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Descente du Roraïma

Adelino réapparaît ce soir tout fringant. Sa journée de repos lui a permis de se laver, de se coiffer, de se vêtir d’un nouveau débardeur noir orné d’un chanteur au micro et d’un pantalon blanc taillé large. Il porte même un blouson noir et des chaussures de ville. « Olà ! » nous crie-t-il en guise de salut. Son copain « le beau mec » qui a toujours trop chaud ne porte qu’un tee-shirt blanc, un pantalon de survêtement et des tongs. Ils aident ce soir à la cuisine Inès aux beaux cheveux brillants. Je crois que cela se fait par roulement et c’est leur tour.

Ils réparent d’ailleurs fort aimablement la chaussure de Julien qui perdait sa semelle. Quelques points de ficelle pour rabibocher le cuir et le tour est joué ! Il leur laissera la paire à la fin. Le dîner a lieu tôt, faute de lumière pour préparer et servir. Il est donné à la nuit tombée, vers 18h30. Cette fois, comme nous sommes « en montagne », nous avons droit à une soupe puis à un plat appelé ici pavillon en référence à ses trois composantes qui reconstituent les couleurs du drapeau national vénézuélien, à ce que m’explique Javier. Il s’agit de riz, bœuf, lentilles. Sur les trois bandes horizontales jaune, bleu et rouge du drapeau, je peux reconnaître peut-être le riz pour le jaune, les lentilles pour le bleu et le bœuf pour le rouge, mais il faut de l’imagination ! Quant aux six étoiles du drapeau, je les cherche encore dans l’assiette ; le cuisinier a dû les manger.

L’apéritif qui a précédé le repas a été fort joyeux, les Frères ennemis jouant leur rôle. Javier a préparé ce soir son fameux cocktail Tang-rhum. Il le fait préalablement goûter à Jean-Claude, fin gourmet en alcool fort. Celui-ci avale une gorgée, impassible, regoûte et lâche, dans un silence religieux : « c’est un peu léger, non ? » Tous le soupçonnent d’en rajouter pour blaguer, comme d’habitude. Qu’à cela ne tienne ! Il le fait goûter à son compère José qui clappe de la langue, hésite et, ne pouvant déjuger l’oracle, émet sa sentence : « il a raison ». Eclat de rire. Et pourtant Chris, timidement, disait à ce moment-là : « je le trouve juste comme il faut ». Il n’a pas été écouté tant la pression du groupe pousse vers le machisme véhiculé par ceux que nous finirons par appeler les « 3J » : José, Jean-Claude, Joseph. C’est d’autant plus drôle que les deux compères, dormant mal depuis plusieurs jours, ont découvert ce soir du Stilnox chez Joseph et décidé d’avaler chacune une pilule ! Avec l’alcool par-dessus, ils partiront à la fin du repas bras dessus, bras dessous, titubant pour la galerie, cherchant leurs pas dans le chemin plutôt ondulé à la lueur de la lampe frontale, feignant de se cogner au plafond bas sous lequel sont montées leur tente.

Sans rien dire, cette fois, contrairement aux campements du bas de pente, tout le monde va rapidement se coucher. Exit les énigmes et autres charades. Il est à peine plus de 19h30 mais, comme les bouffons ont soufflé les lampions, tout le monde aspire au duvet.

Je suis réveillé avec l’aube surtout par le ronflement du réchaud à pétrole à deux mètres de la tente et par les tintements des casseroles de la cuisine. Nous avons du café et des pancakes au petit-déjeuner. Quand nous quittons l’abri sous roche, il pleut, ou plutôt un nuage s’ébroue sur le tepuy. Nous marchons sous cape, sans rire. Cela restreint le champ de vision mais, de toute façon, nous sommes en plein brouillard. Les dos gris des rochers sont comme des monstres marins. Leur peau rêche est parfois glissante comme si elle sortait de l’onde, surtout là où le lichen est vivant, de couleur verte ou brune.

Nous jetons un dernier regard au chaos du plateau avant d’entamer la descente. Cela commence par de grandes marches rocheuses serpentant, suivies d’un éboulis glissant sous la pluie. La pente nous pousse à faire de larges pas à se tordre les chevilles. Yannick, près de la cascade, se met brusquement à courir comme un jeune veau, piqué par on ne sait quelle guêpe – à moins que ce ne soit une poussée d’adolescence ou l’antipaludéen qu’il avale religieusement chaque soir. Le Lariam rend un peu fou. Suit la remontée dans la forêt, épuisante car les semelles tiennent peu sur la terre glissante et la cape s’accroche aux racines. Monte du pays de bonnes odeurs de plantes mouillées, d’humus et de terre fraîche. Nous avançons les premiers dans une atmosphère d’aquarium, dans une lumière verdâtre et tamisée. Nous frôlons de larges feuilles, repoussons des fougères dentelées, enjambons des racines comme des faisceaux dont les filaments tordus traversent le sentier. Là où passent les randonneurs, l’herbe ne repousse jamais. Malgré la moiteur nourricière et la vigueur de la végétation équatoriale, le passage incessant des touristes et de leurs porteurs dans un sens et dans l’autre a rendu stérile le chemin, ne permettant à personne d’oser se perdre. Le chaos pierreux éprouve les cuisses et les chevilles à la descente. Nous allons plus vite qu’à la montée, ce n’est pas un mystère, et il fait moins chaud que l’autre jour. Au tiers de la pente, le nuage qui nous mouille depuis le départ n’accroche plus. L’eau ne suinte plus des feuilles. Nous entrons peu à peu dans la clarté et pouvons retirer les capes.

Par souci de commémoration, et dans le vain espoir de voir les autres nous rattraper, nous faisons une courte halte au premier arrêt de la montée, dans une petite clairière au pied de l’immense falaise. Mais c’est juste pour vider un peu la gourde. Le camp nous attend, pas si loin. Nous avons hâte d’être rendus pour lâcher le sac et nous défaire de nos vêtements humides. La fin est encore plus éprouvante pour les chevilles car, on s’en souvient, la pente est très forte. Je suis content de parvenir au camp d’il y a deux jours, près de la rivière. Nous nous contenterons de pique-niquer ici avant d’aller plus loin, mais nous faisons là une pause bienvenue. Nous avons mis, pour les premiers, 2h30 pour descendre contre 3h30 à la montée. Javier arrive le dernier avec Christian. Ce dernier ne voit déjà pas très bien en temps ordinaire et la pluie sur les lunettes n’a pas dû arranger les choses. Il est parti en avant et a fait un soleil, cul par-dessus tête, du côté de la fatidique cascade. Javier a eu peur en le voyant saigner du cuir chevelu et du mollet. Mais ce n’est heureusement rien de grave.

Nous nous arrêtons au campamente de base assez longtemps pour reposer tout le monde et pour nous restaurer. Cette fois-ci, le pique-nique est chaud : des tortellinis au thon et au fromage. Un groupe d’Allemands – filles et garçons – monte au sommet aujourd’hui. Ils sont jeunes et beaux comme des Wandervögel. Le seul Autrichien du groupe sèche de sa montée en faisant des effets de muscles germains, tout en rose chair et or solaire. Il est une vraie publicité pour la saine jeunesse aryenne.

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En avion vers Santa Elena de Uairen

L’avion est moins éprouvant qu’hier ; les turbulences sont plus faibles. Le temps, pourtant, est plus nuageux. Le Cessna entre même entièrement dans le coton, au grand dam de Françoise qui se demande si l’on ne va pas brusquement rencontrer un autre avion. Le paysage est de forêts et de tepuys. L’avion suit la rivière en la remontant, puis franchit un plateau. Cap à l’ouest. Suivent des plaines ; ces llanos sont verdoyants mais peu habités. Parfois s’élève du sol la fumée d’un brûlis. Javier nous dira qu’il s’agit aussi de messages de chasseurs qui signalent ainsi leur retour au camp.

L’aéroport de Santa Elena de Uairen est à la frontière du Brésil. Il n’accueille que de petits avions sur sa piste en terre. Il fait, au sol, une chaleur lourde. Deux Toyota land cruiser puissants nous attendent. Ce seront nos montures. Elles nous conduisent quelques kilomètres plus loin dans l’immédiat, pour prendre le déjeuner dans un restaurant en bord de rue. Chacun se sert au buffet sous vitrine et le plat se paie suivant son poids. Javier se sert copieusement ; il a faim. Je goûte une saucisse cuite du Brésil ; elle est un peu grasse et salée pour mon goût mais elle a du parfum. Nous allons à l’heure de la sieste acheter du rhum par cartons de trois bouteilles dans la liquoreria du coin. Il nous en faut pour une semaine !

Nous reprenons la route, presque toujours droite et bien goudronnée. Le chauffeur y fonce à 120 km/h, parfois jusqu’à 140 ! Dans cette plaine, selon le chauffeur, ont été tournées des scènes du film Jurassic Park (mais le principal au Costa Rica). Sur le chemin, nous bifurquons vers une cascade, bien faible en saison sèche comme en ce moment, mais au lit de roches rouges aux dépôts métalliques noirs de toute beauté. Serait-ce du jaspe ? La roche est semblable à de la laque chinoise, dense et satinée. Le jaspe est issu de quartz dissout par une eau riche en gaz carbonique, il se recristallise en calcédoine une variété de couleur rouge est appelée jaspe. Rien d’étonnant à ce que la rencontre de massifs anciens, quartzifères, et de la végétation équatoriale riche en décomposition carbonique, donne cette précipitation cristalline. Nous nous dévêtons pour nous mouiller sous la faible cascade. L’eau est froide mais fait du bien.

Les 4×4 poursuivent la route jusqu’au « village des porteurs », San Francisco, où nous retrouvons nos sacs numéro deux, laissés avant de prendre tous les avions ces derniers jours. Ils sont dans une pièce de la maison du chef des porteurs. Il ne nous accompagnera pas, au contraire des groupes précédents, car il s’est foulé la cheville avec le dernier groupe. La pièce principale qui contient nos sacs est envahie de meubles de cuisine en bois peint avec des jouets d’enfants exposés dessus : poupée, char, camion. Nous y buvons une bière Polar Ice. Sous les auvents des maisons voisines jouent de toutes petites filles, sous la surveillance d’une femme et d’un jeune garçon qui sculpte une sarbacane au couteau. En nous voyant débarquer à une dizaine de mètres de là, il quitte son travail pour rentrer dans la maison. Quand il ressort, une minute plus tard, il a enfilé un tee-shirt. Il veut paraître « civilisé » à nos yeux venus du nord. Gheerbrant décrit la même attitude dans les années 40 : les Indiens de la forêt vivent quasi nus mais ils enfilent un pantalon et une chemise lorsqu’ils rencontrent des Blancs. Ce n’est sans doute pas le meilleur legs des missionnaires depuis la découverte de l’Amérique…

Nous remontons dans les 4×4, bagages sur le toit, et c’est la piste en terre sous une petite pluie qui heureusement ne dure pas car elle rendrait le chemin nettement plus difficile aux voitures avec ses profondes ornières. Le chauffeur pousse des pointes jusqu’à 80 km/h quand l’horizon est dégagé. L’aide-chauffeur regarde la route au loin et signale d’un geste du doigt les obstacles ou les meilleures voies.

Le premier campement est installé sur une hauteur, à proximité d’un point d’eau, non loin du village de Paratepuy. Nous sommes dans un parc national, celui du Roraïma. Nous apercevons le plateau massif au loin. Nous le grimperons bientôt.

Les tentes sont plus petites qu’à l’habitude mais suffisantes pour deux – sans les sacs. Le décalage horaire se fait encore sentir. Il nous donne sommeil vers 21 h ici pour nous éveiller vers 5 h le matin. Mais une « bonne nuit » n’est pas seulement question de rythme, sa durée compte aussi. Nous nous levons peu avant le soleil, tirés du duvet par l’agitation des autres. C’est un peu vain car les inhabitués des treks mettent un temps fou à fouiller dans leurs sacs puis à ranger leurs affaires. Ce premier jour est d’ailleurs tout en désordre. Chacun – moi y compris – cherche à rééquilibrer les choses entre les trois sacs décrits par Javier le premier soir : celui d’avion, celui de jungle et le grand sac à porteurs. Ces derniers doivent soupeser et pondérer leur charge, transportée sur une claie d’osier. Chacun prend un sac de touriste et ajoute quelques ustensiles de cuisine ou quelques boites de conserve. Le total de la charge doit approcher les 40 kg.

Les nuages, sur le plateau du Roraïma, se lèvent avec la chaleur qui monte, dégageant pour nous la forme en table caractéristique du tepuy. Cette élévation brusque et incongrue dans le paysage de collinettes fait des tepuys des lieux sacrés pour les Indiens. Le Roraïma étant le plus élevé et l’un des plus vastes en superficie, il en est d’autant plus sacré.

L’autre tepuy qui l’accompagne, séparé par une vaste faille, est encore plus sauvage et porte le nom de Kukenan, mais il est interdit au tourisme depuis qu’un petit garçon s’y est perdu, il y a quelques années. Malgré les secours qui ont arpenté le terrain plusieurs jours, son corps n’a même pas été retrouvé. C’était un petit Vénézuélien des villes venu là avec son grand frère et la fiancée de celui-ci. Nul ne sait ce qui s’est passé et la version officielle est celle qu’a déclarée le couple : le gamin n’a pas retrouvé le chemin et s’est perdu. On dit qu’il était peu probable qu’il se perde à cet endroit et qu’il avait accompli l’itinéraire plusieurs fois. Alors, a-t-il eu un accident dont le frère est responsable, par imprudence ou volontairement ? Toujours est-il que personne n’est plus autorisé à y monter.

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Khiva 1

Nous avons 7 h de route vers Khiva. Nous traversons le Kyzylkhum, le grand désert de sable rouge. Il commence 50 km à peine après Boukhara et s’étend sur près de 300 000 km². Monotone, il est parfaitement représenté par la musique de Borodine, Dans les steppes de l’Asie centrale : grave, lancinante, rythmée lentement.

Il est planté de sakhsoul, arbustes proches du tamaris, dont les racines vont plonger à plusieurs dizaines de mètres sous terre pour chercher l’eau. Ce désert est loin de l’être : y grouillent nombre de serpents, scorpions, lézards. Des varans d’un mètre de long et des oiseaux y vivent. Les bêtes sont plus venimeuses l’après-midi après s’être bien réchauffées entre 10 et 15 h, prêts à chasser leurs proies. Mais ces animaux hostiles n’aiment pas semble-t-il l’odeur du feutre, fait de laine de chameau et de mouton pressée. C’est pourquoi les nomades vivent quiètement l’été sous leurs yourtes. Alentour paissent les chameaux et les moutons noirs karakul.

Nous nous arrêtons à un campement. Les moutons se pressent comme si nous étions des prédateurs, et les gamins marchent pieds nus dans le sable caillouteux.

Tout au long de la route, à une dizaine de mètres en retrait, court un réseau de câbles téléphoniques à ras de terre. C’est moins coûteux que de planter des poteaux, et résiste probablement mieux aux tempêtes qui se lèvent. Rios nous affirme que la période 1996-2005 a donné la priorité à la construction de collèges dans le pays. La période qui suit, 2006-2012, donnera la priorité aux routes.

Au loin des ondulations ; une vallée a été creusée paresseusement dans le grand désert. C’est l’Amou Daria, l’Oxus grec, qui roule ses eaux tranquilles dans un large lit. Les Grecs d’Alexandre l’ont traversé jadis sur des outres de mouton gonflées.

Khiva nous voit débarquer à l’hôtel Malika Khan, un autre de la même chaîne qu’à Boukhara. Il est situé en face de la vieille ville entourée de remparts de terre rouge, au bout d’un bassin rempli d’eau stagnante dans lequel les gamins pêchent. Ils n’ont semble-t-il pas le droit de s’y baigner ; nous n’en avons vu aucun dans l’eau durant les deux jours que nous avons passés.

La grande salle de l’hôtel, ouverte comme une cour sous le toit, est bellement décorée de charrettes, tapis et poteries traditionnelles. Mais ni les draps ni la taie d’oreiller ne sont changés… Nous sommes dans la région autonome ouzbek du « Pakistan ». Aux repas, seules les salades sont appétissantes. Les soupes sont toujours lourdes et roboratives, trop grasses pour nos besoins de non paysans. La viande est soit dure, soit hachée en chachlik. Aujourd’hui, ce dernier est déguisé en crêpes roulées.

L’après-midi, nous allons faire un premier tour dans la ville ancienne ou ville intérieure, « itchan-kala ». Elle est étroite et rectangulaire, 600 m sur 400 m, ceinturée de remparts de briques lissés à la terre crue hauts de près de 8 m et ouverte de 4 portes aux points cardinaux. Aux temps soviétiques, la population a été expulsée de la ville-musée ; depuis l’indépendance, les gens ont été autorisés à revenir habiter l’intérieur pour la rendre vivante et l’entretenir.

Devant la porte des gavroches du coin, torse et pieds nus, jouent dans la poussière ou au bord des bassins. Cuivrés par l’été, sales de la terre du désert, ils ont la vie chevillée au corps. La première chose que nous sommes obligés de faire, sous l’arcade d’entrée de la porte, est de payer le droit de photographie : 5000 soums (soit le prix de 2 bières ou 3 euros, ou une demi-journée de travail pour un professeur de collège ouzbek).

Nous allons voir les remparts, le minaret, la mosquée d’été, la mosquée d’hiver – et la mosquée du Vendredi.

La mosquée Djouma (1788) contient 212 colonnes de bois qui font comme une forêt de piliers sculptés du plus bel effet dans la lumière solaire qui tombe des parties de toit à ciel ouvert. Certaines colonnes datent du 11ème siècle.

La place du Khan était celle où l’on décapitait, lapidait, pendait et éviscérait les condamnés : les mœurs du temps étaient animales – et les islamistes rigoristes veulent les voir revivre. Une cellule de prison, transformée depuis quelques décennies en musée, énumère tout cela complaisamment. Elle présente des dessins de pilori, des menottes de fer, des fouets de cuir ayant servi. La salle du trône garde un siège recouvert d’argent.

Nous prenons un pot dans un café en face de la mosquée du Vendredi. La porte extérieure sur la rue s’ouvre sur une cour-jardin ombrée de tonnelles où des tables entourées de coussins bas permettent de s’asseoir sans chaussures.

Nous revenons avec le soleil qui tombe, droit dans l’axe de la rue qui mène à la porte.

Au crépuscule, les remparts crénelés, les tours en cône et les coupoles des mosquées, ensanglantés par l’astre, ont un air féerique. La ville ressemble alors à un décor d’opéra de Verdi.

D’autres fois, l’aspect massif du minaret ou la façade obtuse de la medersa donnent un air satrape au décor. On se croirait à Bagdad sous Saddam, ou à Karnak au temps des Pharaons. Khiva est la ville la plus ramassée, un amas de splendeur des plus typiques de cet art de la brique et de la majolique qui a fait le charme de la civilisation musulmane à son apogée.

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Chantier archéologique d’Étiolles 1972

« Le gisement que vous fouillerez se trouve dans un champ qui descend en pente douce vers la Seine, proche des deux villages d’Étiolles et de Soisy-sur-Seine, mais dans un site champêtre. » C’est ainsi que la circulaire administrative décrivait le chantier dans lequel nous, jeunes de l’Essonne, allions fouiller durant le mois de juillet 1972. Cela fait 40 ans déjà que le ramassage de surface de l’automne 1971, effectué par le club de la SNECMA à Corbeil (Société Nationale d’Étude et de Construction de Moteurs d’Avions) a mis en évidence lors des labours la présence massive de silex taillés.

Le champ descend toujours en pente douce vers la Seine, mais le blé vert qui nous avait accueilli est désormais éradiqué, l’endroit clôturé, et un bois a poussé tout seul. La nature reprend ses droits très vite… Le Ministère des Affaires culturelles – ainsi nommé à l’époque – a décidé d’entreprendre une campagne de fouilles, financées par le Conseil général du département. Le chantier dure encore… Il est l’un des plus riches du bassin parisien sur les restes du Magdalénien final, vers 13 000 avant notre ère.

Premier jour, début juillet 1972, un carré du champ est fauché, une tente installée, aux pans relevés pour avoir la lumière. Il pleut… Mais très vite revient le soleil de juillet. Nous creusons à la pioche et emportons la terre à la brouette, torse nu car il fait chaud et la jeunesse irrigue nos corps. Très vite sont dégagées les dalles de pierre calcaire et quelques éclats de silex manifestement taillés. Ce sont le plus souvent les poubelles de l’histoire car les éclats utiles ont été façonnés en outils puis emportés. Je ne tarde pas à découvrir un éclat allongé dont je me souviens encore : il est en silex brun bordeaux sombre. Le spécialiste de préhistoire (à un peu plus de 16 ans, je n’y connais rien), s’exclame alors : « un burin dièdre sur troncature concave ! » Bien que ce soit de l’hébreu pour moi, j’ai le sentiment d’avoir contribué à l’avancée de la science.

Nous sommes une quinzaine de jeunes du département flanqués d’étudiants en archéologie de l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Nous encadrent Yvette Taborin, professeur de préhistoire à Paris 1, Nicole Pigeot qui entreprend un DEA (master 2) et Monique Olive, en maîtrise de préhistoire (master 1). Philippe Soulier, en cours de thèse, reste une bonne semaine en renfort, mais il ne tarde pas à partir sur un autre chantier.

Les trois adultes qui nous mènent, nous les appelons gentiment « le matriarcat ». On dit en effet qu’avant la sédentarisation, les groupes humains adoraient volontiers une déesse de la fécondité (exemple Lespugue) et étaient menés par les femmes. Cette conception du XIXe siècle reste anthropologiquement peu probable, aucune société humaine historique connue n’ayant fonctionné sous ce régime. La transmission des biens ou du nom peut se faire par les femmes, le pouvoir jamais. Il n’en reste pas moins que la thèse reste à la mode chez les féministes, notamment américaines, et que Jean M. Auel, auteur femme de romans préhistoriques, s’en fait l’ardente propagandiste dans ses œuvres.

Mais elle n’a encore rien écrit en 1972. L’époque est plutôt à Rahan, une bande dessinée qui vient alors de sortir. Elle met en scène un beau jeune homme des temps préhistoriques, blond et musclé pour titiller les femmes et se faire admirer les ados. Une sorte de Tarzan solitaire à qui il arrive plein d’aventures avec des lions des cavernes ou des tigres aux dents de sabre, des groupes humains hostiles, des inventions lumineuses. A Étiolles, sur le site, nous rêvons le soir venu aux « mammouths galopant dans la plaine » qu’auraient pu voir les hommes préhistoriques 13 000 ans avant nous. De fait, nous trouverons dans le sol, plutôt bien conservée, une omoplate d’un mammouth sur le sol archéologique, à un mètre environ sous nos pas.

Une fois le sol remué chaque année par la charrue dégagé (une trentaine de cm de profondeur) commence la fouille fine. Nous abandonnons pioche et pelle pour la truelle et la pelle à poussière. Une fois un objet découvert (silex taillé, os ou pierre rougie au feu), pas question de le bouger. Il nous faut le dégager au grattoir de dentiste (une spatule d’acier) et nettoyer au pinceau. Les objets laissé ainsi en place nous permettront, une fois le sol archéologique entièrement dégagé, d’avoir une vue sur les restes du campement.

Après une suite de dalles calcaires plus une moins plates, appelées un temps « le chemin gaulois » faute de silex découverts, nous ne tardons pas à atteindre un sol tapissé de silex. Ce sont des déchets de taille, le noyau de silex brut étant importé de carrières situées à une dizaine de km, avant d’être dégrossies, puis débitées suivant un ordre précis. Il s’agit, pour le tailleur, de dégager un plan de frappe plat, duquel il va dégager, par effet de levier et frappe indirecte, des lames de silex d’une longueur suffisante pour façonner des outils. Chaque lame brute sera ainsi retaillée d’encoches, de dentelures ou de retouches pour en faire un burin, un perçoir ou un grattoir. Ces termes modernes servent à donner l’usage présumé des outils ainsi finis : une pointe, une extrémité renforcée ou un large côté préparé, le tout étant emmanché sur une perche par une colle végétale.

Une fois le sol dégagé, les photos prises, commence le démontage des trouvailles. Chaque objet (silex, pierre et os) est enlevé, marqué et mis en sachet, une fois porté sur un plan à l’échelle (ou une photo verticale). Un numéro lui est donné et sur une fiche de démontage sont portés divers éléments de son identité : altitude par rapport à un point zéro proche de la surface actuelle, coordonnées métriques, orientation du bulbe (l’endroit où il a été frappé pour être façonné), face plane supérieure ou inférieure, pente, etc. Ces détails, qui paraissent maniaques, ont pour but de bien situer l’objet dans l’ensemble et de permettre des reconstitutions ultérieures, via l’informatique ou l’œil avisé. Reconstituer ainsi un bloc de silex brut à parti de chaque fragment s’apparente à un puzzle, mais permet de montrer quelle trajectoire ont accomplis les éclats entre le moment de leur taille et le moment de leur trouvaille. De quoi en déduire que certains lieux étaient plus propices au dégrossissage, d’autres à la fabrication d’outils, d’autres enfin aux apprentis, probablement de jeunes garçons.

Très vite, l’imagination travaille. Vivant 24 h sur 24 sur le chantier sans week-end faute de moyens de transport, et en communauté assez homogène sous la houlette d’adultes légitimés par leur savoir, nous sommes heureux. Nous dormons sous la tente, faisons notre toilette au robinet du gymnase à une centaine de mètres, prenons nos repas sous une tente mess où chacun fait à tour de rôle cuisine et vaisselle. Notre groupe reconstitue un peu ce qui fut l’existence à l’époque, du vieux sage aux petits enfants, la majeure partie étant composée de jeunes encore non accouplés. Un lieu, un groupe, un projet : il n’en faut pas plus pour être humainement à l’aise. Comme si nous étions façonnés par les millénaires à vivre en bande de chasseurs-cueilleurs…

L’habitat mis au jour, et qui ne cesse de révéler d’autres étapes depuis, était probablement le campement provisoire de chasseurs de rennes. Ces animaux migrent chaque année en fonction de la saison, vers le sud quand il fait plus froid, vers le nord quand les chaleurs arrivent. Les hommes qui en vivent suivent les hordes. A cet endroit la Seine est moins difficile à passer à gué, une île s’érigeant en son milieu.

Au centre de l’habitation est le foyer, recouvert de pierres calcaires du bassin parisien qui gardent toute une nuit la chaleur (nous l’avons testé). Autour, probablement une tente de peaux, montée en cône sur des piquets de bois. Ni la peau ni le bois n’ont résisté au temps, mais subsistent sur la terre des « témoins négatifs », ces endroits sans rien, qui suggèrent que quelque chose est resté là avant de se décomposer, ce qui a empêché tout autre objet solide de s’y mettre. Des pierres brûlées, des os de cheval, de renne, un bois de renne, plus d’une tonne de silex… La récolte est fructueuse. De quoi passer les longs mois d’hiver et de printemps aux études ! Je reviendrai chaque année durant six ans sur ce chantier de ma jeunesse.

Chantier archéologique d’Étiolles, Route Nationale 448, face à l’IUFM (ex-couvent dominicain du Saulchoir).

Exposition PDF sur les fouilleurs d’Etiolles

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Que nous disent ‘los indignados’ ?

Les indignés espagnols initient depuis quelques semaines une façon neuve de faire de la politique : l’insurrection pacifique des non syndiqués sans-partis et au chômage. Cette jeunesse est rafraichissante, bien plus que les braillards idéologues de nos avenues pavées qui scandent du Marx ou du Guevara (sauf le mercredi et pendant les vacances) – puis s’empressent de se poser en intellos sur France Culture et dans Libération une fois leurs études passées.

Indignation : colère envers ce qui heurte la conscience morale, contre les politiciens indignes de confiance dont la légitimité apparaît imméritée. La colère n’est pas le ressentiment, elle a à voir avec la dignité et la justice, pas avec la haine sociale née de l’envie. Le ressentiment veut détruire un système, une classe et des gens haïs en faisant table rase ; la colère veut faire lever un nouvel avenir rectifié en participant à son élaboration. C’est bien la différence entre los indignados espagnols (ou la révolte arabe) – et nos intellos en herbe.

Cet écart, Victor Hugo cité par le Robert l’a démontré : « on n’est indigné que lorsqu’on a raison ». Les Français dans la rue ont des certitudes à la Hugo, le sentiment de détenir l’ultime Vérité – pas los indignados des places espagnoles. D’ailleurs les manifs parisiennes avancent, s’écoulent, cassent de les vitrines en queue pour piller – pas les manifs espagnoles qui s’installent, statiques, en des lieux symboliques. Les théoriciens gauchistes ont déjà la société utopique toute prête dans leur tête, pas les pragmatiques indignés qui disent seulement ‘on est là et il faut compter avec nous’.

Carlos Paredes, entrepreneur espagnol associé d’une micro-entreprise d’informatique, explique à MyEurop pourquoi un tel mouvement spontané : « Ce que nous réclamons, c’est que le Gouvernement établisse des mécanismes pour que les gens puissent contrôler ce que font les hommes politiques. Actuellement, en dehors du vote, il n’y a pas de moyen de le faire et les élus ont carte blanche toute la durée de leur mandat. Or, le problème, c’est qu’il y a une professionnalisation de la politique et du syndicalisme qui fait que l’intérêt des élus est de rester au pouvoir le plus longtemps possible, au détriment de l’intérêt des gens qu’ils sont censés représenter. » L’Espagne est une démocratie mais il manque des mécanismes pour empêcher que les élus mettent en place des politiques qui lèsent la majorité des citoyens.

Cette revendication d’autogestion, de non-violence et de tolérance vient de loin. Elle existe aussi en France : la Résistance, le peuple contre les élites défaillantes, Camus contre Sartre, le mouvement anti guerres coloniales et la deuxième gauche avec Mendès-France puis Michel Rocard, l’aspiration européenne sociale-démocrate de Jacques Delors. Aujourd’hui encore les citoyens français sont attirés par le centre, les sondages le montrent. Dominique Strauss-Kahn l’a un temps incarné, mais sa chute ne profite pas aux extrêmes. Les Français en ont marre des gauchistes radicaux qui veulent tout casser pour instaurer un pouvoir centralisé à leur seul profit. Ils aspirent à la paix, à la participation, aux contrepouvoirs. Comme les autres Européens.

C’est ce qu’a bien perçu Pierre Rosanvallon avec sa démocratie participative. La contre-démocratie est composée des piliers qui surveillent, empêchent et jugent. Par eux, la société en son entier fait pression sur les gouvernants, soit pour les accompagner par leur vigilance, soit pour les corriger lorsqu’ils dérapent. Pas d’apathie politique ni les manifs fusionnelles entre soi mais une nouvelle « démocratie d’expression » par la prise de parole, « démocratie d’implication » par les moyens de se concerter (dont internet), et « démocratie d’intervention » par les formes d’action collective (p.26). Si la « démocratie d’élection » s’est érodée, les autres sont bien vivantes. Les Intellectuels se voient toujours comme des « résistants » dont le devoir est d’alerter. Or, leur véritable travail est celui d’analyse pour comprendre le réel. Ce n’est pas du théâtre mais de la recherche !

Toutes les personnes qui se réunissent à Puerta del Sol veulent un vrai changement et parlent en leur propre nom, pas celui d’un parti. Si le campement venait à prendre fin, des assemblées de quartier sont prévues dans tout Madrid. Pas besoin de partis, de syndicats ou d’intellos en Espagne ! Chaque citoyen prend son destin en main. Dure leçon pour les Français qui aiment bien donner des leçons…

Le livre de Stéphane Hessel, ‘Indignez-vous’ est plus émotionnel qu’analytique. Son empathie généralisée est naïve, plus un constat d’impuissance qu’une ouverture vers l’avenir. Mais le succès de son opuscule ne tient pas seulement à son titre et à ce qu’on peut le lire durant un trajet en métro. Il montre la colère face aux injustices des puissants, qu’ils soient riches ou élus. A leurs postures médiatiques, leurs petites phrases, leurs coups sans lendemain. Los indignados en Espagne montrent la voie moderne à ces Français qui cherchent à rejouer sans cesse le psychodrame parisien de mai 68.

Los indignados, dossier MyEurope.info

Los indignados, Rue89

Stéphane Hessel, Indignez-vous, 2010, collection Ceux qui marchent contre le vent, 32 pages, €2.85

Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie : la politique à l’âge de la défiance, 2006, Points essais 2008, 344 pages, €9.02

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