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E aha te parau ‘api ? (Quoi de neuf ?)

Le Haut-Commissaire a dressé le bilan sécurité 2013. Pas très réjouissant. La délinquance générale est en hausse de 10% sur l’année !  Les cambriolages sont en augmentation significative tout comme la délinquance liée aux stupéfiants et malgré une campagne d’arrachage record (75 811 pieds arrachés en 2013) l’usage du pakalolo (cannabis) se banalise. L’économie souterraine du pakalolo a été « privée » de 1,7 milliard de XPF. Le GIR (Groupe d’intervention régional) a pour mission la détection et la confiscation des avoirs criminels, a saisi l’an passé près de 95 millions de XPF dans 33 dossiers judiciaires.

Athanase Teiri roi de hau pakumotu

Les Pakumotu, milice du roi fantoche Athanase Teiri font feu sur la police. Le souverain et trois de ses gardes du corps ont été interpellés pour avoir accueilli les armes à la main les forces de l’ordre qui venaient chercher le « roi » chez lui. D’après la police un « stock considérable de munitions de différents calibres dont un 38 spécial » a été découvert chez les Pakumotu. Sa « majesté » est en détention provisoire. Cela ne fait plus rire du tout les Autorités, ni même sourire. La justice met le turbo, aïe, aïe, aïe ! La sécurité est du ressort de l’Etat et le Peï « condamne » les agissements des Pakumotu.

cannabis

Après des mois d’enquête à Tahiti, à Huahine, 16 trafiquants de paka sous les verrous. Bien rôdé, le trafic durait depuis plusieurs années, trois ans dit-on, une famille, et quelques 250 millions de XPF de gains estimés. Il est apparu au cours de l’enquête que des fûts de 50 kg de drogue (pakalolo de premier choix puisqu’essentiellement des têtes de la plante) venant de Huahine (Iles sous le Vent) étaient transportés dans des poti marara (les poti marara ne servent donc pas exclusivement à la pêche ?) Tout était bien organisé, les trafiquants avaient compartimenté leurs ateliers de culture, de séchage, de conditionnement, de telle sorte que l’on ne puisse pas remonter jusqu’à eux ! En garde à vue l’un des protagonistes du dossier se serait vanté d’avoir écoulé à lui seul 20 000 pieds de pakalolo.

Huahine (Iles sous le Vent) : sous l’ombrière, pas de paka mais une distillerie de boisson alcoolisée appelée komo puaka. Facile à fabriquer ! Un tura (fût) de 200 litres en plastique, de l’eau, des fruits frais, du sucre blanc et de la levure sèche. Quelques jours voire semaine de brassage, le tour est joué. Filtrer pour éliminer les résidus de fruits (ananas, banane, fruit de la passion, litchi), la boisson est prête à être vendue et consommée. C’est très fort paraît-il ! Du tord-boyaux ? Je n’ai pas encore eu l’opportunité d’y goûter !

Fermeture du Legends Resort à Moorea. Touché lui aussi par la crise, l’hôtel résidence passe la main et deviendra « villas en location saisonnière ». Il avait ouvert en août 2008. Au suivant !

legend resort tahiti

La rénovation du matete (marché) de Papeete se poursuit. L’étage (oui il n’y en a qu’un !) est plus sûr et plus propre. Il vient d’être inauguré par le maire et le gouvernement. Y a des contents et des mécontents comme toujours : « L’architecte a mal fait son travail, mon espace est plus petit qu’avant, les affaires marchent mal, il y a trop de concurrence, ils ont mélangé l’artisanat et les bijouteries, il y a plein de locaux dehors pour les bijoutiers, regardez il y a Wan, Hiro Ou Wen, Mihiari Pearls, (des grosses pointures des nacres et perles) ils ne paient pas grand-chose comme loyer, ils ont les moyens, normalement le marché c’est pour les petites gens ». C’est dur de n’être que des petites gens, des petits Tetuanui (Dupond ou Durand tahitien).

Papa Flosse déclare à l’arrivée de deux délégations chinoises : «Nous Polynésiens sommes d’origine chinoise (c’est nouveau). Aujourd’hui, nous avons la certitude d’avoir des investisseurs ». Il semble tellement sûr de lui… Il ajoute : « Lorsqu’ils (les Chinois investisseurs potentiels) se seront remboursés leur investissement, les installations reviendront au Pays, et nous n’aurons pas un sou à débourser ». Une lettre au Père Noël ? Une prière ? Un rêve ? Quand le journaliste lui demande des précisions : « le projet Mahana Beach Tahiti est de l’ordre de 150 à 180 milliards de XPF. Pour l’aquaculture, c’est sûr c’est un investissement de 150 milliards sur 15 ans. Pour le photovoltaïque, il n’y a pas encore de coût ». C’est pas beau tout ça ! Sur un petit nuage…

C’est fait, la convention est signée avec les investisseurs pour les fermes aquacoles de Makemo (Tuamotu). 150 milliards de XPF seront investis en 15 ans ; à terme entre 1 000 et 1 500 emplois pourraient être créés. Des avantages fiscaux très importants sont consentis aux investisseurs chinois : le matériel et les marchandises importés dans ce projet seront détaxés ; les entreprises n’auront pas à payer d’impôts sur les bénéfices, de taxe foncière ou de TVA. Au fait, quelle sorte de poissons dans le filet ? LE MEROU !

D’autres Chinois débarquent. Les avions se succèdent à un rythme effréné sur le tarmac de Tahiti-Faa’a, des associations d’amitié Chine-Océanie, des ingénieurs, des…, des…, enfin du beau monde, tous Chinois.

Parahi iho ! (Au revoir) Fa’aitoito (Bonne continuation)

Hiata de Tahiti

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Pierre Drieu La Rochelle, Rêveuse bourgeoisie

Après État civil, récit d’enfance, voici le roman familial, entrepris juste après la mort de son père. Drieu y romance la déchéance bourgeoise et catholique de ses parents et grands-parents. C’est une psychanalyse salutaire à propos de son père, qu’il aurait bien voulu aimer mais qui l’a rejeté avec indifférence et auquel il ressemble, et une vengeance envers sa mère, coincée entre l’appétit du sexe et les préjugés de son milieu. Ne vous moquez pas, rien n’est pire pour l’estime de soi qu’avoir été mal aimé enfant. Vous, aimez-vous assez vos petits pour leur éviter plus tard la drogue ou l’extrémisme dû à la mésestime ?

Pierre Drieu La Rochelle Reveuse bourgeoisie

Le ton du roman est proche de Balzac au début, de Zola à la fin. Mais le roman est trop long, la cinquième partie inutile, redondante. Elle fait redescendre le lecteur porté au paroxysme par la rupture de l’auteur et son double avec sa famille maudite ; elle se traîne en longueur, les dernières pages particulièrement bavardes. L’impression reste d’un souffle mal maîtrisé, d’un manque de cohérence d’ensemble. Drieu n’avait pas l’esprit architecte de son grand-père.

Comme Zola, Drieu voit dans l’hérédité la cause de ses malheurs. Un père faible, une mère sensuelle – aucune éducation ne pouvait forcer ces deux là à s’élever. Le père n’a jamais pu arriver en affaires, plein d’imagination mais calant sur toute réalisation concrète (l’inverse de son beau-père, architecte). Il vivait de luxure tout en renvoyant à demain les éternels problèmes d’argent. « Que vaut l’intelligence sans le caractère » ? p.691. La mère n’a jamais pu se défaire du sexe, qu’elle n’avait connu qu’avec son mari, prise jeune et « ravie » jusqu’à la fin. Elle n’a pas divorcé, n’a pas protégé ses enfants, n’a pas refait sa vie ailleurs, « lâche devant son désir, comme lui » p.762 et « victime de son éducation » p.693. Mais le milieu débilitant des villes n’arrange rien : « La mauvaise hygiène, cette longue retraite confinée au fond des appartements qui au siècle dernier a privé à un point incroyable presque toutes les classes de la lumière et de l’air les avaient rapidement réduits ; mais la lésine morale avait fait plus encore » p.686.

Comme Balzac, Drieu voit le Préjugé catholique et petit-bourgeois engoncer les gens dans la routine du malheur en ces années 1890-1914 dite « la Belle époque ». On ne dira jamais assez combien l’Église – comme toutes les croyances rigides – a tordu les âmes en les corsetant de tabous. Le curé maquignon plaçait les filles comme les chevaux, en mentant sur leurs dents. Le mariage était affaire d’argent, de dot et d’espérances, pas d’amour – il viendrait avec le sexe, peut-être, sinon tant pis, la vertu et la piété en tiendront lieu. D’où cet humour balzacien de l’auteur : avant les fiançailles, les deux familles se testent « pourtant, vers le milieu du repas, tout s’éclaircit d’un coup. Camille désira Agnès. Cela arriva entre le gigot aux flageolets et le foie gras avec salade » p.585. Chaque famille tente de renforcer sa position en s’alliant un peu plus haut. Divorcer, cela « ne se fait pas », et tout est dit. Mieux vaut la faillite que la séparation, il faut tenir son « rang social ». Ce pourquoi Drieu vomira toute sa vie cette inversion bourgeoise des choses : faire passer son intérêt avant ses besoins. « Les petites gens s’effraient de voir sortir les leurs de la régularité médiocre, temple de l’honnêteté dont ils se sentent dépositaires dans la société » p.639.

petits blonds

Drieu se réinvente en Yves, petit garçon mince et pâle, éperdu de sensiblerie et d’admiration pour Napoléon, mais au final lâche et faible comme son père, tenu par la luxure comme sa mère. Il souffre de n’être pas aimé : « Entendant son père l’interpeller, Yves avait attaché les yeux sur lui encore plus vivement qu’auparavant, avec soudain une gratitude éperdue. Alors qu’il croyait qu’enfin son père allait s’occuper de lui, il fut déçu comme à son entrée » p.595. On a de la peine pour le gamin. Autoportrait à vingt ans : « Il était long, mince, flexible au point de paraître fragile » p.735. Mais il enjolive par l’amour qu’il avait pour une fille de la haute son échec à Science Po, et se glorifie au final d’être tué à la guerre. Il se crée aussi une sœur, Geneviève, de deux ans plus jeune que lui, qui l’aime et l’admire, dédoublement narcissique du moi, et peut-être penchants homosexuels allant jusqu’à séduire par elle son meilleur ami. Mais il ne peut s’empêcher de se vautrer avec délices dans le mépris de soi. Suicidaire perpétuel, Drieu… qui cherchera le salut dans le fascisme, cette grande fraternité raciale qui voue un culte à la force – tout ce dont il a manqué dans sa famille.

Des rêveurs petit-bourgeois, pas des hommes d’action – que lui rêve d’être.

Pierre Drieu La Rochelle, Rêveuse bourgeoisie, 1937, Gallimard l’Imaginaire 1995, 364 pages, €8.60

Pierre Drieu La Rochelle, Romans-récits-nouvelles, édition sous la direction de Jean-François Louette, Gallimard Pléiade 2012, 1834 pages, €68.87

Le numéros de pages des citations font référence à l’édition de la Pléiade.

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Albert Camus, La peste

Souvent les lecteurs d’aujourd’hui préfèrent ‘L’Étranger’ à ‘La peste’ et je m’en étonne, trouvant ce dernier mieux réussi que le premier. Est-ce parce ce que l’étranger tue « un Arabe » et que cet acte fascine à la fois les pro et les anti ? Ou que la peste fait peur, tout comme la grippe à chiens et nains et celle de Sale RaS ? La philosophie humaniste de Camus prend toute son ampleur dans ‘La peste’, évoluant de la révolte individuelle (qui se termine mal) à la révolte commune (fraternelle) des humanistes. Le personnage de Rambert, jeune, amoureux, journaliste, et tiraillé entre la femme de sa vie au loin et ses amis de hasard proches, est emblématique : il choisit l’ici et maintenant de la fraternité au grand amour – mais personnel, futur et lointain.

C’est que ‘La peste’ est une allégorie. Le fléau qui s’abat sur la ville « innocente » a tout d’une tyrannie. Chacun y réagit à sa façon.

  • Le chrétien y voit la punition des péchés et se résout au fatalisme. Le personnage du père Paneloux s’abandonne, il refusera tout médecin parce que contradictoire avec les desseins de Dieu.
  • Le partisan y voit le moyen d’accoucher de l’Histoire et de réorienter les vices vers la vertu, ou bien de faire avec sa bande ses petites affaires. Le personnage de Tarrou, hanté par les condamnations à mort de la société bourgeoise a rêvé de la société communiste… jusqu’à ce qu’il assiste à un peloton d’exécution en Hongrie, au nom de la société future ; il se replie alors sur la contrebande.
  • L’humaniste à la Camus ne se veut ni héros, ni saint ; il se contente de faire ce qu’il doit, c’est-à-dire « bien son métier », solidaire de ses semblables, consentant à être ce qu’il est – ni Dieu, ni maître, ni esclave. Le personnage du docteur Rieux est le narrateur, objectif et détaché, dévoué et efficace. Celui qui, malgré le tragique de la condition humaine, ne baisse jamais les bras.

« Cela donnera à la vérité ce qui lui revient, à l’addition de deux et deux son total de quatre, et à l’héroïsme la place secondaire qui doit être la sienne, juste après, et jamais avant, l’exigence généreuse du bonheur », déclare le narrateur. Avec un coup de griffe aux médias, empressés de grands mots et de tout monter en épopée, il oppose les bons sentiments aux sentiments bons, « qui ne sont ni ostensiblement mauvais, ni exaltant à la vilaine façon d’un spectacle. »

Les incantations médiatiques à « la solidarité » (orchestrées pour le tsunami asiatique, le tremblement de terre en Haïti, la catastrophe nucléaire de Fukushima…) sont touchantes mais à côté. Démontrant « la terrible impuissance où se trouve tout homme de partager une douleur qu’il ne peut pas voir. » Inutile d’appeler à changer le monde, il faut simplement tout essayer là où l’on est, avec ses moyens humains. « Le salut de l’homme est un trop grand mot pour moi, dit le docteur Rieux au curé Paneloux, Je ne vais pas si loin. C’est sa santé qui m’intéresse, sa santé d’abord. » Car ce qui l’intéresse, c’est d’être un homme, ni un vertueux narcissique, ni un gourou paranoïaque, ni un dieu vivant – en bref aucune des figures de la gauche au temps de Camus… Seuls obtiennent ce qu’ils veulent ceux qui demandent « la seule chose qui dépende d’eux. »

L’épidémie révèle les dessous de la ville (les rats) mais aussi les dessous des âmes. Ceux qui sont de condition comme ceux qui n’en sont pas se retrouvent égaux face au malheur collectif. Grand, qui fait partie des petites gens, se révèle autant qu’Othon, juriste sec flanqué de « chiens savants » qui sont ses enfants. Son petit Philippe mourra, crucifié nu dans un lit par la peste, sans que cela sauve la ville. Le père biologique comme le père d’église s’y résignent, croyant que Dieu a un dessein caché ; ni Tarrou, ni le docteur Rieux ne s’y résignent, combattant jusqu’au bout ce scandale absolu de la souffrance d’enfant – même né « de classe » ! « Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée », dit le narrateur, autrement dit Camus.

Allégorie de la société, la ville devient une prison dans laquelle d’autres prisons de quarantaine sont installées : les camps de prophylaxie. On ne peut que songer aux camps nazis ou aux camps soviétiques. La métaphore est claire : la peste est bien la peste brune que la Résistance a combattue. L’Administration glisse insensiblement de la rationalisation de bureau à la barbarie nazie : ne voilà-t-il pas que, pour d’excellentes raisons abstraites, sanitaires et sociales, on en vient aux convois de trams charriant des monceaux de cadavres nus qui seront enterrés pêle-mêle en fosses communes sous des couches de chaux vive puis, un peu plus tard, entassés en four crématoire ? Les camps staliniens de Kolyma, ou ceux de Pol Pot ou de Mao ne vaudront pas mieux. « Il faut bien le dire, la peste avait enlevé à tous le pouvoir de l’amour et même de l’amitié. Car l’amour demande un peu d’avenir, et il n’y avait plus pour nous que des instants. » L’« ingéniosité des bureaux » est une peste insidieuse présente au cœur de chaque société. « Ce qui est naturel, c’est le microbe. Le reste, la santé, l’intégrité, la pureté, si vous voulez, c’est un effet de la volonté et d’une volonté qui ne doit jamais s’arrêter. »

« Mais qu’est-ce que ça veut dire, la peste ? C’est la vie, et voilà tout. » Vie qui se termine mal comme chacun sait. Résister, c’est vivre, lutter avec ses seuls moyens contre les forces de mort. Menés par l’amour, « la tendresse humaine », la sympathie avec les êtres, la vie est tragique parce qu’un jour on meurt. Est-ce pour cela qu’il faut choisir le suicide de suite ? Suicide violent ou suicide lent des allégeances qui annihilent : celles au Parti, à la Vertu, à l’Histoire, à Dieu… Celles qui font renoncer tout simplement à être un homme.

Le message, à la parution du livre, est plus vaste que l’allégorie nazie que l’on a complaisamment vue. Camus reste donc, contre toutes les religions, les superstitions et les croyances (y compris politiques, y compris rationnelles-bureaucratiques), plus que jamais actuel.

Albert Camus, La peste, 1947, Gallimard Folio €5.89

Pléiade Oeuvres complètes tome II, 2006

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