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Blue Jasmine de Woody Allen

Une insupportable pétasse (Cate Blanchett) envahit le spectateur dès la première scène en avion – en première classe. La prénommée Jeannette qui se fait appeler Jasmine par snobisme assomme sa voisine de son monologue psychotique sur sa vie passée de riche oisive tête de linotte. En fait, malgré le billet d’avion très cher de New York à San Francisco, ses bijoux, ses sacs Vuitton et son pourboire somptueux au taxi, la poulette est fauchée. Elle vient quémander auprès de sa demi-sœur l’hébergement après sa dépression, « le temps de se retourner ».

Rien de plus antagonistes que les deux sœurs. Autant la new-yorkaise blonde est égocentrée et futile, cachant son angoisse existentielle sous des dehors de grande bourgeoise artiste, autant l’autre, Ginger (Dally Hawkins) est brune, vive et pleine de bon sens. Autant Jeannette est ambitieuse, imitant sans personnalité et adoptant les rôles qui lui semblent requis au risque du boniment, rêvant du prince riche comme feu son mari et ne voulant d’enfants qu’adoptés, autant la san-franciscaine est réaliste, se contentant de ce qui est à sa portée, un emploi de vendeuse en supermarché et un mec dans le bâtiment ou meccano, avec deux garçons un peu gros et pas très beaux. Le snobisme bourgeois impérieux et futile ou la normalité – au risque de la vulgarité – est assumée avec bonne humeur. Le jour et la nuit : la vodka citron pour la blonde, le vin rouge ou la bière pour la brune.

Évidemment, rien ne va plus entre les deux sœurs de hasard. Dans le passé, Jasmine avait épousé un financier de haut vol qui gagnait des millions et envoyait son fils à Harvard, apaisant les éventuels scrupules de sa femme par des bracelets et des colliers, tout en sautant les autres filles qui passaient à sa portée. Devenu amoureux de l’ex baby-sitter, Hal (Alec Baldwin) a voulu divorcer. Crise de panique de la Jeannette larguée qui s’accroche à son mari et à son statut comme une huître à son rocher, incapable d’exister par elle-même. De rage, au lieu de consentir au divorce négocié qui lui aurait assuré une fortune, elle appelle le FBI pour dénoncer les malversations style pyramide de Ponzi qui ont permis à Hal (et à elle-même) de vivre sur un grand pied. Jasmine est coupable d’avoir conseillé à sa sœur Ginger et à son mari de l’époque Augie, qui venaient de gagner 200 000 $ au loto, de confier la somme à Hal pour investir dans des placements juteux « rapportant plus de 20 % par an ». Une démesure qui devrait alerter tout individu doué de raison lorsque l’inflation annuelle est à 2 %, mais la cupidité et l’ignorance sont les deux mamelles que tètent les escrocs à la Madoff. Hal, qui en est l’élève, est arrêté, il se suicide en prison ; son fils Danny (Alden Ehrenreich), qui faisait Harvard, interrompt ses études de finances ; il hait sa belle-mère et rompt tout contact avec elle. Jeannette a tout détruit de son château de cartes fortuné.

Elle ne peut que s’en prendre à elle-même et veut recommencer sa vie. Après avoir vendu des chaussures en boutique à ses anciennes invitées chics de Park Avenue, elle veut se lancer dans la décoration. Chili, l’amoureux de Ginger (Bobby Cannavale), que Jasmine a chassé de la maison alors qu’il devait s’établir en couple, l’aiguille sur le secrétariat médical d’un dentiste mais c’est trop vulgaire pour la fille. Elle finit cependant par consentir à ce poste qui demande de l’organisation et de l’écoute – ce qui est aux antipodes de sa personnalité et lui occasionne des migraines le soir.

Mais gagner de l’argent est indispensable pour prendre des cours de décoration. Ils sont moins chers en ligne mais, pour cela, il faut être à son aise dans le maniement d’un ordinateur. Il ne s’agit pas d’informatique mais de simple usage de bon sens. Jasmine prend donc des cours préalables dont elle ne comprend rien et qui ne lui servent à rien. D’autant que le dentiste lui fait des compliments de plus en plus pressants sur sa classe – les hommes sont toujours attirés par le snobisme des femmes, on ne sait pourquoi – et, après une pression plus physique que les autres, Jasmine quitte son emploi. Ginger est désespérée pour elle.

Dans la dèche mentale et économique, une amie des cours d’informatique propose à Jasmine d’aller avec elle à une fête « pour rencontrer du monde, et peut-être le prince charmant ». Encore un rêve qui débute et Jasmine s’empresse d’y aller, entraînant sa sœur qui veut bien s’amuser. Ginger y rencontre Alan (Louis C.K.), un ingénieur du son qui la fait vibrer et la baise plusieurs fois dans la soirée, insatiable, y compris plus tard sur le siège arrière de sa voiture (aux vitres teintées). Elle croit au grand amour et veut quitter Chili, « pas assez bien pour elle » selon Jeannette, sa demi-sœur qui détruit tout, mais il se révèle qu’Alan est marié et que sa femme Hellen sait tout ; ils ne doivent plus se voir et le rêve à deux s’interrompt.

Jasmine, quant à elle, rencontre Dwight (Peter Sasgaard), un riche diplomate qui va passer quatre ans en poste à Vienne avant de revenir à San Francisco, d’où il est originaire, pour se lancer en politique. Il vient de faire l’acquisition d’une belle villa en bord de mer avec des espaces intérieurs somptueux et une vue époustouflante. Jasmine, qui se présente comme décoratrice d’intérieure, veuve sans enfant d’un chirurgien décédé d’une crise cardiaque (que des mensonges pour mettre des talons aiguilles à son ego), paraît un beau parti pour le diplomate. Elle le séduit par son allure, ses compétences sociales et son tempérament artiste. Mais le rêve s’écroule une fois de plus pour la psychotique parce qu’elle a menti. Dans une rue chic de la ville, devant une vitrine de bagues en diamant pour les fiançailles, Jasmine se retrouve face à Augie (Andrew Dice Clay), l’ex-mari de Ginger ruiné par son mari Hal, qui lui rappelle crûment son passé. Le mari n’était pas chirurgien mais escroc, il n’est pas mort d’une crise cardiaque mais suicidé par pendaison, elle a un fils, même si ce n’est que son beau-fils qui ne veut plus la voir et s’est reconverti en vendeur de musique. Dwight rompt incontinent avec cette femme de carton-pâte. Le diplomate n’aime pas les apparences, il a soif d’authenticité.

Ginger se remet avec Chili, qui l’aime pour ce qu’elle est, alors que personne n’est capable d’aimer Jasmine, pas même ses neveux à qui elle inflige d’interminables monologues sur sa vie. Malgré la proposition finale de fête au champagne de Chili et Ginger, Jasmine retombée en Jeannette préfère la vodka brute et quitte la maison pour errer dans les rues. L’alcool et la folie l’accaparent progressivement, avec les rides et la déchéance qui viennent avec. Elle est seule, à jamais désespérément seule, à cause de son incapacité à s’accepter telle qu’elle est pour préférer le factice social.

Ce film féroce griffe sans pitié le snobisme new-yorkais des bourgeoises psychotique adonnées aux médicaments et à leur psy. Celles qui ne sont rien sans les attelles du social, sans un mari qui les entretient. En ces temps de féminisme radical, Woody Allen se venge des femelles qui voudraient bien mais ne peuvent pas. Des clampines, pas des copines.

DVD Blue Jasmine, Woody Allen, 2013, avec Cate Blanchett, Alec Baldwin, Sally Hawkins, Bobby Cannavale, Andrew Dice Clay, TF1 Studios 2014, 1h32, €6,90 blu-ray €10,14

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Tics de langage

Rien ne m’agace plus que les tics de langage. Quand on n’a rien à dire, autant la fermer.

Au contraire ! Ceux qui n’ont justement rien à dire sont aussi ceux qui sont incapables de maîtriser un jargon ou une langue de bois. Ils usent de subterfuges ineptes comme les « euh !… » pour garder la parole, les adverbes mal à propos et les termes valises.

La dernière mode est « du coup ». Pour dire « et » ou bien « donc », pour enchaîner, la bêtise ambiante a adopté le « du coup » qui fait popu dans les cercles branchés. On se demande de quel mauvais coup il s’agit.

Juste après, déjà presque ancien et toujours aussi nul, est « voilà ». Le voilà de qui ne signifie rien et ne sait surtout pas comment le dire. Le débile jette son « voilà » pour signifier : démerdez-vous pour comprendre tout seul, hein, voilà ! Il a tout dit quand il n’a rien, dit, signe insigne d’une très haute pensée inexprimable.

Reste l’inénarrable « je veux dire », parfois décliné en « je dirais » : eh ! dis-le donc au lieu de l’annoncer, ducon ! « Hein, voilà, je veux dire… » Tout un tas de mots qui ne font que du vent, qui occupent l’antenne, qui meublent l’absence abyssale de propos sensés. Ou la bêtise faite ondes.

Subsiste toujours le vieux « au jour d’aujourd’hui », qu’un certain animateur radio du matin traduit en « le site France Culture de France Culture : franceculture.com »… comme s’il en avait plein la bouche, comme s’il se prosternait devant sa station, qu’il en bégayait du cuculturel, du rance, France, cul, culture, quoi, hein, bon, voilà, enfin !

D’autres émettent des « en fait » à tout bout de champ, sans aucun fait à présenter. Un terme sorti peut-être inconsciemment pour ces « amphèt » dont ils se sont bourrés ?

Il y a des « effectivement » à la pelle, des « absolument » pour dire oui, des « vraiment » pour dire je vais vous dire un mensonge, des « naturellement » pour tout ce qui, justement n’a rien de naturel. Chirac était passé maître dans le « naturellement » qui disait qu’il ‘avait jamais considéré une autre idée que celle qu’il émettait, comme s’il avait la science infuse, lui le grand Fout-Rien.

Je passe sur le « et/ou », qui n’a aucuns sens logique dans le langage parlé. Il est plus répandu à l’écrit mais il passe parfois l’oral pour dire qu’il ne sait pas dire. En tous cas il n’a aucune logique, il se veut branché informatique mais son auteur n’a jamais lu Aristote (la Logique) ni Platon (les dialogues). Un humain n’est pas une ligne de code et le « et/ou » ne signifie rien. C’est soit « et » englobant, soit « ou » excluant ; on ne peut avoir – malgré son vif désir – les deux « en même temps ».

Peut-être est-ce le tic du « et/ou » qui a conduit au « en même temps » présidentiel ? Mais à ne pas savoir choisir et décider, à vouloir tout englober sans discerner, ne se prépare-t-on pas des surprises dans la réalité ? Non, les humains ne sont pas des animaux-machines et on ne leur parle pas comme à des ordinateurs. Il n’y a pas de « et/ou » qui tienne, mais le avec – ou le soit.

Tous ces tics méritent la trique. Les entendre déconsidère leurs émetteurs. On ne peut plus les croire, eux qui ne savent pas causer.

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Marie Volta, La nuit du poissonnier

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Dédié à sa tante, l’auteur retrace dans ce livre un peu de l’histoire familiale écartelée entre Catalogne française et espagnole. Durant la guerre d’Espagne, puis l’Occupation, la frontière est étanche et le seul moyen pour deux sœurs de se voir est de se rencontrer à Bourg-Madame.

Malgré le petit train jaune qui serpente, Thérèse n’a pas les moyens et c’est dans la charrette odorante du poissonnier qu’elle prend place pour arriver jusqu’au village d’Olette. Et les souvenirs renaissent sous le pas du cheval.

Osons dire que cette histoire n’intéresse guère que les protagonistes ; il n’y a pas d’action, mais quelques descriptions. Un auteur qui désire être reconnu doit viser l’universel et se demander comment son particulier peut intéresser un New-yorkais, un Kazakh, un Chilien ou un autre. La force des liens de famille par-delà les barrières ressort de l’universel, comme le sentiment clanique au-delà des nations. De même, la notion de frontière, qui est ambivalente : séparation contraignante, mais aussi limite à la contrainte. La France sous la botte durant la guerre voyait l’Espagne franquiste comme une terre de liberté ; à l’inverse, la France républicaine voyait la même Espagne franquiste comme une dictature, après-guerre. Ces idées sont universelles et auraient pu être illustrées.

Pareillement, le sort des régions aux marges permet une liberté et n’est pas voué forcément à la victimisation, comme cette évocation d’époque écrite ici sous le signe de la récrimination. Par exemple page 127 : « Son boulot, la France elle l’a pas franchement fait non plus, ‘Soyez propres, parlez français…’ Mais soyez aussi la poubelle de la France. Ce pauvre petit département d’arriérés, le bout du bout du bout du monde devint, l’été, le dépotoir des aoûtiens, le lot de consolation des frustrés de la Côte d’Azur, sinon qui descendrait si loin ? Les civilisateurs, la THT dont personne ne veut, les travaux du TGV, les déchets nucléaires bientôt, les retraités du nord, mécontents des Catalans pas accueillant, etc. » Gémir se porte bien, surtout si l’on ne fait rien pour que ça change : pourquoi beaucoup de Français vont-ils en Espagne pour les vacances ? Pourquoi la région de Tautavel (que j’aime tant) est-elle si peu connue ? Râler, ça défoule, mais ne change strictement rien aux choses si l’on ne se bouge pas pour elles.

Et avez-vous noté le style ? « La France, elle l’a pas fait » : c’est du plus pur parler Sarkozy, à croire que l’auteur est en admiration. « Il refusait jamais » p.11, « comme si personne les entendait » p.16, « elle y travaillait pas encore » p.19 – où sont les négations ? Louis-Jean Calvet, linguiste professeur des universités qui fut l’un de mes examinateurs de thèse, a étudié en 2008 avec Jean Véronis Les mots de Nicolas Sarkozy. Il est formel : Nicolas Sarkozy, bien qu’élevé à Neuilly, fait des fautes typiques du parler popu, il oublie les négations. Or le populaire déteste qu’on cause comme lui, il se sent rabaissé.

C’est le parler de la narratrice, me direz-vous ? En quoi ce genre de style rend-t-elle la lecture plus vraie ? D’autant que l’auteur n’hésite pas à tordre la langue avec sa « clameur d’odeurs » p.12 et son « ils irruptent » p.108. Une clameur n’a pas de voix, même si elle peut en susciter ; quant à l’irruption, c’est un substantif, nulle part un verbe.

C’est qu’un auteur peut inventer, me direz-vous ? Sauf à prouver que l’on est Céline ou Frédéric Dard, il vaut mieux s’empêcher, surtout lorsque l’on veut reproduire le parler vrai d’une tante paysanne.

Quelques personnages émergent, telle Adèle aux gosses ou Honor en mal de câlins ; ou encore la monstresse guérisseuse. Mais, n’en déplaise à l’auteur, ni l’histoire, ni le style, ni l’action ne forment ici un « roman », bien que ce terme soit revendiqué en page de garde. Ce serait peut-être un conte, si la voix répétitive ne poussait pas trop souvent à sauter des pages entières, comme de remplissage. Mari Volta a du talent en germe, mais semble-t-il plus dans l’oralité qu’à l’écrit – pour le moment. Je le regrette, elle montre une riche palette d’émotions. mais ce texte déjà ancien était peut-être un essai pour des œuvres futures ?

Depuis mon premier article, Marie Volta (pseudo) m’a fait savoir qu’elle n’avait pas apprécié ; elle a même réussi a faire déréférencer l’article sur Google, une performance… Je précise qu’une critique de blog n’est pas un mastère en littérature et que seul le net peut fournir des renseignements pour expliquer l’œuvre. Or le net est très pauvre sur l’auteur. Suis-je l’un des très rares à m’être intéressé à l’œuvre de Marie ? Je fais un point d’honneur à chroniquer tous les livres que l’on me confie : est-ce de la bêtise ? L’honneur est incompréhensible aujourd’hui et peut-être devrais-je faire comme mes alter ego : prudemment SURTOUT ne rien dire quand je n’aime pas ? L’auteur pourrait alors continuer à se croire un génie (injustement) méconnu – et ne jamais progresser. J’ai le tort de croire que toute critique puisse être utile… Probablement serai-je plus avisé à l’avenir. En tout cas, je ne vous conseille pas ce livre – mais faites donc votre jugement par vous-même : je ne suis qu’une opinion parmi des milliers (mais qui n’ont pas l’heur de vouloir s’exprimer… on ne sait jamais – le conflit est si « désagréable »).

Marie Volta, La nuit du poissonnier, 2012, TDO éditions collection Terroirs du sud, 171 pages, €14.80

Les œuvres déjà chroniquées sur ce blog

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Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s band

Seuls les amoureux de Céline se pâmeront sur ce roman inachevé, touffu et délirant. Je l’ai trouvé plein de longueurs, d’invraisemblances grotesques, de verve archaïque vautrée dans le popu complaisant. Il y a de belles trouvailles (j’en ai relevé ci-après) mais engluées dans le trop-plein. Céline, qui connaît bien l’anglais, joue sur le mot ‘band’ pour signifier qu’il est emberlificoté dans son destin, parmi les autres, dans ce milieu qu’il aime et déteste à la fois. Band est le lien, la bande, la troupe, la fanfare, l’orchestre – mais aussi bander à la française. Il y a de tout ça dans ce machin de 676 pages Pléiade, sans les appendices inachevés ! Rendons hommage au travail d’édition d’Henri Godard, pas facile avec ses manuscrits dispersés, son argot vieilli et ses allusions perdues.

Nous sommes en 1916, Destouches continue de broder sur son histoire personnelle. Blessé en 1914, réformé à 80%, il a 20 ans et tente à Londres de commencer une existence jusqu’ici toujours contrainte par les parents, l’école ou l’armée. Mais il n’est bon à rien, pas même à la fidélité envers ceux qui l’aident. Il se laisse ballotter par tout ce qui survient, se monte des imaginations, va lui-même ouvrir la porte aux malotrus, se dit qu’il faudrait s’éjecter mais reste sur son cul à rien foutre. En bref le clampin puceau, incapable et impuissant. Dès lors, l’histoire manque ; la seule chose qui fait tenir ce roman est le style, toujours le même, ambiance délire, bouffées hallucinatoire,  divagations de trépané, les trois points à toutes les sauces et un vocabulaire d’arsouille. L’énormité remplace le talent. Certes, l’œuvre a été maintes fois reprise puis abandonnée, recommencée à divers stades de l’existence mouvementée de l’auteur, jamais élaguée sur le tome II, mais enfin… Quand Céline a un fil conducteur, sa verve passe bien ; quand il ne sait pas où va, ça tourne vite lancinant et lasse.

En gros, le roman veut traduire le désastre d’une existence personnelle prise dans le cataclysme d’une guerre suicide européenne. Pourquoi pas ? Mais le milieu des putes et boxons français à Londres, durant la Grande guerre, est-il bien choisi pour ce faire ? Londres est une ville où il fait bon vivre en 1916 car assez loin des champs de bataille, sauf quelques zeppelins bombardiers, et où l’on sait s’amuser. La société est restée très victorienne, l’apparence rigide masque le défoulement sans limites des passions. Ce ne sont que théâtres, bars, « musique nègre », pelotages et coups vite faits. Le War Office organise un concours du meilleur masque à gaz pour l’armée et voici Ferdinand embringué avec un faux chinois, bateleur français, pour jouer l’inventeur auprès d’un colonel à nièce.

La môme a dans les 12-13 ans, cuisses musclées sous jupette courte, beaux yeux bleu myosotis et boucles blondes. Rien de tel pour faire chavirer Céline, assez pédophile pour les petites anglaises. « Elle est trop agréable fleur ! oui fleur… je respire… bleuet !… oiseau j’ai dit… j’aime mieux oiseau… tant pis ! Je suis ensorcelé… bleuets ses yeux… une fillette… et ses jupes courtes !… » p.334. Il tente bien un vague équilibre romanesque avec la femme de son pote pseudo-chinois, Pépé, qui papouille et baisotte à bouche goulue un jeune laitier. « Et la grosse bise au petit garçon… Encore une autre ! une autre grosse bise ! dear little one !… Et que je te l’empoigne le petit bougre ! il est cajolé, trifouillé, pourléché, emmitouflé, en moins de deux ! dans les caresses ! là sur le paillasson ! là tout debout !… le poupon commissionnaire !… Ah le petit giron !… Il se tortille, il glousse de même !… ça doit pas être la première fois !… » p.302. Mais sa verve pour l’émoi adolescent, encore forte dans ‘Mort à crédit’, n’est plus là. Il l’avoue, le sexe n’a jamais été son fort : « moi surtout qui suis pas la braise, enfin du cul terriblement, je le dis tout de suite » p.570.

Il a trouvé son Alice et ses merveilles, mais sans rien de la sobriété mathématique du poète Lewis Carroll. L’ex-cavalier français, qui deviendra médecin en dispensaire, joue plutôt dans la grosse farce avec divagations enfiévrées. Pris un soir de course dans l’atmosphère effrénée d’un bar nègre avec la petite, il la voit se frotter sur les hommes, perdre sa culotte et sauter de genoux en genoux, « le cul en l’air qu’elle a tout nu » p.508. Elle est déchirée, défoncée par le rythme et les hommes, « c’est un défilé sur elle… un tzigane d’abord, puis un nègre, puis un barbu, puis un athlète (…) ils montent dessus partout à la ronde », elle est heureuse de jouir et d’en redemander, « enlacée, reniflée, pourléchée, haletante et câline, elle se tortille, elle se pâme au tapis… » p.510. Sitôt sorti dans la ruelle, il la viole illico sous la pluie à torrent, contre un mur, sa petite fée souillée. L’imagination l’enflamme, « comment elle se faisait caresser !… bourrer… farfouiller !… Ah ! pardon ! par la horde ! » p.513. Il l’agrippe, « je suis animal hop !… Y a personne !… Elle geint d’abord… puis elle miaule… je la fais sauter tellement je suis fort !… ‘Saute ! saute ! cabri !’ Je sais plus !… je la sens au bout… chaque coup elle grogne… C’est chaud au bout !… c’est chaud !… ‘Mon ange !…’ Je l’embrasse… elle me laisse… je secoue… je secoue !… » p.515. Étonnante page où l’on baise une mineure dans la littérature française. Rythme filmique, images saccadées jusqu’au spasme final, c’est prenant.

Au début de ‘Guignol’band’, Virginia a 12 ans, elle aura 16 ans dans le dernier tome dont seul le synopsis a été écrit. Effrayé par son audace provocatrice commencée durant les années folles, confronté à la chape d’ordre moral du vieux Pétain, Céline a tenté de raccrocher l’âge de 15 ans comme légal pour le mariage des filles… La voilà enceinte et lui « cloque monsieur », dit-il drôlement p.577. Il a de ces trouvailles quand il aime, Céline, parlant encore de « jardiner la nièce » p.643, ce qui est poétique.

Mais tout son bonheur ne parvient pas à coaguler. Dans ce Londres où il est poisson dans l’eau, tout ce qu’il aime lui échappe, bars, marmaille et bateaux. Les bars explosent sous les grenades de l’anarchiste juif Boro, la marmaille est pelotée, troussée et besognée – filles comme garçons -, les bateaux partent sans lui pour les Amériques… « C’était la faute de personne, chacun est fou de vivre tant qu’il peut, de tout ce qu’il possède et tout de suite, personne n’a une seconde à perdre, debout ou couché, c’est la loi du monde… » p.537.

Pourtant, comme il est beau Londres à vingt ans : « Je me souviens tout comme hier de leurs malices… de leurs espiègles farandoles le long de ces rues de détresse en ces jours de peine et de faim. Grâce soit de leur souvenir ! Frimousses mignonnes ! Lutins au fragile soleil ! Misère ! Vous vous élancerez toujours pour moi, gentiment à tourbillons, anges riants au miroir de l’âge, telles en vos ruelles autrefois dès que je fermerai les yeux… » p.106. Ou encore, bien des pages plus loin : « Mourir ainsi tout emporté de jeunesse, de joie, de marmaille ! tout le bonheur ! le bouquet de joie d’Angleterre ! si frais, si pimpant, divin ! pâquerettes et roses moustillantes ! Ah ! je m’exalte ! Ah ! je m’enivre ! » p.656. Joli, non ?

Marmaille, cuisses de nymphe, bateaux à voiles… tout ce qui danse émerveille Céline. « Il s’envolerait, c’est un oiseau, malgré les myrions de camelotes dans son ventre en bois, comble à en crever, le vent qui lui chante dans les hunes l’emporterait par la ramure, même ainsi tout sec, sans toile, il partirait, si les hommes s’acharnaient pas, le retenaient pas par cent mille cordes, souquées à rougir, il sortirait tout nu des docks, par les hauteurs, il irait se promener dans les nuages, il s’élèverait au plus haut du ciel, vive harpe aux océans d’azur, ça serait comme ça le coup d’essor, ça serait l’esprit du voyage, tout indécent, on aurait pu qu’à fermer les yeux, on serait emporté pour longtemps, on serait parti dans les espaces de la magie du sans-souci, passager des rêves du monde ! » p.672.

Ça serait… mais avec Céline le coup d’essor se ramène aux coups du sort. Jamais d’envol, sauf dans le délire. L’existence à ras de terre, toujours fourvoyée dans les ennuis, où il se met comme un niais. Le lira qui pourra, il y a tant de longueurs… Le lecteur étouffe souvent dans le galimatias, l’éructation, le flux délirant. Il aurait fallu trier, élaguer, construire. Pas eu le temps, Céline, ni le goût. Restent quelques perles – mais à dire plus qu’à lire !

Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s band 1 et 2 + synopsis du 3, 1944, Romans III Gallimard Pléiade, édition Henri Godard 1988, 1264 pages, €52.25

Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s band 1 et 2, Folio, 1989, €10.45

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