Arnaldur Indridason, Passage des ombres

Le Passage des ombres est un quartier de Reykjavik proche du Théâtre national aux murs de basalte noir. Un soir de 1944 un couple de hasard y a retrouvé une jeune fille assassinée, Rosamunda. Celle qui s’appelait « bouche rose » en allemand rappelle Rosabud, « bouton de rose », le nom mystère que prononce le Citizen Kane d’Orson Wells à l’heure de sa mort. Ainsi le roman remonte le temps pour exhumer une vieille et sombre affaire qui a obsédé son enquêteur ; elle se passe durant l’occupation anglo-américaine de l’Islande en 1944, juste avant le Débarquement.

Les chapitres alternent entre le présent et le passé. Au présent Konrad, frais retraité de la police sous la houlette de la commissaire Marta, se demande qui a tué le vieux Thordarson, 90 ans passés, étouffé par son oreiller sur son lit. Au passé, le canadien-islandais Thorson, de la police militaire, se demande qui a tué la jeune Rosamunda retrouvée étranglée derrière le théâtre. « La situation » est, à l’époque, inouïe : tant de jeunes soldats exilés avides de baiser qui rencontrent tant de jeunes Islandaises émerveillées avides de baiser… Il suffit de mentir, de dire que l’on n’est pas marié et de proposer le mariage après la guerre, et hop ! Ingiborg le croit et son Frank l’embrasse passionnément… jusqu’à ce qu’ils butent derrière le théâtre sur un cadavre qui fait froid dans le dos.

Qui l’a fait ? Frank est confondu, mais ce n’est pas lui. Il a aperçu un homme qui fumait des Lucky Strike  à l’angle de la rue, observant la scène lors de la découverte du cadavre, ce pourrait bien être lui. Il est arrêté, confondu, mais n’avoue rien, au contraire. L’amie de la femme assassinée évoque « des elfes », ces lutins des contes islandais inventés par l’imagination des femmes durant les générations pour consoler leurs tourments et embellir leurs situations. Justement, une autre jeune fille dans le nord a été agressée, violée, et a mis en cause les elfes avant de disparaître ; on dit qu’elle s’est jetée dans la cascade de Dettifoss mais son corps n’a jamais été retrouvé. Ce qui est curieux est que deux jeunes filles violées aient évoqués les elfes avant de subir le même sort et disparaître.

Ce qui vaut une belle page sur les légendes et superstitions islandaises par l’auteur, en verve littéraire p.185. « Ces étranges récits étaient nés de la confrontation de l’homme à une nature hostile, de la difficulté à survivre dans ce pays désolé et des peurs qu’engendrait la longue nuit hivernale. A cela venait s’ajouter le plaisir de raconter des histoires et une imagination fertile qui avait donné naissance à des univers merveilleux, tout aussi réels que le réel lui-même pour un certain nombre de gens ».

Les elfes seront une excuse, mais aussi le détail qui fera basculer la vie d’un accusé. L’affaire a-t-elle été résolue ? Non, et elle hante Thorson revenu en Islande s’établir sous le nom de Thordarson, plus dans la coutume locale. Curieusement, il avait conservé les coupures de journaux qui relataient le meurtre de 1944 et, semble-t-il, enquêtait au présent à titre personnel pour résoudre l’énigme. Quelqu’un aurait-il voulu le faire taire après plus d’un demi-siècle ?

Le lecteur replonge dans l’Islande paysanne en développement accéléré après la Seconde guerre mondiale, les bouleversements des mœurs avec l’indépendance en 1944 et l’essor économique, la familiarité des gens entre eux mais aussi les lourds secrets de famille, enfouis sur trois générations. Malgré plusieurs répétitions, c’est bien écrit, bien mené, et le lecteur dans les brumes de l’hiver 1944, ramené au présent de chapitre en chapitre, ne s’ennuie pas. Il éprouve l’envie de retourner dans ce pays qui a inventé en plein vent le parlement…

Arnaldur Indridason, Passage des ombres, 2013, Points policier 2019, 365 pages, €8.00 e-book Kindle €4.99

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