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Munich de Steven Spielberg

Munich rappelle aux Européens les fameux « accords » de 1938, par lesquels on permet à Hitler d’annexer les Sudètes peuplée d’Allemands ethniques. Ce qui a pour conséquence d’accentuer la pente vers la guerre, avec la mainmise nazie sur les chars tchèques et la déconsidération de la diplomatie française et britannique. Les États-Unis, ignares en histoire qui ne les concerne pas directement, font de Munich le début de la revanche juive sur les Palestiniens. Tout le film est centré sur la réponse au massacre des 11 athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en septembre 1972 par le commando de Septembre noir. Le titre du livre du journaliste canadien George Jonas dont s’est inspiré le film s’intitule en effet Vengeance.

En représailles, le Premier ministre israélien qui est alors une femme, Golda Meir (Lynn Cohen), établit une liste de terroristes à abattre, des assassinats ciblés sans le dire : l’opération Colère de Dieu. La pratique s’est depuis répandue officiellement et Israël n’hésite pas à revendiquer ces missions, comme si Gott mit Uns. Dieu avec nous est une autre façon de traduire l’œil pour œil et dent pour dent de l’Ancien Testament (Livre de l’Exode, du chapitre 20, verset 22 au chapitre 23, verset 19). Avner Kaufman (Eric Bana), un agent du Mossad, sabra d’origine juive allemande, est choisi pour diriger une mission de quatre hommes chargés d’éliminer les Palestiniens de la liste établie par le Mossad. Il doit démissionner du service, ouvrir un nouveau compte bloqué, utiliser un faux passeport, payer en liquide, en bref couper tous liens avec Israël et ses services de renseignements pour qu’on puisse démentir le connaître au cas où. Malgré son épouse enceinte de leur premier bébé, et poussé par Ephraïm (Geoffrey Rush) son supérieur hiérarchique, il accepte, par patriotisme. Ses hommes sont quatre juifs volontaires cueillis dans la diaspora. Steve (Daniel Craig) est chauffeur sud-africain, Robert (Mathieu Kassovitz) fabricant belge de jouets et expert en déminage et explosifs, Carl (Ciarán Hinds) ancien soldat israélien est « nettoyeur », et Hans (Hanns Zischler) faussaire danois est chargé des faux papiers. Ce ne sont pas des militaires entraînés, mais des amateurs qui n’ont pour seul lien qu’être « juif » – ce qui suffit à leur justification morale.

L’argent n’est pas le problème lorsqu’il s’agit d’avoir des renseignements fiables, encore que le Juif superviseur sache compter. C’est environ 200 000 $ par terroriste que négocie Avner avec un informateur français, « Louis » (Mathieu Amalric), fils de « papa » (Michael Lonsdale) ancien résistant et ancien des services, à la tête d’une nombreuse famille dans une propriété pleine d’enfants. Il a gardé des contacts avec la DST et, comme Avner, aime faire la cuisine. Avner a trouvé Louis à l’aide d’un ami gauchiste à Paris, qui lui présente une fille intello qui jargonne du Marx à longueur de temps et fricote avec le terrorisme révolutionnaire international, mais aime le fric. Façon de montrer l’imbroglio des relations troubles à cette époque.

Le commando va tuer successivement, et non sans mal, Abdel Wael Zwaiter, représentant de l’OLP à Rome, dans le hall de son immeuble alors qu’il attendait l’ascenseur, le 16 octobre 1972 ; Mahmoud Hamchari, par une bombe en dessous du téléphone à Paris, il succombera un mois plus tard le 9 janvier 1973 ; Hussein al Bachir par un système explosif placé sous son matelas à l’Olympic hotel à Nicosie, le 24 janvier 1973 ; Mohammed Youssef al-Najjar, Kamal Adouan et Kamal Nasser à Beyrouth avec des commandos de l’armée israélienne le 10 avril 1973 ; Zaiad Muchasi dans un hôtel à Athènes avec une bombe placée dans la télé mais qui n’explose pas, achevé à la grenade par Hans. Ali Hassan Salameh dit « Abou Hassan », le pire car non seulement il a orchestré le massacre de Munich mais s’est affilié à la CIA qui le paye pour éviter les attentats contre les représentations américaines, échappe à un attentat au pistolet dans la rue à cause de Yankees bourrés qui entreprennent Avner (peut-être des agents de la CIA chargés de surveiller Salameh) ; une seconde tentative dans sa grande villa espagnole échoue de même à cause d’un jeune garde qui donne l’alerte, descendu dans la piscine. Ali Hassan Salameh sera finalement tué par l’explosion de sa voiture Chevrolet piégée à Beyrouth, le 22 janvier 1979.

Entre temps, Avner se laisse draguer au bar de son hôtel où il rumine sa solitude loin de sa femme et de la petite fille qui lui est née, par une jeune fille facile (Marie-Josée Croze). Son parfum est « très agréable » et le séduit, mais il « ne peut pas », lui dit-il. Fidèle à la famille, il décline ses avances à coucher avec elle. Ce n’est pas le cas de Carl, qu’Avner découvre peu après nu, mort dans son lit, inondé du parfum de la fille qui s’est envolée. Baise et adrénaline sont les moteurs de cette tueuse à gages néerlandaise indépendante, ainsi que Louis le révèle. Le commando sauf Robert, qui a des scrupules sur la « justice » d’une telle opération en-dehors « des ordres », se rend sur la péniche aux Pays-Bas et abat la fille nue sous son peignoir. Avec la violence et l’immoralité de la loi du talion, cette scène sexuelle interdit le film aux moins de 16 ans. Après Robert, c’est Hans qui est retrouvé mort sur un banc, puis Robert dans son atelier de jouets qui explose – fausse manœuvre ou œuvre de tueurs ? Repéré, le commando fait l’objet lui aussi d’une liste, établie par les terroristes de Septembre noir, mais aussi par le KGB, dont un membre a été abattu à Athènes lors de l’opération Muchasi, lequel était l’un de ses informateurs.

Avner, déçu de ce que l’hydre de gens à tuer ne cesse de repousser, désabusé par la fausse morale d’État qui l’a conduit à accepter la mission, retourne en Israël. Il est surpris d’être accueilli en héros par les deux soldats en jeep chargés de l’accueillir à l’aéroport, tout comme Chamberlain à son retour de Munich en 1938. Il se retire et n’a désormais aucun « ordre » à recevoir de son supérieur au Mossad, car il a été rayé des listes au début. Il est donc libre, militairement et moralement. Il quitte son pays paranoïaque pour se réfugier à Brooklyn avec sa femme et leur bébé. Il doit gérer son stress post-traumatique et sa paranoïa d’être une cible possible lui aussi. Il téléphone au père de Louis, qui lui assure qu’il ne fera l’objet d’aucune menace de sa part, mais cela ne suffit pas. Après un esclandre au consulat israélien, Ephraïm vient le voir et le somme de retourner en Israël, mais il refuse. Ce n’est plus pour lui le pays de la morale, ni de la justice, ni de la judéité biblique. Il demande des preuves qu’il était justifié de tuer tel ou tel ; on ne lui en donne pas. Le nazi Eichmann a été jugé, pas les membres de Septembre noir, éliminés comme des cafards nuisibles au seul nom de la santé du peuple juif.

Ce film est plus une fiction historique qu’une fable morale. L’opération ayant été secrète, l’imagination du journaliste et des scénaristes a joué pour donner de la chair et de l’âme aux membres du commando israélien, dirigé dans la réalité par l’agent du Mossad Juval Aviv. Les États-Unis, par orgueil de se croire missionnés par Dieu pour guider le monde (à la suite des Juifs), récupèrent toute histoire importante pour ne pas qu’elle leur échappe. L’opération israélienne ne pouvait y échapper, d’autant que le 11-Septembre 2001 justifie Munich par l’absurde : à faire de l’Autre un Alien absolu, on nie son humanité, excusant ainsi sa propre inhumanité à le traiter comme une bête. Le « terroriste » est le résistant désigné par celui qui se croit de bon droit. La question palestinienne et sa complexité est évacuée au profit d’une réaction de défense légitime. Nous en sommes toujours là, un quart de siècle plus tard : les Palestiniens sont un problème, pas un peuple ; le droit est suspendu pour eux par Israël et les États-Unis, au nom du Droit. Tuer est facile, mais n’a jamais de fin ; parler, négocier, peut au contraire apaiser la violence réciproque en acceptant les revendications de chacun. Le film met à égalité tueurs israéliens et tueurs palestiniens, ce qui est immoral selon Zvi Zamir, le chef du Mossad, mais apprécié par Abou Daoud, le chef du commando palestinien Septembre noir – mort tranquillement de maladie en 2010.

Outre cet aspect déplaisant, le film traîne en longueur sur la fin. Une fois l’action terminée, les affres de la conscience morale d’Avner sont trop complaisantes et viennent bien tard. La scène alternée de baise avec sa femme et de flash psychotique des meurtres de Munich est écœurante de voyeurisme et n’apporte rien au propos. Une bonne demi-heure aurait pu être retranchée du film, et l’accélération en DVD est alors utile. A noter aussi que la bande son en français est peu audible et que l’on doit forcer le volume à des niveaux inégalés pour entendre correctement les acteurs (surtout Golda Meir). Quant aux Palestiniens visés, ils sont surtout des noms et des dossiers, peu des êtres de chair (sauf Hamchari avec sa petite fille au début) ; le spectateur est sommé de les voir par le regard juif – israélien, américain – autre aspect déplaisant du film. La bonne conscience reste face à sa déraison car, à la fin, on ne sait pas qui sont les bons et les méchants, sauf que les bons sont forcément le « nous » du spectateur induit par le film. Une propagande naïve qui doit être dénoncée.

DVD Munich, Steven Spielberg, 2005, avec Eric Bana, Mathieu Amalric, Daniel Craig, Valeria Bruni Tedeschi, Yvan Attal, DreamWorks France 2007, doublé anglais, français, 2h40, €6,70, Blu-ray €24,81

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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Pierre Drieu La Rochelle, Rêveuse bourgeoisie

Après État civil, récit d’enfance, voici le roman familial, entrepris juste après la mort de son père. Drieu y romance la déchéance bourgeoise et catholique de ses parents et grands-parents. C’est une psychanalyse salutaire à propos de son père, qu’il aurait bien voulu aimer mais qui l’a rejeté avec indifférence et auquel il ressemble, et une vengeance envers sa mère, coincée entre l’appétit du sexe et les préjugés de son milieu. Ne vous moquez pas, rien n’est pire pour l’estime de soi qu’avoir été mal aimé enfant. Vous, aimez-vous assez vos petits pour leur éviter plus tard la drogue ou l’extrémisme dû à la mésestime ?

Pierre Drieu La Rochelle Reveuse bourgeoisie

Le ton du roman est proche de Balzac au début, de Zola à la fin. Mais le roman est trop long, la cinquième partie inutile, redondante. Elle fait redescendre le lecteur porté au paroxysme par la rupture de l’auteur et son double avec sa famille maudite ; elle se traîne en longueur, les dernières pages particulièrement bavardes. L’impression reste d’un souffle mal maîtrisé, d’un manque de cohérence d’ensemble. Drieu n’avait pas l’esprit architecte de son grand-père.

Comme Zola, Drieu voit dans l’hérédité la cause de ses malheurs. Un père faible, une mère sensuelle – aucune éducation ne pouvait forcer ces deux là à s’élever. Le père n’a jamais pu arriver en affaires, plein d’imagination mais calant sur toute réalisation concrète (l’inverse de son beau-père, architecte). Il vivait de luxure tout en renvoyant à demain les éternels problèmes d’argent. « Que vaut l’intelligence sans le caractère » ? p.691. La mère n’a jamais pu se défaire du sexe, qu’elle n’avait connu qu’avec son mari, prise jeune et « ravie » jusqu’à la fin. Elle n’a pas divorcé, n’a pas protégé ses enfants, n’a pas refait sa vie ailleurs, « lâche devant son désir, comme lui » p.762 et « victime de son éducation » p.693. Mais le milieu débilitant des villes n’arrange rien : « La mauvaise hygiène, cette longue retraite confinée au fond des appartements qui au siècle dernier a privé à un point incroyable presque toutes les classes de la lumière et de l’air les avaient rapidement réduits ; mais la lésine morale avait fait plus encore » p.686.

Comme Balzac, Drieu voit le Préjugé catholique et petit-bourgeois engoncer les gens dans la routine du malheur en ces années 1890-1914 dite « la Belle époque ». On ne dira jamais assez combien l’Église – comme toutes les croyances rigides – a tordu les âmes en les corsetant de tabous. Le curé maquignon plaçait les filles comme les chevaux, en mentant sur leurs dents. Le mariage était affaire d’argent, de dot et d’espérances, pas d’amour – il viendrait avec le sexe, peut-être, sinon tant pis, la vertu et la piété en tiendront lieu. D’où cet humour balzacien de l’auteur : avant les fiançailles, les deux familles se testent « pourtant, vers le milieu du repas, tout s’éclaircit d’un coup. Camille désira Agnès. Cela arriva entre le gigot aux flageolets et le foie gras avec salade » p.585. Chaque famille tente de renforcer sa position en s’alliant un peu plus haut. Divorcer, cela « ne se fait pas », et tout est dit. Mieux vaut la faillite que la séparation, il faut tenir son « rang social ». Ce pourquoi Drieu vomira toute sa vie cette inversion bourgeoise des choses : faire passer son intérêt avant ses besoins. « Les petites gens s’effraient de voir sortir les leurs de la régularité médiocre, temple de l’honnêteté dont ils se sentent dépositaires dans la société » p.639.

petits blonds

Drieu se réinvente en Yves, petit garçon mince et pâle, éperdu de sensiblerie et d’admiration pour Napoléon, mais au final lâche et faible comme son père, tenu par la luxure comme sa mère. Il souffre de n’être pas aimé : « Entendant son père l’interpeller, Yves avait attaché les yeux sur lui encore plus vivement qu’auparavant, avec soudain une gratitude éperdue. Alors qu’il croyait qu’enfin son père allait s’occuper de lui, il fut déçu comme à son entrée » p.595. On a de la peine pour le gamin. Autoportrait à vingt ans : « Il était long, mince, flexible au point de paraître fragile » p.735. Mais il enjolive par l’amour qu’il avait pour une fille de la haute son échec à Science Po, et se glorifie au final d’être tué à la guerre. Il se crée aussi une sœur, Geneviève, de deux ans plus jeune que lui, qui l’aime et l’admire, dédoublement narcissique du moi, et peut-être penchants homosexuels allant jusqu’à séduire par elle son meilleur ami. Mais il ne peut s’empêcher de se vautrer avec délices dans le mépris de soi. Suicidaire perpétuel, Drieu… qui cherchera le salut dans le fascisme, cette grande fraternité raciale qui voue un culte à la force – tout ce dont il a manqué dans sa famille.

Des rêveurs petit-bourgeois, pas des hommes d’action – que lui rêve d’être.

Pierre Drieu La Rochelle, Rêveuse bourgeoisie, 1937, Gallimard l’Imaginaire 1995, 364 pages, €8.60

Pierre Drieu La Rochelle, Romans-récits-nouvelles, édition sous la direction de Jean-François Louette, Gallimard Pléiade 2012, 1834 pages, €68.87

Le numéros de pages des citations font référence à l’édition de la Pléiade.

Tous les romans de Drieu La Rochelle chroniqués sur ce blog. 

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Deon Meyer, 13 heures

Un roman policier sud-africain, cela change des éternels thrillers sordides des banlieues américaines ou des états d’âme des petit-bourgeois français. Nous sommes dans la « nouvelle » Afrique du sud, mosaïque ethnique multiculturelle où les Blancs sont minoritaires et les Noirs divisés entre Zoulous, Xhosas et autres Bantous. Sans compter les immigrés kenyans et zimbabwéens… Le pays va mal parce que l’ordre est loin de régner et que les chamailleries ethniques ont repris comme jamais. Peut-être est-ce une image prémonitoire de ce que sera l’Europe dans deux générations ?

La police n’échappe pas à ce mouvement de fond et les quotas cantonnent les Blancs comme les Zoulous et les Xhosas à des postes où le professionnalisme compte moins que l’appartenance ethnique. C’est dire si c’est le souk, où la bureaucratie amplifie l’incompétence tandis que certains en profitent. Rien de nouveau sous le soleil quand le peuple n’a plus d’unité. La police municipale méprise la police criminelle, que les douanes ignorent, tandis que les avocats s’en donnent à cœur joie pour défendre leurs clients nantis et que les pauvres se débrouillent dans les trafics.

Le roman est découpé en séquences horaires minutées, de 5h36 à 18h37. En 51 chapitres, eux-mêmes divisés en paragraphes de l’ordre du quart de page à une page, l’action se veut dynamique et haletante. Elle commence vivement mais hélas se perd dans les sables. Ce n’est que vers la page 350 qu’elle revient. Entre temps, tout un exposé lourdingue sur les particularismes locaux, le ressentiment ethnique et les ego misérables, l’arrivisme et l’alcool, la putasserie et les affaires. Rien de bien passionnant car la fragmentation d’une société est déprimante en soi. Même notre éventuel futur comme thème d’intrigue ne passionne pas.

Une Américaine est égorgée au matin tandis qu’une autre court la ville en jogging pour échapper… à qui ? Suspense. Est-elle une « mule » pour la drogue ? S’agit-il de trafic de chair blanche ? A-t-elle vu ce qu’elle ne devait pas voir ? Ceux qui la poursuivent sont une équipe mondialisée de Blancs et de Noirs, Afrikaans d’origines diverses, anglo-néerlando-russe d’un côté et xhosa-zoulou de l’autre. Ils sont tous jeunes, beaux, sportifs, armés, et évoluent en virtuoses dans une valse de 4×4 et autres puissantes bagnoles, sans aucune pitié. La séance de torture à laquelle nous fait assister l’auteur veut le prouver. Dans cet exposé de mondialisme exacerbé, Deon Meyer ne manque pas de caricaturer la « conne américaine » (ce n’est pas bien difficile…). La fille va trouver les bandits pour leur demander s’ils ont bien fait ce dont on a été témoin. C’est la meilleure façon de se faire égorger, mais les oies blanches de l’Indiana sont tellement connes que s’en est véridique ! Il y a évidemment les flics ripoux, la corruption sud-africaine, le papa américain qui a des relations, les maîtres du monde qui régentent les politiciens zoulous depuis Washington, et ainsi de suite.

Au total, le roman peut se lire mais traîne trop en longueur. Lorsque l’intrigue se dévoile sur la toute fin, le lecteur est un peu déçu : tout ça pour ça ? Meyer aime à compliquer une action banale sans que cela apporte d’épice à la lecture. La seule virtuosité technique (indéniable) ne remplace pas l’idée (indigente). Un pays qui a explosé en multiples baronnies et clans ethniques, pays qui se raccroche désespérément à l’international pour seulement exister, nous intéresse peu. Mais ne vous méprenez pas, ça se parcoure quand même. Lisez-le si vous avez un (très) long voyage en train (ce qui n’est pas rare avec la SNCF), sinon évitez l’heure de la sieste, ce serait mortel !

Deon Meyer, 13 heures, 2008, Points policier, Seuil, mars 2011, 566 pages, €7.41

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Haruki Murakami, Chroniques de l’oiseau à ressort

Haruki Murakami est un Japonais gentil et décalé. Pas macho pour un sou, il aime les femmes mais ne s’impose pas. Cultivé, il ne supporte pas l’embrigadement scolaire. Travailleur, il ne se voit pas salaryman en costume cravate gris et chemise blanche. Le Japon des années 1990-2000 est aussi conditionné par les manageurs que le Japon des années 1920-1940 par les militaires. Collégiens comme employés ou cadres, il s’agit d’obéir au système. D’où cette vie quotidienne mécanique que décrit complaisamment Murakami dans ses romans. Dans celui-ci, ce sont les gens pressés d’aller travailler par le métro au matin dans le quartier des affaires Shinjuku de Tokyo. Ou ce garçon d’hôtel en rêve, qui monte un whisky sur un plateau d’argent en sifflant mécaniquement l’air de ‘La pie voleuse’.

Ce pourquoi l’univers de l’auteur est japonais-critique. Il voit le surréel dans le réel, pousse les non-dits aux limites. Ses personnages sont en apparence banals mais recèlent en eux d’étranges pouvoirs ou réminiscences. Comme en chacun de nous, il suffit de creuser. Freud l’a fait pour l’Occident, mais l’ascèse bouddhiste bien avant pour l’Orient. Ce sont les profondeurs de l’être qui fascinent Murakami.

D’où ce roman au titre français énigmatique. L’oiseau à ressort est le narrateur. C’est aussi le cri strident d’un rapace nocturne entendu dans un jardin, qui fait peut-être passer de cette réalité-ci à une autre. Il est aussi la mécanique qui remonte tous les petits ressorts du monde (p.419). Toru est un trentenaire de Tokyo installé dans la routine d’une vie tranquille et terne mais qui va perdre successivement son chat, son travail, sa femme et son existence terne. Au chômage volontairement parce que son travail correctement payé dans le juridique l’ennuyait, il se promène, va faire les courses, la cuisine, et fait à fond très souvent le ménage, selon la maniaquerie japonaise que quiconque est allé dans le pays reconnaît de suite.

Et puis le téléphone sonne. C’est une femme qui veut parler avec lui « dix minutes ». De sexe. Une autre de seize ans dans son jardin, à peine vêtue d’un maillot de bain fait de bouts épars, l’invite à boire une bière pour savoir ce qu’il fait là. Une troisième lui demande un rendez-vous pour lui parler du chat perdu. Une quatrième l’aborde sur un banc public pour lui demander s’il n’a pas besoin d’argent. Une cinquième fait l’amour virtuellement avec lui, dans sa conscience… Toru est entouré de femmes. Il bande souvent et éjacule sur lui sans savoir s’il a eu contact ou non. « Dans ma mémoire du moins, réalité et irréalité semblaient cohabiter avec la même intensité et la même netteté » p.390.

Cet univers maternant, caressant, incite aux profondeurs. Il est fasciné par un vieux puits à sec dans un jardin voisin. Un vieux soldat ayant opéré en Mandchourie lui fait part d’une expérience similaire durant la guerre, jeté nu dans un puits à sec en Mongolie pour y mourir. Le sadisme se mêle au désir, ce qui est bien japonais. Nous aurons le récit de tortures, prisonniers abattus à la batte de baseball ou éventrés à la baïonnette, écorchés vifs par un Mongol expert en écharnage de mouton, femme longuement violée et domptée par la pègre pour qu’elle travaille pour eux. L’amour et la mort ne sont jamais loin dans ce Japon lisse en apparence mais dont les profondeurs bouillonnent.

En tout cas, le lecteur ne s’ennuie jamais dans les chapitres courts de ce gros livre. L’histoire se déroule sans heurt, comme un ressort qui se tend. On dirait que l’auteur écrit à l’aventure et qu’il approfondit en accumulant. Les personnages s’entrecroisent car, dans la mentalité bouddhiste, tout est lié. Le réel et le rêve, le conscient et l’inconscient, le présent et le passé, l’amour et la haine. L’idéal reste la fusion dans le grand tout, réduit en cette vie au moins au couple amoureux. Ce pourquoi Toru recherche sa femme partie « avec un autre » dit-elle, mais il sait que ce n’est pas la vérité. Celle-ci réside ailleurs, dans ses relations avec ce frère froid et manipulateur qui a probablement poussé au suicide sa première sœur et qui, devenu économiste médiatique, songe à une carrière politique. Il a quelque chose du nazi, ce remugle qui monte du nationalisme militariste japonais d’avant 1945. Cela sous des dehors techniques, ultramodernes et policés, ce qui le rend dangereux. Il aspire à lui les âmes faibles, comme un démon bouddhiste. Toru est plus fort qu’il ne croit lorsqu’il résiste, croise d’autres résistants en divers lieux et époques. Il guérit les tourments par son seul contact alors qu’il pense à des états plaisants.

Toru Okada change alors de nom pour s’appeler Oiseau-à-ressort. Il rencontre des gens qui ont changé de nom, telles les sœurs Kano Malta et Creta, inspirées des îles grecques où l’eau est chargée de vertus, ou la mère et le fils muet d’une beauté stupéfiante, qui se font appeler Muscade et Cannelle. Il cherche en lui ce qui a bien pu bifurquer dans son existence. Puis il retrouve son chat, qu’il nomme aussitôt autrement : Bonite. Il retrouve sa femme dans l’imaginaire, prisonnière de ce passé qui ne passe pas. Elle-même se libère grâce à lui de l’emprise de son frère, qui a une attaque cérébrale peut-être pas sans lien avec les incursions mentales d’Oiseau-à-ressort. Creta a un enfant après l’amour avec le garçon, une fille qu’elle nomme Corsica.

Vous n’avez rien compris ? Ne cherchez pas, laissez-vous emporter par la magie japonaise d’Haruki Murakami.

Il vous sort de la moraline biblique qui inonde nos romans dégoulinant de conventionnel. Il nous frotte d’ailleur, de bouddhisme zen et d’expériences surréelles. Ne vous laissez pas rebuter par la longueur du livre, vous le dévorerez sans vous en apercevoir. Il a été édité en trois volumes au Japon, écrit comme en feuilleton car on a envie d’en savoir plus. Vous découvrirez une autre face du Japon que l’apparence lisse et besogneuse, tout un monde d’amours et de tourments, travaillé de pulsions qu’il faut savoir maîtriser, ce qui n’est pas facile.

Haruki Murakami, Chroniques de l’oiseau à ressort, 1994 Points Seuil 2004, 857 pages, €9.50

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