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Les Magdaléniens ont campé à Etiolles

Les fouilles réalisées depuis 1972 (50 ans !) dans un champ des bords de Seine proche d’Évry, à Etiolles, face à l’ancien couvent des Dominicains devenu un temps École normale de l’Éducation nationale, ont mis au jour de multiples habitations de campement nomade autour de l’époque de Lascaux, 13 000 ans avant notre ère (datation C14 effectué sur des ossements découverts). Le climat était plus froid, des troupeaux de rennes passaient à gué la Seine à cet endroit, une petite île les y aidait. Les tribus du Magdalénien les suivaient au rythme des saisons et profitaient du gué pour en prélever leur part. Ils chassaient aussi le bison, dont on a retrouvé des restes.

Les deux habitations dénommées U5 et P15, étudiées en détail par Nicole Pigeot (1987) et Monique Olive (1988), donnent des renseignements inédits et précieux sur l’organisation des activités et les relations sociales entre les deux habitations. Du silex à l’expertise technique, de la répartition des vestiges à l’espace familiale, des habitations à la hiérarchie sociale – voilà tout ce que peuvent révéler un sol archéologique en place et mis au jour dans les règles de l’art !

Le sol archéologique d’Etiolles est exceptionnel car l’enfouissement des restes d’habitation et de taille des silex a été homogène, effectuée par le limon de la Seine, et la qualité de l’enregistrement archéologique exemplaire, selon la méthode Leroi-Gourhan. J’y ai participé. Le remontage des éclats de silex dispersés sur le sol afin de reconstituer le nucleus (le caillou originel), montre la circulation intensive des objets, donc le déplacement des gens.

Le niveau appelé U5-P15 groupe des vestiges organisés autour de six foyers de pierres brûlées, montrant des unités d’occupation séparées par des espaces vides de témoins sur le sol. Des pierres cerclent l’habitation à foyer central comme des calages de peaux pour une tente conique. Le foyer de pierres brûlées dans lequel on retrouve de la cendre est entouré de vestiges denses. Plusieurs amas de silex (vidanges de débitage ou dépôts) sont étalés à l’extérieur de l’habitation. On distingue par l’analyse une habitation principale, U5 et une habitation secondaire, P15. Les pierres dessinent deux issues, vers le sud et le ruisseau, l’autre vers l’ouest et la Seine.

En U5, les habitants ont débité 59 nucleus plus 17 laissés encore bruts. Des outils (burins surtout, grattoirs, quelques becs-troncatures, supports aux bords retouchés) et l’épandage d’ocre témoignent indirectement de la diversité des travaux réalisés dans l’habitation, surtout autour du foyer. Des fragments de pierres chauffées dans et autour de l’aire de combustion ainsi que les vidanges rendent compte d’un entretien régulier du feu. Quelques éléments de parure en coquillage (une vingtaine de dentales) autour du foyer pourraient montrer la fabrication d’objets de parure ou l’ornementation de vêtements.

Les tailleurs s’installent d’un côté du foyer tandis que le côté opposé est plutôt réservé aux tâches domestiques. « Autour du foyer, un espace collectif et polyvalent, lieux des débitages « élaborés » et des tâches liées aux armes de chasse ; près de la paroi de la tente, un endroit réservé au repos, probablement plus personnel. La division de l’espace intérieur est soumise à des contraintes sociales rigoureuses en relation avec la compétence des tailleurs et l’utilité de leur production laminaire pour le groupe. Au centre, les meilleurs tailleurs débitent les meilleurs nucléus, produisant en série les meilleurs supports, les plus longs, et œuvrant pour la communauté ; en périphérie, les jeunes apprentis s’initient à la taille ; entre les deux, dans la zone intermédiaire, on retrouve des débitages « simplifiés », c’est-à-dire plus ordinaires et occasionnels. » Ainsi parlent les archéologues après les fouilles (référence citée en lien plus haut). Car l’analyse des vestiges est aussi importante que leur trouvaille et que leur relevé soigneux. A l’extérieur de l’abri, les amas sont interprétés soit comme des ateliers de taille, soit comme des aires de rejet. En bref, « la diversité des activités, domestiques et techniques, réalisées autour du foyer et la mise en évidence de débitages maladroits évoquent la résidence d’un groupe familial, comprenant des adultes et des enfants. »

Quatre unités avec foyer apparaissent comme des zones d’activités annexes autour des habitations. « Le secteur consacré au débitage est surtout dévolu à l’apprentissage puisqu’un ou deux jeunes tailleurs inexpérimentés s’y sont installés. D’autres tâches y ont laissé des témoignages discrets comme l’indique la présence de quelques supports laminaires isolés et d’une concentration de chutes de burin révélant à travers cette opération de réaffûtage un travail des matières osseuses. » Les noyaux de silex bruts (nucleus) sont mis en forme à l’extérieur puis débités en lames supports d’outils divers dans un autre, montrant la spécialisation des tâches.

Les apprentis tailleurs pouvaient s’exercer dans les unités de résidence comme près des foyers extérieurs. Si à l’intérieur de l’habitation U5, ils étaient cantonnés en retrait du foyer, proches de l’espace de repos, il ne semble pas que dans le reste du campement, y compris dans l’habitation P15, leur emplacement ait été soumis à des règles strictes. En outre, la proximité de ces débitages maladroits à côté d’autres plus productifs suggère que ces jeunes tailleurs s’initiaient en compagnie d’adultes compétents. Trois moments clefs sont clairement établis par les remontages (activité consistant à relier chaque éclat de silex découvert et dûment répertorié à son nucleus originel, comme dans un puzzle en 3D). Le premier se situe entre la préparation et la phase de débitage laminaire ; le second en cours de débitage laminaire quand le nucléus est repris pour une opération moins ambitieuse ; le troisième en fin d’exploitation quand le nucléus, devenu moins productif, est repris par un tailleur peu qualifié. Ces remontages suggèrent des mouvements assez libres des jeunes entre les deux tentes, et des échanges de nucléus pour ces apprentissages et non pour les débitages productifs. La règle semble être que les emplacements où s’exercent les apprentis sont en général distincts de ceux où s’installent les tailleurs compétents.

Le travail de la peau semble s’effectuer uniquement dans l’espace des habitations comme en témoignent les outils spécialisés, les peaux elles-mêmes n’ayant pas résisté au temps. Les restes de faune ont été mal conservés et parfois brûlés comme combustible dans les foyers. Dans ce qui subsiste, on constate une surreprésentation des jeunes rennes âgés de 1 et 3 ans et d’une sous-représentation des faons de moins d’1 an et des adultes de 6 à 10 ans.

La différence entre les habitations U5 et P15 suggère à la fois deux familles étroitement apparentées, peut-être une jeune et une plus mûre, un séjour sur plusieurs saisons dans l’année, l’hiver, le printemps ou l’été, et l’abandon de l’habitation P15 dans une phase ultérieure alors que l’habitation U5 continuait de fonctionner.

Les enfants ne sont pas confinés dans un lieu particulier et semblent, au contraire, libres d’occuper tout l’espace. On peut supposer qu’ils s’installent parfois à proximité d’adultes lorsqu’ils apprennent à tailler, « La diversité des activités, de fabrication et de consommation, et l’existence de débitages maladroits près des foyers domestiques attestent la présence d’adultes, homme et femme, et d’enfants dans chaque tente, donc des familles plus ou moins élargies. La maîtrise absolue reconnue lors de la conduite des débitages élaborés en U5 montre le haut degré d’expertise du tailleur responsable de ces opérations, sorte de spécialiste de la taille. Il en a probablement retiré du prestige auprès de la communauté dans son ensemble. C’est aussi en U5 que le chasseur le plus efficace (le très bon tailleur ou une autre personne ?) monte et répare les armes pour la chasse dont les produits alimenteront tout le groupe ».

Cette répartition des vestiges suggère une hiérarchie entre les familles, les plus compétents, plus vieux, mieux nantis, étant valorisés pour leur emplacement (U5 est surélevé et à l’abri des crues). Dans le même temps, des interactions constantes entre les deux habitations suggèrent une coopération et des échanges nourris.

La science peut tirer beaucoup de connaissances d’un vulgaire tas de cailloux !

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Il y a 50 ans Etiolles…

Il y a exactement cinquante ans, le 1er juillet 1972, a commencé la grande aventure du chantier archéologique de Préhistoire d’Etiolles. Ce petit village face à Évry de l’autre côté de de la Seine n’était connu que par son couvent de dominicains, le Saulchoir, déjà déserté et qui n’abritait plus que quelques moines en fin de vie. Il allait, dans les années 1980, devenir une école normale d’instituteurs pour le département. Il faisait un timide soleil en ce premier juillet. Il allait bientôt faire chaud. Sur le champ de blé encore vert, rasé en bord de route comme on rase un crâne pour opérer, nous avons monté la grande tente mess, la tente pour abriter la fouille, et nos petites tentes individuelles. Nous allions en effet vivre un mois sans interruption sur le terrain.

Cinquante ans, c’est un demi-siècle, un temps long pour une vie humaine. Nous sommes aujourd’hui par rapport à 1972 comme nous étions, adolescents, par rapport à l’année 1922. Quatre ans après la Grande guerre ou quatre ans après mai 68.

1922, c’était l’installation de la cour permanente de justice internationale à La Haye, l’indépendance de l’Égypte, la construction de la Grande mosquée de Paris, le début de la guerre civile irlandaise, la marche sur Rome de Mussolini, et la deuxième attaque cérébrale de Lénine.

1972, c’était Georges Pompidou président et Chaban premier ministre, la sortie de la Renault 5 et de la Peugeot 104, le premier Airbus A300, la dissidence des 103 du Larzac, l’affaire de Bruay-en-Artois, le programme commun de la gauche, la fondation du FN par Le Pen 1er, le premier MacDo, le talc frelaté Morhange, la mort de Montherlant et la naissance de Zidane (tout un symbole) – et la mise au jour du plus grand site paléolithique de l’Île-de-France : Étiolles.

Nous étions jeunes encore et vierges de désastre, comme la terre selon Mallarmé. Je fus archéologue une dizaine d’années avant d’opter pour la finance, nettement plus « utile » à la société si l’on en juge par les rémunérations. Mais je garde un souvenir ému de ces années de fouilles et de recherches dans les poubelles du passé.

Charrier de la terre, vivre en plein air, agir en groupe avec un but, sont déjà source d’équilibre. La nature retrouvée, y être baigné jour et nuit, est un plaisir sensuel. Les mystères de la recherche, cette aventure de tous les instants, capte notre attention, mobilise nos facultés raisonnables et fait travailler notre imagination. Nous sommes en joie : joie enfantine de découvrir, ne serait-ce qu’un vulgaire éclat de silex, déchet de taille ; joie subtile de réfléchir en commun pour tenter de « comprendre » le site en fonction de ce que nous savons par ailleurs et de ce que nous observons ici ; joie d’aller plus loin, de reconstituer une vue plausible de l’existence des hommes, celle qui émane des vestiges. Tout cela est assez pour que l’homme s’intéresse à l’homme. L’archéologie mobilise les facultés entières, désirs, passions, raison. Quand il s’agit de plus de toute l’évolution de notre espèce, de ce que nous étions et de ce que nous sommes devenus, du sens de notre vie collective et de notre vie personnelle – voilà qui est complet !

Il y a 13 000 ans, des chasseurs-cueilleurs s’installent en bord de Seine à Étiolles, à proximité d’un gué offert par une île sur le fleuve. Le climat, déjà, se réchauffe après la dernière glaciation mais il fait froid et le paysage, peu boisé, ressemble à la steppe. Les Magdaléniens sont des hommes comme nous, Homo sapiens sapiens, et leur technique d’outillage est évoluée. Ce sont des chasseurs nomades qui évoluent entre leurs campements saisonniers. Ils suivent les rennes et les chevaux pour s’en nourrir mais aussi pour utiliser leur peau, leurs os et leurs tendons. Nous n’avons pas retrouvé de peau ni de tendons, éléments périssables, mais des os qui se pétrifient avec le temps. J’ai eu l’honneur de fouiller une mâchoire de renne, un os canon de cheval et toute une omoplate de mammouth.

Les limons d’inondation de la Seine ont conservé à un mètre ou deux sous la terre des vestiges d’habitations en cercle, des foyers recouverts de pierres, une abondance de silex taillés épars ou en amas. Ces restes, qui ne sont pas grand-chose tout seuls, montrent, une fois ôtée la terre qui les recouvre mais laissés en place, le sol fréquenté il y a 13 000 ans. Des tentes de peau de renne monté sur des armatures en bois, comme cela se fait encore en Finlande, devaient servir d’abri dans ce climat steppique presque sans arbre, donc glacé la nuit. Les foyers étaient placés proches de l’entrée au centre, les pierres chauffées, une fois le feu éteint, servant de radiateur. Nous avons retrouvé les pierres, les « témoins négatifs » qui sont des emplacements sans rien, indiquant que quelque chose était là pour empêcher le dépôt des cailloux (par exemple des trous de poteau), les ateliers de taille de silex avec leurs déchets en amas, des rognons bruts et des outils déjà façonnés. C’est un site unique.

D’autant qu’en 2000, les fouilleurs ont découvert la plus ancienne œuvre d’art du département, un galet gravé aujourd’hui au musée de préhistoire de Nemours. Il représente des animaux (cheval, renne) et un personnage du genre sorcier, mi-humain, mi-animal. Il est daté de 12 300 ans.

Je suis fier d’avoir été, avec les autres, l’un des inventeurs de ce site exceptionnel que j’ai fouillé près de dix ans durant les campagnes de Pâques et de l’été. Cela n’a en rien compté pour la retraite, tant la société productiviste préférait à l’époque les ouvriers fabriquant des machines aux chercheurs produisant du savoir. Mais je ne regrette rien, ce camp de jeunesse m’ayant conforté dans la camaraderie et ouvert l’esprit à la découverte scientifique comme aux échanges d’idées (la palette était radicale dans ces années post-68). J’en ai gardé des amitiés précieuses, un intérêt pour l’humain sous toutes ses formes et le goût de l’exploration comme jamais.

Je dédie avec émotion cette note à Yvette Taborin, chef du chantier, et à Nicole Pigeot, son adjointe, toutes deux décédées.

Le chantier préhistorique d’Etiolles sur ce blog

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Hommage à Yvette Taborin

Peu de personnes connaissent Yvette Taborin, archéologue préhistorienne émérite, qui nous a quittés la semaine dernière, le 8 septembre. Sa fiche Wikipédia, d’une sécheresse rare, est presque une escroquerie. Comme si le quarteron de profs, qui trustent le contrôle de l’encyclopédie en ligne, avaient peur du talent scientifique. La fiche du Mélenchon, par exemple, est nettement plus fournie alors que l’histrion n’a été qu’un politicien toute sa vie et n’a rien apporté à la connaissance humaine, sauf à occuper le terrain de son ego encombrant.

Yvette a vécu 91 ans, ce qui est un bel âge pour tirer sa révérence, et a connu une vie avant Etiolles, chantier magdalénien de l’époque de Lascaux, ouvert à 43 ans en 1972. Elle a fait du planeur, est devenue docteur en droit puis a passé le concours d’intendante de lycée avant de s’intéresser à l’histoire de l’art et de fouiller avec André Leroi-Gourhan. Il fut « le Patron » de toute une génération de préhistoriens, affinant la technique scientifique de fouilles et ouvrant les interprétations archéologiques à l’ethnologie. Ce pourquoi un archéologue n’est plus, désormais un chercheur de belles pièces mais un anthropologue enquêtant à partir de traces sur le terrain et échafaudant des hypothèses probables à l’aide de modèles humains.

Yvette n’est pas non plus réductible à sa thèse d’Etat en archéologie sur les coquillages dans la parure paléolithique en France, soutenue en 1987 sous la direction de Roger Garanger, comme si les femmes se devaient de ne s’occuper que de fanfreluches, même si elles ornaient le cou des robustes matrones nues sous la fourrure sauvage (et peut-être aussi les hommes ?). Elle est devenue professeur titulaire de préhistoire à Paris-1 avant de céder la place à Nicole Pigeot, puis à Marianne Christensen. J’ai soutenu en 1983 une maitrise de préhistoire sous la codirection d’Yvette Taborin et de Nicole Pigeot, en parallèle avec mes études en science politique.

J’ai connu Yvette adolescent, avant même le bac ; j’étais l’un des « jeunes de l’Essonne » embauché comme stagiaire bénévole en juillet 1972 sous l’égide du département pour effectuer des fouilles de sauvetage d’un site soupçonné paléolithique sur la commune d’Etiolles, près d’Evry. Des silex taillés aient été découverts l’année d’avant par le club archéologique de la SNECMA lors de prospection de surface dans les champs labourés… d’un ancien copain de lycée en troisième !

En juillet 1972 s’ouvre le champ en bordure de la route qui a attiré des générations de curieux. Nous campons sous tentes sur le site, dans la poussière torse nu s’il fait chaud, dans la boue en k-way s’il pleut. Des jeunes dès 14 ans et des étudiants de l’université de Paris-1 Sorbonne en stage pratique de fouilles décapent à la pioche la terre arable, puis passent à la truelle pour écrêter la terre stérile avant d’opter pour la spatule de dentiste dès qu’un objet est découvert, silex taillé, pierre brûlée ou os d’animal. La future raconteuse de rompols Fred Vargas, désormais spécialisée au civil dans l’archéozoologie médiévale, est passée sur ce chantier en formation obligatoire. Pour ma part, j’ai déjà raconté mon expérience du chantier d’il y a presqu’un demi-siècle.

L’inexpérience comme le souci de ne pas défoncer la couche ont retardé le moment crucial où, enfin, les premiers vestiges paléolithiques en place sont apparus. La couche d’époque paléolithique a alors quitté sa réputation de « chemin, gaulois » pour être dégagée sur plusieurs mètres carrés, mettant au jour toute une structure de vie du magdalénien final : foyers, amas de déchets de taille, reste d’os décharnés, outils inachevés ou perdus, trous de poteaux (probablement des tentes en peaux de renne). Elle a été datée par diverses méthodes autour de 13 000 avant le présent. Ce n’était que le début d’un chantier gigantesque qui dure encore !

Mon premier émoi d’archéologue en herbe a été lorsque, pour la première fois, j’ai découvert « un burin dièdre sur troncature concave », comme l’a analysé aussitôt Philippe Soulier, qui participait à la formation des fouilleurs. Philippe, récent auteur d’une biographie de son maître André Leroi-Gourhan, n’est pas resté au-delà de 1972 un pilier du chantier, Yvette Taborin préférait s’entourer jusqu’en 2000 de collaboratrices plutôt que de collaborateurs afin d’aider à la promotion des femmes, selon le tropisme de sa génération. Ce furent successivement Nicole Pigeot, Monique Olive puis Marianne Christensen. Un galet de calcaire gravé d’un cheval est découvert en 1999 et daté de 12300 ans avant nous ; chacun peut aller le voir au Musée de préhistoire de Nemours.

Je garde un souvenir ému d’Yvette Taborin, tuteur adulte qui avait l’âge de ma mère, disparue la même semaine qu’elle à un âge avancé. Elle vénérait la réflexion et la raison, tout en aimant la fête (jusqu’à être surnommée malicieusement Yvrette par des jeunes égayés). Elle savait stimuler l’imagination sur le passé lointain, seule façon de motiver la jeunesse qui a besoin de rêver. Yvette doit maintenant galoper avec les mammouths dans la plaine, comme elle aimait à nous conter le paysage paléolithique sur le chantier d’Etiolles, aux rives de la Seine. Nous en avions trouvé une omoplate d’un mètre carrée, bien conservée dans le sol. Elle a bien vécu, elle a eu une vie bonne et elle a contribué à nous en faire savoir un peu plus sur nos lointains ancêtres chasseurs-cueilleurs d’Île-de-France.

Présentation du site archéologique d’Etiolles

Entretien avec Yvette Taborin par Stéphane

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Etiolles et le magdalénien au forum d’Evry le 29 novembre

Étiolles, site du magdalénien récent, fut mon chantier école en archéologie… il y a 40 ans de cela.

Un forum à l’Université d’Évry réunit les spécialistes de l’époque fouillée et du site pour faire le point sur les découvertes.

Boris Valentin, fouilleur de Pincevent et Maître de conférence à l’université de Paris 1 est l’auteur du tout récent (septembre 2011) Que sais-je? sur le Paléolithique.

Monique Olive, du CNRS, dirige les fouilles du site d’Étiolles.

Et ainsi de suite…

Pour vous inscrire et déjeuner gratuitement : Brigitte Jolly à bjolly@cg91.fr

Déjà publié sur ce blog :

Chantier archéologique d’Étiolles 1972
Étiolles au musée de préhistoire de Nemours

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Étiolles au musée de préhistoire de Nemours

Article repris par Ideoz.

J’ai déjà évoqué Étiolles pour sa découverte, à laquelle j’ai participé à la fin de mes seize ans. Étiolles reste un chantier école pour les étudiants archéologues de l’université de Paris 1 Sorbonne, mais est aussi au musée. La petite ville de Nemours, assoupie au bord du Loin en Seine-et-Marne, a ouvert en 1981 le musée de préhistoire de l’Île-de-France. L’époque était à la mode rétro, élever des chèvres, restaurer les vieilles pierres, marcher en sabots (suédois). Le musée de l’architecte Roland Simounet s’est donc installé à l’écart du centre ville, dans les bois, en même temps que le collège. Les neuves frimousses côtoient les plus anciens silex. Le béton brut du musée s’ouvre par des puits de lumière et de grandes baies sur les arbres alentour, illusion d’être ramené aux âges farouches…

La création d’un musée offre de la place pour tout ce qui est trouvé au même moment. Les visiteurs peuvent ainsi voir un moulage de l’habitation n°1 de Pincevent, dans une pièce assombrie pour créer une « atmosphère ». Cette ambiance ne plaît pas à tous les petits, j’ai vu l’un d’eux hurler de terreur en imaginant des monstres assoupis, restes de télé mal digérés parce que les parents laissent regarder n’importe quoi à n’importe quel âge. Le moulage du foyer W5 d’Étiolles est en bonne place, mais lumineux. Autant le visiteur est incité à rêver dans l’obscurité sur Pincevent, autant Étiolles est présenté comme chantier école à la lumière. C’est un théâtre scientifique avec truelles et grattoirs, mètre pliant et carroyage, sur planches à plots destinées à préserver le sol archéologique.

Une pièce entière est consacrée au Magdalénien, cette période séparée de nous en gros de 10 à 15000 ans. Le climat était plus froid, les humains vivaient de chasse, pêche, nature et traditions, suivant les bonnes habitudes. Ils poursuivaient troupeaux de rennes dans leur migration saisonnière à la recherche d’herbe grasse. Cela permettait aux hommes d’exploiter le silex affleurant en certains endroits, de pêcher sur la Seine et ses affluents, et de ramasser les baies, herbes et champignons comestibles sur les pentes. Des coquillages inconnus dans la région et des variétés de silex que l’on n’y trouve pas montrent que des contacts étaient entretenus avec d’autres communautés humaines vivant ailleurs.

Les activités étaient principalement pour se nourrir, s’abriter, se vêtir et s’outiller. Le soir à la veillée, ou lors de cérémonies magiques, les traditions s’exaltaient pour dire l’origine et le destin, chanter la gloire du clan et des grands personnages. Chamane ou chamasesse, ancien ou ancienne, guérisseur ou guérisseuse, donnaient un sens à l’existence.

Les enfants apprenaient tout petit sur l’exemple de leurs parents ce qu’il faut faire et ne pas faire, non pas d’une quelconque morale « révélée », mais simplement pour survivre. Si les activités les plus physiques étaient probablement masculines (vigueur musculaire oblige), rien ne permet de penser que les femmes ne taillaient pas le silex ou ne chassaient pas avec les hommes et les adolescents. Tous les pionniers le savent, la survie en milieu hostile exige de chaque individu la plus grande autonomie et réduit la spécialisation sexuelle ou sociale.

Les grandes lames de silex, qui font la réputation du site magdalénien d’Étiolles chez les archéologues, étaient tirées par percussion indirecte, un os ou un bois faisant levier pour détacher la pièce. En reconstituant le nucleus (noyau originel de silex brut), les préhistoriens permettent de donner du mouvement aux objets. Chacun étant relevé précisément sur le sol archéologique, un schéma se trace aisément entre les morceaux qui se remontent sur le nucleus commun. On peut ainsi formuler des hypothèses sur l’endroit (de taille, de retouches, d’usage ou de déchet), sur la succession des mouvements (éclats corticaux, éclats de préparation, outils, finition) et sur la répartition sociale des tailleurs (confirmé, apprenti, gamin imitant).

C’est ce qu’il y a de plus émouvant : faire lever les gestes humains des millénaires. L’outil de silex une fois taillé, il pouvait servir à chasser, gratter les peaux, couper les viandes, écharner les os, tailler le bois et mille autres usages dont un canif donne une assez belle idée à la campagne.

Les os travaillés en harpons, en alènes et  en aiguilles à chas permettent d’imaginer un artisanat du vêtement et de la tente, issu de pauvres bêtes (comme écrit le Cancre des dictées).

Outre le moulage du sol, le musée de Nemours recèle le trésor d’Étiolles : le galet gravé. Sur la face et sur l’avers, à chaque fois un cheval, dessiné de stries dans la pierre. On distingue parfois l’ébauche d’un autre animal, mais surtout une figuration humaine derrière le grand cheval.

Sur deux pattes, cuisses musclées, sexe tendu, bras levés, tête couverte d’un masque chevalin, naseaux et œil dardant des rayons, la « créature » fait penser aux déguisements des rituels chamaniques. Mais ce n’est qu’hypothèse. Certains (certaines, pour cause de féminisme ?) voient dans « le sexe » un « sein flasque » puisque placé au-dessus de l’entre-jambe. Mais la musculature impressionnante des cuisses me laisse dubitatif sur l’aspect féminin de la créature. D’autant que le cheval est indubitablement un mâle, le sexe clairement dessiné.

L’animal, en tout cas, est bien dessiné, d’un trait sûr comme à Lascaux, grotte peinte à peu près à la même époque. Faut-il y voir une exaltation religieuse de l’animal fétiche chassé pour sa viande, ses tendons, ses os ? Deux traits sur le flanc peuvent montrer qu’il est en train de mourir, haletant selon les traits qui échappent des naseaux. Est-ce un hommage à sa beauté charnelle arrêtée dans son mouvement, une excuse pour avoir ravi sa vie, la reconnaissance de sa vigueur musculaire masculine ? C’est le cas encore de nos jours chez les peuples animistes, mais nous ne pouvons qu’inférer de notre humanité d’aujourd’hui les croyances éventuelles de l’humanité d’hier, sachant que les Magdaléniens étaient des Homos sapiens sapiens comme nous.

Vous trouverez bien autre chose dans ce musée, des silex issus des fouilles de Daniel Mordant un peu partout ou Béatrice Schmider à Saint-Sulpice de Favières, entre autres, une barque fossile du néolithique à Noyelles-sur-Seine, des épées et de haches de l’âge du bronze, un casque gaulois, des verres gallo-romains… Philippe Andrieux a reconstitué l’expérience des métalliers du bronze, dans des fours de fortune faits de terre et d’un soufflet de peau.

Chaque jour que l’été fait, une animation est effectuée sur un sujet : la chasse, l’alimentation, les outils, le feu, la protohistoire… Une partie est destinée aux enfants, avec toucher des armes et broyage du grain à la meule. Toucher, mimer, ils adorent ça. Leur imagination travaille bien plus que par les mots du prof !

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Chantier archéologique d’Étiolles 1972

« Le gisement que vous fouillerez se trouve dans un champ qui descend en pente douce vers la Seine, proche des deux villages d’Étiolles et de Soisy-sur-Seine, mais dans un site champêtre. » C’est ainsi que la circulaire administrative décrivait le chantier dans lequel nous, jeunes de l’Essonne, allions fouiller durant le mois de juillet 1972. Cela fait 40 ans déjà que le ramassage de surface de l’automne 1971, effectué par le club de la SNECMA à Corbeil (Société Nationale d’Étude et de Construction de Moteurs d’Avions) a mis en évidence lors des labours la présence massive de silex taillés.

Le champ descend toujours en pente douce vers la Seine, mais le blé vert qui nous avait accueilli est désormais éradiqué, l’endroit clôturé, et un bois a poussé tout seul. La nature reprend ses droits très vite… Le Ministère des Affaires culturelles – ainsi nommé à l’époque – a décidé d’entreprendre une campagne de fouilles, financées par le Conseil général du département. Le chantier dure encore… Il est l’un des plus riches du bassin parisien sur les restes du Magdalénien final, vers 13 000 avant notre ère.

Premier jour, début juillet 1972, un carré du champ est fauché, une tente installée, aux pans relevés pour avoir la lumière. Il pleut… Mais très vite revient le soleil de juillet. Nous creusons à la pioche et emportons la terre à la brouette, torse nu car il fait chaud et la jeunesse irrigue nos corps. Très vite sont dégagées les dalles de pierre calcaire et quelques éclats de silex manifestement taillés. Ce sont le plus souvent les poubelles de l’histoire car les éclats utiles ont été façonnés en outils puis emportés. Je ne tarde pas à découvrir un éclat allongé dont je me souviens encore : il est en silex brun bordeaux sombre. Le spécialiste de préhistoire (à un peu plus de 16 ans, je n’y connais rien), s’exclame alors : « un burin dièdre sur troncature concave ! » Bien que ce soit de l’hébreu pour moi, j’ai le sentiment d’avoir contribué à l’avancée de la science.

Nous sommes une quinzaine de jeunes du département flanqués d’étudiants en archéologie de l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Nous encadrent Yvette Taborin, professeur de préhistoire à Paris 1, Nicole Pigeot qui entreprend un DEA (master 2) et Monique Olive, en maîtrise de préhistoire (master 1). Philippe Soulier, en cours de thèse, reste une bonne semaine en renfort, mais il ne tarde pas à partir sur un autre chantier.

Les trois adultes qui nous mènent, nous les appelons gentiment « le matriarcat ». On dit en effet qu’avant la sédentarisation, les groupes humains adoraient volontiers une déesse de la fécondité (exemple Lespugue) et étaient menés par les femmes. Cette conception du XIXe siècle reste anthropologiquement peu probable, aucune société humaine historique connue n’ayant fonctionné sous ce régime. La transmission des biens ou du nom peut se faire par les femmes, le pouvoir jamais. Il n’en reste pas moins que la thèse reste à la mode chez les féministes, notamment américaines, et que Jean M. Auel, auteur femme de romans préhistoriques, s’en fait l’ardente propagandiste dans ses œuvres.

Mais elle n’a encore rien écrit en 1972. L’époque est plutôt à Rahan, une bande dessinée qui vient alors de sortir. Elle met en scène un beau jeune homme des temps préhistoriques, blond et musclé pour titiller les femmes et se faire admirer les ados. Une sorte de Tarzan solitaire à qui il arrive plein d’aventures avec des lions des cavernes ou des tigres aux dents de sabre, des groupes humains hostiles, des inventions lumineuses. A Étiolles, sur le site, nous rêvons le soir venu aux « mammouths galopant dans la plaine » qu’auraient pu voir les hommes préhistoriques 13 000 ans avant nous. De fait, nous trouverons dans le sol, plutôt bien conservée, une omoplate d’un mammouth sur le sol archéologique, à un mètre environ sous nos pas.

Une fois le sol remué chaque année par la charrue dégagé (une trentaine de cm de profondeur) commence la fouille fine. Nous abandonnons pioche et pelle pour la truelle et la pelle à poussière. Une fois un objet découvert (silex taillé, os ou pierre rougie au feu), pas question de le bouger. Il nous faut le dégager au grattoir de dentiste (une spatule d’acier) et nettoyer au pinceau. Les objets laissé ainsi en place nous permettront, une fois le sol archéologique entièrement dégagé, d’avoir une vue sur les restes du campement.

Après une suite de dalles calcaires plus une moins plates, appelées un temps « le chemin gaulois » faute de silex découverts, nous ne tardons pas à atteindre un sol tapissé de silex. Ce sont des déchets de taille, le noyau de silex brut étant importé de carrières situées à une dizaine de km, avant d’être dégrossies, puis débitées suivant un ordre précis. Il s’agit, pour le tailleur, de dégager un plan de frappe plat, duquel il va dégager, par effet de levier et frappe indirecte, des lames de silex d’une longueur suffisante pour façonner des outils. Chaque lame brute sera ainsi retaillée d’encoches, de dentelures ou de retouches pour en faire un burin, un perçoir ou un grattoir. Ces termes modernes servent à donner l’usage présumé des outils ainsi finis : une pointe, une extrémité renforcée ou un large côté préparé, le tout étant emmanché sur une perche par une colle végétale.

Une fois le sol dégagé, les photos prises, commence le démontage des trouvailles. Chaque objet (silex, pierre et os) est enlevé, marqué et mis en sachet, une fois porté sur un plan à l’échelle (ou une photo verticale). Un numéro lui est donné et sur une fiche de démontage sont portés divers éléments de son identité : altitude par rapport à un point zéro proche de la surface actuelle, coordonnées métriques, orientation du bulbe (l’endroit où il a été frappé pour être façonné), face plane supérieure ou inférieure, pente, etc. Ces détails, qui paraissent maniaques, ont pour but de bien situer l’objet dans l’ensemble et de permettre des reconstitutions ultérieures, via l’informatique ou l’œil avisé. Reconstituer ainsi un bloc de silex brut à parti de chaque fragment s’apparente à un puzzle, mais permet de montrer quelle trajectoire ont accomplis les éclats entre le moment de leur taille et le moment de leur trouvaille. De quoi en déduire que certains lieux étaient plus propices au dégrossissage, d’autres à la fabrication d’outils, d’autres enfin aux apprentis, probablement de jeunes garçons.

Très vite, l’imagination travaille. Vivant 24 h sur 24 sur le chantier sans week-end faute de moyens de transport, et en communauté assez homogène sous la houlette d’adultes légitimés par leur savoir, nous sommes heureux. Nous dormons sous la tente, faisons notre toilette au robinet du gymnase à une centaine de mètres, prenons nos repas sous une tente mess où chacun fait à tour de rôle cuisine et vaisselle. Notre groupe reconstitue un peu ce qui fut l’existence à l’époque, du vieux sage aux petits enfants, la majeure partie étant composée de jeunes encore non accouplés. Un lieu, un groupe, un projet : il n’en faut pas plus pour être humainement à l’aise. Comme si nous étions façonnés par les millénaires à vivre en bande de chasseurs-cueilleurs…

L’habitat mis au jour, et qui ne cesse de révéler d’autres étapes depuis, était probablement le campement provisoire de chasseurs de rennes. Ces animaux migrent chaque année en fonction de la saison, vers le sud quand il fait plus froid, vers le nord quand les chaleurs arrivent. Les hommes qui en vivent suivent les hordes. A cet endroit la Seine est moins difficile à passer à gué, une île s’érigeant en son milieu.

Au centre de l’habitation est le foyer, recouvert de pierres calcaires du bassin parisien qui gardent toute une nuit la chaleur (nous l’avons testé). Autour, probablement une tente de peaux, montée en cône sur des piquets de bois. Ni la peau ni le bois n’ont résisté au temps, mais subsistent sur la terre des « témoins négatifs », ces endroits sans rien, qui suggèrent que quelque chose est resté là avant de se décomposer, ce qui a empêché tout autre objet solide de s’y mettre. Des pierres brûlées, des os de cheval, de renne, un bois de renne, plus d’une tonne de silex… La récolte est fructueuse. De quoi passer les longs mois d’hiver et de printemps aux études ! Je reviendrai chaque année durant six ans sur ce chantier de ma jeunesse.

Chantier archéologique d’Étiolles, Route Nationale 448, face à l’IUFM (ex-couvent dominicain du Saulchoir).

Exposition PDF sur les fouilleurs d’Etiolles

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