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Villa Balbianello

J’ai le temps de prendre un café face à l’embarcadère et nous prenons le bateau pour Lenno. Une petite vedette privée conduit le groupe, en deux voyages, sur les marches de la villa Balbianello, située sur un promontoire boisé qui s’avance sur le lac. « Nos dames avaient peur ; cela est d’un aspect aussi rude que les lacs d’Ecosse », écrivait Stendhal en 1817, faisant allusion au rocher s’avançant dans les eaux. Les nôtres sont d’une autre trempe, même trempées.

Le style carré, les toits plats et les deux campaniles de la villa, dont la façade crépie d’ocre et bordée de blanc aux angles, sont très élégants. La lumière d’aujourd’hui, ambiance aquarium, ne lui rend pas l’hommage que lui rend habituellement le soleil. Nous accueille, gravée sur le sol, cette devise en français : « fay ce que voudras ». Ce rocher, appelé « Gibraltar du Lario », descend à pic sur le lac, véritable forteresse romantique ouverte sur la nature. Une route mène aussi à la villa, mais elle n’est ouverte au public que le samedi et le dimanche. Le reste du temps, l’accès ne se fait que par le lac.

Il pleut toujours. Nous errons quelques instants dans les jardins mouillés. Le rocher âpre qui retenait peu la terre et le manque de terrain n’ont permis ni de créer un jardin monumental à l’italienne, ni un jardin sauvage à l’anglaise, ni les perspectives géométriques d’un jardin à la française. Le jardin de Balbianello est donc unique, planté en fonction du lac et de la roche. La végétation habille la pierre et laisse découvrir l’eau qui l’entoure. On trouve des chênes-verts, des magnolias et des cyprès, des camphres et des azalées, des cyclamens, des rhododendrons, outre les glycines et les platanes de l’entrée sur le lac. Ces jardins sont surtout remarquables par leurs buis taillés en candélabres et au chêne-vert taillé en parasol. Le travail de la taille mobilise deux jardiniers en novembre de chaque année et dure un mois. L’un monte à l’échelle et taille sur les indications de l’autre à l’aide de grands ciseaux. Celui qui taille n’a aucun recul et se laisse guider par l’autre pour ne pas rater la coiffure.

Nous faisons connaissance de notre guide de la villa. Esther a de grands yeux en amande, à l’égyptienne. Elle parle bien le français mais n’est jamais allée en France plus loin que « juste après le tunnel du Mont Blanc », à Chamonix.

La villa a été fondée par le cardinal Angelo Maria Durini en 1790. J’aime ces prénoms chantants, un peu précieux pour un garçon, Angelo Maria. Le cardinal était avant tout homme de lettres et homme du monde avant de se vouer au service de l’Eglise. Il a tenté d’acheter l’île Comacina avant de se rabattre sur les ruines Andrécaines et de faire bâtir cette thébaïde où il pouvait, de temps à autre, deviser philosophie avec des amis choisis, à l’écart du monde, de ses glapissements et rumeurs. Ainsi aimons-nous nous retirer de temps à autre, comme le cardinal, pour retrouver le sens du vrai dans un décor de nature. Je le comprends, cet esthète en robe pourpre !

La villa a appartenu à la famille Visconti avant d’être cédée à un général américain, Butler Ames dès 1919. Elle a été surtout de 1954 à 1988 la propriété de Guido Monzino, explorateur-comte, premier vainqueur italien de l’Everest en 1973. Monzino, riche héritier oisif d’une famille bourgeoise de Milan enrichie dans la distribution, est mort d’un cancer à 60 ans le 11 octobre 1988, « usé par les femmes et les fumeries », nous avoue Esther. Il ne s’est jamais marié, préférant arpenter le vaste monde plutôt que de planter un enfant. Mais, contrairement à nombre d’explorateurs anglais, il aimait beaucoup les femmes. En revanche, s’il aimait s’afficher au bras de quelque grand nom au beau corps, il la jetait au premier « nous ». Lui choisissait, pas question d’aliéner son indépendance et de faire des projets à deux ! Il a légué la villa qu’il aimait bien à la FAI, Fondo per l’Ambiente Italiano, Fondation pour l’Environnement Italien, à charge de la maintenir en l’état et de la faire vivre en l’ouvrant au public. Ses cendres ont été répandues par sa volonté dans la glacière creusée dans le rocher, dans un coin du jardin au-dessus du lac, côté Tremezzo, vers le soleil levant.

L’intérieur de la villa est plus grand qu’il n’y paraît depuis l’extérieur car plusieurs pièces sont creusées à même la roche du sol en calcaire de Moltrasio, et la cuisine, comme les salles à manger, sont sis à l’intérieur de l’ancienne église du couvent Andrécain actif jusqu’au 16ème siècle, comme détachée de la demeure principale.

J’admire surtout la bibliothèque aux nombreux livres d’explorations et de voyages en italien, français et anglais, et le cabinet des estampes et de cartographie. C’est confortable, très anglais, tout de bois et de cuir avec une bonne odeur d’imprimés et de vagues relents parfumés de cigare. De grandes baies vitrées ouvrent sur la lumière et sur le paysage. Les deux pièces sont installées dans un belvédère ajouré séparé par trois arcades élancées qui donne des vues sur les deux rives du lac, côté Tremezzo et Bellagio et côté Comacina, de part et d’autre du promontoire sur lequel est bâti la villa. Le jardin s’étend devant chaque baie, jusqu’à l’eau en contrebas, et repose les yeux. La bibliothèque communique avec la chambre, dans la villa plus loin, par un passage secret encastré dans une boiserie de fenêtre. Ce passage avait été imaginé par le cardinal mais il a été remis en service par Monzino qui craignait un enlèvement par les Brigades Rouges – qui défrayaient la chronique italienne à la fin des années 70.

Au dernier étage de la villa comme dans un salon du rez-de-chaussée, la collection d’objets récoltés au cours des voyages par l’explorateur-comte est remarquable. Tout est choisi avec goût. Les peintures sur verre du 18ème siècle, les gravures romantiques représentant le lac de Côme, les statuettes de tous lieux et de toutes époques, les sculptures inuit sur dents de morses récoltées lors de son expédition au Pôle Nord en 1971, pâles et délicates comme des marbres brillants, les bronzes maniéristes, les chevaux Tang, la porcelaine Ming, les meubles anglais « de style Sheraton »… « Le comte avait du goût sur toutes choses » susurre Esther en pinçant les lèvres. Aujourd’hui c’est la pluie qui met des gouttes sur toutes choses.

Car la pluie tombe encore. Pendant que nous attendons le retour de la vedette partie avec la première fournée, Esther nous apprend que le niveau du lac s’est élevé d’un mètre cinquante en une semaine à cause de cette pluie presque ininterrompue. « Ici, on n’a jamais vu ça » – cette rengaine sempiternelle, entendue partout sur la planète, nous est servie là aussi. Les gens ont peu de mémoire. Et ce qui est compréhensible dans les pays du tiers monde où les générations se succèdent tous les 15 ans, l’est moins en Italie où le rythme est plutôt de 30 ans… Mais on ne refait pas les conversations de mémères sur le temps qu’il fait.

Problème pour demain : que faire s’il pleut toujours ? Pas marcher – c’est désagréable toute la journée sous la pluie. Ni prendre le téléphérique – les nuages boucheraient toute vue. Aller visiter Côme ? Certains l’ont déjà vu à l’aller. Lugano ? C’est peut-être une idée. Une abbaye cistercienne ? Il semble y en avoir une dans le nord. Le guide est embêté pour ce programme alternatif de demain. Il veut que cela ne coûte pas trop cher à son budget et il pencherait plutôt pour l’abbaye… Justement, la pluie redouble quand nous reprenons pied sur la terre ferme, à Lenno, sous une pluie battante.

En fin de soirée, après le dîner, elle s’arrête. Le ciel découvre même une étoile ou deux. Que sera demain ? Pour me réchauffer, tandis que Jean prend un Martini blanc, je goûte un apéritif italien, le Romazotti. C’est un amer, amaro. La saveur qu’il présente est datée, trop sèche et trop sirupeuse pour notre éducation de papilles actuelle. Elle représente trop le « chic bourgeois » du goût 1900. Nous dînons de pâtes à la crème et à la tomate, d’escalopes fines panées au fenouil, et de fraises coupées accompagnées d’une boule de glace à la vanille.

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Traditions des îles polynésiennes

Aux Australes, la coutume voulait qu’en chaque début d’année, les habitants fassent le tour de l’île pour présenter leurs vœux à leurs congénères. Les « marcheurs » étaient accueillis » dans chaque maison, maison briquée à fond pour l’occasion, on sortait les magnifiques iripiti des armoires, les cadres des photos de famille, les peue déroulés. La semaine entre Noël et Jour de l’An était réservée au badigeonnage des murs d’enclos à la chaux, au nettoyage à fond des pièces du fare selon les critères établis par un comité qui passait en premier afin de noter la décoration.

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Sur le seuil du fare, deux ou trois personnes vous accueillent avec de l’eau de Cologne et du talc aux cris de « A Toma mai ». On entre, on visite les pièces, en sortant on se désaltère de jus de fruit, de cocos frais. Cette année, on a compté seulement 8 fare sur 120 recensés ouverts dans Moerai. Mais que se passe–t-il ? Les vieux disparaissent, les modes changent, et la coutume s’en va ! Que faire ? Et les Autorités civiles et religieuses peuvent-elles faire quelque chose pour maintenir cette coutume coûte que coûte ?

Pas de Tere sans porteurs de pierre. Cette tradition remonte aux temps anciens quand les jeunes gens devaient passer par toutes sortes d’exercices physiques qui prouvaient que les taurearea (jeunes) devenaient des adultes. Seul, le lever de pierre a subsisté. Les hommes forts du village doivent lever les pierres  qui ont chacune un nom et un poids entre 130 kg et 151 kg, les femmes soulevant des pierres de 60 à 80 kg. Rassurez-vous, toutes les pierres ont été soulevées donc 2014 sera une bonne année. Ouf !

australes iles

La fabrication de la chaux est une tradition qui perdure à Rurutu. C’est une technique qui permet d’obtenir un matériau de construction adapté à l’environnement. Cette technique aurait été importée  par des marins baleiniers originaires du Portugal venus s’installer à Rurutu au 19e siècle. Chaque village de Rurutu possède son four à chaux mis en chantier environ tous les trois ans. Les anciens ont transmis la recette ! Il faut aller couper de nombreux arbres tels aito (arbre de fer ou Casuarina equisetifolia), falcatas, haari (cocotiers)  et rassembler de très nombreux blocs de corail sur les plages.

Ils sont ensuite disposés dans une fosse de grandes dimensions. On y installe d’abord des branchages, ensuite les troncs serrés et bien empilés. Les blocs de corail sont placés dessus de façon à former un dôme compact, tout en laissant une ouverture au sud-est pour allumer le feu. Une fois bien pris, le feu est très fort, il nécessite une surveillance de chaque instant car il faut relever les blocs au fur et à mesure que le bois brûle.

Il faudra attendre un mois pour que la chaux vive, issue du calcaire,  continue de décomposer l’ensemble. Mélangée au sable, la chaux donnera du ciment et mélangée à de l’eau un enduit pour repeindre les façades et les murs. Ce matériau présente de multiples avantages : la perméabilité car la chaux est un matériau « respirant » puisque la chaux absorbe peu d’humidité et la rejette rapidement ; la plasticité car tous les murs travaillent, la plasticité de la chaux lui permet d’accompagner ces mouvements tout en gardant la cohésion de l’ouvrage ; et enfin des propriétés désinfectantes car la chaux limite la prolifération des acariens, champignons, salpêtres et mauvaises odeurs.

marquises carte

Si vous êtes accueillis aux Marquises, on vous souhaitera la bienvenue avec un collier de graines. Les graines sont partout aux îles Marquises, et les Marquisiens ont le don de créer des merveilles, merveilles de formes et de couleurs dans un assemblage harmonieux. Les îliens sont allés ramasser ces graines blanches, rouges, grises, bordeaux, kaki, jaunes, de forme ronde, plate ou ovale, dans les vallées, en montagne. La cueillette ou le ramassage terminé, les graines sont nettoyées, percées, enfilées pour finir en une œuvre artisanale remarquable.

Les enfants apprennent très tôt en suivant leurs parents à reconnaître ces graines. La graine de temanu, plus grosse que les autres, est sculptée. Grace au modernisme et à l’arrivée des perceuses, certaines graines n’étaient pas utilisées ; elles le sont dorénavant. Les artisans créent de magnifiques colliers en alliant aux graines l’os, la perle, les plumes, le bois voire la peau de chèvre et présentent leurs créations à chaque arrivée de l’Aranui. C’est la marque de fabrique et d’identité de la Terre des Hommes.

Hiata de Tahiti

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Aspects de l’Atlas central

Nous partons dans les gorges en longeant la rivière. Les champs se font plus nombreux, séparés par de petits murets de pierres sèches, comme dans le Connemara.

D’après le guide alpin d’André Fougerolles, édité à Casablanca en 1981 qui est dans le sac de Marie-Pierre, j’en apprends un peu plus sur la géologie du coin. Le Paléozoïque et le Permotrias affleurent au sud-ouest. Les roches du Précambrien que l’on observe sont les schistes, les grès, les quartzites à l’ouest et au sud, sous couverture calcaire. Des basaltes doléritiques, des argiles gypsifères et solifères apparaissent largement à l’ouest, et dans les failles du massif, reste du Trias supérieur. Les roches du Jurassique sont calcéro-dolomitiques dans la majeure partie du domaine montagneux. Les vallées présentent des séries marneuses avec empreintes et ossements de dinosaures. Les grandes cuvettes et les principales rivières sont des grès et basaltes du Mésojurassique, ou des grès rouges du Crétacé, sauf au centre du Haut-Atlas. Le dir méridional est Tertiaire, composé de roches détritiques et de conglomérats.

« En résumé – l’Atlas central tire l’originalité de ses formes et de son aspect des très importantes séries calcaires qui le composent, de sa nature de chaîne jeune du type épicontinental, et de l’importance des phénomènes karstiques qui s’y manifestent. Beaucoup de sources vauclusiennes donnent naissance à des rivières, alors que les vallées en amont sont sèches. On y rencontre des canyons étroits et profonds, des grottes, ainsi que de hauts plateaux hérissés de lapiés, parsemés de dolines, constituant par endroits de véritables poljés aux réseaux hydrographiques incertains, des crêts parfois aigus quand les séries sont redressées, des auges glaciaires puissamment sculptées. » Tout cela paraît un peu ésotérique au profane, mais est finalement simple lorsque l’on comprend tous les mots. Le relief « karstique » est un plateau calcaire creusé en tous sens par érosion chimique. Les sources « vauclusiennes » sont des rivières souterraines qui arrivent au jour comme les eaux de la Fontaine du Vaucluse. Les « lapiés » sont des failles creusées par l’eau dans le calcaire, les « dolines » des dépressions circulaires dans le calcaire, les « poljé » des dépressions entourées de rebords rocheux (les « crêts »), à fond plat et alluvial. En fait, le centre du Haut-Atlas est un gruyère calcaire.

La végétation s’étage ainsi :

– de 300 à 900 m d’altitude : une steppe à jujubiers, bétouns et gommiers, des oliviers. Sur les premiers contreforts calcaires, un manteau d’euphorbe et de doum (palmier nain). Un peu plus haut, le pin d’Alep et le chêne-vert.

– de 900 à 1500 m : le thuya de Berbérie et le genévrier rouge de Phénicie, les pins d’Alep et le genévrier Oxyèdre, des amandiers et des noyers. Des stations localisées de chêne Zen, d’if, d’alisiers blancs, d’érables de Montpellier, de cistes à feuilles de laurier, de buis des Baléares, de genêts, d’asphodèles, de jonquilles, de glaïeuls, de campanules, renoncules et pivoines, peuvent apparaître.

– de 1500 à 2200 m : c’est le domaine du chêne-vert en taillis, du lentisque, du ciste, de la lavande.

– de 2200 à 2500 m : pousse alors le genévrier thurifère, mais le climat se dégrade peu à peu, ajouté aux Berbères qui coupent les branches. Les forêts qui existaient sont pour la plupart mortes.

– de 2500 à 3600 m : la flore est peu variée mais endémique, proche de celle des Pyrénées, mais propre au Maroc. Apparaissent ensuite les coussinets épineux typiques.

– au-delà de 3600 m : les coussinets se raréfient, la végétation est maigre, principalement des campanules de Haire.

La faune de l’Atlas central est variée. On y rencontre le lynx, le chacal, le renard, le chat sauvage, le porc-épic, le lièvre, l’écureuil de roches. Parmi les oiseaux, on trouve le faucon, les pigeons, palombes et tourterelles, les bécasses. Les poissons sont la truite fario et la truite arc-en-ciel.

Les premiers textes connus qui font mention des habitants du Haut-Atlas sont ceux du Périple d’Hannon, vers le V° siècle avant notre ère. Les proto-berbères sont les Capsiens, venus sans doute d’orient, qui ont occupé le site de -8000 à -5000. Entre -6000 et -2000 apparaît le type insulaire gracile du Rif et le type atlanto-méditerranéen robuste dans le Maroc central, méridional, et le Sahara. Puis arrivent les Berbères, de langue chamito-sémitique.

Les Anciens distinguaient les Gétules, cavaliers nomades, et les Libyens plutôt sédentaires. Les Romains appelleront ces Gétules les « Numides » ou « Maures », habitant l’est et le centre du Maghreb. On distingue les paléoberbères Imazighen et les néoberbères Zenafa, venus de l’est par vagues. Ils seront convertis à l’Islam au XII° siècle de notre ère. Dès le XI° siècle, des conquérants Almohavides venus des bords du fleuve Sénégal deviennent les Berbères Sanhadja (Imaghizen). Sous prétexte de pureté de l’islam, ces cavaliers des steppes font la guerre aux sédentaires des plaines et des montagnes fertiles. Ils créent Marrakech en 1062 et débordent jusqu’en Espagne.

Les Marabouts ont été à l’origine des « prêtres » destinés à compléter l’islamisation des Berbères et à lutter contre les conquêtes chrétiennes. Ils étaient porteurs de la « baraka » (la chance) et faiseurs de miracles, animateurs de la guerre sainte, professeurs de sciences religieuses. Les maîtres des Zawyats perçoivent la dîme et constituent des abris sacrés. Par l’afflux des pèlerins et des quémandeurs, les Zawyats étendent leur clientèle et deviennent des seigneuries.

Le guide d’André Fougerolles n’est plus disponible, mais le même auteur a édité en 1191 un beau livre sur le Haut-Atlas que l’on peut se procurer.

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Ascension du Rhat

Nous nous levons à 5 h, avec le jour ou presque. Les sacs de jour ont été allégés hier soir de tout ce qu’il était possible d’enlever en prévision de l’ascension d’aujourd’hui. Nous montons vers le djebel Rhat, qui culmine à 3797 m au-dessus de nous. La très longue approche est épuisante par le cumul de ses dénivelés (1800 m au total), mais aussi par ses cailloux qui rendent la marche difficile. Le calcaire délité part sous les pieds dans tous les sens, puis se constitue en pierrier aux blocs carrés peu agréables.

Nous déjeunons au col. Là, certains hésitent après les efforts de la matinée. C’est toujours la même question : pourquoi aller si haut alors que l’on est fatigué ? Qu’y a-t-il là-haut qui vaille de grimper ? Est-on vraiment capable de regretter de ne pas y monter avec les autres ? Sur sept, les deux vieux de 60 ans, plus Joëlle, décident de choisir la paresse. Ils vont directement au camp du soir avec Marie-Pierre. Les autres, Bernard, sa copine Corinne et moi, suivons Brahim, le guide berbère à la trentaine sportive. Il nous a rejoints hier soir seulement, après 12 h de mule, ne voulant pas rater les trois jours de mariage de son frère. C’est important ici le mariage, comme dans toutes les communautés rurales où les vaches et les femmes sont des richesses qui permettent de reproduire le patrimoine et la famille… On ne fait la fête que pour cela dans sa vie (lol pour les connes qui le prendraient au premier degré).

Nous prenons de l’eau de fonte dans une plaque de neige un peu plus haut que le col, pour ne pas en manquer dans les gourdes. Nous les pastillons soigneusement. La nouvelle première montée est épuisante. L’altitude joue à plein au-delà de 3000 m. Je retrouve un réflexe déjà expérimenté lors de ma première grimpée au Mont-Blanc avec mon ami Guillaume : respirer volontairement plus vite, en se forçant à ce rythme plus rapide. Dans les montées raides il faut aller lentement : un pas – inspirer, un autre pas – expirer. Nos pieds font sonner les plaques de schiste qui rendent un son vibrant comme du métal. Cailloux, cailloux, cailloux – les chemins en sont remplis dans toutes les randonnées ! La montagne, pour moi, reste liée à une odeur : celle de la crème solaire que je me passe sur le visage.

Nous mettons une heure cinquante pour monter au sommet du Rhat depuis le col. Nous découvrons un panorama d’arêtes sèches aux couleurs rose et sable. En fond de vallée, là où l’eau coule, l’étendue est parcourue de traînées vertes. Vers Ouarzazate se dessine un joli dégradé de pics. Une mer de nuages vient, depuis la plaine de Marrakech, déferler sur l’Atlas. Mais aucune pluie n’arrive aujourd’hui. Pour nous, au-dessus de toutes ces vicissitudes, le soleil reste de plomb. Au sommet il fait chaud, malgré quelques rafales de vent soudain. Bernard sort de son sac une fiasque de Southern Confort, une liqueur au whisky dont le goût ressemble un peu à ce qui garnit les œufs de Pâques de l’enfance. Ce n’est pas bon, mais il veut fêter cela : son premier 3800 m !

Le retour est hilarant par les pierriers que l’on aborde comme en ski, par des sauts de godille. Attention de ne pas « parpiner », comme dit souvent Marie-Pierre pour signifier « faire rouler des pierres sur les suivants ». Ce n’est pas l’alcool qui nous rend joyeux, mais l’aventure. Avoir été au sommet, avoir contemplé le ciel pur, avoir respiré l’air raréfié des hautes altitudes, tout cela nous enivre un peu. Nous sommes crevés le soir. Cette journée a été dure, mais nous a rendus heureux. L’effort est un plaisir lorsqu’il a un but. Les jambes, ça va. Mon entraînement sportif m’a bien préparé. Mais j’ai chaud sous la plante des pieds et les chevilles, je le sens, ont travaillé.

Le campement est établi sur la pente, à Imazayn, vers 2600 m. Je mange à genoux, assis à la japonaise, ou à la berbère. La position genoux croisés ne me convient pas pour la digestion. Nous voyons depuis la tente le coucher de soleil rose sur le Rhat. Il fait froid et la fatigue s’ajoute au climat pour nous faire frissonner. Nous dînons de légumes divers cuits à l’étouffée avec un peu de graisse de mouton : patates, carottes, navets, courgettes, oignons. C’est une cuisine délicieuse, avec tout le suc du mijoté. Nous allons nous coucher tôt ce soir.

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J’étais archéologue à Tautavel

Tautavel est un petit village des Corbières à une trentaine de kilomètres de Perpignan. Une rivière, le Verdouble, sort de la falaise de marbre et a creusé la plaine où poussent des champs de vignes à muscat et des vergers d’abricots. L’eau du ciel a, durant les millénaires, creusé d’en haut le calcaire, s’infiltrant avec obstination dans les fissures. La chimie a fait le reste, l’acide carbonique de la pluie dissolvant le carbonate de chaux pour ouvrir des cavités internes. Et puis un jour, par écroulement, une grotte bée vers l’extérieur. C’est ce qui est arrivé à Tautavel.

La grotte en question est appelée ici la « Caune de l’Arago ». Elle s’élève d’une centaine de mètres au-dessus des gorges des Gouleyrous où s’étrangle l’eau rapide et froide du Verdouble.

C’est à l’intérieur, dans la brèche, que les archéologues sous la direction du professeur Henry de Lumley ont découvert, le 22 juillet 1971, le crâne écrasé d’un homme d’une vingtaine d’années. Non, la police n’a pas été prévenue car le sol archéologique le datait d’il y a environ 450 000 ans : les coupables avaient depuis longtemps disparu. Et oui, je suis venu à la préhistoire comme Henry de Lumley en lisant La guerre du feu de Rosny aîné, vers dix ans.

Ce premier Français sans le savoir n’était pas très grand, 1 m 65, mais debout, un front plat et fuyant, des pommettes saillantes, un grand bourrelet au-dessus des yeux qu’on appelle en mots savants « torus sus orbitaire » – rien de cela n’est bon signe : l’Homme de Tautavel n’est vraiment « pas comme nous ».

Surtout que l’on n’a retrouvé nulle trace de feu alentour, mais de grossiers cailloux taillés (appelés « bifaces ») et quelques éclats de silex. Ce barbare était chasseur et bouffait ses proies toute crues. De fait, petit cerveau et robustes épaules, il s’appelait Erectus et pas encore Néandertal. On soupçonne même que ce jeune homme fut mangé…

La grotte lui servait de camp provisoire, avec vue dégagée sur la plaine, où il pouvait tranquillement dépecer cerfs, rhinocéros, éléphants, chevaux et mouflons d’époque. Voyait-il au loin la steppe à graminées ou des forêts de chênes verts ? Nous étions en pleine glaciation de Mindel car – n’en déplaise aux écolos mystiques – le climat n’a eu de cesse de changer tout seul depuis que la planète existe.

Je n’étais pas présent à la découverte de 1971, je suis venu fouiller la grotte à l’été 1977. C’était dans le cadre d’un stage pratique obligatoire que suivent les étudiants en archéologie, tout comme les stages en entreprise des écoles de commerce. Nous étions jeunes, de 14 à 30 ans ; certains étaient venus en couple avec leurs petits enfants. David, 7 ans, Géraldine, 5 ans, jouaient avec les enfants Lumley : Édouard, 10 ans, Isabelle, 7 ans et William, 5 ans. Lionel, l’aîné, aidait déjà quelques heures les fouilleurs, du haut de ses 12 ans. J’étais venu avec des amis et nous campions sur le pré au bas de la grotte.

Aux heures chaudes après la fouille, nous nous baignions dans les eaux froides de la rivière tandis que les équipes de cuisine, par roulement, préparaient le dîner pour une trentaine. Le vin de l’année, produit dans le pays, était étonnamment fruité et nous donnait de la gaieté. Le soir nous voyait aller au village pour prendre un dernier muscat local (Rivesaltes n’est pas loin), tout en dérobant quelques abricots trop mûrs au passage. Ou bien un grand feu collectif nous attirait autour de sa lumière pour brochettes et patates sous la cendre, « à la préhistorique ». Cela pour la grande joie des enfants. Nous étions jeunes, nous goûtions la vie par tous nos sens. Il y avait de l’ambiance – celle toute d’époque, à 9 ans de 1968 – feu de camp, torses nus et guitare… Ce qui avait lieu ensuite ne concernait pas les enfants.

La fouille était un travail agréable, car à l’ombre constante de la grotte. Monter la centaine de mètres vers son entrée nous mettait en nage, mais un quart d’heure plus tard, nous étions régulés. J’avais pour mission de fouiller un carré dans le fond de la grotte, sur les hauteurs, tout en surveillant deux novices des carrés d’à côté. J’étais en effet déjà un « spécialiste » de fouilles, ayant pratiqué 4 ou 5 chantiers différents, y compris en Bulgarie et en Suisse.

Dans la terre, nous creusons habituellement à la truelle ; mais dans la brèche qui compose un sol de grotte, qui est du calcaire solidifié, nous sommes obligés d’y aller au burin et au marteau. Dégager les objets archéologiques (cailloux taillés, éclats de silex, os fossilisés, dents) n’est pas une sinécure. Il faut être attentif, détourer les objets, ne pas aller trop vite. Il faut dessiner, numéroter et fixer en altitude tout objet avant de le bouger. Recoller les morceaux ou le consolider au polycarbonate s’il s’effrite trop, comme l’os fossile.

Mais quelle émotion de découvrir, brusquement, une dent humaine ! Ce fut mon cas à plusieurs reprises avec, à chaque fois, le même souffle coupé. 450 000 ans plus tôt, des êtres humains avaient vécu là, y étaient morts, et le temps écoulé, les phénomènes naturels, n’ont pu éradiquer cette trace ultime…

Clignant des yeux au sortir de la semi-obscurité, retrouvant le monde d’aujourd’hui, nous regardions alors les petits avec d’autres yeux : comme des chaînons d’une lignée, comme des transmetteurs d’humanité, même si ces enfants n’étaient pas les nôtres.

Il y avait la fouille, il y avait la position et le dessin des objets, leur description dans le carnet de carré (d’un mètre sur un mètre), mais ce qui se passait sur le terrain n’était qu’une partie du travail. La suite consistait à tamiser les déblais, à nettoyer les objets, à les numéroter à l’encre de Chine vernie, avant de travailler – par roulement – à la reconstitution des plans généraux et des coupes de la grotte. Cette activité se passait au musée, à peine bâti à l’époque. Le mélange de vie quotidienne et de labeur scientifique, de mains dans la terre et de crayons sur le papier, d’observations neutres et d’imagination – rend le travail d’archéologue d’une richesse inouïe. Nous n’étions point payés, seulement nourris, mais quel bonheur !

Je garde de cette époque, du pays de Tautavel, de ce travail de fouilles, de l’ambiance d’été du chantier, un souvenir ému. Certes, nous étions jeunes, mais régnait dans tout le pays, malgré la première crise du pétrole quatre ans auparavant, un optimisme général qui a bien disparu ! Comme un air d’insouciance que les millénaires sous nos pieds justifiaient de tout leur poids. « Vivez ici et maintenant », disaient ces dents humaines et ce crâne écrasé, « vivez pleinement votre vie d’homme » – car votre temps n’a qu’un temps. Nous l’avons croqué à belles dents – et c’est heureux.

Patrick Grainville, agrégé de lettres et professeur de français au lycée de Sartrouville, lauréat du prix Goncourt 1976 pour « Les flamboyants », n’est plus guère lu aujourd’hui, tant sa sensualité, son érotisme et sa fougue sont peu en phase avec notre époque frileuse, craintive et austère. Il évoque pourtant la grotte de Tautavel dans un roman échevelé, érotique et luxueux que traversent motards, terroristes, amoureux et jeune camerounaise, sous le regard profond de la caverne…

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Chantier archéologique d’Étiolles 1972

« Le gisement que vous fouillerez se trouve dans un champ qui descend en pente douce vers la Seine, proche des deux villages d’Étiolles et de Soisy-sur-Seine, mais dans un site champêtre. » C’est ainsi que la circulaire administrative décrivait le chantier dans lequel nous, jeunes de l’Essonne, allions fouiller durant le mois de juillet 1972. Cela fait 40 ans déjà que le ramassage de surface de l’automne 1971, effectué par le club de la SNECMA à Corbeil (Société Nationale d’Étude et de Construction de Moteurs d’Avions) a mis en évidence lors des labours la présence massive de silex taillés.

Le champ descend toujours en pente douce vers la Seine, mais le blé vert qui nous avait accueilli est désormais éradiqué, l’endroit clôturé, et un bois a poussé tout seul. La nature reprend ses droits très vite… Le Ministère des Affaires culturelles – ainsi nommé à l’époque – a décidé d’entreprendre une campagne de fouilles, financées par le Conseil général du département. Le chantier dure encore… Il est l’un des plus riches du bassin parisien sur les restes du Magdalénien final, vers 13 000 avant notre ère.

Premier jour, début juillet 1972, un carré du champ est fauché, une tente installée, aux pans relevés pour avoir la lumière. Il pleut… Mais très vite revient le soleil de juillet. Nous creusons à la pioche et emportons la terre à la brouette, torse nu car il fait chaud et la jeunesse irrigue nos corps. Très vite sont dégagées les dalles de pierre calcaire et quelques éclats de silex manifestement taillés. Ce sont le plus souvent les poubelles de l’histoire car les éclats utiles ont été façonnés en outils puis emportés. Je ne tarde pas à découvrir un éclat allongé dont je me souviens encore : il est en silex brun bordeaux sombre. Le spécialiste de préhistoire (à un peu plus de 16 ans, je n’y connais rien), s’exclame alors : « un burin dièdre sur troncature concave ! » Bien que ce soit de l’hébreu pour moi, j’ai le sentiment d’avoir contribué à l’avancée de la science.

Nous sommes une quinzaine de jeunes du département flanqués d’étudiants en archéologie de l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Nous encadrent Yvette Taborin, professeur de préhistoire à Paris 1, Nicole Pigeot qui entreprend un DEA (master 2) et Monique Olive, en maîtrise de préhistoire (master 1). Philippe Soulier, en cours de thèse, reste une bonne semaine en renfort, mais il ne tarde pas à partir sur un autre chantier.

Les trois adultes qui nous mènent, nous les appelons gentiment « le matriarcat ». On dit en effet qu’avant la sédentarisation, les groupes humains adoraient volontiers une déesse de la fécondité (exemple Lespugue) et étaient menés par les femmes. Cette conception du XIXe siècle reste anthropologiquement peu probable, aucune société humaine historique connue n’ayant fonctionné sous ce régime. La transmission des biens ou du nom peut se faire par les femmes, le pouvoir jamais. Il n’en reste pas moins que la thèse reste à la mode chez les féministes, notamment américaines, et que Jean M. Auel, auteur femme de romans préhistoriques, s’en fait l’ardente propagandiste dans ses œuvres.

Mais elle n’a encore rien écrit en 1972. L’époque est plutôt à Rahan, une bande dessinée qui vient alors de sortir. Elle met en scène un beau jeune homme des temps préhistoriques, blond et musclé pour titiller les femmes et se faire admirer les ados. Une sorte de Tarzan solitaire à qui il arrive plein d’aventures avec des lions des cavernes ou des tigres aux dents de sabre, des groupes humains hostiles, des inventions lumineuses. A Étiolles, sur le site, nous rêvons le soir venu aux « mammouths galopant dans la plaine » qu’auraient pu voir les hommes préhistoriques 13 000 ans avant nous. De fait, nous trouverons dans le sol, plutôt bien conservée, une omoplate d’un mammouth sur le sol archéologique, à un mètre environ sous nos pas.

Une fois le sol remué chaque année par la charrue dégagé (une trentaine de cm de profondeur) commence la fouille fine. Nous abandonnons pioche et pelle pour la truelle et la pelle à poussière. Une fois un objet découvert (silex taillé, os ou pierre rougie au feu), pas question de le bouger. Il nous faut le dégager au grattoir de dentiste (une spatule d’acier) et nettoyer au pinceau. Les objets laissé ainsi en place nous permettront, une fois le sol archéologique entièrement dégagé, d’avoir une vue sur les restes du campement.

Après une suite de dalles calcaires plus une moins plates, appelées un temps « le chemin gaulois » faute de silex découverts, nous ne tardons pas à atteindre un sol tapissé de silex. Ce sont des déchets de taille, le noyau de silex brut étant importé de carrières situées à une dizaine de km, avant d’être dégrossies, puis débitées suivant un ordre précis. Il s’agit, pour le tailleur, de dégager un plan de frappe plat, duquel il va dégager, par effet de levier et frappe indirecte, des lames de silex d’une longueur suffisante pour façonner des outils. Chaque lame brute sera ainsi retaillée d’encoches, de dentelures ou de retouches pour en faire un burin, un perçoir ou un grattoir. Ces termes modernes servent à donner l’usage présumé des outils ainsi finis : une pointe, une extrémité renforcée ou un large côté préparé, le tout étant emmanché sur une perche par une colle végétale.

Une fois le sol dégagé, les photos prises, commence le démontage des trouvailles. Chaque objet (silex, pierre et os) est enlevé, marqué et mis en sachet, une fois porté sur un plan à l’échelle (ou une photo verticale). Un numéro lui est donné et sur une fiche de démontage sont portés divers éléments de son identité : altitude par rapport à un point zéro proche de la surface actuelle, coordonnées métriques, orientation du bulbe (l’endroit où il a été frappé pour être façonné), face plane supérieure ou inférieure, pente, etc. Ces détails, qui paraissent maniaques, ont pour but de bien situer l’objet dans l’ensemble et de permettre des reconstitutions ultérieures, via l’informatique ou l’œil avisé. Reconstituer ainsi un bloc de silex brut à parti de chaque fragment s’apparente à un puzzle, mais permet de montrer quelle trajectoire ont accomplis les éclats entre le moment de leur taille et le moment de leur trouvaille. De quoi en déduire que certains lieux étaient plus propices au dégrossissage, d’autres à la fabrication d’outils, d’autres enfin aux apprentis, probablement de jeunes garçons.

Très vite, l’imagination travaille. Vivant 24 h sur 24 sur le chantier sans week-end faute de moyens de transport, et en communauté assez homogène sous la houlette d’adultes légitimés par leur savoir, nous sommes heureux. Nous dormons sous la tente, faisons notre toilette au robinet du gymnase à une centaine de mètres, prenons nos repas sous une tente mess où chacun fait à tour de rôle cuisine et vaisselle. Notre groupe reconstitue un peu ce qui fut l’existence à l’époque, du vieux sage aux petits enfants, la majeure partie étant composée de jeunes encore non accouplés. Un lieu, un groupe, un projet : il n’en faut pas plus pour être humainement à l’aise. Comme si nous étions façonnés par les millénaires à vivre en bande de chasseurs-cueilleurs…

L’habitat mis au jour, et qui ne cesse de révéler d’autres étapes depuis, était probablement le campement provisoire de chasseurs de rennes. Ces animaux migrent chaque année en fonction de la saison, vers le sud quand il fait plus froid, vers le nord quand les chaleurs arrivent. Les hommes qui en vivent suivent les hordes. A cet endroit la Seine est moins difficile à passer à gué, une île s’érigeant en son milieu.

Au centre de l’habitation est le foyer, recouvert de pierres calcaires du bassin parisien qui gardent toute une nuit la chaleur (nous l’avons testé). Autour, probablement une tente de peaux, montée en cône sur des piquets de bois. Ni la peau ni le bois n’ont résisté au temps, mais subsistent sur la terre des « témoins négatifs », ces endroits sans rien, qui suggèrent que quelque chose est resté là avant de se décomposer, ce qui a empêché tout autre objet solide de s’y mettre. Des pierres brûlées, des os de cheval, de renne, un bois de renne, plus d’une tonne de silex… La récolte est fructueuse. De quoi passer les longs mois d’hiver et de printemps aux études ! Je reviendrai chaque année durant six ans sur ce chantier de ma jeunesse.

Chantier archéologique d’Étiolles, Route Nationale 448, face à l’IUFM (ex-couvent dominicain du Saulchoir).

Exposition PDF sur les fouilleurs d’Etiolles

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