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Yalta bord de mer

Le minibus nous reprend pour descendre des hauteurs du palais Livadia et gagner la ville, sise en bord de mer.

yalta gamin debardeur a trous

Le restaurant, à l’écart de la promenade chic, est trop copieux pour un midi chaud, mais l’abondance est la rançon des deux générations de privations socialistes dans l’URSS d’hier. J’en retiens une salade de carottes râpées, marinées à l’ail et aux graines de coriandre pilées, puis du riz pilaf à sa viande de mouton vapeur. Un déjeuner moins russe que tatar.

yalta promenade bord de mer

Nous allons ensuite nous plonger dans la foule qui arpente la promenade du bord de mer. Elle est pleine de monde, de plagistes plastiques et de nanas exagérées. La beauté des corps libres venus du nord russe est renforcée par la nage, teinte par le soleil et revigorée d’air marin. Nous sommes ici en présence d’une belle portion d’humanité, une Californie russe bodybuildée.

La société russe, sur les bords de la mer Noire, apparaît homogène malgré les mélanges culturels entre russes, biélorusses, ukrainiens, cosaques, tatars… Seul l’islam menace l’unité par son intransigeance métaphysique, mais la société, même sans Poutine, ne tolère pas les déviances. L’islam soumet l’État à la religion, tout comme l’URSS soumettait l’appareil administratif à la foi communiste et au clergé du Parti : même si la Russie de Poutine est plus aujourd’hui une oligarchie autoritaire qu’une démocratie libérale, les citoyens ne veulent plus de théocratie. Ils veulent penser librement et vivre selon leurs traditions, pas sous la botte d’une religion.

La loi est la loi, établie par les progressistes, pas question d’y déroger. Contrairement à l’hypocrisie soi-disant « démocratique » en Europe, le communautarisme n’est admis ici que dans le folklore, mais ni dans l’administration, ni dans la vie courante. L’élite ne divorce pas du peuple comme chez nous, sur ces sujets, elle n’impose pas le « laisser-faire » malgré le vote démocratique. D’où son rejet social de l’immigration venue des pays musulmans, malgré la Turquie proche, les liens géopolitiques avec la Syrie et l’Iran, l’implication dans les républiques du Caucase. Sauf en Chine peut-être, à l’écrasante majorité de Han, il est rare de visiter une société aussi homogène que la société russe. C’est assez reposant.

yalta jeunes russes

L’église Alexandre Nevski est miraculeusement ouverte lorsque nous nous y rendons. Elle présente l’aspect extérieur d’une pièce montée en meringue et beurre coloré, surmontée de boules dorées triomphantes. Rien n’est assez brillant (même concept que « beau » en russe) pour rendre gloire à Dieu. Nous avons la chance qu’un mariage s’y termine, ce qui nous permet d’entrer. Toute l’organisation des accessoires rituels est faite par une énorme et laide matrone à fichu.

yalta eglise alexandre nevski

C’est que, pour un mariage orthodoxe, il en faut des foulards, des couronnes de fleurs, puis un tapis qu’on déroule et enroule, et ainsi de suite ! La grosse dame veut mériter de Dieu puisqu’elle ne peut plus mériter des hommes. Je soupçonne qu’elle trouve aussi certains avantages matériels à grenouiller dans le béni, les noceurs étant probablement plus généreux que l’État pour compléter sa pension. Elle sortira un peu plus tard de l’église, par la porte de derrière, avec une grosse miche de pain (béni) et plusieurs fruits d’offrande dans son cabas en plastique.

yalta lenine hier consommation aujourd hui

La promenade du bord de mer mène à l’inévitable statue de Lénine, debout en manteau, le front obtus et la bouche sévère. Il n’a pas été déboulonné ici, mais la foule alentour se moque de ses prétentions politiques en déambulant à ses pieds vêtue à l’opposé ; presque nue et le sourire aux lèvres – libre, hédoniste, insouciante. Bien loin de la morale socialiste qui se croit la mission de sauver le monde par le peuple (en parlant à sa place).

yalta grosse dame reve de chic

Sur les quais, les touristes se font photographier en situation. Ils louent des robes à froufrou et grimpent comme des tsars sur des trônes énormes décorés d’or qu’on croirait sortis des réserves Disney.

Ou bien revêtent leur poitrine nue de lourdes vestes de cuir clouté ornées de chaînes, pour se jucher sur de lourdes motos Harley-Davidson et jouer aux punks du « no future ». Je ne peux qu’être empli d’admiration pour cette jeunesse en short qui enfile un cuir épais trop grand pour elle, par pur plaisir de se sentir autre, de « faire croire » un instant être dans le vent de la modernité (américaine) et d’immortaliser ce rêve en photo. Cette jeunesse là ne vit pas dans l’instant, sans cesse sollicitée par le nouveau et le consommable, fébrile de zapping par peur de manquer quelque chose. Il lui reste encore la capacité de rêve, l’imagination trop longtemps contrainte et brutalement libérée, il y a si peu d’années, quand le mur de la honte est tombé.

yalta plagistes torse nu en ville

Sur le bord de mer, alors que le soleil ne l’éclaire plus, caché par la falaise, il fait moins chaud. Les gens se promènent, déambulent ou s’exhibent après le bain. La foule est disponible ; toute proposition la tente, des stands de nourriture aux déguisements pour quelques hryvnias, des bateleurs aux montreurs d’ours. J’observe un avaleur de sabre, un saltimbanque au singe attaché à une chaîne qui propose la photo avec la bête sur l’épaule, un autre avec un paon qui, sur le banc, fait la roue pour la prise de vue, un écureuil fureteur pour les bras, etc. Les maltchiki du lieu occupent le terrain, tous sens en éveil, lorgnant les filles plus âgées qui acceptent cet hommage pré-viril l’air de rien.

yalta gamins blonds russes

Le patriotisme soviétique, suivi du nationalisme ukrainien, puis de la régression identitaire en cours dans le monde globalisé des dernières années, rendent curieuses à nos yeux les relations des Slaves avec les Noirs. Nous n’avons rencontré jusqu’ici aucun Noir, aucun Arabe et très peu d’Asiatiques en Ukraine. Justement, deux Noirs s’exposent sur le paseo d’Odessa. Ce sont des bateleurs, une marginalité « normale » qui est peut-être la seule façon de se faire à peu près accepter. Ils sont évidemment torse nu, en pagne de feuilles de raphia pour se poser en « sauvages », et proposent des poses photographiques « coloniales ». L’impétrant peut choisir son thème : il y a « le cannibalisme » où les deux Noirs roulent des yeux gourmands et ouvrent large leurs mâchoires aux canines blanches luisantes sur le petit blanc ou la gaminette blonde à croquer qu’ils maîtrisent de leurs poignes en serres ; il y a « le rapt » où ils enlèvent à coups de biceps proéminents la femme blanche qu’ils tiennent ensuite solidement tout contre leurs muscles d’ébène noueux ; ou encore « la savane » où ils mènent en palanquin le ou la bwana alanguie… Le reste de la famille, émoustillé, prend force photos pour une poignée de hrivnias.

yalta noirs et russes

Cela nous semble, très archaïque et très folklorique à la fois, un remugle de préjugés des plus grossiers en même temps qu’une façon de jouer avec les stéréotypes venus d’ailleurs. Car, souvenons-nous en, aucun Ukrainien ni Russe n’est allé coloniser l’Afrique. Il s’agit donc de second degré, d’une caricature de nos propres caricatures. C’est ce décalage en miroir qui rend pour nous cette scène étrange, gênante et bon enfant à la fois. Non sans rire sous cape des « polémiques » et autres « scandales » que susciteraient inévitablement chez nous les profs de vertu autoproclamés des sectes puritaines antiracistes, anti-antisémites, pro-arabes, pro sans-papiers, sans-logis, sans domicile fixe, sans instruction et sans un sou. Les Russes miment notre ridicule en leur miroir…

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Marc Roche, Le capitalisme hors la loi

marc roche le capitalisme hors la loiL’auteur allèche par son exposé des motifs : « Raconté comme un polar à partir d’histoires vraies, ce livre propose une immersion au cœur de cette face cachée du capitalisme qui dirige la planète en toute impunité » p.12. Pari tenu : son enquête se lit bien, est d’un abord facile, aidé d’un lexique des termes financiers et d’une copieuse bibliographie. Mais ce livre court est « grand public », tissé d’affirmations parfois incomplètes ou dépassées et de jugements de valeur sans recul. Le thème de l’anti-finance est à la mode ; encore ne faudrait-il pas jeter le système capitaliste avec le bain des excès. L’auteur réaffirme quelque part que le capitalisme est le pire mode de production à l’exception de tous les autres (autrement dit qu’il est au fond bénéfique) – il ne cesse de lui taper dessus selon l’ambiance populiste du temps.

Deux parties : l’actuel casino et un nouveau krach possible.

  1. Côté casino : les paradis fiscaux utilisés par toutes les banques et les grandes entreprises, le hors-bilan, les pavillons fantômes, les agences de notation, l’anonymat intégral de Hongkong favorisé par la république populaire de Chine, la spéculation sur les matières premières alimentaires qui touchent le panier de la ménagère, les délits d’initiés et violations d’embargo du négoce international, les régulateurs immobiles et les politiciens « de gauche » qui dérégulent.
  2. Côté futur krach : l’embauche d’ex-politiciens par les firmes financières pour leur carnet d’adresses et leur entregent contre toute réglementation contraignante, l’impunité des banquiers incapables qui ont ruiné les épargnants et les États à leur secours en 2008-2009, les comportements barbares de dirigeants si distingués par ailleurs, les hedge-funds, l’Europe maillon faible où les petits pays ont des banques plus grosses qu’eux sans que personne ne s’en émeuve, les avocats d’affaires complices bienveillants, les spéculateurs du pétrole brut et des métaux, l’arme d’État des fonds souverains dont un seul est européen.

C’est une bonne synthèse de toutes les zones d’ombre trop ignorées et les rouages des échanges mondiaux à l’ère de l’électronique ; mais à lire avec esprit critique, car le Bien absolu comme le Mal en soi n’existent pas en ce monde. Pour réussir à développer une entreprise mondiale, il ne faut pas être naïf ; les vertus de fonctionnaire ou de retraité philosophe ne sont pas de mise dans la lutte des prédateurs. On regrette que cet aspect double du « progrès » ne soit pas mieux analysé et toujours traité à charge. Comme s’il y avait d’un côté les États enfants de chœur et, de l’autre, les grands méchants loups égoïstes avides de croquer qui ils veulent. L’auteur, certes, évoque ces zones grises des relations incestueuses entre pouvoir et finance, mais pour le déplorer ; il n’insiste pas assez sur les contrepouvoirs nécessaires, dont celui de l’opinion, du journalisme et de l’Internet.

Autrement dit, ce livre est intéressant mais superficiel. Il décrit au galop les « scandales » des années 2000-2010 sans en tirer leçon. Car, une fois refermé, le lecteur aura-t-il une idée de ce qu’il faudrait faire ?

Oui, un nouveau krach est possible mais, non, les régulateurs politiciens ne sont pas LA solution au problème. Le danger est systémique : lié aux technologies de l’information et de la communication – comme toutes choses en ce monde les meilleures ET les pires des choses. Les politiques seront toujours en retard sur la technologie ; les États toujours réticents à abandonner leur souveraineté en faveur de contrôles internationaux. C’est par l’opinion, l’éducation morale, la fiscalité et le droit effectif que les outils dangereux ne seront pas utilisés à trop mauvais escient.

L’auteur ne parle pas de ces « incitations négatives » au mal faire, la confiscation pure et simple des patrimoines des fauteurs et la nationalisation des établissements en cause, l’interdiction d’exercer des banquiers et traders faillis, la surveillance des transactions pour les territoires non-coopératifs. Mais pour que les politiques bougent, il faut une mobilisation de leurs électeurs et, pour cela, des médias moins timorés qui osent enquêter véritablement sur le terrain, sans se servir des paravents Wikileaks ou des dénonciations faciles de scandales déjà jugés. Marc Roche est un  bon journaliste de temps calme ; mais a-t-il la trempe de ce genre d’investigations ? Ou bien le système médiatique français auquel il appartient est-il trop timoré et incestueux pour se lancer dans cette aventure démocratique ? Pourquoi faut-il que ce soit la presse américaine ou les outsiders comme Médiapart qui dénoncent les scandales ?

De cela, l’auteur ne dit rien, or l’information de l’ombre, qui agite le doigt pour masquer la lune, est le meilleur cache-sexe du capitalisme de l’ombre.

Marc Roche, Le capitalisme hors la loi – enquête, 2011, Points Seuil 2012, 262 pages, €6.36

L’auteur de cette note a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques. Il a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière‘ (2007) et ‘Gestion de fortune‘ (2009).

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Donna Leon, La femme au masque de chair

donna leon la femme au masque de chair

Où l’on découvre Venise en hiver, la neige donnant une lumière inédite aux rues sales et mettant un sourire aux gens. Où l’on en sait un plus sur les beaux-parents du commissaire Brunetti, aristocrates fortunés qui ne désirent rien tant qu’être respectés et aimés. Où l’on explore l’un des innombrables scandales d’une Italie gangrenée par la mafia, étouffée par la bureaucratie et mal gouvernée par les politiciens accros au fromage public.

Donna Leon est américaine et n’aime rien tant qu’exposer la corruption, l’affairisme et la combinazione italienne. Ce qui, peut-être, dédouane les États-Unis des mêmes maux. Rien de tel que dépayser l’histoire pour parler de soi : comment peut-on être Persan ? Nous voici donc embarqués sur la lagune dans un trafic de déchets hautement toxiques, entreposés à Marghera. Mais le fin mot ne nous sera pas donné parce que l’histoire reste centrée sur une femme superliftée. Une bimbo qui ne voulait pas vieillir et s’est fait tout refaire ? Non pas…

Malgré son beau mariage et son aisance, la corruption italienne la rattrape elle aussi. Un dentiste qui n’est qu’un prothésiste lui ravage le visage. Il n’est même pas condamné et reprend ses activités comme si de rien n’était. Bureaucratie, amnistie, méandres des relations… Sauf qu’il existe une « justice » – expéditive – celle de la mafia. Et que le trafic de déchets, les affaires du mari et le sort de la femme se retrouvent liés sans qu’aucun ne le veuille. Nous sommes dans Ovide où la femme s’appelle Lucrèce.

Brunetti aime à lire ces vieux Romains, qui lui donnent des lumières sur l’Italie de son temps. Sauf qu’il songe à demander un ordinateur dans son bureau ! Nous sommes un peu moins dans la famille cette fois-ci, constatant simplement que Raffi et Chiara grandissent, adolescents classiques en colère et écolos. Paola est toujours aussi subtile et son balourd de mari lui en sait gré. Patta le vice-questeur reste paonnant et la signora Elettra sa secrétaire, combinarde – pour la justice, bien sûr.

Les histoires se renouvellent mais le lecteur (français) regrette cependant que les déchets toxiques soient laissés tranquillement dans leur entrepôt, comme si cela ne concernait en rien la loi. La femme superliftée passe avant. Peut-être parce qu’elle incarne la métaphore de l’Apparence ? About face en anglais, garde le sens de « la face » en français quand on parle des Chinois. Quelque chose entre l’honneur et le paraître, le rôle à jouer devant les autres et la légalité formelle d’une société. Tout se passe comme si… Venise, patrie du théâtre et des masques, n’est pas dupe ; elle connaît la vraie vie sous les ors et les oripeaux.

« Il ne s’est rien passé » est la leçon du livre. Non sans quelques victimes collatérales.

Donna Leon, La femme au masque de chair (About Face), 2009, Points Seuil janvier 2013, 345 pages, €7.22

Les autres livres de Donna Leon chroniqués sur ce blog.

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Venise vue par le commissaire Brunetti

Vous connaissez probablement Venise, ses palais mirant leurs façades dans les eaux du Grand Canal, ses musées emplis d’œuvres d’art, ses restaurants de pâtes et poisson. Vous ignorez sans doute comment vivent les Vénitiens. Je me souviens de mon philosophique « étonnement », à 20 ans, lorsque j’avais vu un employé en costume cravate parcourir les rues animées d’une fin août touristique, le porte-documents à la main. Il y avait donc des « habitants » à Venise ? Des gens qui vaquaient à leurs affaires comme dans toute ville moderne, habillés et non pas en short et polo de touriste ?

J’ai lu avec plaisir, dans les années 1990, la plupart des romans policiers qu’écrivit Donna Leon. Cette américaine vit à Venise depuis la fin des années 80. Elle enseigne la littérature dans une base OTAN de l’armée américaine. Son commissaire de police, Guido Brunetti, est particulièrement réussi. Brunetti sort du petit peuple vénitien, il a suivi des études d’histoire puis de droit grâce à la démocratie d’après-guerre avant d’entrer dans la police. Il a eu la chance d’épouser par amour la fille d’un comte, Paola, professeur de littérature anglaise à l’université, qui lui a donné deux enfants : Raffaele alias Raffi, 15 ans dans le premier volume, et Chiara, 12 ans. Très humainement, ces enfants grandissent de volume en volume, passant par les phases de l’adolescence révoltée, des études prenantes et des ami(e)s pour la vie. Paola l’universitaire, comme les enfants lycéens, sont un pôle de stabilité pour Brunetti : ils assoient concrètement son idée de la vérité, de la justice et du bon vivre social. Car, en bon Italien, Brunetti aime sa famille, les bons repas et la justice ; en bon vénitien, il se méfie des apparences, des produits pollués et de l’incompétence administrative. Donna Leon fait bien ressortir ce qu’il y a d’humaniste dans le métier de policier à Venise.

Chaque volume aborde un thème différent, typiquement vénitien, mais documenté à l’américaine. Mort à la Fenice (1992) se situe dans le monde de l’opéra, Mort en terre étrangère (1993) analyse les échanges mafieux entre industriels peu soucieux d’environnement et militaires américains de la base de Vicence, Un Vénitien anonyme (1994) aborde le milieu des travestis et du porno, Le prix de la chair (1995) s’intéresse à la prostitution venue de l’Est, Entre deux eaux (1996) trempe dans le monde de l’art et des faux, Péchés mortels (1997) parmi les institutions religieuses, Noblesse oblige (1998) dans l’aristocratie vénitienne, L’affaire Paola (1999) autour de la pédophilie, Des amis haut placés (2000) dans le monde des usuriers, Mortes-eaux (2001) chez les pêcheurs de la lagune. Il y aura encore Une question d’honneur (2002) sur le trafic d’œuvres d’art, Le meilleur de nos fils (2003) dans une académie militaire, Dissimulation de preuves (2004) et les filières d’immigration clandestines, De sang et d’ébène (2005) sur les vendeurs de rue africains, Requiem pour une cité de verre (2006) à propos de pollution industrielle, Le cantique des innocents (2007) et le trafic d’enfants, La petite fille de ses rêves (2008) à propos des Roms, La femme au masque de chair (2009) sur les ravages de la chirurgie esthétique, Les joyaux du paradis (2010) sur la corruption. Plus deux autres pas encore traduits en français. Des téléfilms ont été tirés des enquêtes, diffusés en Italie, en Allemagne et en France.

Venise, la ville et l’Etat italien en prennent pour leur grade, surtout vus d’Amérique. Mais l’auteur a un faible pour les Vénitiens particuliers, qui sont loin d’être « tous pourris », même si nombre d’entre eux sont ambitieux, hypocrites et cupides. N’est-ce pas le comte Falier, beau-père de Brunetti, qui déclare : « Nous sommes une nation d’égocentriques. C’est notre gloire mais ce sera aussi notre perte, car pas un seul de nous n’est capable de se vouer corps et âme au bien commun. Les meilleurs d’entre nous parviennent à se sentir responsables de leurs familles mais, en tant que nation, nous sommes incapables d’en faire davantage. » (Mort en terre étrangère, p.255)

Il faut dire que, lorsque l’Etat est faible, prolifère la bureaucratie. La France devrait s’en souvenir, la IVème République n’est pas si loin. Et quand je pense que certains à gauche souhaitent la proportionnelle et le retour au parlementarisme d’hier, devenu « italien » quand Rome l’a imité en 1946, je ne peux que leur conseiller de lire Donna Leon ! Le « pouvoir des bureaux », faute d’Exécutif ferme et durable, fait régresser la politique aux relations claniques et incitent les citoyens à ignorer la loi. La clé de la survie, dans ce genre d’Etat faiblard, est de « faire confiance » à des personnes réelles, pas au droit ni aux fonctionnaires : « telle était la réalité, malléable, docile : il suffisait de s’ouvrir un chemin à la force du poignet, de pousser un peu dans la bonne direction, pour rendre les choses conformes à la vision qu’on en avait. Ou alors, si la réalité se révélait intraitable, on sortait l’artillerie lourde des relations et de l’argent, et on ouvrait le feu. Rien de plus simple, rien de plus facile » (Des amis haut placés, p.185). « Combinazione » et « conoscienze » – les arrangements et le réseau -, ces outils du survivre en anomie, ont été inventés en Italie.

Les idéaux de 1968 qu’avaient Paola et Guido durant leur jeunesse ont fait naufrage sous les vagues des scandales politiques, de la corruption mafieuse et des mainmises d’intérêts économiques. Guido à la questure comme Paola à l’université sont confrontés à la prévarication, au favoritisme, à l’égoïsme de leurs contemporains : « toi, tu as affaire au déclin moral, déclare Paola. Moi, à celui de l’esprit » (Des amis haut placés, p.169). Venise badaude, la crédulité y est reine, tout comme le quant à soi. Un peuple sans esprit critique avale tout ce qu’il lit dans les feuilles à scandales, croit tout ce qu’on lui dit ; l’apparence se doit d’être sauve. Quant à la morale romaine des vieux livres de chevet, elle a sombré avec les siècles. Un dicton vénitien dit cependant : « tout s’écroule mais rien ne s’écroule ». Ce qui signifie : on se débrouille toujours et la vie va.

Car il reste Venise, l’architecture magnifique, son ‘ombra’ bu au comptoir, ses ‘vongole’ délicieux dans les spaghettis – et le printemps, qui est un ravissement. Les gens y sont beaux plus qu’ailleurs. Le sens de la relation humaine est porté à un art inégalé. Donna Leon a capté cette sensibilité quasi religieuse du peuple italien : Luciano, 16 ans, a plongé en simple jean coupé pour reconnaître un bateau coulé ; lorsqu’il ressort de l’eau, secouant la tête d’où des gouttes jaillissent, « le soleil émergeait des eaux de l’Adriatique. Ses premiers rayons, s’élevant au-dessus des digues de protection et de la langue de sable de la petite péninsule, tombèrent sur Luciano lorsqu’il s’immobilisa en haut de l’échelle, métamorphosant le fils du pêcheur en une apparition divine surgie des eaux, ruisselante. Il y eût un grand soupir collectif, comme en présence d’un prodige » (Mortes-eaux, p.20). La beauté de l’adolescent nu fait passer un frisson de sacré sur le peuple, comme il y a deux mille ans. Ou encore : Brunetti « se dit qu’il avait la chance de vivre dans un pays où les jolies filles abondaient et où les très belles femmes n’étaient rien d’exceptionnel » (Des amis haut placés, p.207). Le commissaire est constamment ému de voir ses enfants grandir, il aime le havre de paix du dîner où tout le monde est réuni, il apprécie le stimulant d’une conversation sérieuse avec sa femme. Il aime à lire Gibbons, Sénèque ou Xénophon et à rencontrer ses amis d’hier, Vénitiens comme lui, qui lui apportent des informations sur les rouages sociaux et les tempéraments. Il n’y a pas de secrets dans cette île-ville où tout le monde se connaît.

Brunetti cherche à compenser ce que l’existence peut avoir d’injuste pour les uns ou pour les autres par l’application du droit. Il n’est pas un cow-boy comme certains détectives américains, il n’est pas la Justice en personne malgré les tentations qui lui viennent souvent devant l’impéritie officielle ou la bêtise de son supérieur, le servile et vaniteux Patta. Il veut rester digne du devoir moral qu’il s’est donné jeune et qui prolonge la tradition romaine. Il vise à protéger les faibles et les enfants, à empêcher vautours et prédateurs de nuire en toute impunité. Vaste travail, chaque jour recommencé, mais qui est déjà beaucoup. En lisant ces romans policiers, de psychologie plus que d’action, vous pourrez pénétrer, touristes, dans l’intimité vénitienne, dans l’état d’esprit du peuple vénitien, bien mieux que par les visites guidées de palais morts.

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