Il y a 50 ans Etiolles…

Il y a exactement cinquante ans, le 1er juillet 1972, a commencé la grande aventure du chantier archéologique de Préhistoire d’Etiolles. Ce petit village face à Évry de l’autre côté de de la Seine n’était connu que par son couvent de dominicains, le Saulchoir, déjà déserté et qui n’abritait plus que quelques moines en fin de vie. Il allait, dans les années 1980, devenir une école normale d’instituteurs pour le département. Il faisait un timide soleil en ce premier juillet. Il allait bientôt faire chaud. Sur le champ de blé encore vert, rasé en bord de route comme on rase un crâne pour opérer, nous avons monté la grande tente mess, la tente pour abriter la fouille, et nos petites tentes individuelles. Nous allions en effet vivre un mois sans interruption sur le terrain.

Cinquante ans, c’est un demi-siècle, un temps long pour une vie humaine. Nous sommes aujourd’hui par rapport à 1972 comme nous étions, adolescents, par rapport à l’année 1922. Quatre ans après la Grande guerre ou quatre ans après mai 68.

1922, c’était l’installation de la cour permanente de justice internationale à La Haye, l’indépendance de l’Égypte, la construction de la Grande mosquée de Paris, le début de la guerre civile irlandaise, la marche sur Rome de Mussolini, et la deuxième attaque cérébrale de Lénine.

1972, c’était Georges Pompidou président et Chaban premier ministre, la sortie de la Renault 5 et de la Peugeot 104, le premier Airbus A300, la dissidence des 103 du Larzac, l’affaire de Bruay-en-Artois, le programme commun de la gauche, la fondation du FN par Le Pen 1er, le premier MacDo, le talc frelaté Morhange, la mort de Montherlant et la naissance de Zidane (tout un symbole) – et la mise au jour du plus grand site paléolithique de l’Île-de-France : Étiolles.

Nous étions jeunes encore et vierges de désastre, comme la terre selon Mallarmé. Je fus archéologue une dizaine d’années avant d’opter pour la finance, nettement plus « utile » à la société si l’on en juge par les rémunérations. Mais je garde un souvenir ému de ces années de fouilles et de recherches dans les poubelles du passé.

Charrier de la terre, vivre en plein air, agir en groupe avec un but, sont déjà source d’équilibre. La nature retrouvée, y être baigné jour et nuit, est un plaisir sensuel. Les mystères de la recherche, cette aventure de tous les instants, capte notre attention, mobilise nos facultés raisonnables et fait travailler notre imagination. Nous sommes en joie : joie enfantine de découvrir, ne serait-ce qu’un vulgaire éclat de silex, déchet de taille ; joie subtile de réfléchir en commun pour tenter de « comprendre » le site en fonction de ce que nous savons par ailleurs et de ce que nous observons ici ; joie d’aller plus loin, de reconstituer une vue plausible de l’existence des hommes, celle qui émane des vestiges. Tout cela est assez pour que l’homme s’intéresse à l’homme. L’archéologie mobilise les facultés entières, désirs, passions, raison. Quand il s’agit de plus de toute l’évolution de notre espèce, de ce que nous étions et de ce que nous sommes devenus, du sens de notre vie collective et de notre vie personnelle – voilà qui est complet !

Il y a 13 000 ans, des chasseurs-cueilleurs s’installent en bord de Seine à Étiolles, à proximité d’un gué offert par une île sur le fleuve. Le climat, déjà, se réchauffe après la dernière glaciation mais il fait froid et le paysage, peu boisé, ressemble à la steppe. Les Magdaléniens sont des hommes comme nous, Homo sapiens sapiens, et leur technique d’outillage est évoluée. Ce sont des chasseurs nomades qui évoluent entre leurs campements saisonniers. Ils suivent les rennes et les chevaux pour s’en nourrir mais aussi pour utiliser leur peau, leurs os et leurs tendons. Nous n’avons pas retrouvé de peau ni de tendons, éléments périssables, mais des os qui se pétrifient avec le temps. J’ai eu l’honneur de fouiller une mâchoire de renne, un os canon de cheval et toute une omoplate de mammouth.

Les limons d’inondation de la Seine ont conservé à un mètre ou deux sous la terre des vestiges d’habitations en cercle, des foyers recouverts de pierres, une abondance de silex taillés épars ou en amas. Ces restes, qui ne sont pas grand-chose tout seuls, montrent, une fois ôtée la terre qui les recouvre mais laissés en place, le sol fréquenté il y a 13 000 ans. Des tentes de peau de renne monté sur des armatures en bois, comme cela se fait encore en Finlande, devaient servir d’abri dans ce climat steppique presque sans arbre, donc glacé la nuit. Les foyers étaient placés proches de l’entrée au centre, les pierres chauffées, une fois le feu éteint, servant de radiateur. Nous avons retrouvé les pierres, les « témoins négatifs » qui sont des emplacements sans rien, indiquant que quelque chose était là pour empêcher le dépôt des cailloux (par exemple des trous de poteau), les ateliers de taille de silex avec leurs déchets en amas, des rognons bruts et des outils déjà façonnés. C’est un site unique.

D’autant qu’en 2000, les fouilleurs ont découvert la plus ancienne œuvre d’art du département, un galet gravé aujourd’hui au musée de préhistoire de Nemours. Il représente des animaux (cheval, renne) et un personnage du genre sorcier, mi-humain, mi-animal. Il est daté de 12 300 ans.

Je suis fier d’avoir été, avec les autres, l’un des inventeurs de ce site exceptionnel que j’ai fouillé près de dix ans durant les campagnes de Pâques et de l’été. Cela n’a en rien compté pour la retraite, tant la société productiviste préférait à l’époque les ouvriers fabriquant des machines aux chercheurs produisant du savoir. Mais je ne regrette rien, ce camp de jeunesse m’ayant conforté dans la camaraderie et ouvert l’esprit à la découverte scientifique comme aux échanges d’idées (la palette était radicale dans ces années post-68). J’en ai gardé des amitiés précieuses, un intérêt pour l’humain sous toutes ses formes et le goût de l’exploration comme jamais.

Je dédie avec émotion cette note à Yvette Taborin, chef du chantier, et à Nicole Pigeot, son adjointe, toutes deux décédées.

Le chantier préhistorique d’Etiolles sur ce blog

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