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Arnaldur Indridason, L’homme du lac

Un homme est retrouvé sur le fond d’un lac qui s’assèche, grâce au réchauffement climatique et au volcanisme – façon de dire que tout bouge sans cesse. Nous sommes dans une région d’Islande où tout le monde se connaît et où les crimes non passionnels sont rarissimes. Qui est le cadavre du lac ? D’autant que le squelette date d’une soixantaine d’années et qu’il a été lesté d’un émetteur soviétique hors d’usage… Le commissaire Erlendur, au fils hippie et à la fille droguée, mène l’enquête tandis que sa collaboratrice devient célèbre en publiant un livre de cuisine. C’est dire que les à-côté sociologiques et l’humour ne sont pas absents de ce livre.

Parallèlement à l’enquête qui remonte le temps patiemment via les protagonistes, nous lions connaissance avec un ex-socialiste islandais, enthousiaste du communisme soviétique dans sa jeunesse. Il a eu le bonheur – pour son malheur – d’obtenir une bourse pour étudier en Allemagne de l’est et d’y tomber amoureux d’une hongroise. C’était juste avant les événements de Budapest qui ont fait tant de mal au socialisme. Ce n’était ni la première, ni la dernière fois que l’utopie généreuse se heurtait aux tristes réalités du pouvoir et des hommes. Le parti se voulait l’avant-garde, détenteur de la Vérité, et ses militants se croyaient tous pouvoirs sur les autres, cette plèbe ignare à mater pour le bonheur des enfants futurs.

La nostalgie pour le socialisme de l’est a été jusqu’à récemment à la mode. On veut bien se souvenir du mince travail demandé collectivement en regard de la haute protection contre les aléas de la vie – l’inverse de notre époque. L’existence était étriquée, l’expression muselée au profit des célébrations obligatoires d’un avenir radieux – sans cesse repoussé à l’avenir – mais l’on n’était ni chômeur, ni responsable. Le bonheur ? C’était bien pire, rappelle l’auteur, qui replonge dans ces années rouges et noires. « Qu’est-ce qu’ils sont donc ? Quel genre de gens c’est ? Pourquoi est-ce qu’ils se battent ? Ils croient qu’ils vont créer un monde meilleur en s’espionnant les uns les autres ? Ils croient pouvoir gouverner combien de temps par la peur et la haine ? » p.327. Ils, ce sont les responsables communistes qui ont arrêté sa petite amie enceinte de lui pour délit d’opinion : avoir dit que la liberté d’expression était une valeur qui méritait qu’on la défende. La Stasi, la police politique, occupait 6 millions de personnes sur les 18 du pays.

Croire, c’était bien mais c’était bien naïf. Voir, c’était mieux mais dangereux. Le héros s’appelle Tomas, comme l’apôtre de Jean : « Tomas avait vu la marque des clous, il avait passé son doigt sur la surface des plaies mais, contrairement au Thomas de l’Evangile, c’était en touchant du doigt qu’il avait perdu la foi » p.405. Il s’agit du socialisme, mais c’est valable pour toute croyance qui se veut totale.

Le roman déploie ses méandres dans cette réalité, du présent où les gens veulent oublier un passé qui décidément ne passe pas. Le lecteur n’est pas pris par l’action comme dans un thriller ; il se laisse doucement ballotter entre les personnages et les périodes, dans les paysages étranges de l’Islande où l’été dure six mois – mais où l’hiver est aussi long…

Arnaldur Indridason, L’homme du lac (traduit de l’islandais), 2004, Points policier 2009, 406 pages, Prix du polar européen du Point 2008, €7.80€ ou e-book Kindle €7.99

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David Young, Stasi child

Ce roman policier d’un Anglais, élève de la première promotion du Master d’écriture de la City University de Londres, est une réussite. Il est composé selon les règles et mêle une situation intrigante, des personnages personnalisés, des victimes vulnérables, tout en décentrant l’action dans un passé bien défini.

Nous sommes en Allemagne de l’est en 1975 et la Stasi règne, cette police politique d’Etat qui est un avatar stalinien de la Gestapo nazie. L’égalitarisme forcené de la société dite communiste incitait chacun à épier son voisin et à balancer tout écart à « la » ligne unique du peuple définie par ses seuls dirigeants, l’avant-garde prolétaire des membres du Parti… Tout un programme ! La moitié de la population de RDA espionnait l’autre pour le compte de la Stasi, ainsi que les archives le montrent, et l’organe engageait même des gamins de 13 ou 14 ans. L’auteur aime à se replonger dans cet univers figé qui a éclaté sans rémission un beau jour de 1989, lorsque le Mur est tombé.

Nous sommes presque dans de la science-fiction, quelque part dans l’année 1984 d’Orwell, sauf que tout est véridique. David Young s’est inspiré d’une histoire vraie et nombre de détails annexes sont vrais. C’était il y a deux générations de la nôtre, mais ne semble-t-il pas que le renfermement des peuples, particulièrement vif en Europe centrale à cause de l’immigration musulmane, ne suscite une certaine Ostalgie ? Cette nostalgie de l’existence à l’est revient, où tout était prévu et prévisible, où l’on étouffait mais dans une quiétude minimum entre soi, où il suffisait d’être conforme pour être bien (ce qui est très facile pour 95% de toute population). La réalité est tout autre et ce rappel est bienvenu…

Une adolescente est retrouvée en tee-shirt dans la neige dans un cimetière près de Berlin-est, tuée de deux balles dans le dos tirées depuis la frontière toute proche d’Allemagne de l’ouest. Ses traces montrent qu’elle fuyait le Mur vers l’est. Le fait est rare ; l’usage est plutôt l’inverse : ceux qui veulent quitter le « paradis des travailleurs » pour passer le « rempart fasciste » trouvent la mort sous les balles des gardes-frontière socialistes comme « traîtres à la patrie », voire au Peuple déifié. La Vopo (police populaire) de Berlin est appelée… par la Stasi (police politique) pour enquêter.

C’est la première étrangeté de cette affaire. La seconde est que le lieutenant de police populaire soit une femme, Karin, ce qui était très rare dans le machisme ambiant des pays de l’est, surtout deux générations avant. La troisième est que les deux balles ont été tirées après la mort et que le sang qui macule le tee-shirt est animal. L’autopsie montrera que l’adolescente, 15 ou 16 ans à peu près, a été étranglée, puis reviolée après, des lésions prouvant qu’elle a aussi été violée avant. Son visage a été mutilé et ses dents arrachées pour qu’on ne l’identifie pas. La version officielle de la Stasi est qu’elle a été abattue depuis l’ouest – il n’y a donc rien à voir.

Pourquoi alors ne pas clore le dossier ? Un colonel de la Stasi a convoqué Karin et son adjoint Werner pour continuer l’enquête, à la condition expresse qu’elle ne cherche seulement qu’à identifier la fille, pas à rechercher son assassin – et qu’elle lui rende compte directement. C’est bien cette quatrième étrangeté qui actionne l’histoire. Car comment identifier la victime sans approcher le meurtrier ? Celui serait-il trop proche du pouvoir pour être impliqué ? Le colonel veut-il utiliser pour sa carrière des informations compromettantes pour une huile du Parti ? Est-il au contraire un croyant vertueux qui veut nettoyer la république populaire de ses éléments pervers ?

La contradiction que doit résoudre Karin est double : d’abord comment avancer sans faire confiance à ses proches ? Or les proches peuvent aussi avoir une double vie comme son mari Gottfried ou son adjoint Werner. Ensuite comment enquêter sans poser des questions, sous un régime paranoïaque qui prend toute question pour une rébellion à la ligne officielle ? Son couple en naufrage, son adjoint qui balance, sa carrière dans la police menacée, comment Karin va-t-elle s’en sortir ? Car survivre compte plus que savoir, sous le « socialisme réalisé ». La RDA est « la vitrine des pays de l’est » mais « le peuple » n’a pas son mot à dire, « la démocratie » n’est qu’un plébiscite sous la menace et la jeunesse n’a qu’à bien se tenir sous peine d’être « redressée » (par les châtiments corporels, les abus sexuels et le travail obligatoire) dans des maisons pour ça.

C’est donc l’histoire tragique de trois adolescents, pas plus rebelles que les adolescents ordinaires mais particulièrement réprimés dans l’arriération morale du socialisme de l’est, qui est le fond de l’enquête policière. Celle-ci va conduire Karin à prendre ses ordres en haut d’une grande roue d’attraction ou sur une barque au milieu d’un lac, à louer une limousine Volvo à Berlin-ouest, à interroger la directrice adjointe d’un centre de redressement dans le nord de la RDA, à skier sur les pentes enneigées du Broken pour trouver l’entrée d’une mine désaffectée, à se souvenir de son propre viol à l’école de police, à écouter les doléances ou les révélations de l’un ou de l’autre…

C’est original, enlevé, sympathique. Pas un triller à l’américaine mais un Whodunit? à l’anglaise (qui l’a fait ?). Un bon roman pour un bon moment, sans autre prétention, déjà adapté en série télévisée au Royaume-Uni.

David Young, Stasi child, 2015, 10-18 2017, 452 pages, €8.40

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