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Arnaldur Indridason, Le lagon noir

Comment se renouveler lorsqu’on a usé son héros jusqu’à la corde ? En remontant au temps de sa jeunesse. Erlendur n’est alors qu’inspecteur, nous sommes au début des années 1970. Il a quitté l’école à 16 ans, travaillé un peu dans la police à pied avant d’hésiter longtemps (trois ans !) à intégrer la brigade criminelle, sur les instances de sa directrice Marion Briem. Celle-là même qu’il verra mourir d’un cancer, des années plus tard, lors d’une de ses enquêtes. Marion a décelé chez ce policier taiseux et lourd une obstination de chasseur toute policière. Et cette qualité va lui servir.

En se baignant dans un lac artificiel créé par une centrale thermique, où la boue calme les démangeaisons de la peau, une femme découvre avec horreur que ce qu’elle prenait pour une vieille chaussure n’était que la partie émergée d’un homme mort portant des santiags. Sauf que l’autopsie va révéler qu’il ne s’est pas noyé mais est cassé de partout, comme s’il était tombé de haut. Et qu’un hématome sur la nuque montre qu’il ne s’est pas jeté tout seul.

Dès lors, qui l’a fait ? Pourquoi le tuer ? Et déplacer son cadavre si loin de tout ?

Ne serait-ce pas à cause de ce cancer islandais qu’est la base militaire américaine de Keflavik, ouverte en 1951 en pleine guerre froide ? Mise en sommeil en 2006, la base a été réveillée récemment face aux menées belliqueuses de Poutine. Or l’Islande qui n’a pas de forces de défenses et dont les policiers ne portent aucune arme, s’est mise sous le bouclier OTAN. Les Américains y basent des avions, laissent une garnison de 1900 hommes au plus fort de leur présence, et assurent la maintenance des appareils tout en convoyant de mystérieuses cargaisons par gros porteurs Hercules remisés dans de gigantesques hangars. Cet état de fait choque une minorité importante des habitants de l’île, alors que la majorité y voit surtout l’opportunité économique d’avoir du travail, de vivre de la sous-traitance, d’offrir des marchandises nouvelles et d’ouvrir au monde.

Erlendur serait plutôt du côté des premiers, d’origine paysanne du nord isolé de l’île et méfiant envers tous les changements. « Il avait quelque chose de vieillot et d’anachronique, ne parlait jamais de lui, n’appréciait pas vraiment la ville et ne s’intéressait pas au présent sauf pour exprimer son agacement face à l’époque actuelle », est-il décrit p.171.

L’homme mort découvert dans le lac ne travaillait-il pas à la base américaine ? De fil en aiguille, les enquêteurs vont découvrir la face cachée des relations entre Américains et Islandais, les trafics, les jalousies, les dissimulations. Et l’aboutissement ne surprendra personne, même s’il a été durement amené. Il faudra toute l’astuce des Islandais pour découvrir la vérité et la faire reconnaître, les Américains craignant l’espionnage et gardant un complexe de supériorité quasi raciste envers ces péquenots d’Islandais en ces années 70. Le lecteur ne ressentira aura aucun frisson mais se délectera lentement du pas à pas de l’enquête qui avance à son rythme, dans la lenteur nordique de ce peuple d’introvertis. Faire parler quelqu’un là-bas n’est pas simple !

L’inspecteur en sait quelque chose, lui dont la marotte est de lire les récits de disparitions. Ceux qui connaissent le personnage savent qu’il a perdu son petit frère lors d’une tempête de neige dans le nord lorsqu’il avait huit ans et qu’on ne l’a jamais retrouvé. Ce pourquoi toutes les disparitions sont pour lui une obsession. Il va par exemple doubler son enquête criminelle d’un hobby : retrouver la trace d’une jeune fille qui a disparu entièrement entre chez elle et son école, dans les années cinquante. Elle aurait connu un garçon du quartier pauvre et mal famé de Camp Knox (d’où le titre islandais), cet ensemble de baraquements construits par l’armée américaine durant la Seconde guerre mondiale et qui a servi de logements à la population islandaise durant les années de pénurie après-guerre. Les GIs de la base de Keflavik apportaient de chez eux les tous derniers disques à la mode et les jeunes Islandais en étaient très friands. Est-ce la cause de la disparition de Dagbjört ?

En reprenant l’enquête à sa cadence lente et besogneuse mais implacable, l’inspecteur Erlendur va résoudre aussi cette seconde affaire. Il le fera seul, en même temps que la première dont son chef assurera le dénouement.

Presque tout est noir dans ce roman : en premier lieu le temps, gris et venteux, en général glacial avec la nuit très longue en hiver ; en second lieu la vie qui n’est pas drôle, l’économie étant rudimentaire jusque dans les années 1980, fondée sur les métiers rudes de l’agriculture et de la pêche ; en troisième lieu le tempérament fermé et peu expansif des habitants, portés à ne pas s’occuper des affaires des autres et à résoudre leurs problèmes au brennivin (le brandy local). Il faut du temps et de la psychologie pour désarmer les défenses des uns et des autres, il est nécessaire de revenir à la charge sous plusieurs angles, de passer par-dessus ou par-dessous les barrières érigées. Ce n’est pas simple, mais c’est ce qui donne ce plaisir de lire le Simenon islandais.

D’autant que l’auteur, se sachant désormais publié à l’international, en rajoute un peu sur l’identité islandaise. Erlendur ne savoure-t-il pas p.126 « de la raie faisandée à la graisse de mouton fondue » ? Un plat typique d’un pays de pêcheurs longtemps sans moteur aux bateaux ni frigo à la maison, dont l’odeur est particulièrement repoussante à nos narines délicates… Mais c’est un trait indubitable d’humour nordique !

Arnaldur Indridason, Le lagon noir (Kamp Knox), 2014, Points policier 2016, 382 pages, €7.90, e-book format Kindle €7.99

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Arnaldur Indridason, Le livre du roi

arnaldur indridason le livre du roi

Il s’agit d’une quête et pas d’une enquête ; l’auteur a délaissé un moment son commissaire Erlendur pour le tendre étudiant Valdemar. Il passe, pour ce faire, du « il » au « je ». Valdemar raconte, au soir de sa vie, l’aventure qu’il a vécue avec son ancien professeur de langues nordiques à Copenhague. Islandais tous les deux, ils révèrent les vieux manuscrits de la culture scandinave, dont les très célèbres sagas. Mais plus vitale encore pour l’âme islandaise est l’Edda, poésie mythologique du nord ancien, rédigée au XIIIe siècle.

Or cette Edda existe sous forme de plusieurs manuscrits, dont le plus précieux est celui qu’acheta l’évêque Sveinsson et qu’il légua au roi du Danemark en 1662. Il s’agit du Livre du Roi dont parle le roman. Arnaldur Indridason, qui a étudié l’histoire en son jeune temps, se coule dans la peau du personnage affectif et impressionnable de Valdemar, en butte à l’obsession caractérielle de son professeur. Ce dernier, qui s’enivre souvent parce qu’un secret le ronge, est poursuivi par un couple de « wagnéristes » qui recherchent les vieux manuscrits de l’Edda pour leur culte nazi. On n’en saura pas plus sur cette quête, bien qu’on puisse l’imaginer si l’on a quelque culture. Mais l’auteur ne justifie en rien cette obsession aryenne face à l’obsession nationaliste islandaise : en est-il une plus légitime que l’autre ? L’Edda, comme la Joconde, n’appartiennent-elles pas à toute l’humanité ?

Ce qui intéresse Indridason, non sans quelque sadisme pour son damoiseau aventureux, est de plonger dans l’action effrénée un jeune rat de bibliothèque qui n’a même pas joué au foot dehors avec les autres gamins (p.27), préférant déchiffrer à 10 ans les langues anciennes… C’est vous dire le contraste ! On le soupçonne un temps, l’auteur tend des perches… et puis renonce : Valdemar n’est probablement pas le fils bâtard que le professeur aurait eu avec sa mère volage. Mais le doute subsiste jusqu’à la dernière page.

Casanier, introverti, monomaniaque, peu intéressé par les filles (quand le lecteur fait la connaissance de la mère du garçon, il comprend pourquoi), Valdemar a peut-être 22 ans ; comme Annie dans le Club des Cinq, il ne veut surtout pas d’aventure ni de danger. Son irascible prof cultivé ne cessera de le convaincre de le suivre pour violer une tombe, affronter des requins d’affaires, se colleter à d’anciens nazis ou à des renégats soviétiques… Il ouvrira un cercueil, fracturera une demeure, prendra clandestinement passage sur un bateau, se fera tabasser, dormira en prison, aura sa tête mise à prix, manquera d’être abattu au revolver et de passer à la mer… Tout ça pour un vieux bouquin.

Tout ça pour que des nazis sans scrupules ne le possèdent pas.

Tout ça pour que le Livre soit un jour rendu à l’Islande comme patrimoine national.

edda de snorri

Qu’y a-t-il de si précieux dans l’Edda ? L’auteur ne nous le dit pas – chaque Islandais est sans doute censé le savoir. Pourquoi les nazis et les fils de nazis veulent mettre la main dessus ? L’auteur ne le précise pas – chaque étudiant en histoire est sans doute censé le savoir. Vers la toute fin du roman, p.315, le professeur apprend au béjaune Valdemar que l’Edda est « un modèle de vie » mais cette affirmation, comme en passant, est un peu courte.

La mode est aux nationalismes et à l’exaltation patriotique des particularités culturelles – ce pourquoi, peut-être l’éditeur français a-t-il cru bon traduire (7 ans après sa parution !) ce roman pas vraiment policier. Mais l’héroïsme mythique vécu de nos jours a quelque chose d’un peu ridicule, la tragédie se muant volontiers avec le temps en comédie. Lorsque le héros Högni rit quand on lui arrache le cœur dans le Chant d’Atli, pour ne pas trahir son secret, le professeur cède au nazi quand il menace de tuer la fille de la résistance danoise, durant la guerre. Il donne le Livre mais la fille est quand même tuée : l’héroïsme, finalement, serait-il plus efficace que le sentimentalisme chrétien ? Le professeur ne cède donc pas une deuxième fois, lorsque le fils du nazi menace d’abattre Valdemar, en 1955. Il encourage à le tuer afin que le secret reste à jamais gardé – et le garçon n’est pas abattu car ce serait inefficace pour les bourreaux… On ne tue pas la poule aux œufs d’or.

C’est un peu tordu pour les esprits modernes, pas très compréhensible pour les non-initiés à l’Edda, ce pourquoi ce roman d’aventure a pour nous quelque chose de bâclé. Ce qui se passe est au fond assez obscur. Restent les personnages, bien campés dans leurs contrastes. Reste l’action, malgré une centaine de pages au début un peu lentes.

Si le lecteur finit par s’attacher quelque peu au pied tendre Valdemar et à son vieux ronchon de prof qui veut se racheter, leur quête nous passe un peu par-dessus la tête. Écrit en islandais pour les Islandais, ce roman se transpose mal dans une autre culture. Mais on le lira pour les péripéties – qui ne manquent pas. Et l’on aura envie de (re)lire les sagas…

Arnaldur Indridason, Le livre du roi, 2006, Points 2014, 426 pages, €7.95

e-Book format Kindle, €4.99

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Arnaldur Indridason, Étranges rivages

arnaldur indridason etranges rivages
Que fait un commissaire de police lorsqu’il est en vacances ? Il enquête… Il ne peut s’en empêcher. Il faut dire que le commissaire islandais Erlendur est d’un pays sauvage ou la nature est aussi belle que cruelle, incitant à la vérité nue. Sa quête est obsessionnelle parce qu’il se sent un brin coupable. Il veut savoir : lorsqu’il avait dix ans, son frère de huit ans sorti à cause de lui, l’aîné, a lâché sa main et a disparu dans une violente tempête de neige. Nul ne l’a jamais retrouvé.

Erlendur campe dans le salon de la vieille ferme familiale abandonnée. Le vent hurle alentour ou bien le froid s’insinue, créant des illusions. Ne voit-il pas l’ombre d’un personnage, rencontré enfant qui avait prédit que son frère Bergur, étant une « belle âme », ne serait peut-être pas conservé par ses parents ? Alors l’homme mûr creuse la réalité passée, il creuse son âme de gamin pour faire la lumière. Est-ce de sa « faute » ? Est-ce la jalousie que son frère (qu’il aimait) ait eu en cadeau une voiture miniature qu’il a violemment désirée ?

Il s’intéresse donc aux disparitions dans la neige et le froid, puisqu’il a appris que l’on peut survivre en se protégeant un minimum et que l’être humain est bien plus résistant qu’il n’apparaît. Des marins tombés à l’eau et déclarés morts, se sont mis à revivre des heures plus tard, dans un lieu plus chaud. Durant la guerre, une troupe de Britanniques a été ainsi partiellement sauvée d’une tempête semblable. Mais une femme, Matthildur, avait quand même disparu au même moment. Énigme : Erlendur interroge les derniers témoins, allant de l’un à l’autre pour mieux focaliser ses questions. « Par curiosité et à cause de son intérêt pour les disparitions, il avait fouillé bien plus profondément dans le passé de ces gens qu’il n’en avait eu l’intention au départ. Il n’avait absolument pas cherché à exhumer un crime. C’est le crime qui était venu à sa rencontre » p.255.

Islande nature sauvage

Car une étrange vérité se met progressivement au jour… Une histoire d’amour passionnée, la haine puissante qui va avec. Le cœur humain, dans la nature islandaise, ne peut que se mettre à l’unisson : été explosif et tempêtes hivernales déchaînées. Malgré les non-dits de ces taiseux du nord, dont le quant à soi est un tempérament, Erlendur va savoir. Il connaîtra pourquoi Matthildur a disparu, où son cadavre jamais retrouvé se trouve, pourquoi les faits se sont déroulés.

Il apprendra en même temps que les terriers de renards recèlent parfois des objets humains, conservés par le temps. Et que les bêtes ne dédaignent pas la viande morte, au point d’en rapporter les os les plus succulents à leurs petits, dans leur tanière. Il retrouvera, chez un chasseur devenu vieux, la petite voiture rouge qu’il avait convoitée, sur les pentes d’une montagne où son frère Bergur et lui étaient dans la tempête. Il saura enfin. Et ce deuil impossible des volumes précédents, ce chagrin obsessionnel, trouvera enfin son apaisement.

Ce roman noir, qu’on ose à peine qualifier de « policier » tant il se passe après toute prescription criminelle, est d’une beauté tragique, écrit sereinement, pas à pas. Il démarre comme un vieux diesel, lentement, puis trouve son rythme de croisière. Les chapitres se succèdent, courts, apportant chacun un élément nouveau. C’est très humain, empathique, le lecteur est ému. Un bel ouvrage.

Arnaldur Indridason, Étranges rivages, 2010, Points policier 2014, 356 pages, €7.60
Existe aussi en livre audio MP3, 675 Mo, €21.50

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Découvrir l’Islande sur les pas d’Argoul

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Arnaldur Indridason, La muraille de lave

arnaldur indridasson la muraille de lave

Le commissaire Erlendur est en vacances, sur les traces de son enfance dans les fjords de l’est. L’un de ses adjoints au curieux prénom composé, Sigurdur Oli (prononcez le ‘u’ comme un ‘ou’), se colle aux enquêtes. Il surveille le journal d’une vieille, amie de sa mère, volé chaque matin dans sa boite ; il surveille le clochard Andrès, ex-petit garçon violé systématiquement par son beau-père ; il surveille Lina, comptable échangiste envolée, un brin tentée par le chantage. C’est la routine.

C’est aussi le quotidien déprimé d’une Islande où le ciel est trop souvent bas, les gens trop souvent bornés, élevés trop souvent par des couples à la dérive. Les mères divorcent, se prostituent, picolent ; elles laissent faire les hommes violents, taiseux et ivrognes ; les rares qui ont fait quelques études s’empressent d’appliquer les méthodes de voyous apprises à l’école primaire dans la finance internationale. Il était étonnant qu’Indridason, auteur sociologique de l’Islande, n’ait pas encore abordé le sujet : voilà qui est fait !

La « muraille de lave » est à la fois la falaise que bat l’océan et qu’il ne faut arpenter qu’avec précaution, surtout lors de tempêtes imprévisibles, mais aussi la façade de la plus grande banque du pays, tout aussi dangereuse et soumise au climat imprévisible des capitaux, malgré son air de luxe policé. La spéculation sur les comptes en devises bat son plein ; de quoi s’en mettre plein les poches pour pas cher. Tout le monde vit à crédit, pourquoi pas vous ? Avant la crise, le délire. Depuis, bien sûr, tout a changé… mais il faudra attendre les romans suivants d’Indridason pour en avoir l’écho.

La psychologie est comme d’habitude creusée et polie, le lecteur voit vivre les gens, un peu isolés dans ce quasi désert très au nord de l’Europe. Le Brennivin (brandevin, alcool local fort), la baise, les épices de l’échangisme, de la pornographie et de la pédophilie, font passer le temps et compensent le soleil trop rare. Connaissant l’Islande, je suis étonné de l’obsession de l’auteur pour la pédophilie : le phénomène y serait-il particulièrement fort, plus qu’ailleurs ? Ou Indridason se défoule-t-il d’une expérience personnelle aux lourds souvenirs ?

Il fait de son pays une peinture un brin poétique, mais désabusée et noire. Familles déstructurées, morale qui se délite, laisser-aller social. Il n’y a pas que dans la finance que les requins attrapent toute proie à portée : les « encaisseurs » aussi pour récupérer l’argent de la drogue, les maîtres-chanteurs aussi pour monnayer des photos porno, les machos aussi pour violer et faire taire les petits garçons, les gens-comme-vous-et-moi aussi pour châtier les violents que la justice relâche trop facilement en leur trouvant des excuses. Indridason accuse l’époque de chacun pour soi, accuse le pays de compenser la déprime par la violence gratuite, ses compatriotes de ne penser qu’à eux et rarement aux autres. Lui les regarde et les peint, pour le meilleur et pour le pire.

arnaldur indridasson maitre du polar

Même le froid Sigurdur Oli, qui méprise les petits malfrats (trouillards quand ils ne sont pas en bande ou sous l’emprise de substances illicites), remet en question sa mère, son couple, ses amis et sa façon de voir. Le visage d’un gamin l’a touché. Un gamin des années 1990 sur un bout de pellicule de film, tout nu et suppliant. Alors quand les Vikings de la finance rencontrent les pornographes violeurs d’enfants, il ne fait pas de quartier. Et Dieu « fit tomber sur Sodome et sur Gomorrhe une pluie de soufre et de feu » (Genèse XVIII, 19). Dans un pays luthérien, rien d’étonnant à ce qu’un auteur de polar contemporain reprenne le symbolisme biblique.

Arnaldur Indridason, La muraille de lave, 2009, Points policier 2013, 402 pages, €7.51

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Arnaldur Indridason, Betty

Pas de commissaire Erlendur Sveinsson cette fois-ci. Dans ce premier roman de l’auteur, qui a mis 8 ans avant d’être traduit en français, le nom d’Erlendur apparaît une fois, mais il est sur une autre affaire. Nous sommes avec Betty dans un huis clos psychologique entre le mari, la femme, l’amant. Sauf qu’aucun ne remplit les rôles : le mari n’est pas marié, la femme n’est que sa maitresse, quant à l’amant, c’est un terme générique…

arnaldur indridason betty

La fameuse Betty est une fille sans aucun scrupule, élevée à la dure dans un quartier où règne alcoolisme et violence (très courants en Islande). Elle connait les garçons pour avoir été tripotée petite et avoir couché très tôt. Elle ne dédaigne pas les filles, qui la reposent des mâles et sont plus manipulables. Car le fin mot est bien « manipulation » : des corps, des âmes, des actes. Elle n’en est pas à son premier essai, toute jeune déjà, elle avait monté l’élimination d’une rivale au concours de beauté.

Nous sommes ici dans le crime parfait, où la disparition du conjoint est attribuée à un autre. Mais, astuce de l’auteur, sans aucun profit ! Ledit auteur ne réduit pas là son talent et ce roman policier qui commence de façon classique par l’entraînement psychologique d’un quidam à l’idée de tuer un salopard, bifurque brutalement à la moitié du livre !

Je ne vous en dis pas plus, mais la surprise est de taille. Comme dans Le meurtre de Roger Ackroyd, le lecteur est berné, sauf que ce n’est pas sur la fin mais en plein cœur de l’histoire. L’auteur a su créer des personnages de caricature plus vrais que nature, mais il joue avec le « je » qui, une fois de plus, est un autre.

Écrit familier, sans le style bien meilleur qui sera le sien par la suite, ce premier roman se lit d’une traite. Il renouvelle le scénario classique et frappe fort. Prenez plaisir, il y a du sexe, de l’alcool et du sang, mais aussi une réflexion sur l’emprise psychologique et la lâcheté qui consiste à choisir toujours la pente la plus facile.

Arnaldur Indridason, Betty, 2003, Points roman noir novembre 2012, 237 pages, €6.46

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Arnaldur Indridason, La femme en vert

Arnaldur Indridason La femme en vertUn squelette est découvert par un gamin dans les fondations d’une maison. Car Reykjavik, la capitale de l’Islande, s’étend de plus en plus. Les Islandais veulent devenir urbains, comme dans tous les pays développés. L’agriculture et la pêche sont trop dures et trop peu rémunératrices. Nous sommes en 2001, bien avant la crise qui allait emporter la finance et la richesse sans fondement. Arnaud, fils d’Indri (tel est la signification du patronyme de l’auteur – son père étant lui-même fils de Thorstein) en était à ses premiers romans policiers.

Ce roman-ci a tout du roman et très peu du policier. Car l’auteur l’avoue dans une interview : « les gens, y compris les écrivains, considéraient les histoires policières comme des mauvais romans ». D’autre part, dans ce pays très rude où tout le monde est cousin et où la nuit dure six mois, « beaucoup d’Islandais ont longtemps cru en une sorte d’innocence de leur société ». Si l’homme heureux n’a pas d’histoire, toute souffrance crée de fait la littérature. L’Islande en pleine mutation mondialiste et technologique secrète de la souffrance comme peu de pays européens, du fait de son isolement.

Le squelette découvert est-il le témoignage d’un meurtre récent ? Ou un reste des colonisateurs de l’île, plus de 1000 ans auparavant ? Le commissaire Erlendur, bourru et tourmenté, fait l’appel à des archéologues. Ceux-ci sont professionnels de la fouille, donc très minutieux, donc très lents. Cela laisse tout le temps au commissaire, flanqué de ses deux inspecteurs Sigurdur Oli et Elinborg (un homme et une femme), de chercher qui a habité le quartier, qui a disparu ces trente dernières années (durée de la prescription pour meurtre), qui pourrait être enterré là en catimini.

Ce qu’ils vont découvrir n’est pas beau… mais pas récent – manière de ne pas choquer la société islandaise du début des années 2000 qui se croit sortie du Moyen âge. L’histoire, peu à peu dévoilée, avec interrogatoires et retours en arrière, met au jour la triste réalité islandaise : le pouvoir du mâle. Comme partout ailleurs dans les pays qui croient aux religions du Livre, mais en pire à cause de la rudesse de l’existence et de la pauvreté du pays. Avant 1945, les enfants non désirés sont abandonnés et confiés à des fermes par l’orphelinat. Il se passe des choses abominables avec ces ‘esclaves’ mal considérés. Adultes, ils ne font que reproduire la violence et se venger sur les plus faibles qu’eux : leur épouse et les enfants.

La transmission se fait mal, et cela ne date pas d’aujourd’hui, tel est le message de l’auteur. Si la drogue, l’alcool, le laisser-aller se développent, c’est qu’ils ont de solides bases dans la tradition depuis au moins deux générations. Les enfants ont-ils été voulus ? Aimés ? Les convenances n’ont-elles pas pris le pas sur l’humanité, dans cette société luthérienne où le moralisme et la médisance font plus de ravages que le brennivin ? La mémoire se rappelle aux bons souvenirs dans ces années 2000 de la modernité où chacun croit vivre uniquement dans l’instant. Les parents ont été des enfants et, si leur existence a été dure, s’ils n’ont pas rencontré d’âme forte pour s’y accrocher et opérer leur résilience, l’histoire va se répéter – sans fin. Comment bâtir un projet d’avenir si l’on ne garde pas la mémoire ? C’est valable pour les individus et les familles comme pour toute la société.

Erlendur, commissaire de police par hasard, parce qu’il en avait marre d’être ouvrier, est père et a été enfant. Son histoire personnelle rencontre son enquête. Il a quitté sa femme, épouse exclusive farouchement jalouse de bâtir une forteresse familiale. Elle lui a interdit de revoir ses petits et lui, le lourdaud, a laissé faire. Son fils adulte ne veut plus le voir ; sa fille se drogue. Lui-même, lorsqu’il avait dix ans, a perdu dans une effroyable tempête de neige comme il n’en existe que si loin au nord, son frère de huit ans. Il ne s’en est jamais remis. Erlendur se cherche donc comme père et comme fils.

Et le roman mêle sa vie à celle des autres. Tous cousins ? Le roman policier islandais a tout de la tragédie grecque. Les Atrides vivent encore dans l’île du nord. La femme en vert va tout résoudre. Ou du moins tout expliquer. Pour l’avenir, on verra…

Arnaldur Indridason, La femme en vert, 2001, Points policier 2007, 348 pages, €6.65

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Arnaldur Indridason, Hypothermie

Les commissaires islandais n’ont pas toujours grand-chose à faire… Ce pourquoi ils creusent obstinément une intuition qu’ils ont, parfois, sur une affaire évidente pour tout le monde et vite classée. Un suicide parfait par exemple. Maria était une femme heureuse en ménage mais aussi une ex-petite fille qui avait connu des malheurs. Un peu comme tout le monde en Islande. Erlendur Sveinsson, le commissaire, n’a-t-il pas perdu son petit frère dans une tempête lorsqu’il avait dix ans ?

Lui a été retrouvé par hasard, lorsque la battue a fouillé la neige accumulée par la tempête – pas son frère. Il était sur le ventre et en état d’hypothermie. On dit que, lorsque le cœur s’arrête de battre une ou deux minutes et qu’on est ensuite réchauffé pour revenir à la vie, on fait l’expérience de la mort. On passe au-delà. Certains décrivent alors le tunnel, les lumières, l’appel des disparus chéris… Erlendur enfant n’a rien senti qu’un trou noir, mais peut-être son cœur battait-il encore lentement ? Étrange cependant que l’époux de la suicidée qu’on vient de retrouver, Maria, ait tenté lorsqu’il était étudiant en médecine une expérience du même genre. Étrange aussi qu’il ait eu une liaison avec une actrice ayant joué le rôle de Magdalena, lorsqu’ils étaient tous deux en école de théâtre. Magdalena n’est-il pas justement le nom de la medium que Maria venait d’aller voir ?

L’auteur maîtrise absolument son livre, il le bâtit avec art, mêlant présent et passé, vieilles affaires et affaires neuves. Erlendur est un taiseux, mais là s’arrête le parallèle avec le commissaire de Vargas. Erlendur est islandais, donc les pieds sur terre, et déteste le théâtre. Erlendur est beaucoup plus vrai qu’Adamsberg. Il est divorcé d’une femme trop fusionnelle qui voulait compenser son enfance ratée. Il a deux enfants qu’il a laissé trop longtemps sans les voir mais qu’il aime à retrouver. Il a ce petit frère perdu dans la tempête avec lui et dont il ne s’est jamais remis de la disparition. Il tente de faire un semblant de clarté sur tout cela en cuisinant du mouton fumé, de la saucisse de foie en saumure et du macareux au gruau.

L’obsession du livre est le froid, celui qui engourdit et empêche de penser, celui qui rend indifférent à la vie réelle, celui qui permet à ceux qui croient aux fantômes et à l’au-delà de fantasmer. Erlendur est tout seul sur cette enquête qui n’en est pas une – car elle n’a rien d’officielle. Commissaire mais humain, il est désespéré de ne pas savoir ce qui s’est passé dans de vieilles affaires qui remontent à une génération. La perte de son petit frère, par exemple. Pour lui, il ne va pas trouver, enfin pas dans ce livre encore. Mais pour d’autres, peut-être… Comme ce jeune Daniel, encore lycéen et qui venait de trouver la première copine de sa vie quand il a disparu. Ou Durun, cette étudiante en biologie passionnée de lac et amoureuse d’une vieille Mini cabossée dont la portière passager était coincée, comme les vitres, disparue elle aussi. Sans laisser de traces… sauf dans la mémoire enfouie. Il suffit de rabouter les fragments d’une histoire pour en trouver la fin. Peut-être.

Un bien bon livre, qui va au-delà du roman policier, et dit beaucoup sur l’Islande et sur ses habitants pour qui les connaît. Il se lit avec bonheur avec ses chapitres courts, ses apartés, sa progression lente mais certaine, malgré les noms à rallonge des lacs et des villages. Ce livre est sélectionné pour le concours Meilleur polar des lecteurs de Points 2011.

Arnaldur Indridason, Hypothermie (Hardskafi), 2007, Points Seuil 2011, 351 pages, €6.65

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Arnaldur Indridason, La voix

On a assassiné le père Noël ! Même en Islande, pays de la glace et du feu, cet incident ne passe pas inaperçu. Mais point de cellule d’aide psychologique pour les enfants déçus, on n’est pas dans la France du care aubryste. La compassion est plus subtile au pays des sagas et des poèmes skaldiques. Elle consiste en une enquête à la Maigret, avec tâtonnements et fausses pistes, toujours dans la psychologie.

C’est que l’aujourd’hui dépend d’hier et qu’hier n’a pas été toujours innocent. Qui était donc ce père Noël, dans le civil portier d’hôtel effacé vivotant au fond d’un cagibi depuis vint ans ? Pour quelle raison l’a-t-on tué ? Le sexe ? L’argent ? La réputation ? Ces trois motifs récurrents de tous les meurtres sont examinés tour à tour.

Le grand hôtel de Reykjavik s’emplit de touristes venus apprécier la bonne neige et la tempête hivernale, tout en se gavant de mouton fumé, de bière hors de prix (la plus chère du monde, dit l’auteur en 2002) et en se déguisant des fameux pulls islandais qui ne sont guère portables autrement, sinon dans l’Himalaya. Le criminel est-il un touriste de passage ? Un collègue de l’hôtel ? Une pute attirée par la foule des michetons ? Quelqu’un d’autre entré ici comme dans un moulin ?

Le commissaire Erlendur est un taiseux. Il cache en ses profondeurs un drame qu’il a peine à sortir. Divorcé depuis vingt ans, il a délaissé ses enfants (dans ce roman, on apprend pourquoi) et sa fille, qui vient le voir quand même, s’est droguée et a perdu un bébé. Pas simple de se dépatouiller des vies des autres lorsque la sienne n’est déjà pas claire… C’est tout le sel de cette enquête, menée en lieu clos et en six jours – comme dans la Bible. Le septième jour est Noël, où chacun se retire en famille, comme il se doit.

Flanqué de ses adjoints l’inspecteur Sigurdur Öli, qui n’a jamais pu avoir d’enfant jusqu’ici, et de l’inspectrice Elinborg, qui suit le procès d’un enfant battu, le commissaire Erlendur patauge mais avec méthode. La lumière se fait peu à peu, d’indices en indices. L’enfant est ici le thème du livre : enfant désaimé, enfant prétexte, enfant modèle, enfant repoussoir, enfant poupée… Certains pères exigent de leur enfant qu’ils deviennent le modèle qu’eux-mêmes ont dans la tête, la réalisation qu’ils n’ont pu accomplir. D’autres se servent de leur enfant comme d’un punching ball dans les moments de stress, ou de faire-valoir social quand ça les arrange. A moins que ce soit la mère, effacée en apparence, en retrait ou décédée, qui soit finalement responsable de tout ce qui arrive.

La voix du titre français est celle d’un soliste de douze ans. Elle ouvre et clôt le livre. Un bien beau livre où la psychologie atteint des profondeurs qu’on ne trouve plus guère en France.

Arnaldur Indridason, La voix, 2002, Points policier, Seuil 2008, 401 pages, €7.12

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Arnaldur Indridason, Hiver Arctique

Encore un roman islandais ? C’est que l’Islande est un pays perdu vers le nord, proche des glaces polaires, et qu’il y fait nuit six mois par an. Les gens aiment donc à se réfugier sous la couette, leur travail terminé, pour rêver, pour lire ou pour écrire. Le roman policier est le moyen de parler de la société contemporaine sans en faire une thèse ni se perdre dans les méandres des passions compliquées. Rien de tel qu’une intrigue policière pour mettre au jour les relations humaines toutes simples, sans envisager une œuvre littéraire ou un grand sentiment.

Nous sommes dans les années de plein boom de l’économie islandaise. Ce petit pays de 320 000 habitants est à peine sorti de la pêche et de l’élevage pour investir dans l’industrie consommatrice d’énergie (qui n’est pas chère grâce à la géothermie volcanique). On bâtit, on produit, on exporte. La main d’œuvre non qualifiée manque et le niveau de vie nord-européen séduit des populations immigrées qui viennent y trouver un travail et s’y marier, malgré le climat.

Cette déstabilisation brutale de la société, en une dizaine d’années, ne va pas sans heurts. Les mentalités sont bousculées dans leurs habitudes et traditions, la langue islandaise restée intacte depuis l’an 800 est menacée d’expressions anglaises toutes faites, la culture est sommée de devenir multi, dans un métissage où chacun perd ses repères. Rien d’étonnant à ce que l’école soit le lieu des conflits. Les élèves nés dans le pays n’en ont pas le faciès, ceux immigrés adolescents parlent mal et se font moquer. Cela engendre crispations identitaires et ressentiment. Quoi d’étonnant à ce qu’Elias, petit métis thaï-islandais de dix ans, soit retrouvé mort poignardé, un soir de gel arctique sur le parking de son immeuble ?

C’était un enfant doux et rêveur, gentil avec tout le monde. Sa beauté gracile a-t-elle séduit un pédophile ? Tout le monde se connaît en Islande et les vieilles histoires refont surface. Est-ce plutôt un crime raciste ? Des conversations vives entre professeurs et des menaces contre des adolescents asiatiques ont été proférées. S’agit-il d’un drame familial ? Le grand frère d’Elias, thaï cent pour cent, était-il jaloux de l’adaptation du petit ? Son père islandais, qui venait de divorcer, a-t-il voulu se venger ? Des ados trainent sans rien faire après l’école, rayant des voitures par ennui, volant dans les supermarchés, dealant de la drogue, agissant comme « de sales petits cons ». Juste parce que leurs parents ne s’occupent pas d’eux, pris par leurs affaires et leurs amours compliqués, dans un pays rude où le vent, l’hiver, hurle à la mort.

Elias, l’enfant islando-thaï, est le symptôme de cette Islande qui va mal, prise dans le tourbillon de la modernité et de la mondialisation. La société est sommée de s’adapter au politiquement correct. Les gens font le gros dos, comme en hiver, où ils se calfeutrent chez eux en attendant que la vague de froid ait pris fin. Mais est-ce la solution pour vivre ensemble ?

Nous sommes entre l’univers de Simenon (en plus froid) et celui de Freg Vargas (en moins surréaliste). Le travail de policier, dans les pays nordiques, c’est du sérieux. Le récit erre de piste en piste, mêlant les personnages. Le commissaire roule dans une Ford Falcon d’il y a trente ans, (image) l’équipe d’inspecteurs voit la personnalité de chacun mise en valeur, ombres et lumières. L’assassin sera retrouvé, à la toute fin, aussi improbable qu’il soit. En marin consommé, Arnaldur nous a bien mené en bateau. Pour notre plaisir de lecture, mais non sans compassion pour cette jeune âme de dix ans fauchée trop tôt, qui rêvait de rejoindre l’oiseau de son rêve.

Arnaldur Indridason, Hiver Arctique, 2005, Points policier mai 2010, 405 pages, Prix Clé de verre du roman noir scandinave, €7.12

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Arnaldur Indridason, La cité des jarres

Il y a dix ans paraissait le premier roman policier d’un journaliste islandais intitulé « Marécage » (Mýrin) et traduit autrement en français. Il introduisait les trois personnages typés que sont le commissaire Erlendur et ses inspecteurs Sigurdur Oli (homme) et Elinborg (femme). Ainsi que les personnages secondaires qui prennent toujours une place dans le récit que sont Marion Briem (ancienne patronne de la police de Reykjavik), Eva Lind (fille) et Sindri Snaer (garçon), les enfants adultes du commissaire. Erlendur est une sorte d’ours divorcé qui se nourrit de plats réchauffés au micro-ondes et qui dort souvent tout habillé. Il est loin d’un Maigret, plus proche d’Adamsberg, le lunaire de Vargas, inadapté et polarisé. Surtout dans ce premier tome, les suivants rectifieront ce côté zombi pour récupérer un peu d’humanité au personnage.

Car ce qui compte est de montrer à voir l’Islande, pays de l’auteur et où officie Erlendur, île de glace et de feu bouleversée par la modernité technologique consumériste. Les comportements de la génération adulte y apparaissent décalés, comme inhibés par tout ce qui se passe et qui arrive trop vite : l’informatique, l’immigration, la drogue, les modes américaines… Dernier gadget de la recherche scientifique, le Centre d’étude du génome s’est installé en Islande justement parce que le pays est une île, restée isolée longtemps des influences extérieures à cause de son climat. Il est facile de recenser les origines des quelques 320 000 habitants en remontant jusqu’à l’an 874, date de la colonisation depuis la Norvège avec des apports irlandais. Ce fichage génétique a fait l’objet de polémiques dans le pays à la fin des années 1990 et l’auteur en fait le sujet de son roman.

Faut-il explorer ces « marécages » d’où nous sommes sortis ? Le meilleur comme le pire peut émerger de la fange et chercher à tout expliquer peut conduire au crime. C’est bien ce qui se produit et le commissaire Erlendur devra débrouiller l’écheveau du présent et du passé. Différentes strates de passé se cumulent elles aussi pour emmêler l’affaire.

Nous voici donc plongés dans une belle intrigue où rien n’est simple, avec des personnages qui sont de leur temps avec leur humanité, portée au bonheur ou au malheur à des degrés divers. C’est bien écrit, sans chichi, allant directement au but. Le livre a reçu le prix Mystère de la critique en 2006 en France car il renouvelle le genre mieux que les dérives anarcho-gauchistes du personnage créé par Fred Vargas. Erlendur est un pragmatique, pas un idéologue ; un humaniste, pas un lunaire lunatique ; quelqu’un qui veut ramener un peu de propreté et de probité dans la société, pas un « pelleteux de nuages ». Nous avons là des enfants et des parents, des couples et des divorces, des amours et des viols. La vie telle qu’elle est, même en Islande.

Arnaldur Indridason, La cité des jarres, 2000, Points policier 2006, 328 pages, €6.65

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