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Philip Kerr, Bleu de Prusse

Un thriller nazi, voilà ce que propose l’écrivain anglais Philip Kerr, mort d’un cancer en 2018 à 62 ans. Bernie est un social-démocrate qui a démissionné de la Kripo, la Kriminal Police de Berlin, à l’arrivée des nazis. Rappelé par Heydrich et forcé d’obéir (sinon, le camp…) il est envoyé en mission spéciale sur ordre du général SS pour enquêter sur un meurtre à Berchtesgaden, le nid du Führer. Dans cette véritable capitale de la nouvelle Allemagne règne Martin Bormann, le secrétaire particulier de Hitler.

Les nazis entre eux ne peuvent pas se sacquer, tous plus arrivistes les uns que les autres, et tout aussi vulgaires, brutaux et tordus. Une mauvaise resucée de Nietzsche, publiée par sa sœur ignare, fait de la « volonté de puissance » l’alpha et l’omega du nazi, autrement dit chacun pour soi et que le meilleur gagne. Une lutte pour l’existence sous la tutelle du Führer en dieu vivant, bien entendu. Quant au sens… s’il ne sert Aryen, il ne vaut rien. « La vie était devenue chose trop sérieuse pour se laisser détourner de son chemin par des bagatelles comme le bonheur. Le sens, voilà ce qui comptait, même si lui aussi se faisait rare » p.570.

Les néo nazillons qui hantent aujourd’hui les rues en braillant à la « dictature Macron » devraient lire ce livre qui donne les clés du système nazi : un arrivisme d’incultes qui se prennent pour la race supérieure et méprisent tous ceux qui n’ont pas piétinés leurs copains afin d’arriver aux étoiles de général SS et aux éclairs d’argent sur le col. Mais évidemment, ils ne lisent pas ; c’est pour les intellos, pas pour les petits cerveaux ; pour les aigles qui planent au-dessus de la basse humanité, pas pour les bovins qui défilent en troupeaux. « Les deux types envoyés pour m’arrêter étaient imperméables à toute raison : Emmanuel Kant lui-même n’aurait pas réussi à entamer leur carapace de pure ignorance et d’incrédulité catégorique » p.344, dit Bernie/Kerr avec une implacable ironie.

Le Komissar Gunther est emmené en Mercedes de luxe 770K jusqu’aux Alpes bavaroises où se situe le nid d’aigle. Il rencontre Bormann et enquête sur le meurtre par fusil à lunette d’un capitaine nazi nommé Flex sur la terrasse même de la « maison de thé » du Führer. A l’autopsie, forcée par lui auprès du médecin personnel de Hitler, il prend en photo la bite rouge de Flex. Pourquoi ? Parce qu’il a la chaude-pisse ; les putes du coin, maquées par Bormann lui-même, sont une piste. Mais chacun des dignitaires et officiers lui met des bâtons dans les roues car il est un flic à l’ancienne. Peu enclin à respecter la hiérarchie et les habitudes établies, il entrevoit l’amplitude de la corruption et on tente plusieurs fois de le tuer. Mais il est bon et opiniâtre et résoudra l’affaire… dont le Führer ne devra pas avoir vent.

Il collecte en cours de route des documents compromettants sur Bormann, son racket des entreprises de construction, son chantage à l’appel aux armées, son compte en Suisse – mais ne pourra en faire état car l’habile secrétaire a mêlé les droits d’auteur de Hitler à l’argent sale qu’il dépose. Il est donc intouchable, c’est ce que lui démontre Albert, le frère version positive de Bormann.

Le roman se déroule entre 1956, où Bernie Gunther se retrouve traqué par d’anciens collègues nazis passés à la Stasi de la nouvelle Allemagne… de l’est, et 1939 où il enquête pour Heydrich et sa nouvelle Allemagne aryenne. Si la guerre de classes a remplacé la guerre de races, c’est bien la même tyrannie du « Bien » appliquée avec Fureur par un même aréopage réduit sous les ordres d’un Grand maître par des nervis aussi décérébrés et brutaux. A chaque fois, parce qu’il est un renard de métropole, Bernie s’en sortira, dans les mêmes décors et avec les mêmes façons. Comme quoi l’histoire n’est qu’un éternel recommencement. Le titre du roman est le mot de passe qui désigne le tueur.

Un très bon roman sur l’univers nazi, une solide enquête policière qui va de surprise en surprise, un livre épais qui vous promet de nombreuses heures de lecture – et une ironie glacée qui fait mouche. S’en sortir sous le nazisme quand on est Berlinois et antinazi est une performance ! Tous les résistants de l’intérieur devraient en prendre de la graine. Les prochaines années risquent d’en montrer l’utilité.

Philip Kerr, Bleu de Prusse (Prussian Blue) – une enquête de Bernie Gunther, 2017, Points policier, 664 pages, €8.80 e-book Kindle €2.99

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Philip Kerr, La trilogie berlinoise

Ce sont les trois premiers tomes d’une série qui en comprend jusqu’à présent six. Philip Kerr est gallois, né à Édimbourg onze ans après la fin de la Seconde guerre mondiale. Ce qui lui fait écrire un polar historique est moins la fascination malsaine pour le nazisme (comme Jonathan Littell), que la volonté de comprendre comment un peuple charmant a pu tomber dans l’horreur totalitaire. Quoi de mieux qu’enquêter comme le ferait un détective privé ?

Bernhard Gunther est un ancien flic devenu indépendant. C’est à lui que l’on s’adresse pour chercher les disparus. Ils se multiplient dans les années 1930, soit qu’ils se sont exilés, soit qu’ils se cachent, soit qu’ils ont été envoyés en camp, soit qu’ils ont été assassinés… Bernie n’est pas nazi, ni imprégné de la propagande pour la race et la geste germanique. Il aime les gens, surtout ceux qui sont vrais. Or les Nazis sentent le faux, le fantasme, la névrose, le vice caché. Très peu seront les intellectuels à souscrire aux idées du nouveau régime – sauf contraints et forcés.

Car, au-delà de l’action et des ingrédients naturels des intrigues policières (alcool, meurtres et pépées), c’est une réflexion au ras des gens qu’effectue Philip Kerr en s’identifiant à son détective berlinois : comment survivre en régime totalitaire ? Comment composer pour ne pas avoir trop d’ennuis ? Comment passer entre les gouttes sans pour autant perdre son âme ? Pas simple, on l’a vu avec le communisme. Un échange entre Daniel Cohn-Bendit et Jonathan Littell à propos des Bienveillantes est d’ailleurs éclairant :

« D.C.-B. : Ce qui m’a fasciné, c’est que tout à coup j’ai commencé à comprendre que nazi, cela ne voulait rien dire. Qu’il y avait une multitude de possibilités d’être nazi à cette époque. Ça ne veut pas dire qu’on l’était plus ou moins, mais d’une manière différente.

 J. L. : Absolument. C’est quelque chose que j’ai compris assez tardivement, au cours de recherches. Effectivement, le nazisme fonctionne comme la chrétienté au Moyen Âge. C’est un langage commun de société. Et, à l’intérieur de ce langage commun, comme le communisme en URSS, chacun se positionne. Donc il y a des courants politiques, il y a des nazis de gauche et des nazis de droite, des déviationnistes et des économistes pointus. »

  1. Ce pourquoi la trilogie commence en 1936 avec les Violettes de mars, ces néo-convertis au parti nazi soudain prépondérant, où les grands industriels sont forcés de composer avec le pouvoir.
  2. Le second tome est en 1939, à la veille de la guerre, où la propagande antijuive fait rage, incitant certains à assassiner de pures adolescentes aryennes pour en faire accuser le peuple pestiféré et déclencher à Berlin ces pogroms qui ravissent les sadiques.
  3. Le troisième tome a lieu après guerre, en 1948, dans un Berlin enserré dans les rets soviétiques et à Vienne, où les quatre puissances occupantes se font une guerre sourde qui deviendra bientôt froide, comme la rage.

Le détective-auteur n’est pas tendre avec les Américains (naïfs et trop sûrs d’eux-mêmes), avec les Russes (primaires, alcooliques et cyniques), avec les Français (couards, légers et arrogants) – mais il n’est pas plus aimable avec les Autrichiens (baroques, sentimentaux et lâches), et avec nombre d’Allemands (disciplinés, bureaucrates, égoïstes) ou d’Anglais (utilitaristes, négociants, aveugles). Bernie, réintégré dans la police criminelle avec le grade de commissaire, a été versé automatiquement dans la SS et envoyé à l’est. Écœuré, il s’est fait muter dans l’Abwehr, le service de renseignement de l’armée, avant d’être fait prisonnier par les Soviétiques, puis de s’évader.

Outre l’action bien menée, les fausses pistes de rigueur et le dénouement pas toujours réjouissant, l’atmosphère de l’époque est rendue réaliste à l’aide d’une documentation précise où le guide Baedeker joue probablement un grand rôle. Les personnages sont variés, férocement croqués, avec des métaphores dignes du roman noir américain. « La vérité toute nue, c’est qu’un homme qui se réveille le matin seul dans son lit pensera à une femme aussi sûrement qu’un homme marié pensera à son petit déjeuner » p.555. Pour des phrases comme cela, on achèterait les yeux fermés les autres volumes. Que demander de plus pour ces heures de lecture ?

Philip Kerr, La trilogie berlinoise (L’été de cristal – Berlin noir 1989 / La pâle figure – The Pale Criminal 1990 / Un requiem allemand – A German Requiem 1991), traduit de l’anglais par Gilles Berton, édition révisée Livre de poche 2010, 1017 pages, €8.74

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