits » dirait-on. Un couple de vieux fermiers isolés attaqués la nuit dans leur chambre. La vieille, qui survit un temps, accuse des « étrangers ». Outre la peur des jeunes, l’angoisse des étrangers renforce le sentiment d’inconnu. La société change à toute vitesse et la génération d’avant ne comprend plus rien ; elle se réfugie dans le repli nationaliste comme dans les années 30.

1991 marque la fin du XXe siècle : le mur de Berlin tombe et les heureux habitants du paradis socialiste (selon la propagande) s’empressent de fuir, on dit qu’ils votent avec leurs pieds ; la tentative de putsch communiste conservateur à Moscou échoue grâce à Boris Eltsine ; les républiques ex-soviétiques prennent leur indépendance ; en 1991 éclatent des guerres balkaniques entre Croates, Serbes et Slovènes. C’est aussi l’année où le dictateur arrogant Saddam Hussein défie le monde entier avant d’être battu à plate couture ; où l’Argentine s’enfonce dans la crise bancaire tandis que le Brésil s’en sort tout juste ; où le Front islamique du salut gagne les élections en Algérie ; où les lois d’apartheid sont abolies le 2 juin en Afrique du sud. Mais c’est alors que débute la grande peur de l’allogène en Europe même. Le mot « racisme » amalgame des réalités bien plus complexes. Car le monde étant libéré des blocs, l’immigration explose. La Suède, pays très « libéral » sur le droit d’asile, ne contrôle plus rien et la population se crispe. Comme aujourd’hui en Europe.

La police ne peut que constater et poser des rustines sur les maux de la société, tout en poursuivant cet idéal de rendre justice aux gens concrets. Vaste programme, que Wallander assume jusque dans sa chair. Son mariage se défait, sa fille lui échappe, son père devient sénile ; lui dort trop peu, trop mal, se nourrit de n’importe quoi, prend du poids. Il somatise ce qui arrive.

L’enquête piétine, comme toutes les enquêtes à certains moments lorsque les indices sont trop maigres. Les fausses pistes sont un danger ; elles empêchent de penser autrement. Heureusement, l’adjoint Rydberg joue les Cassandre : ce que vous croyez n’est pas forcément la vérité. Il faut explorer la piste familiale, la drogue, les courses de chevaux, les étrangers… Une fuite venue de la police encourage les groupes nationalistes à « casser du bougnoule », mettant le feu à un camp de demandeurs d’asile, assassinant au fusil un Somalien qui passait par là, promettant une prochaine cible. Mais les crimes sont-ils vraiment le fait d’étrangers ?

Cette première enquête du commissaire Wallander donne le ton de celles qui suivront. Kurt est un homme moyen, Suédois d’une génération née en 1950, après guerre, qui comprend de moins en moins les mutations du monde. Toute stabilité disparaît pour le grand n’importe quoi spontanéiste. Il va donc sans a priori, presque maniaque, suivre tous les indices jusqu’au bout, au prix de quelques longueurs. Mais il s’intéresse aux gens, comme Simenon. Ce qui fait que Wallander est un peu un Maigret du froid. Les tempêtes hivernales de Scanie sont en effet d’une rare violence. Comme le crime. Le Suédois moyen a appris à s’en protéger, à faire avec. Wallander, commissaire de police criminelle, ne procède pas autrement.

C’est bien construit, très humain, et l’on sait qui est le coupable à la fin : un très bon roman policier.

Henning Mankell, Meurtriers sans visage, 1991, Points policier 2003, 386 pages, €4.49

Intégrale Wallander : Tome 1 : Meurtriers sans visage-Les Chiens de Riga-La Lionne blanche, Seuil 2010, 1027 pages, €24.13

Les romans de Henning Mankell chroniqués sur ce blog

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Donna Leon, Le meilleur de nos fils

Ce roman est l’un des plus noirs de la série. Peut-être est-ce parce qu’il a été écrit en 2003, après les attentats du 11-Septembre de terrifiante mémoire pour une Américaine, et après l’invasion de l’Irak par une Administration conservatrice, menteuse et revancharde ? Donna Leon est, faut-il le rappeler, une Américaine vivant à Venise qui enseigne la littérature à la base de Vicense.

donna leon le meilleur de nos fils

Noir, ce roman l’est parce que telle est la couleur de la cape militaire des cadets d’une école de l’armée ; noir parce qu’il plonge dans les âmes des prévaricateurs de cet état italien miné par la corruption ; noir parce que les « arrangements » avec la morale et le civisme plongent probablement, selon l’auteur, dans les habitudes du Vatican, que la Mafia a copiées et l’armée italienne reprises. Vous ne sortirez pas indemne de cette noirceur, lecteurs, vous aurez une piètre idée des Italiens, des institutions et de la justice. Est-ce vrai ? Est-ce outré ? C’est en tout cas un point de vue, et je souhaiterais la réaction des Italiens sur ce sujet.

Au total, quelle justice ? « Il n’y a aucune justice là-dedans, dottore », dit le commissaire Brunetti au père de la victime, à la dernière page. Il y a des statuts sociaux qui permettent l’exercice des intérêts d’argent et de pouvoir ; ces intérêts sont défendus par le clan avec la dernière énergie – et il n’y a aucune justice là-dedans, point final. Vous, qui entrez ici, laissez toute espérance… Comme quoi il y a pire qu’en France et qu’il est utile, dans nos perpétuelles guerres de religions idéologiques, de regarder les pays voisins, même avec des lunettes venues d’ailleurs.

On peut le regretter, mais l’époque veut cela : Donna Leon a passé trop de temps en Italie, elle s’est trouvée trop longtemps exilée de ses racines morales et démocratiques pour ne pas se trouver désespérée de cet apparent immobilisme italien, de ces constantes ‘combinazione’, de ces sempiternels arrangements avec le ciel. Venise existe à peine dans ce roman-là, juste comme un décor de carton-pâte. Le commissaire, d’habitude amoureux de sa ville comme de toute beauté qui l’entoure, objets, monuments, paysages ou êtres, n’est plus capable de rien voir, de rien sentir, éprouvé par cette douleur sourde envers l’inhumanité de ses concitoyens, envers la lèpre dissimulée par les masques, envers cette indifférence foncière de la ville pour tout ce qui la ronge. Il est fatigué ; il craint pour ses enfants ; il en a assez de ce métier.

Il n’y a pas de justice. Ou plutôt la justice, en Italie contemporaine vue d’ailleurs, obéit à l’uniforme : ‘Uniform Justice’ est justement le titre de l’édition américaine, plus juste que le choix de l’éditeur français, trop troisième degré. Ce qui est décidé ‘convenable’ par les intérêts bien compris de quelques-uns est le nom de cette justice là.

Écrit en 2003, répétons-le, ne faut-il pas y voir une satire à peine voilée des mœurs américaines de l’époque ? Le mensonge d’État pour accuser l’Irak, la vengeance personnelle d’un fils président contre qui a menacé son père, les intérêts boursiers des clans aux commandes… États-Unis/Italie, le parallèle est-il volontaire ou seulement inconscient ? Est-ce vraiment l’Italie ou la catharsis émissaire d’une Américaine blessée de son pays ?

Donna Leon, Le meilleur de nos fils, 2003, Points policier mars 2007, 297 pages, €6.93

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Donna Leon, De sang et d’ébène

Faut-il être américaine pour saisir mieux que les Italiens eux-même l’essence de la vie vénitienne ? Sans doute. Jamais le lecteur non-italien ne comprendra mieux qu’en lisant Donna Leon les combinazione et les petits arrangements entre amis exigés par le devoir citoyen ou pour faire correctement son travail. Le commissaire Brunetti est chargé de faire respecter la loi. Or, son supérieur le convoque pour lui dire de n’en rien faire. Un Noir a été tué sur la piazza, un vendeur de faux sacs de luxe, immigré illégalement et sans papiers ? – Aucune importance, faites comme si vous ne pouviez rien trouver.

Donna Leon De sang et d ebene

Cela choque l’Italien humaniste qu’est Brunetti, respectueux du travail et soucieux d’élever ses enfants dans le droit chemin. Sa fille adolescente ne déclare-t-elle pas qu’il s’agit « seulement » d’un ‘vu compra’, ce terme vénitien méprisant pour les immigrés au parler petit-nègre ? (Du ‘vous’ français avec le ‘compra’ italien qui veut dire achetez). Où l’on apprendra d’ailleurs qu’une ado de 15 ans est complètement incohérente, et que c’est normal. « Si suffisamment de personnes approuvent telle idée ou telle opinion, il y a des chances pour qu’elle considère que cette idée ou cette opinion sont raisonnables ; si suffisamment de personnes les rejettent, elle révisera ce qu’elle en pense et changera peut-être d’avis. Et, du fait de son âge, il y a tout ce qui lui bourdonne dans la tête ; il lui est difficile de réfléchir longtemps de manière autonome » p.247. Cette description dit mieux que tous les savants traités pédagogo enfeignants pourquoi lycéens et étudiants font grève sur n’importe quelle manipulation…

Dans le cas qui l’occupe, le commissaire Brunetti va agir à l’italienne : dire oui-oui à sa hiérarchie et n’en faire qu’à sa tête, aidé par les amis sur lesquels il peut compter dans la brigade et dans la ville. L’astucieuse signora Elettra, secrétaire du chef et experte en maniement d’ordinateurs, trouve les adresses des loueurs possibles de logements aux immigrés ; elle aura l’habileté de se faire payer un nouvel ordinateur juste avant Noël, période que les agents du Ministère de l’Intérieur (équivalent de notre DST) mettent à profit pour fouiller partout et détruire tous les éléments sur cette enquête devenue – on ne sait pourquoi – sensible. Et l’on apprend (p.285) la bonne manière d’utiliser les règlements bureaucratiques pour remplacer un ordinateur presque neuf par un autre. Un ancien ami de son père, courtier en pierres précieuses, puis son beau-père introduit dans les milieux huppés, le comte Falier, enfin un associé à la mafia qu’il tient par une affaire ancienne, aideront tous Brunetti à y voir clair.

Pour une fois, justice ne sera pas rendue, mais le lecteur saura pourquoi : affaire d’Etat. Sous le régime Berlusconi d’alors cela n’étonnera personne, et surtout pas la démocrate Donna Leon. Elle est d’autant plus libre de dénoncer les passe-droits et l’affairisme qu’elle n’est pas italienne. Sachez que l’immigré anodin que personne ne voit vraiment n’est pas toujours celui qu’il paraît. Et que la poudre aux yeux offerte aux Européens par l’Italie berlusconienne vaut bien qu’on se penche sur son fonctionnement concret. Il y a la loi théorique – pour l’extérieur, pour justifier les critères de Schengen – et la pratique – laxiste, personnelle, centrée sur les intérêts pécuniaires. Un pays du club Med, l’Italie ? A découvrir les histoires désabusées et fort documentées de Donna Leon, on le croit volontiers.

Donna Leon, De sang et d’ébène (Blood from a stone), 2005, Points policier 2009, 318 pages, 6.93€

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Anne Perry, La promesse de Noël

Noël promet. Dans une série intitulée « Petits crimes de Noël », Anne Perry explore ses héros secondaires confrontés à des enquêtes criminelles à l’époque victorienne. Le contraste entre le symbole de l’Enfant divin qui vient au monde pour le délivrer du mal – et la société coincée, corsetée, immobile, fin du siècle impérial et positiviste, fait des étincelles sous la plume acérée de l’auteur.

Runcorn est devenu commissaire à la place de Monk. Il s’isole dans l’île d’Anglesey pour se laver des turpitudes criminelles londoniennes, mais ne voilà-t-il pas que le destin le rattrape ? Ou bien est-ce Dieu qui lui fait un clin d’œil ? Une belle jeune femme libre, sœur du pasteur et qui a repoussé tous ses prétendants, est découverte assassinée d’un coup de couteau de cuisine dans le bas du thorax. Runcorn la trouve raide, par un matin gelé, au bord du cimetière.

Il va mener l’enquête, timidement d’abord parce que ce n’est ni son pays ni son territoire, mais poussé par l’incapacité manifeste des autorités du lieu qui n’ont jamais vu ça.

C’est qu’il est bien difficile d’être juge et partie dans cette île minuscule où tout le monde se connaît depuis les Normands. Ce microcosme de la « bonne société » n’ose surtout pas briser les « convenances », ni enquêter sur les turpitudes d’autrui. Nous sommes dans le ‘can’t’, cette hypocrisie typiquement victorienne. La réalité est-elle trop crue ou trop mauvaise ? Il faut la repeindre en rose et se raconter une histoire pour rester dans le ton convenable.

C’est toute la différence entre un gentleman et un roturier de savoir faire la différence. Runcorn ne peut être bon policier et gentleman convenu. Il n’est définitivement pas du côté de l’hypocrisie sociale, quoi qu’il dût lui en coûter. Il va donc enquêter, bousculant les ententes tacites, fouiller la merde comme disent les journalistes et les flics. Mais il faut bien que quelqu’un le fasse, puisque la société anglaise « a choisi de vivre selon les lois », comme le rappelle un personnage. Ce ne sont donc ni les puissants ni le poids de la « bonne » société (celle qui domine) qui établissent la vérité ou la justice – mais les faits. Le siècle positiviste fait évoluer les mœurs vers le droit. Une société ne peut rester immobile si elle révère les faits. Les convenances sociales se révèlent donc pour ce qu’elles sont : de faux semblant, du théâtre pour les autres. Tout comme les robes grand siècle, bouffantes d’un faux-cul pour masquer le réel du corps.

Runcorn va vite découvrir qui a intérêt à ce meurtre, qui a été poussé à cette violence extrême par écroulement de son monde d’artifices, qui s’est senti insulté à l’extrême par cette femme trop belle, trop libre, trop à l’étroit dans son milieu. La tragédie s’écrit presque en trois actes, elle tourne autour de trois personnages.

Mais là où surgit la promesse de Noël est que Runcorn, second violon destiné à le rester, fait émerger tout seul la vérité, même si un autre s’en attribue officiellement le mérite. Sauf que le petit Jésus voit tout, il rééquilibre la balance. Runcorn s’est révélé tel qu’il est, tout nu devant le Créateur, tel l’Enfant de Noël : « Il s’était autorisé pour la première fois à se laisser guider par ses émotions. Cette terre immense avec ses eaux limpides, sa lumière et son horizon au-delà des rêves avaient fait de lui un homme meilleur » p.182. Ce mélange de romantisme en communion avec la nature et de behaviorisme où le milieu marque la morale, est bien anglais. Le coup de pouce de Noël est que cette vérité humaine de Runcorn lui gagne le cœur d’une femme, celle qu’il aime en secret depuis une certaine enquête, celle qui était promise à un autre.

Là, le roman policier s’élève au roman victorien avec lourdes épreuves, vertus morales et happy end. Mais, contrairement aux romans sentimentaux du 19e, c’est court et bien fait. On aime.

Anne Perry, La promesse de Noël (A Christmas Beginning), 2007, 10-18 novembre 2009, 185 pages, occasion €6.00 / ou format Kindle €10.99

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Arnaldur Indridason, La femme en vert

Arnaldur Indridason La femme en vertUn squelette est découvert par un gamin dans les fondations d’une maison. Car Reykjavik, la capitale de l’Islande, s’étend de plus en plus. Les Islandais veulent devenir urbains, comme dans tous les pays développés. L’agriculture et la pêche sont trop dures et trop peu rémunératrices. Nous sommes en 2001, bien avant la crise qui allait emporter la finance et la richesse sans fondement. Arnaud, fils d’Indri (tel est la signification du patronyme de l’auteur – son père étant lui-même fils de Thorstein) en était à ses premiers romans policiers.

Ce roman-ci a tout du roman et très peu du policier. Car l’auteur l’avoue dans une interview : « les gens, y compris les écrivains, considéraient les histoires policières comme des mauvais romans ». D’autre part, dans ce pays très rude où tout le monde est cousin et où la nuit dure six mois, « beaucoup d’Islandais ont longtemps cru en une sorte d’innocence de leur société ». Si l’homme heureux n’a pas d’histoire, toute souffrance crée de fait la littérature. L’Islande en pleine mutation mondialiste et technologique secrète de la souffrance comme peu de pays européens, du fait de son isolement.

Le squelette découvert est-il le témoignage d’un meurtre récent ? Ou un reste des colonisateurs de l’île, plus de 1000 ans auparavant ? Le commissaire Erlendur, bourru et tourmenté, fait l’appel à des archéologues. Ceux-ci sont professionnels de la fouille, donc très minutieux, donc très lents. Cela laisse tout le temps au commissaire, flanqué de ses deux inspecteurs Sigurdur Oli et Elinborg (un homme et une femme), de chercher qui a habité le quartier, qui a disparu ces trente dernières années (durée de la prescription pour meurtre), qui pourrait être enterré là en catimini.

Ce qu’ils vont découvrir n’est pas beau… mais pas récent – manière de ne pas choquer la société islandaise du début des années 2000 qui se croit sortie du Moyen âge. L’histoire, peu à peu dévoilée, avec interrogatoires et retours en arrière, met au jour la triste réalité islandaise : le pouvoir du mâle. Comme partout ailleurs dans les pays qui croient aux religions du Livre, mais en pire à cause de la rudesse de l’existence et de la pauvreté du pays. Avant 1945, les enfants non désirés sont abandonnés et confiés à des fermes par l’orphelinat. Il se passe des choses abominables avec ces ‘esclaves’ mal considérés. Adultes, ils ne font que reproduire la violence et se venger sur les plus faibles qu’eux : leur épouse et les enfants.

La transmission se fait mal, et cela ne date pas d’aujourd’hui, tel est le message de l’auteur. Si la drogue, l’alcool, le laisser-aller se développent, c’est qu’ils ont de solides bases dans la tradition depuis au moins deux générations. Les enfants ont-ils été voulus ? Aimés ? Les convenances n’ont-elles pas pris le pas sur l’humanité, dans cette société luthérienne où le moralisme et la médisance font plus de ravages que le brennivin ? La mémoire se rappelle aux bons souvenirs dans ces années 2000 de la modernité où chacun croit vivre uniquement dans l’instant. Les parents ont été des enfants et, si leur existence a été dure, s’ils n’ont pas rencontré d’âme forte pour s’y accrocher et opérer leur résilience, l’histoire va se répéter – sans fin. Comment bâtir un projet d’avenir si l’on ne garde pas la mémoire ? C’est valable pour les individus et les familles comme pour toute la société.

Erlendur, commissaire de police par hasard, parce qu’il en avait marre d’être ouvrier, est père et a été enfant. Son histoire personnelle rencontre son enquête. Il a quitté sa femme, épouse exclusive farouchement jalouse de bâtir une forteresse familiale. Elle lui a interdit de revoir ses petits et lui, le lourdaud, a laissé faire. Son fils adulte ne veut plus le voir ; sa fille se drogue. Lui-même, lorsqu’il avait dix ans, a perdu dans une effroyable tempête de neige comme il n’en existe que si loin au nord, son frère de huit ans. Il ne s’en est jamais remis. Erlendur se cherche donc comme père et comme fils.

Et le roman mêle sa vie à celle des autres. Tous cousins ? Le roman policier islandais a tout de la tragédie grecque. Les Atrides vivent encore dans l’île du nord. La femme en vert va tout résoudre. Ou du moins tout expliquer. Pour l’avenir, on verra…

Arnaldur Indridason, La femme en vert, 2001, Points policier 2007, 348 pages, €6.65

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Hans Fallada, Seul dans Berlin

Fallada est un pseudo d’Allemand né en 1893 et qui a honte du nazisme. Il a terminé ‘Seul dans Berlin’ (qui porte un autre titre en allemand : Tout le monde meurt seul) l’année de sa mort, en 1947. Il avait 40 ans à l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, et 47 ans en 1940. Morphinomane et alcoolique, il échappe à la guerre pour le journalisme et la littérature. Son existence de citoyen et de père de famille n’est pas particulièrement louable, mais il se sublime par ses livres.

Nous sommes en 1940 et l’Allemagne nazie sable le sekt pour avoir enfoncé l’armée française, réputée ‘la meilleure du monde’. Mais, dans un immeuble modeste de la rue Jablonski à Berlin, le couple de petits bourgeois besogneux Quangel reçoit une lettre officielle. Le Reich leur annonce la mort de leur fils unique, envoyé au front. Dès lors, c’est la fin des illusions. La dialectique tapie dans tout esprit allemand se met en marche, trouvant la négativité inhérente à tout positif. Hitler a menti, il est le joueur de flûte qui ensorcelle mais ravit les enfants ; le parti nazi ment, il ne crée pas une élite de seigneurs, mais de saigneurs vulgaires et brutaux ; victorieux, les Allemands sont déjà vaincus, car leur victoire repose sur l’illusion. « Au nom du peuple allemand », c’est la barbarie qui s’installe.

Une remarque de sa femme, jetée dans la colère d’avoir perdu le fils, va mettre le feu aux poudres. « Toi et ton Führer ! ». Quoi, « mon Führer » ? se demande Otto Quangel, contremaître dans une fabrique de meubles. Puis il réfléchit : il n’est pas inscrit au parti nazi, il n’a pas voté pour Hitler, mais il laisse faire. Ne rien faire est laisser faire, l’indifférence conduit la minorité extrémiste à imposer à tous sa tyrannie. A quoi bon être la majorité si elle est silencieuse ? Quangel décide donc de résister. A sa manière, pas bien cultivée, très individualiste, citoyen démuni. C’est inefficace, bien sûr, mais témoigne. Un commissaire et un général SS ne vont-ils pas s’étrangler de fureur et passer des années à découvrir ce ‘Trouble-fête’ (surnom qu’ils lui ont donné) ?

L’auteur nous plonge dans le Berlin des années de guerre, au ras des petites gens. Baldur, le plus jeune de la famille Persicke et chef Hitlerjugend à 16 ans, nanti de deux grands frères brutes SS, aime terroriser les autres. Frau Rosenthal est juive, ses enfants ont émigré à l’étranger mais elle n’a pas voulu fuir. Son mari est arrêté, elle dénoncée et pillée par ses voisins d’immeuble ; elle en deviendra folle et, malgré l’aide d’un conseiller pas antisémite, se jettera dans la gueule du loup, puis par la fenêtre de son étage. Eva Kluge, la factrice qui apporte la lettre, est nantie d’un mari coureur de femmes et joueurs aux courses, dont les deux fils sont au front, l’aîné dans la SS. Il massacre en Ukraine des enfants juifs de trois ou quatre ans en les balançant par les pieds, la tête contre les pare-chocs, à ce qu’on dit. Quand elle l’apprend, elle est écœurée et quitte le parti, la poste et Berlin pour se refaire une vie nouvelle à la campagne.

L’infâme Borkhausen ne pense qu’à dénoncer pour gagner des marks, et cogne tout ce qui bouge quand il rentre bourré, sa femme et ses nombreux enfants (dont très peu sont de lui). S’il se souvient avoir un fils aîné, Kuno-Dieter, blond déluré aux yeux bleus de treize ans, c’est pour l’entraîner dans une affaire louche, et le gamin va fuguer pour ne plus revenir. Il sera la fleur en bouton qui s’épanouit à la fin de ce livre noir, espoir pour l’avenir. Mais, entre temps, la Gestapo aura eu loisir de faire tous ses ravages et les Berlinois, saisis de peur, resteront à ne rien faire, donc à subir leur destin.

Sauf Quangel et sa femme, qui chaque dimanche puis bientôt chaque soir, vont se mettre à écrire des cartes anti-Hitler. Ils les déposeront au hasard dans les cages d’escalier ou les boites aux lettres, persuadés que ceux qui les liront auront un doute, peut-être. Las ! Les presque 300 cartes se retrouveront aux neuf dixièmes sur les bureaux de la Gestapo, tant les gens ont de frayeur à ne serait-ce que penser autrement qu’on leur demande !

Ce qui devait arriver arrivera, mais c’est à l’honneur des gens qui ont résisté de l’avoir fait. Même pour rien ; car ce ‘rien’ est tout. Il dit l’honneur et le courage, la petite voix qui dit non quand tout le monde veut penser oui, la démocratie dans l’esprit d’un seul contre l’embrigadement de parti… (qu’il soit brun, rouge, rose ou vert). « Rien n’est inutile en ce monde. Et nous finirons par être les vainqueurs, car nous luttons pour le droit contre la force brutale » p.480.

Le livre est écrit en courts chapitres comme des séquences de feuilleton télévisé. Il en a le rythme et le style dépouillé, les images directes. Un bien beau livre, le meilleur de son auteur, qui nous décrit de façon très réaliste l’existence à Berlin dans les années 40.

Hans Fallada, Seul dans Berlin, 1965, traduit de l’allemand par A. Virelle et A. Vandevoorde, Folio 2004, 559 pages, €8.17

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Philip Kerr, La trilogie berlinoise

Ce sont les trois premiers tomes d’une série qui en comprend jusqu’à présent six. Philip Kerr est gallois, né à Édimbourg onze ans après la fin de la Seconde guerre mondiale. Ce qui lui fait écrire un polar historique est moins la fascination malsaine pour le nazisme (comme Jonathan Littell), que la volonté de comprendre comment un peuple charmant a pu tomber dans l’horreur totalitaire. Quoi de mieux qu’enquêter comme le ferait un détective privé ?

Bernhard Gunther est un ancien flic devenu indépendant. C’est à lui que l’on s’adresse pour chercher les disparus. Ils se multiplient dans les années 1930, soit qu’ils se sont exilés, soit qu’ils se cachent, soit qu’ils ont été envoyés en camp, soit qu’ils ont été assassinés… Bernie n’est pas nazi, ni imprégné de la propagande pour la race et la geste germanique. Il aime les gens, surtout ceux qui sont vrais. Or les Nazis sentent le faux, le fantasme, la névrose, le vice caché. Très peu seront les intellectuels à souscrire aux idées du nouveau régime – sauf contraints et forcés.

Car, au-delà de l’action et des ingrédients naturels des intrigues policières (alcool, meurtres et pépées), c’est une réflexion au ras des gens qu’effectue Philip Kerr en s’identifiant à son détective berlinois : comment survivre en régime totalitaire ? Comment composer pour ne pas avoir trop d’ennuis ? Comment passer entre les gouttes sans pour autant perdre son âme ? Pas simple, on l’a vu avec le communisme. Un échange entre Daniel Cohn-Bendit et Jonathan Littell à propos des Bienveillantes est d’ailleurs éclairant :

« D.C.-B. : Ce qui m’a fasciné, c’est que tout à coup j’ai commencé à comprendre que nazi, cela ne voulait rien dire. Qu’il y avait une multitude de possibilités d’être nazi à cette époque. Ça ne veut pas dire qu’on l’était plus ou moins, mais d’une manière différente.

 J. L. : Absolument. C’est quelque chose que j’ai compris assez tardivement, au cours de recherches. Effectivement, le nazisme fonctionne comme la chrétienté au Moyen Âge. C’est un langage commun de société. Et, à l’intérieur de ce langage commun, comme le communisme en URSS, chacun se positionne. Donc il y a des courants politiques, il y a des nazis de gauche et des nazis de droite, des déviationnistes et des économistes pointus. »

  1. Ce pourquoi la trilogie commence en 1936 avec les Violettes de mars, ces néo-convertis au parti nazi soudain prépondérant, où les grands industriels sont forcés de composer avec le pouvoir.
  2. Le second tome est en 1939, à la veille de la guerre, où la propagande antijuive fait rage, incitant certains à assassiner de pures adolescentes aryennes pour en faire accuser le peuple pestiféré et déclencher à Berlin ces pogroms qui ravissent les sadiques.
  3. Le troisième tome a lieu après guerre, en 1948, dans un Berlin enserré dans les rets soviétiques et à Vienne, où les quatre puissances occupantes se font une guerre sourde qui deviendra bientôt froide, comme la rage.

Le détective-auteur n’est pas tendre avec les Américains (naïfs et trop sûrs d’eux-mêmes), avec les Russes (primaires, alcooliques et cyniques), avec les Français (couards, légers et arrogants) – mais il n’est pas plus aimable avec les Autrichiens (baroques, sentimentaux et lâches), et avec nombre d’Allemands (disciplinés, bureaucrates, égoïstes) ou d’Anglais (utilitaristes, négociants, aveugles). Bernie, réintégré dans la police criminelle avec le grade de commissaire, a été versé automatiquement dans la SS et envoyé à l’est. Écœuré, il s’est fait muter dans l’Abwehr, le service de renseignement de l’armée, avant d’être fait prisonnier par les Soviétiques, puis de s’évader.

Outre l’action bien menée, les fausses pistes de rigueur et le dénouement pas toujours réjouissant, l’atmosphère de l’époque est rendue réaliste à l’aide d’une documentation précise où le guide Baedeker joue probablement un grand rôle. Les personnages sont variés, férocement croqués, avec des métaphores dignes du roman noir américain. « La vérité toute nue, c’est qu’un homme qui se réveille le matin seul dans son lit pensera à une femme aussi sûrement qu’un homme marié pensera à son petit déjeuner » p.555. Pour des phrases comme cela, on achèterait les yeux fermés les autres volumes. Que demander de plus pour ces heures de lecture ?

Philip Kerr, La trilogie berlinoise (L’été de cristal – Berlin noir 1989 / La pâle figure – The Pale Criminal 1990 / Un requiem allemand – A German Requiem 1991), traduit de l’anglais par Gilles Berton, édition révisée Livre de poche 2010, 1017 pages, €8.74

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Brunetti passe à table

Connaissez-vous Venise ? Oui, mais la Venise actuelle, celle où les habitants vivent tous les jours ? Rien de tel que de suivre Donna Leon, américaine qui travaille depuis 40 ans dans la ville. Elle a créé le personnage du commissaire Brunetti, plus vrai que nature, humaniste et gourmand, qui adore sa famille et Venise. Quoi de mieux que de suivre ses traces pour bien manger ?

« Mangia, mangia, ti fa bene », ce cri du cœur qu’on croirait sorti de la poitrine opulente d’une mamma italienne est en fait toute une philosophie : celle du bien vivre. Mange, mange, ça te fera du bien ! Goûter les produits est une pause sensuelle dans le cours d’une existence agitée ; un moment convivial à passer à table ou au comptoir avec ses enfants ou son collègue ; un amour revivifié pour l’épouse qui sait si bien concocter. A moins qu’on ne s’y mette soi-même, au risque de l’expérimentation. Vouloir bien manger est un acte positif, un élément de santé et une déclaration d’amour. A la nature qui offre ses produits, aux commerçants avec qui l’on discute, aux convives à qui l’on fait goûter, aux proches que l’on soigne par l’alimentation. Il y a du sens à être sensuel : c’est vouloir n’être pas que cérébral, mathématisé jusque dans le comportement comme l’Éducation nationale nous déforme. C’est vouloir être complet et jouer de toutes les notes du piano corporel ; c’est être dans le monde et ne pas se croire au-dessus.

Contre la malbouffe, l’Américaine d’origine irlando-allemande (et peut-être un brin italienne) Donna Leon s’est associée à son amie vénitienne Roberta Pianaro, orfèvre et ménagère, pour cuisiner simple et bon. Brunetti passe à table, il avoue : il aime bien manger et manger vénitien. Ce sont près de cent recettes qui sont détaillées ici, illustrées par les dessins désuets de Tatjana Haupfmann. Vous saurez tout sur les antipasti (entre apéritif et hors-d’œuvre), sur les premiers plats (souvent de pâtes, mais qui peuvent servir de plat principal), sur les viandes, poissons et fruits de mer, sur les légumes à la vénitienne, enfin sur quelques desserts au doux nom de dolci (prononcer dolchi).

Mais ce livre de recettes n’est pas qu’utile, il sait aussi se faire « lire ». Le détail des plats est entrecoupé de récits inédits de Donna Leon, bonne journaliste de la bouffe quand elle s’y met, et d’extraits des enquêtes du commissaire Brunetti, ces moments où il se met à table. Paola sa femme concocte des petits plats savoureux selon les saisons, les ados dévorent tout en testant leur roublardise, le commissaire se détend, après un verre de vin blanc ou autre dolcetto.

Que diriez-vous d’une omelette aux courgettes en apéritif (petites portions) ou d’une salade de crevettes, melon et roquette ? Nous pourrions poursuivre par des fusillis aux olives vertes que Brunetti déguste en terrasse dans ‘La petite fille de ses rêves’ ou (ma spécialité) des spaghettis aux moules. Brunetti préfère des tagliatelles aux cèpes, question de saison (‘L’affaire Paola’), de même que le risotto à la courge, bien vu en automne (‘Mort en terre étrangère’). Avec bien sûr du parmesan.

Pour l’hiver, les légumes ne sont pas en fête mais les endives au speck sont un délice. Sinon, laissez-vous tenter par les courgettes à la ricotta, tendres et crémeuses à souhait ! Quant aux « carottes savoureuses », elles sont le délice de Brunetti, d’autant qu’elles sont assaisonnées de tomates et de poireaux, relevés de raisins secs, de gingembre frais et d’huile d’olive.

En poisson, vous aurez le choix qui nage dans la lagune, notamment les lottes, cuisinées à la tomate (‘Requiem pour une cité de verre’) ou aux poivrons jaunes, les soles aux artichauts émincés et à la roquette (‘De sang et d’ébène’), l’espadon pané aux câpres – et le loup au four, un met d’exception dans ‘Une question d’honneur’. Mais si vous préférez le blanc de poulet aux artichauts, recette facile en 20 mn, pas de problème. Pas plus pour le lapin aux olives et à la saucisse, délicieux avec les copains des enfants dans ‘Une question d’honneur’. C’est dans ‘Le meilleur des fils’ que Brunetti déguste avec Chiara et Raffi du filet de veau aux graines de fenouil, ail, romarin et lard dont la simple énumération met l’eau à la bouche. Paola peut aussi cuisiner le veau en ragoût aux aubergines. Mais les frimas qui s’annoncent (Venise est proche des Alpes !) font apprécier un bon ragoût de porc aux cèpes et polenta dont vous me direz des nouvelles. Son évocation paraît d’ailleurs dans ‘Péchés mortels’, c’est dire !

Pour terminer en douceur, rien de tel qu’une demi-pomme au four avec crème pâtissière et crème fouettée, un peu long à faire mais facile et qui fait chaud à l’estomac comme au cœur. Vous avez aussi le choix entre une tarte aux pommes, citron, oranges et Grand-Marnier, célèbrée dans ‘Mortes eaux’, le gâteau aux poires à la crème pâtissière d’ ‘Une question d’honneur’, ou les cerises frites en beignets.

Toute cette énumération culinaire, élevée au rang d’œuvre littéraire entre deux meurtres sanglants, ne vous donne-t-elle pas envie de vous mettre au fourneau ? Rien ne coûte d’essayer, vous ferez des heureux, à commencer par vous.

Buon appetito !

Donna Leon et Roberta Pianaro, Brunetti passe à table – recettes culinaires de R.P et récits de D.L (A Taste of Venice : At Table with Brunetti), 2010, Points policier, Seuil janvier 2012, 307 pages, €6.65 ou – pour offrir un bon livre de recettes – l’édition Calmann-Lévy 2011, 275 pages, €21.13

Quelques romans de Donna Leon chroniqués sur ce blog 

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Venise vue par le commissaire Brunetti

Vous connaissez probablement Venise, ses palais mirant leurs façades dans les eaux du Grand Canal, ses musées emplis d’œuvres d’art, ses restaurants de pâtes et poisson. Vous ignorez sans doute comment vivent les Vénitiens. Je me souviens de mon philosophique « étonnement », à 20 ans, lorsque j’avais vu un employé en costume cravate parcourir les rues animées d’une fin août touristique, le porte-documents à la main. Il y avait donc des « habitants » à Venise ? Des gens qui vaquaient à leurs affaires comme dans toute ville moderne, habillés et non pas en short et polo de touriste ?

J’ai lu avec plaisir, dans les années 1990, la plupart des romans policiers qu’écrivit Donna Leon. Cette américaine vit à Venise depuis la fin des années 80. Elle enseigne la littérature dans une base OTAN de l’armée américaine. Son commissaire de police, Guido Brunetti, est particulièrement réussi. Brunetti sort du petit peuple vénitien, il a suivi des études d’histoire puis de droit grâce à la démocratie d’après-guerre avant d’entrer dans la police. Il a eu la chance d’épouser par amour la fille d’un comte, Paola, professeur de littérature anglaise à l’université, qui lui a donné deux enfants : Raffaele alias Raffi, 15 ans dans le premier volume, et Chiara, 12 ans. Très humainement, ces enfants grandissent de volume en volume, passant par les phases de l’adolescence révoltée, des études prenantes et des ami(e)s pour la vie. Paola l’universitaire, comme les enfants lycéens, sont un pôle de stabilité pour Brunetti : ils assoient concrètement son idée de la vérité, de la justice et du bon vivre social. Car, en bon Italien, Brunetti aime sa famille, les bons repas et la justice ; en bon vénitien, il se méfie des apparences, des produits pollués et de l’incompétence administrative. Donna Leon fait bien ressortir ce qu’il y a d’humaniste dans le métier de policier à Venise.

Chaque volume aborde un thème différent, typiquement vénitien, mais documenté à l’américaine. Mort à la Fenice (1992) se situe dans le monde de l’opéra, Mort en terre étrangère (1993) analyse les échanges mafieux entre industriels peu soucieux d’environnement et militaires américains de la base de Vicence, Un Vénitien anonyme (1994) aborde le milieu des travestis et du porno, Le prix de la chair (1995) s’intéresse à la prostitution venue de l’Est, Entre deux eaux (1996) trempe dans le monde de l’art et des faux, Péchés mortels (1997) parmi les institutions religieuses, Noblesse oblige (1998) dans l’aristocratie vénitienne, L’affaire Paola (1999) autour de la pédophilie, Des amis haut placés (2000) dans le monde des usuriers, Mortes-eaux (2001) chez les pêcheurs de la lagune. Il y aura encore Une question d’honneur (2002) sur le trafic d’œuvres d’art, Le meilleur de nos fils (2003) dans une académie militaire, Dissimulation de preuves (2004) et les filières d’immigration clandestines, De sang et d’ébène (2005) sur les vendeurs de rue africains, Requiem pour une cité de verre (2006) à propos de pollution industrielle, Le cantique des innocents (2007) et le trafic d’enfants, La petite fille de ses rêves (2008) à propos des Roms, La femme au masque de chair (2009) sur les ravages de la chirurgie esthétique, Les joyaux du paradis (2010) sur la corruption. Plus deux autres pas encore traduits en français. Des téléfilms ont été tirés des enquêtes, diffusés en Italie, en Allemagne et en France.

Venise, la ville et l’Etat italien en prennent pour leur grade, surtout vus d’Amérique. Mais l’auteur a un faible pour les Vénitiens particuliers, qui sont loin d’être « tous pourris », même si nombre d’entre eux sont ambitieux, hypocrites et cupides. N’est-ce pas le comte Falier, beau-père de Brunetti, qui déclare : « Nous sommes une nation d’égocentriques. C’est notre gloire mais ce sera aussi notre perte, car pas un seul de nous n’est capable de se vouer corps et âme au bien commun. Les meilleurs d’entre nous parviennent à se sentir responsables de leurs familles mais, en tant que nation, nous sommes incapables d’en faire davantage. » (Mort en terre étrangère, p.255)

Il faut dire que, lorsque l’Etat est faible, prolifère la bureaucratie. La France devrait s’en souvenir, la IVème République n’est pas si loin. Et quand je pense que certains à gauche souhaitent la proportionnelle et le retour au parlementarisme d’hier, devenu « italien » quand Rome l’a imité en 1946, je ne peux que leur conseiller de lire Donna Leon ! Le « pouvoir des bureaux », faute d’Exécutif ferme et durable, fait régresser la politique aux relations claniques et incitent les citoyens à ignorer la loi. La clé de la survie, dans ce genre d’Etat faiblard, est de « faire confiance » à des personnes réelles, pas au droit ni aux fonctionnaires : « telle était la réalité, malléable, docile : il suffisait de s’ouvrir un chemin à la force du poignet, de pousser un peu dans la bonne direction, pour rendre les choses conformes à la vision qu’on en avait. Ou alors, si la réalité se révélait intraitable, on sortait l’artillerie lourde des relations et de l’argent, et on ouvrait le feu. Rien de plus simple, rien de plus facile » (Des amis haut placés, p.185). « Combinazione » et « conoscienze » – les arrangements et le réseau -, ces outils du survivre en anomie, ont été inventés en Italie.

Les idéaux de 1968 qu’avaient Paola et Guido durant leur jeunesse ont fait naufrage sous les vagues des scandales politiques, de la corruption mafieuse et des mainmises d’intérêts économiques. Guido à la questure comme Paola à l’université sont confrontés à la prévarication, au favoritisme, à l’égoïsme de leurs contemporains : « toi, tu as affaire au déclin moral, déclare Paola. Moi, à celui de l’esprit » (Des amis haut placés, p.169). Venise badaude, la crédulité y est reine, tout comme le quant à soi. Un peuple sans esprit critique avale tout ce qu’il lit dans les feuilles à scandales, croit tout ce qu’on lui dit ; l’apparence se doit d’être sauve. Quant à la morale romaine des vieux livres de chevet, elle a sombré avec les siècles. Un dicton vénitien dit cependant : « tout s’écroule mais rien ne s’écroule ». Ce qui signifie : on se débrouille toujours et la vie va.

Car il reste Venise, l’architecture magnifique, son ‘ombra’ bu au comptoir, ses ‘vongole’ délicieux dans les spaghettis – et le printemps, qui est un ravissement. Les gens y sont beaux plus qu’ailleurs. Le sens de la relation humaine est porté à un art inégalé. Donna Leon a capté cette sensibilité quasi religieuse du peuple italien : Luciano, 16 ans, a plongé en simple jean coupé pour reconnaître un bateau coulé ; lorsqu’il ressort de l’eau, secouant la tête d’où des gouttes jaillissent, « le soleil émergeait des eaux de l’Adriatique. Ses premiers rayons, s’élevant au-dessus des digues de protection et de la langue de sable de la petite péninsule, tombèrent sur Luciano lorsqu’il s’immobilisa en haut de l’échelle, métamorphosant le fils du pêcheur en une apparition divine surgie des eaux, ruisselante. Il y eût un grand soupir collectif, comme en présence d’un prodige » (Mortes-eaux, p.20). La beauté de l’adolescent nu fait passer un frisson de sacré sur le peuple, comme il y a deux mille ans. Ou encore : Brunetti « se dit qu’il avait la chance de vivre dans un pays où les jolies filles abondaient et où les très belles femmes n’étaient rien d’exceptionnel » (Des amis haut placés, p.207). Le commissaire est constamment ému de voir ses enfants grandir, il aime le havre de paix du dîner où tout le monde est réuni, il apprécie le stimulant d’une conversation sérieuse avec sa femme. Il aime à lire Gibbons, Sénèque ou Xénophon et à rencontrer ses amis d’hier, Vénitiens comme lui, qui lui apportent des informations sur les rouages sociaux et les tempéraments. Il n’y a pas de secrets dans cette île-ville où tout le monde se connaît.

Brunetti cherche à compenser ce que l’existence peut avoir d’injuste pour les uns ou pour les autres par l’application du droit. Il n’est pas un cow-boy comme certains détectives américains, il n’est pas la Justice en personne malgré les tentations qui lui viennent souvent devant l’impéritie officielle ou la bêtise de son supérieur, le servile et vaniteux Patta. Il veut rester digne du devoir moral qu’il s’est donné jeune et qui prolonge la tradition romaine. Il vise à protéger les faibles et les enfants, à empêcher vautours et prédateurs de nuire en toute impunité. Vaste travail, chaque jour recommencé, mais qui est déjà beaucoup. En lisant ces romans policiers, de psychologie plus que d’action, vous pourrez pénétrer, touristes, dans l’intimité vénitienne, dans l’état d’esprit du peuple vénitien, bien mieux que par les visites guidées de palais morts.

Donna Leon site officiel en français

Les romans de Donna Leon chroniqués sur ce blog

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Elisabeth George, Le cortège de la mort

Voici un pavé bienvenu. Ce roman policier qui a le talent du roman psychologique à l’anglaise (bien qu’écrit par une Américaine) est en effet « un double », comme on le dit d’un whisky qu’on commande au barman. Son nombre de pages mêle deux intrigues, intriquées en chapitres distincts à caractères typographiques différents. Je ne vous en dirais pas plus, sinon que ce n’est pas par hasard.

Tout commence par un crime, un double crime comme il se doit. Les deux ont lieu à dates différentes mais à Londres, lieu de perdition comme Babylone pour les Américaines qui veulent se faire des frissons.

Le premier meurtre a pour cadre un cimetière et pour victime une femme, égorgée de face par quelqu’un qui la connaissait : tous les ingrédients de la terreur politiquement correcte, entre Bible et féminisme. Sauf que la victime vient de la campagne, orpheline très tôt, et qu’elle a cherché « depuis l’âge de douze ou treize ans » le garçon qui la contente. On apprendra en fait que c’était depuis l’âge de onze ans et avec tous ceux qui la sollicitaient… Encore une fois, l’Angleterre d’aujourd’hui est pour Elisabeth George, née dans l’Ohio et vivant à Washington, ce qu’était la Germanie pour le romain Tacite : un lieu mythique où tous les fantasmes peuvent se réaliser.

Le second crime est plus sordide, même s’il est inspiré d’une histoire vraie, le meurtre du petit James Bulger en 1993 : trois gamins de onze ans, racailles déstructurées (blanches) de banlieue, ont enlevé, dénudé, battu à la brique et à la barre de fer, violé au manche de brosse dans l’anus et tué dans des WC chimiques… un garçonnet de deux ans. Des vidéos de surveillance attestent de l’enlèvement et différents témoins des étapes suivies. Le titre américain du roman parle de « body » of death. Comme souvent le mot a plusieurs sens : le corps, mais aussi le corsage ou la coque, la force (au sens d’un vin qui a du corps), la collection ou même la forme (l’emboutissage). L’idée sous-jacente est que le morbide entraîne la mort qui, par enchaînement, se répand… Notre société moderne début XXIème siècle est mortifère, du moins sa caricature babylo-londonienne.

C’est ce qui arrive dans l’intrigue. Mais l’optimisme américain élève contre ce pessimisme les personnages positifs que sont la cohorte des flics. Nous avons comme toujours l’inspecteur comte Thomas Lynley, qui se remet peu à peu du meurtre de sa femme « pour rien », par un Noir déstructuré de onze ans ; le sergent Barbara Havers aux dents épouvantables et à la vêture banlieue ; son collègue méticuleux, ex-gangster rasta Nkata ; la commissaire par intérim divorcée Isabelle Ardery qui siffle des mignonettes de vodka pour contrer le stress d’un milieu machiste et d’une hiérarchie qui la met sous pression ; la petite Haddiyah, pakistanaise de 9 ans, qui finit par retrouver sa mère… Comme quoi la résilience est possible à ceux qui ont une base éducative. Pas aux autres. Leçon des Lumières américaines au laisser-faire anglais.

Les ingrédients sont nombreux et les fausses pistes ne manquent pas. Le lecteur ne devine rien – et tout ne se met en place que très tard, dans ce grand art du suspense qu’Elisabeth George possède à la perfection. Londres renvoie au Hampshire, l’existence urbaine close aux grands espaces de la New Forest près de l’île de Wight où les cottages ont encore le toit de chaume, réparés par des chaumiers aux outils forgés spécialement, et où les poneys paissent librement, surveillés par des agisters. Vous ne savez pas ce que c’est ? Moi non plus avant de lire. Eh bien (si vous avez cliqué sur le lien), vous voilà au courant maintenant. On apprend tous les jours.

L’enquête est faite non de rôles convenus comme à Hollywood, mais de personnes avec leurs propres vies et leur affectivité. Elle fera rencontrer des tranches de vies snob ou sordides, courriers du cœur ou cocktails mondains. J’aime le sens aigu d’observation de l’auteur, tels ces « adolescents en quête d’un refuge où traîner, envoyer des SMS et, le reste du temps, avoir l’air cool » p.313. Plus vrai que nature, ce raccourci ! Nous ferons connaissance de Yolanda la spirite au tailleur Chanel orange, d’un schizo japonais commandé par les anges, d’un patineur aux trois épouses et quatre enfants, d’un italo-baiseur aux deux métiers, d’une écolo-logeuse… Ou encore ce spécimen rare : « Il a fréquenté les écoles privées. Il porte des chemises roses. Il a cette voix… Il prononce toutes ses phrases si loin dans la gorge qu’il faut presque l’opérer des amygdales pour arriver à lui extraire les mots » p.900. Comment peut-on être persan ? Au fait, Lynley a changé de voiture, il a délaissé la Bentley pour rouler désormais en Healey Elliott 1948.

C’est ce patchwork qui fait la densité des romans d’Elisabeth George. Certes, celui-ci est long, mais il mérite d’être dégusté à petites doses, posé et repris jusqu’au final. Il ne perd rien à mûrir, comme le bon whisky !

Elisabeth George, Le cortège de la mort (This Body of Death), 2010, Pocket 2011, 1016 pages, €9.31

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Donna Leon, La petite fille de ses rêves

Je ne sais si les années qui passent ou une certaine lassitude atteignent Donna Leon, ou si l’Italie s’enfonce dans le relativisme politiquement correct dominé par l’argent – toujours est-il que le cynisme le plus cru est présent dans cette 17ème enquête du commissaire vénitien Guido Brunetti.

Les Gitans, Tziganes et autres Zingaros ? Il est exigé désormais de les appeler Rom. Ils vivent en marge de la société, subsistant de trafics de voitures, incitant leurs enfants à voler et allant même jusqu’à les prostituer. Les « services sociaux » n’y voient que la rançon du rejet social, donc rien à dire : les policiers se contentent les ramener systématiquement tout moins de 14 ans à « ceux qui se disent leurs parents ». Aucune sanction, pas même une remontrance, aucun fichier, aucun placement d’office, aucune mesure éducative : laissons ce qui est être – tel est la lâcheté sociale du politiquement correct. Les gosses rom sont des poussières à mettre sous le tapis.

Quoi d’étonnant à ce que, devant cette carence de l’État, chacun se débrouille comme il peut ? L’Italie est donc régie par le copinage, les clans, la corruption. Les faibles font appel aux puissants, les puissants font de l’autodéfense, en toute impunité puisque le pouvoir d’État est à leur botte. C’est dans ces eaux glauques qu’évolue le commissaire Brunetti, humaniste revenu de bien des choses. Il se réfugie dans sa famille, parmi ses amis, dans cette ville qui l’a vue naître et qu’il ne quitte guère. Ses joies sont ses enfants Rafi et Chiara, sa femme Paola, son adjoint Vianello, la belle Elettra qui pénètre tous systèmes informatiques officiels, et la cuisine vénitienne faite de pâtes, de légumes et de produits de la mer. Sans oublier le vin et la grappa. Reflet d’époque que ce no future hédoniste à l’italienne.

Il n’y a donc guère d’action et beaucoup de psychologie, aucune happy end mais la négociation cynique autour d’un corps de fillette laissé à la morgue pour qu’on en fasse ce qu’on veut. A se demander si, le roman commencé, Donna Leon n’a pas été découragée par la réalité des choses. Elle introduit en effet au début un prêtre qui fait de l’argent et un autre renvoyé d’Afrique pour escroquerie. Y aurait-il un lien avec cette fillette retrouvée noyée dans un canal, une bague cachée dans le vagin et une montre dans la culotte ? Qui a subi des relations sexuelles répétées alors qu’elle n’a que onze ans. On imagine que l’intrigue aurait pu tourner autrement au lieu de tourner court.

L’amoralité la plus désabusée s’étale à chaque page.

  • L’Église ? Une puissance, mais le clergé : « C’est leur goût pour le pouvoir qui me les rend aussi antipathiques. C’est l’élément moteur de tant d’entre eux ! Je crois que cela déforme leur âme » p.60.
  • Croire ? Bof, chacun trouve les béquilles qu’il peut, même s’il est politiquement correct de rester poli devant cette institution italienne qu’est l’église catholique.
  • Les politiciens ? Tous pourris, jusqu’au ministre de l’Intérieur dont le fils échappe toujours aux conséquences judiciaires de ses bagarres, excès de vitesse et autres usages de drogue.
  • Les valeurs chrétiennes, humanistes, de gauche ? « Juste le même genre de pieuses banalités qu’on trouve dans les éditoriaux de ‘Famiglia Cristiana’ (…) Mais c’est certain, les gens adorent qu’on leur débite ces clichés (…) Parce que du coup, ils n’ont rien à faire, répondit Paola. Il leur suffit d’éprouver des sentiments politiquement corrects pour qu’ils s’imaginent qu’ils sont aussi méritants que s’ils avaient fait quelque chose » p.111. Ressentir suffit, compatir ne va pas jusqu’à agir, c’est fini. Les gens sont désormais impuissants… et la police aussi. Alors, à quoi bon ?

Ce roman est celui des désillusions : « ceux qui parlent d’égalité, de respect des cultures et des traditions » p.195 oublient qu’une société ne survit que par le droit. Le relativisme multiculturel aboutit à l’anarchie, au chacun pour soi, à Dieu pour personne.

  • Oui, il faut faire quelque chose, au lieu de crier au racisme dès qu’on objecte quoi que ce soit.
  • Oui, il faut faire respecter la loi, même si cela gêne les puissants.
  • Oui, il faut transmettre les valeurs et les faire vivre au lieu de se réfugier dans l’idéalisme correct et de laisser-aller la société !

Donna Leon nous offre un roman blasé mais politiquement puissant. Elle, l’américaine, critique autant le sentimentalisme de son pays que le storytelling de la bienséance politiquement correcte italienne-européenne. Civiliser, c’est discipliner ; laisser-faire, c’est laisser aller à la barbarie toute une société au profit des mafias, dont les pires ne sont pas siciliennes, mais bien dans la « bonne » société.

Donna Leon, La petite fille de ses rêves (The Girl of his Dreams), 2008, Points policier Seuil janvier 2012, 326 pages, €6.84

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Arni Thorarinsson, Le septième fils

Nous sommes en Islande, dans les fjords de l’ouest, en haut à gauche de la carte, très découpée à cet endroit. Un endroit sauvage au climat arctique qui a longtemps vécu de la pêche et se pose des questions sur sa survie. L’Islande de la modernité, c’est l’excès, démontre l’auteur. Il écrit en 2008, au moment où la pire crise financière de l’histoire du pays commence à émerger. Mais c’était inéluctable : excès d’alcool puis de drogue, de sexe puis de cupidité – jusqu’à jouer la vie des gens pour « arriver ». Nous sommes en polar sociologique, ce qui peut déplaire aux primaires shootés aux séries américaines, là où l’action n’avance qu’à coups de lattes ou de pistolet-mitrailleur. Mais il faut s’intéresser à cette île nordique, isolée et froide, car elle témoigne plus que notre pays continental, entouré et ensoleillé des ravages d’une modernité non apprivoisée.

« Cette fois, le responsable c’était la cupidité, qui est en train de mettre ce pays sens dessus dessous. Tout ça pour imiter les autres. Les gens se pâment devant des richesses dénuées de toute valeur véritable et ne voient que ça partout autour d’eux : dans les journaux, à la télé, chez leurs voisins, et ils ont l’impression qu’ils doivent se prêter au même jeu. Et ce jeu-là n’épargne rien ni personne. (…) Quant aux enfants, ils s’appliquent à singer leurs parents. Et se prosternent à leur tour devant le dieu de l’argent » p.399.

Le septième fils est une légende biblique dans laquelle le chiffre sept signifie la surpuissance. Reprise par les groupes rock, elle sert aux satanistes à justifier leur élection. Mais si le septième était une fille ? L’intrigue s’emmêle à plaisir jusque vers les deux tiers du roman, avant de s’éclaircir brusquement comme le ciel en Islande. L’auteur a de l’humour et campe un portrait de journaliste local corrosif et anti-macho. Einar – l’Unique – est divorcé et a du mal à entretenir une relation normale avec les femmes parce qu’elles ne savent pas trop ce qu’elles veulent. Féministes, elles revendiquent haut et fort leur liberté et l’égalité ; lorsque l’homme se montre vulnérable elles le méprisent, le frappent de mots ou de gifles et se sentent abandonnées et misérables ou, pire, se vengent comme à la télé. Prises par leur profession « comme les hommes », elles délaissent leurs enfants qui tournent affairistes ou gothiques, noyant leur vague à l’âme dans le tabac, la drogue, l’alcool, le sexe ou « l’incivilité ». Un pays de 320 000 habitants nous en dit autant que les lourdes enquêtes socio-universitaires en pays de 65 millions.

Où nous rencontrons trois gamins de 12 ans qui viennent de fonder une entreprise au chef avec « rien d’autre sur le dos que son tee-shirt en dépit de la température extérieure qui avoisine zéro » (p.13), une maison historique transmise de génération en génération qui part en fumée, un pasteur pop qui s’interroge sur un étron, trois ados de 14 ans tout en noir et percés de toute part, en révolte, une divorcée camée aux médocs, une grosse qui veut se faire plus mince qu’une star rock et qui n’attend que « sa chance », une commissaire au gamin vendeur de journaux, un brigadier de police réactionnaire et cœur d’or, un député socialiste retrouvé mort, un footeux ex-célébrité et son copain à vie avide d’alcool, drogue, sexe, affaires… Et ainsi de suite tournent les gens dans le tourbillon de la modernité qui désoriente. Plus d’avenir, plus de morale, l’imitation des autres « vus à la télé ». Le « pourquoi pas moi ? » clamé à la face de tous – et gare à quiconque se met en travers du chemin.

Une belle intrigue loin de Rambo, qui dépasse le localisme pour s’ancrer dans l’humanité.

Arni Thorarinsson, Le septième fils, traduit de l’islandais par Éric Boury, 2008, Seuil Points policier, novembre 2011, 446 pages, €7.41

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Arnaldur Indridason, Hypothermie

Les commissaires islandais n’ont pas toujours grand-chose à faire… Ce pourquoi ils creusent obstinément une intuition qu’ils ont, parfois, sur une affaire évidente pour tout le monde et vite classée. Un suicide parfait par exemple. Maria était une femme heureuse en ménage mais aussi une ex-petite fille qui avait connu des malheurs. Un peu comme tout le monde en Islande. Erlendur Sveinsson, le commissaire, n’a-t-il pas perdu son petit frère dans une tempête lorsqu’il avait dix ans ?

Lui a été retrouvé par hasard, lorsque la battue a fouillé la neige accumulée par la tempête – pas son frère. Il était sur le ventre et en état d’hypothermie. On dit que, lorsque le cœur s’arrête de battre une ou deux minutes et qu’on est ensuite réchauffé pour revenir à la vie, on fait l’expérience de la mort. On passe au-delà. Certains décrivent alors le tunnel, les lumières, l’appel des disparus chéris… Erlendur enfant n’a rien senti qu’un trou noir, mais peut-être son cœur battait-il encore lentement ? Étrange cependant que l’époux de la suicidée qu’on vient de retrouver, Maria, ait tenté lorsqu’il était étudiant en médecine une expérience du même genre. Étrange aussi qu’il ait eu une liaison avec une actrice ayant joué le rôle de Magdalena, lorsqu’ils étaient tous deux en école de théâtre. Magdalena n’est-il pas justement le nom de la medium que Maria venait d’aller voir ?

L’auteur maîtrise absolument son livre, il le bâtit avec art, mêlant présent et passé, vieilles affaires et affaires neuves. Erlendur est un taiseux, mais là s’arrête le parallèle avec le commissaire de Vargas. Erlendur est islandais, donc les pieds sur terre, et déteste le théâtre. Erlendur est beaucoup plus vrai qu’Adamsberg. Il est divorcé d’une femme trop fusionnelle qui voulait compenser son enfance ratée. Il a deux enfants qu’il a laissé trop longtemps sans les voir mais qu’il aime à retrouver. Il a ce petit frère perdu dans la tempête avec lui et dont il ne s’est jamais remis de la disparition. Il tente de faire un semblant de clarté sur tout cela en cuisinant du mouton fumé, de la saucisse de foie en saumure et du macareux au gruau.

L’obsession du livre est le froid, celui qui engourdit et empêche de penser, celui qui rend indifférent à la vie réelle, celui qui permet à ceux qui croient aux fantômes et à l’au-delà de fantasmer. Erlendur est tout seul sur cette enquête qui n’en est pas une – car elle n’a rien d’officielle. Commissaire mais humain, il est désespéré de ne pas savoir ce qui s’est passé dans de vieilles affaires qui remontent à une génération. La perte de son petit frère, par exemple. Pour lui, il ne va pas trouver, enfin pas dans ce livre encore. Mais pour d’autres, peut-être… Comme ce jeune Daniel, encore lycéen et qui venait de trouver la première copine de sa vie quand il a disparu. Ou Durun, cette étudiante en biologie passionnée de lac et amoureuse d’une vieille Mini cabossée dont la portière passager était coincée, comme les vitres, disparue elle aussi. Sans laisser de traces… sauf dans la mémoire enfouie. Il suffit de rabouter les fragments d’une histoire pour en trouver la fin. Peut-être.

Un bien bon livre, qui va au-delà du roman policier, et dit beaucoup sur l’Islande et sur ses habitants pour qui les connaît. Il se lit avec bonheur avec ses chapitres courts, ses apartés, sa progression lente mais certaine, malgré les noms à rallonge des lacs et des villages. Ce livre est sélectionné pour le concours Meilleur polar des lecteurs de Points 2011.

Arnaldur Indridason, Hypothermie (Hardskafi), 2007, Points Seuil 2011, 351 pages, €6.65

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Arnaldur Indridason, La voix

On a assassiné le père Noël ! Même en Islande, pays de la glace et du feu, cet incident ne passe pas inaperçu. Mais point de cellule d’aide psychologique pour les enfants déçus, on n’est pas dans la France du care aubryste. La compassion est plus subtile au pays des sagas et des poèmes skaldiques. Elle consiste en une enquête à la Maigret, avec tâtonnements et fausses pistes, toujours dans la psychologie.

C’est que l’aujourd’hui dépend d’hier et qu’hier n’a pas été toujours innocent. Qui était donc ce père Noël, dans le civil portier d’hôtel effacé vivotant au fond d’un cagibi depuis vint ans ? Pour quelle raison l’a-t-on tué ? Le sexe ? L’argent ? La réputation ? Ces trois motifs récurrents de tous les meurtres sont examinés tour à tour.

Le grand hôtel de Reykjavik s’emplit de touristes venus apprécier la bonne neige et la tempête hivernale, tout en se gavant de mouton fumé, de bière hors de prix (la plus chère du monde, dit l’auteur en 2002) et en se déguisant des fameux pulls islandais qui ne sont guère portables autrement, sinon dans l’Himalaya. Le criminel est-il un touriste de passage ? Un collègue de l’hôtel ? Une pute attirée par la foule des michetons ? Quelqu’un d’autre entré ici comme dans un moulin ?

Le commissaire Erlendur est un taiseux. Il cache en ses profondeurs un drame qu’il a peine à sortir. Divorcé depuis vingt ans, il a délaissé ses enfants (dans ce roman, on apprend pourquoi) et sa fille, qui vient le voir quand même, s’est droguée et a perdu un bébé. Pas simple de se dépatouiller des vies des autres lorsque la sienne n’est déjà pas claire… C’est tout le sel de cette enquête, menée en lieu clos et en six jours – comme dans la Bible. Le septième jour est Noël, où chacun se retire en famille, comme il se doit.

Flanqué de ses adjoints l’inspecteur Sigurdur Öli, qui n’a jamais pu avoir d’enfant jusqu’ici, et de l’inspectrice Elinborg, qui suit le procès d’un enfant battu, le commissaire Erlendur patauge mais avec méthode. La lumière se fait peu à peu, d’indices en indices. L’enfant est ici le thème du livre : enfant désaimé, enfant prétexte, enfant modèle, enfant repoussoir, enfant poupée… Certains pères exigent de leur enfant qu’ils deviennent le modèle qu’eux-mêmes ont dans la tête, la réalisation qu’ils n’ont pu accomplir. D’autres se servent de leur enfant comme d’un punching ball dans les moments de stress, ou de faire-valoir social quand ça les arrange. A moins que ce soit la mère, effacée en apparence, en retrait ou décédée, qui soit finalement responsable de tout ce qui arrive.

La voix du titre français est celle d’un soliste de douze ans. Elle ouvre et clôt le livre. Un bien beau livre où la psychologie atteint des profondeurs qu’on ne trouve plus guère en France.

Arnaldur Indridason, La voix, 2002, Points policier, Seuil 2008, 401 pages, €7.12

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