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Les Magdaléniens ont campé à Etiolles

Les fouilles réalisées depuis 1972 (50 ans !) dans un champ des bords de Seine proche d’Évry, à Etiolles, face à l’ancien couvent des Dominicains devenu un temps École normale de l’Éducation nationale, ont mis au jour de multiples habitations de campement nomade autour de l’époque de Lascaux, 13 000 ans avant notre ère (datation C14 effectué sur des ossements découverts). Le climat était plus froid, des troupeaux de rennes passaient à gué la Seine à cet endroit, une petite île les y aidait. Les tribus du Magdalénien les suivaient au rythme des saisons et profitaient du gué pour en prélever leur part. Ils chassaient aussi le bison, dont on a retrouvé des restes.

Les deux habitations dénommées U5 et P15, étudiées en détail par Nicole Pigeot (1987) et Monique Olive (1988), donnent des renseignements inédits et précieux sur l’organisation des activités et les relations sociales entre les deux habitations. Du silex à l’expertise technique, de la répartition des vestiges à l’espace familiale, des habitations à la hiérarchie sociale – voilà tout ce que peuvent révéler un sol archéologique en place et mis au jour dans les règles de l’art !

Le sol archéologique d’Etiolles est exceptionnel car l’enfouissement des restes d’habitation et de taille des silex a été homogène, effectuée par le limon de la Seine, et la qualité de l’enregistrement archéologique exemplaire, selon la méthode Leroi-Gourhan. J’y ai participé. Le remontage des éclats de silex dispersés sur le sol afin de reconstituer le nucleus (le caillou originel), montre la circulation intensive des objets, donc le déplacement des gens.

Le niveau appelé U5-P15 groupe des vestiges organisés autour de six foyers de pierres brûlées, montrant des unités d’occupation séparées par des espaces vides de témoins sur le sol. Des pierres cerclent l’habitation à foyer central comme des calages de peaux pour une tente conique. Le foyer de pierres brûlées dans lequel on retrouve de la cendre est entouré de vestiges denses. Plusieurs amas de silex (vidanges de débitage ou dépôts) sont étalés à l’extérieur de l’habitation. On distingue par l’analyse une habitation principale, U5 et une habitation secondaire, P15. Les pierres dessinent deux issues, vers le sud et le ruisseau, l’autre vers l’ouest et la Seine.

En U5, les habitants ont débité 59 nucleus plus 17 laissés encore bruts. Des outils (burins surtout, grattoirs, quelques becs-troncatures, supports aux bords retouchés) et l’épandage d’ocre témoignent indirectement de la diversité des travaux réalisés dans l’habitation, surtout autour du foyer. Des fragments de pierres chauffées dans et autour de l’aire de combustion ainsi que les vidanges rendent compte d’un entretien régulier du feu. Quelques éléments de parure en coquillage (une vingtaine de dentales) autour du foyer pourraient montrer la fabrication d’objets de parure ou l’ornementation de vêtements.

Les tailleurs s’installent d’un côté du foyer tandis que le côté opposé est plutôt réservé aux tâches domestiques. « Autour du foyer, un espace collectif et polyvalent, lieux des débitages « élaborés » et des tâches liées aux armes de chasse ; près de la paroi de la tente, un endroit réservé au repos, probablement plus personnel. La division de l’espace intérieur est soumise à des contraintes sociales rigoureuses en relation avec la compétence des tailleurs et l’utilité de leur production laminaire pour le groupe. Au centre, les meilleurs tailleurs débitent les meilleurs nucléus, produisant en série les meilleurs supports, les plus longs, et œuvrant pour la communauté ; en périphérie, les jeunes apprentis s’initient à la taille ; entre les deux, dans la zone intermédiaire, on retrouve des débitages « simplifiés », c’est-à-dire plus ordinaires et occasionnels. » Ainsi parlent les archéologues après les fouilles (référence citée en lien plus haut). Car l’analyse des vestiges est aussi importante que leur trouvaille et que leur relevé soigneux. A l’extérieur de l’abri, les amas sont interprétés soit comme des ateliers de taille, soit comme des aires de rejet. En bref, « la diversité des activités, domestiques et techniques, réalisées autour du foyer et la mise en évidence de débitages maladroits évoquent la résidence d’un groupe familial, comprenant des adultes et des enfants. »

Quatre unités avec foyer apparaissent comme des zones d’activités annexes autour des habitations. « Le secteur consacré au débitage est surtout dévolu à l’apprentissage puisqu’un ou deux jeunes tailleurs inexpérimentés s’y sont installés. D’autres tâches y ont laissé des témoignages discrets comme l’indique la présence de quelques supports laminaires isolés et d’une concentration de chutes de burin révélant à travers cette opération de réaffûtage un travail des matières osseuses. » Les noyaux de silex bruts (nucleus) sont mis en forme à l’extérieur puis débités en lames supports d’outils divers dans un autre, montrant la spécialisation des tâches.

Les apprentis tailleurs pouvaient s’exercer dans les unités de résidence comme près des foyers extérieurs. Si à l’intérieur de l’habitation U5, ils étaient cantonnés en retrait du foyer, proches de l’espace de repos, il ne semble pas que dans le reste du campement, y compris dans l’habitation P15, leur emplacement ait été soumis à des règles strictes. En outre, la proximité de ces débitages maladroits à côté d’autres plus productifs suggère que ces jeunes tailleurs s’initiaient en compagnie d’adultes compétents. Trois moments clefs sont clairement établis par les remontages (activité consistant à relier chaque éclat de silex découvert et dûment répertorié à son nucleus originel, comme dans un puzzle en 3D). Le premier se situe entre la préparation et la phase de débitage laminaire ; le second en cours de débitage laminaire quand le nucléus est repris pour une opération moins ambitieuse ; le troisième en fin d’exploitation quand le nucléus, devenu moins productif, est repris par un tailleur peu qualifié. Ces remontages suggèrent des mouvements assez libres des jeunes entre les deux tentes, et des échanges de nucléus pour ces apprentissages et non pour les débitages productifs. La règle semble être que les emplacements où s’exercent les apprentis sont en général distincts de ceux où s’installent les tailleurs compétents.

Le travail de la peau semble s’effectuer uniquement dans l’espace des habitations comme en témoignent les outils spécialisés, les peaux elles-mêmes n’ayant pas résisté au temps. Les restes de faune ont été mal conservés et parfois brûlés comme combustible dans les foyers. Dans ce qui subsiste, on constate une surreprésentation des jeunes rennes âgés de 1 et 3 ans et d’une sous-représentation des faons de moins d’1 an et des adultes de 6 à 10 ans.

La différence entre les habitations U5 et P15 suggère à la fois deux familles étroitement apparentées, peut-être une jeune et une plus mûre, un séjour sur plusieurs saisons dans l’année, l’hiver, le printemps ou l’été, et l’abandon de l’habitation P15 dans une phase ultérieure alors que l’habitation U5 continuait de fonctionner.

Les enfants ne sont pas confinés dans un lieu particulier et semblent, au contraire, libres d’occuper tout l’espace. On peut supposer qu’ils s’installent parfois à proximité d’adultes lorsqu’ils apprennent à tailler, « La diversité des activités, de fabrication et de consommation, et l’existence de débitages maladroits près des foyers domestiques attestent la présence d’adultes, homme et femme, et d’enfants dans chaque tente, donc des familles plus ou moins élargies. La maîtrise absolue reconnue lors de la conduite des débitages élaborés en U5 montre le haut degré d’expertise du tailleur responsable de ces opérations, sorte de spécialiste de la taille. Il en a probablement retiré du prestige auprès de la communauté dans son ensemble. C’est aussi en U5 que le chasseur le plus efficace (le très bon tailleur ou une autre personne ?) monte et répare les armes pour la chasse dont les produits alimenteront tout le groupe ».

Cette répartition des vestiges suggère une hiérarchie entre les familles, les plus compétents, plus vieux, mieux nantis, étant valorisés pour leur emplacement (U5 est surélevé et à l’abri des crues). Dans le même temps, des interactions constantes entre les deux habitations suggèrent une coopération et des échanges nourris.

La science peut tirer beaucoup de connaissances d’un vulgaire tas de cailloux !

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Hommage à Yvette Taborin

Peu de personnes connaissent Yvette Taborin, archéologue préhistorienne émérite, qui nous a quittés la semaine dernière, le 8 septembre. Sa fiche Wikipédia, d’une sécheresse rare, est presque une escroquerie. Comme si le quarteron de profs, qui trustent le contrôle de l’encyclopédie en ligne, avaient peur du talent scientifique. La fiche du Mélenchon, par exemple, est nettement plus fournie alors que l’histrion n’a été qu’un politicien toute sa vie et n’a rien apporté à la connaissance humaine, sauf à occuper le terrain de son ego encombrant.

Yvette a vécu 91 ans, ce qui est un bel âge pour tirer sa révérence, et a connu une vie avant Etiolles, chantier magdalénien de l’époque de Lascaux, ouvert à 43 ans en 1972. Elle a fait du planeur, est devenue docteur en droit puis a passé le concours d’intendante de lycée avant de s’intéresser à l’histoire de l’art et de fouiller avec André Leroi-Gourhan. Il fut « le Patron » de toute une génération de préhistoriens, affinant la technique scientifique de fouilles et ouvrant les interprétations archéologiques à l’ethnologie. Ce pourquoi un archéologue n’est plus, désormais un chercheur de belles pièces mais un anthropologue enquêtant à partir de traces sur le terrain et échafaudant des hypothèses probables à l’aide de modèles humains.

Yvette n’est pas non plus réductible à sa thèse d’Etat en archéologie sur les coquillages dans la parure paléolithique en France, soutenue en 1987 sous la direction de Roger Garanger, comme si les femmes se devaient de ne s’occuper que de fanfreluches, même si elles ornaient le cou des robustes matrones nues sous la fourrure sauvage (et peut-être aussi les hommes ?). Elle est devenue professeur titulaire de préhistoire à Paris-1 avant de céder la place à Nicole Pigeot, puis à Marianne Christensen. J’ai soutenu en 1983 une maitrise de préhistoire sous la codirection d’Yvette Taborin et de Nicole Pigeot, en parallèle avec mes études en science politique.

J’ai connu Yvette adolescent, avant même le bac ; j’étais l’un des « jeunes de l’Essonne » embauché comme stagiaire bénévole en juillet 1972 sous l’égide du département pour effectuer des fouilles de sauvetage d’un site soupçonné paléolithique sur la commune d’Etiolles, près d’Evry. Des silex taillés aient été découverts l’année d’avant par le club archéologique de la SNECMA lors de prospection de surface dans les champs labourés… d’un ancien copain de lycée en troisième !

En juillet 1972 s’ouvre le champ en bordure de la route qui a attiré des générations de curieux. Nous campons sous tentes sur le site, dans la poussière torse nu s’il fait chaud, dans la boue en k-way s’il pleut. Des jeunes dès 14 ans et des étudiants de l’université de Paris-1 Sorbonne en stage pratique de fouilles décapent à la pioche la terre arable, puis passent à la truelle pour écrêter la terre stérile avant d’opter pour la spatule de dentiste dès qu’un objet est découvert, silex taillé, pierre brûlée ou os d’animal. La future raconteuse de rompols Fred Vargas, désormais spécialisée au civil dans l’archéozoologie médiévale, est passée sur ce chantier en formation obligatoire. Pour ma part, j’ai déjà raconté mon expérience du chantier d’il y a presqu’un demi-siècle.

L’inexpérience comme le souci de ne pas défoncer la couche ont retardé le moment crucial où, enfin, les premiers vestiges paléolithiques en place sont apparus. La couche d’époque paléolithique a alors quitté sa réputation de « chemin, gaulois » pour être dégagée sur plusieurs mètres carrés, mettant au jour toute une structure de vie du magdalénien final : foyers, amas de déchets de taille, reste d’os décharnés, outils inachevés ou perdus, trous de poteaux (probablement des tentes en peaux de renne). Elle a été datée par diverses méthodes autour de 13 000 avant le présent. Ce n’était que le début d’un chantier gigantesque qui dure encore !

Mon premier émoi d’archéologue en herbe a été lorsque, pour la première fois, j’ai découvert « un burin dièdre sur troncature concave », comme l’a analysé aussitôt Philippe Soulier, qui participait à la formation des fouilleurs. Philippe, récent auteur d’une biographie de son maître André Leroi-Gourhan, n’est pas resté au-delà de 1972 un pilier du chantier, Yvette Taborin préférait s’entourer jusqu’en 2000 de collaboratrices plutôt que de collaborateurs afin d’aider à la promotion des femmes, selon le tropisme de sa génération. Ce furent successivement Nicole Pigeot, Monique Olive puis Marianne Christensen. Un galet de calcaire gravé d’un cheval est découvert en 1999 et daté de 12300 ans avant nous ; chacun peut aller le voir au Musée de préhistoire de Nemours.

Je garde un souvenir ému d’Yvette Taborin, tuteur adulte qui avait l’âge de ma mère, disparue la même semaine qu’elle à un âge avancé. Elle vénérait la réflexion et la raison, tout en aimant la fête (jusqu’à être surnommée malicieusement Yvrette par des jeunes égayés). Elle savait stimuler l’imagination sur le passé lointain, seule façon de motiver la jeunesse qui a besoin de rêver. Yvette doit maintenant galoper avec les mammouths dans la plaine, comme elle aimait à nous conter le paysage paléolithique sur le chantier d’Etiolles, aux rives de la Seine. Nous en avions trouvé une omoplate d’un mètre carrée, bien conservée dans le sol. Elle a bien vécu, elle a eu une vie bonne et elle a contribué à nous en faire savoir un peu plus sur nos lointains ancêtres chasseurs-cueilleurs d’Île-de-France.

Présentation du site archéologique d’Etiolles

Entretien avec Yvette Taborin par Stéphane

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Fred Vargas Dans les bois éternels

fred vargas dans les bois eternels jai lu

Adamsberg, le héros vargasien, est commissaire à l’intuition, petit brun râblé et Béarnais. Anarchique en diable, il laisse décanter, « pelleteur de nuages », prenant systématiquement des chemins de traverse, lâchant la bride à l’instinct, attentif à la lourdeur des choses et à toutes ses sensations que la modernité atrophie. Le toucher, l’odorat, l’affectif, l’irrationnel sont réhabilités dans ce « rom’pol » (c’est elle qui le dit) écrit par une archéologue médiéviste.

Contre la raison « sans âme » qui règne dans le contemporain. Car c’est la raison qui est la folie, diabolisée comme au moyen-âge, la raison-orgueil-de-l’homme, inspirée par Lucifer, serpent tentateur de la Connaissance – et instrument (via Eve) de sa Chute. A l’inverse, « ce saugrenu de chacun des êtres, leur éclat individuel, leurs originalités aux effets incalculables, tu ne t’en es jamais soucié… » dit Adamsberg à l’assassin. La raison qui séduit, obsédée par le résultat dans l’ordre voulu, apparaît incapable de se couler dans l’humaine réalité.

Fred Vargas aime les êtres taiseux qui soupèsent et ne parlent que par aphorismes, dépositaires autoproclamés de la sagesse des nations. Ce parler définitif émane souvent des bandes d’hommes réunis autour de l’alcool. Le chapitre VIII décrivant la rencontre d’Adamsberg avec les Normands d’Harnoncourt est à ce titre éclairant, un morceau d’anthologie sur cette France à la José Bové. Les paysans, bien français, viennent tous de « quelque part », d’une vallée précise, d’une région typée et font bloc sur leurs terres. Contre l’industrie et contre le grand large, contre la raison « de Paris ». Ce serait cela « la France profonde », et cette systématique n’est pas sans susciter quelque agacement jusque vers le milieu du livre. Il y a de la nostalgie d’Ancien régime dans tout cela, un regret de l’ordre social fixé par Dieu et du « chacun sa place », un relent médiéval d’éternité et de merveilleux contre la technique, le savoir scientifique et la raison des Lumières.

Ce conservatisme de ton est tout-à-fait en phase avec le repli sur soi des Français d’aujourd’hui, une pesanteur des siècles dans laquelle on se réfugie comme hier le donjon, se disant que la bourrasque va passer. C’est probablement inconscient : Fred Vargas est bobo, « de gauche » par atavisme de milieu, et probablement bien étonnée qu’on lise autrement ses œuvres.

« La terre ne ment pas », ce pourrait être pétainiste… si ce n’était surtout archéologue. Fred Vargas est immergée dans sa génération et dans son époque. Les années 1970 ont réhabilité le « spontané », les sens, l’imagination. Si cette dernière n’a guère pu parvenir « au pouvoir », malgré le slogan mai 68, les mœurs ont considérablement décoincé l’être. L’exercice de la fouille archéologique, comme toute discipline qui met en jeu le physique, a quelque chose d’une ascèse zen. Le personnage du jeune Matthias, vigoureux et en permanence quasi nu, détecte avec sa peau, raisonne avec ses doigts, observe de ses yeux neufs la terre pour lui faire dire tout ce qu’elle sait. Adamsberg lui-même hume les odeurs, reconnaissant ici ou là l’élixir de relaxation d’une infirmière tueuse, endort son bébé au toucher, d’une main sur la tête, tout comme je le faisais avec le Gamin. La sensation est la dimension oubliée de l’existence contemporaine qui enferme les êtres dans les vêtements, la morale et l’exercice dogmatique de la raison. L’homme est entier, l’archéologue se doit de l’être et le commissaire de police, qu’est-il sinon un archéologue des assassinats ?

Ce pourquoi il monte un mur « sans fil à plomb » et « torse nu », joue avec les règles pour mettre un suspect sur écoutes et se fie aux intuitions plus qu’aux faits rapportés, trop souvent déformés par les préjugés – et par ce que « le raisonnable » cherche à trouver à tout prix. Fred Vargas fait attention à chaque être comme elle fait attention à chaque indice sur la fouille. Elle respecte le réel sans lui imposer un ordre préétabli, elle « laisse être les choses », comme Heidegger le préconise, étant en cela dans le meilleur de la génération post 68. Elle a l’art de saisir les tics de comportement comme ce « on » impersonnel des médecins et infirmières d’hôpital ou ces « faut voir » paysans.

Cette référence constante à l’archéologie et aux chantiers est l’une des originalités de Fred. La fouille qu’effectue Matthias sur un foyer dans l’Essonne « datant de 12000 ans » est un clin d’œil aux stages d’archéologie préhistorique que tout étudiant doit effectuer durant son cursus. Il s’agit là d’un vrai chantier, celui d’Étiolles fouillé dès 1972 par Yvette Taborin, et où j’ai rencontré l’auteur quelques années plus tard. Tout comme « le divisionnaire Brézillon » est un nom réel, repris en hommage au Directeur des Antiquités Préhistoriques d’Ile de France à l’époque, décédé depuis. Actif et organisateur, il aimait que tout aille vite.

L’enquête devient une forme de quête où il s’agit, comme pour le saint Graal, de résoudre des énigmes. Elles s’enchaînent dans ce roman policier atypique en traces, indices, vieux grimoires, reliques, étrangetés biologiques, vers raciniens ou histoires de gosses… Le savoir oublié ressurgit toujours. Savez-vous ce qu’est « le vif d’une pucelle » ? Ou « les bois éternels » ? Combien de kilomètres un chat peut-il faire pour retrouver sa maîtresse aimée ? Que l’on peut économiser son énergie pour résister bien plus que « la science » ne le croit ? Que l’os pénien n’est pas toujours une blague de carabin ? Que le cœur de cerf est fait autrement qu’on l’imagine ? Que « le temps de jeunesse » est un âge bien défini.

Bien sûr, il faut que, comme lors d’une fouille, les pièces du puzzle se mettent progressivement en place. Ceci fait que le roman peine à démarrer et qu’à la moitié encore le lecteur demeure dans les brumes. Mais les fausses pistes ne manquent pas, les rapprochements se font et le bouquet final est digne d’Agatha Christie !

Vu le succès, l’édition se décline en audio (pour ceux qui n’aiment plus la corvée de lire), et en fiche de lecture (pour ceux qui ont peur de n’avoir rien compris – « reconnu d’intérêt pédagogique par le Ministère de l’Éducation »).

Fred Vargas, Dans les bois éternels, 2006, J’ai lu 2009, 480 pages, €7.41

Livre audio 2 CD MP3, Audiolib 2013, €18.53

Fiche de lecture (résumé, étude des personnages, clés de lecture et pistes de réflexion), format Kindle, lepetitlittéraire.fr 2013, 20 pages, €3.99

Fred Vargas déjà chroniquée sur ce blog

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Méliandre Stern, Les étoiles de Tareth 1

Méliandre est une fille de l’Essonne qui n’a pas vingt ans et publie déjà son premier roman. Une épopée échevelée d’heroic fantasy un peu bizarre, pleine d’action et d’imagination. D’une famille de « cultureux » comme on dit en province, Méliandre appartient aux grands lecteurs par hérédité. Son prénom, déjà, a l’originalité de ne pas être référencé dans les sites d’orientation des parents. On dit que l’auteur commence des études d’histoire bien qu’elle mêle allègrement prénoms grecs et langue « runique » dans un pays imaginaire aux noms slaves et au paysage mésopotamien. Métissage culturel très tendance, chaos historique dû à la déstructuration de l’Éducation nationale, nous sommes au présent, dans un temps « ancien » avec chevaux, arcs et épées mais nous ne savons rien d’autre.

L’histoire est celle de six adolescents d’un petit village, enfuis pour échapper aux sbires du Gouverneur. Mais ils seront arrêtés, emprisonnés, torturés. Ils s’évaderont, seront rattrapés, passés au fil de l’épée… mais comme ils ont neuf vies, survivront. Les personnages sont très jeunes, 12 à 19 ans semble-t-il, mais ils ne sont jamais décrits, pas même comment ils sont vêtus (sauf une pintade, fille de gouverneur). Ils pourraient être attachants si l’on en savait un peu plus sur eux, ce qu’ils sont, ce qu’ils pensent, qui ils aiment. C’est ainsi qu’un gamin de 13 ans se retrouve « un poignard dans le torse »… Étrange façon de dire : on ne parle de torse que lorsqu’il est nu, serait-ce le cas ? Sinon on dit poitrine ou dos, ce qui est plus précis. Le lecteur adulte a l’impression de suivre par écrit un jeu vidéo où les rôles sont incarnés par des personnages standards : le Voyant, le Guerrier, le Magicien…

Divers tropismes montrent que l’auteur a été très influencée par les séries américaines. Les filles ont naturellement un plus beau rôle que les garçons, féministe militant oblige. Dommage qu’elles ne soient pas plus consistantes. Comment aimer de telles poupées Barbie, même prénommées Électre ou Mira ?

Rêve étasunien de la jeunesse actuelle pour l’au-delà du réel, chacun est doté par hérédité de « pouvoirs » sans qu’il en soit pour rien. Pas d’initiative, pas de courage, la simple mécanique des gènes qui le « font » lire l’avenir ou être habile aux armes. L’imprégnation de la mentalité d’outre Atlantique transpire nettement dans ces déterminations : chacun n’est-il pas « de naissance » ci ou ça, gros ou mince, homo ou hétéro, pervers ou normal…? Toute la recherche psy américaine se focalise sur « le gène » qui va tout expliquer.

Autre fascination d’époque : la torture et la mort. On ne compte plus les pages où les filles ont les extrémités écrasées, les os brisés, les oreilles arrachées, après que « toute la garnison » leur soit passée dessus. Pas les garçons, ce qui est étrange, à moins qu’ils soient épargnés par l’auteur fille parce qu’ils sont trop jeunes ? Les hommes, cependant, sont volontiers dénudés, liés, tailladés, les plaies enduites de vinaigre et enfin brûlés vifs avec le bois du coin…

Défauts de la mode et du premier roman, dira-t-on, ce pourquoi nous sommes indulgents. Il reste une épopée qui se lit avec plaisir si l’on se laisse emporter par le galop de l’action, en « oubliant » l’absence de profondeur et la profusion massive de personnages qui embrouille. Peut-être les tomes suivants seront-ils plus mûrs, moins jetés comme scénarios de série télé et plus écrits, laissant moins place aux rôles standard au profit d’être humains plus véridiques ? Il ne s’agit pas d’écrire aujourd’hui comme Flaubert, mais de donner un peu de consistance aux héros, de façon à ce que le lecteur les aime.

Un bon point : l’absence totale de faute de français et d’orthographe. On ne peut pas en dire autant de tous les livres de l’éditeur et c’est à marquer.

Il demeure que l’on est touché de l’inventivité de cet univers onirique. Pour un premier roman, écrit à moins de vingt ans, c’est une réussite. Peut-être en calmant un peu les chevaux de l’imagination, en lui tenant mieux la bride par des rajouts qui éclairent (ainsi écrivait Balzac), en donnant plus de consistance aux personnages par des descriptions, des états de pensée, des anecdotes édifiantes sur leur caractère, en remplissant un peu plus le canevas de l’aventure – peut-être la suite sera-t-elle mieux réussie ? Relire le Seigneur des anneaux (le livre) serait probablement de bon conseil.

Mais n’hésitez pas à passer une heure dans le livre de Méliandre, elle mérite des encouragements.

Méliandre Stern, Les étoiles de Tareth 1 – Les monts perdus, juin 2012, éditions Baudelaire, 136 pages, €12.83

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