Arnaldur Indridason, Hiver Arctique

Encore un roman islandais ? C’est que l’Islande est un pays perdu vers le nord, proche des glaces polaires, et qu’il y fait nuit six mois par an. Les gens aiment donc à se réfugier sous la couette, leur travail terminé, pour rêver, pour lire ou pour écrire. Le roman policier est le moyen de parler de la société contemporaine sans en faire une thèse ni se perdre dans les méandres des passions compliquées. Rien de tel qu’une intrigue policière pour mettre au jour les relations humaines toutes simples, sans envisager une œuvre littéraire ou un grand sentiment.

Nous sommes dans les années de plein boom de l’économie islandaise. Ce petit pays de 320 000 habitants est à peine sorti de la pêche et de l’élevage pour investir dans l’industrie consommatrice d’énergie (qui n’est pas chère grâce à la géothermie volcanique). On bâtit, on produit, on exporte. La main d’œuvre non qualifiée manque et le niveau de vie nord-européen séduit des populations immigrées qui viennent y trouver un travail et s’y marier, malgré le climat.

Cette déstabilisation brutale de la société, en une dizaine d’années, ne va pas sans heurts. Les mentalités sont bousculées dans leurs habitudes et traditions, la langue islandaise restée intacte depuis l’an 800 est menacée d’expressions anglaises toutes faites, la culture est sommée de devenir multi, dans un métissage où chacun perd ses repères. Rien d’étonnant à ce que l’école soit le lieu des conflits. Les élèves nés dans le pays n’en ont pas le faciès, ceux immigrés adolescents parlent mal et se font moquer. Cela engendre crispations identitaires et ressentiment. Quoi d’étonnant à ce qu’Elias, petit métis thaï-islandais de dix ans, soit retrouvé mort poignardé, un soir de gel arctique sur le parking de son immeuble ?

C’était un enfant doux et rêveur, gentil avec tout le monde. Sa beauté gracile a-t-elle séduit un pédophile ? Tout le monde se connaît en Islande et les vieilles histoires refont surface. Est-ce plutôt un crime raciste ? Des conversations vives entre professeurs et des menaces contre des adolescents asiatiques ont été proférées. S’agit-il d’un drame familial ? Le grand frère d’Elias, thaï cent pour cent, était-il jaloux de l’adaptation du petit ? Son père islandais, qui venait de divorcer, a-t-il voulu se venger ? Des ados trainent sans rien faire après l’école, rayant des voitures par ennui, volant dans les supermarchés, dealant de la drogue, agissant comme « de sales petits cons ». Juste parce que leurs parents ne s’occupent pas d’eux, pris par leurs affaires et leurs amours compliqués, dans un pays rude où le vent, l’hiver, hurle à la mort.

Elias, l’enfant islando-thaï, est le symptôme de cette Islande qui va mal, prise dans le tourbillon de la modernité et de la mondialisation. La société est sommée de s’adapter au politiquement correct. Les gens font le gros dos, comme en hiver, où ils se calfeutrent chez eux en attendant que la vague de froid ait pris fin. Mais est-ce la solution pour vivre ensemble ?

Nous sommes entre l’univers de Simenon (en plus froid) et celui de Freg Vargas (en moins surréaliste). Le travail de policier, dans les pays nordiques, c’est du sérieux. Le récit erre de piste en piste, mêlant les personnages. Le commissaire roule dans une Ford Falcon d’il y a trente ans, (image) l’équipe d’inspecteurs voit la personnalité de chacun mise en valeur, ombres et lumières. L’assassin sera retrouvé, à la toute fin, aussi improbable qu’il soit. En marin consommé, Arnaldur nous a bien mené en bateau. Pour notre plaisir de lecture, mais non sans compassion pour cette jeune âme de dix ans fauchée trop tôt, qui rêvait de rejoindre l’oiseau de son rêve.

Arnaldur Indridason, Hiver Arctique, 2005, Points policier mai 2010, 405 pages, Prix Clé de verre du roman noir scandinave, €7.12

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