Articles tagués : couché

Stefan Zweig, Printemps au Prater suivi de La Scarlatine

stefan zweig printemps au prater

Publié en 1900, Printemps au Prater a pour héros ce parc de verdure au cœur de Vienne où toute la société se retrouve le dimanche. Certes, chacun garde son quant à soi et son costume de classe, mais ce lieu de rencontre démocratique et festif permet à l’humanité de se sentir une, lors des courses de derby ou du corso. Une haute bourgeoise en son boudoir est saisie de l’envie de sortir avec le printemps qui rayonne. Las ! Sa couturière n’a pas livrée sa dernière robe. Dépitée, elle se rencogne, avant de se décider à sortir quand même mais incognito, dans une vieille robe toute simple.

Nul ne la reconnaît car, dans la société bourgeoise qui mime l’aristocratie fin de siècle (le XIXe), c’est le plumage et non pas le ramage qui fait la personne. Vous affichez votre statut social ou bien vous n’êtes rien. C’est en rien que se promène la grande dame (ex-cocotte, on l’apprendra plus tard), et elle rencontre un étudiant jeune et gentil dans lequel on peut reconnaître l’auteur (il écrit la nouvelle à 19 ans). On sympathise, on rentre bras dessus, bras dessous, on couche dans sa chambrette. Et voilà.

La vie reprend ses droits, le temps d’un printemps, avant de retourner aux devoirs. Boudoir/Prater, bourgeoisie prétentieuse/vitalisme primaire, hiver social/printemps des sens, robe à chichis/robe toute simple : ces oppositions sont efficaces pour célébrer le siècle moderne, le XXe qui naît. Le corsetage social bourgeois donne envie de faire craquer ses gaines !

lecture seins nus

La Scarlatine (ou Fièvre écarlate) est de même eau, en plus tragique. Un étudiant sortant à peine du lycée s’exile dans la grande ville pour y faire médecine. Il est fluet, imberbe, porté à la poésie, timide – pas fait pour l’exil, ni pour la ville ni pour la vie. Il est seul et l’ami qu’il tente de se faire lui montre par contraste tout ce qui lui manque pour être un homme fait : le rire, la virilité poilue, le muscle, l’alcool, le duel, le sexe. On se moque, il est encore enfant ; il se renferme et se souvient qu’on l’habillait parfois en fille.

Ce n’est qu’une toute jeune personne qu’il n’avait même pas remarquée, la fille de sa logeuse, qui le révèle à lui-même. Elle tombe malade et, investi d’une mission médicale qu’il se donne à lui-même, il se dévoue et la sauve. Il se sent enfin destiné à quelque chose dans cette société indifférente dont les mœurs lui répugnent. Mais il n’y aurait pas reste de romantisme littéraire sans un bon drame à la fin : atteint lui-même de la scarlatine – par un baiser de la petite – il n’a pas la résilience pour s’en sortir… Les enfants l’ont, mais lui n’est plus enfant – même si les autres ne le voient pas.

Récit d’initiation, de passage de l’adolescence à l’âge adulte, critique de cette éducation bourgeoise catholique en couveuse qui ne prépare pas les jeunes hommes à la vraie vie, on comprend que Freud ait été très intéressé par cette nouvelle, parue en 1908.

Stefan Zweig, Printemps au Prater suivi de La Scarlatine, Livre de poche 2010, 120 pages, €2.95

Stefan Zweig, Romans et Nouvelles tome 1, Gallimard Pléiade 2013, 35 romans et nouvelles en traduction révisée, 1552 pages, €61.75

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pierre Drieu La Rochelle, La comédie de Charleroi

En six nouvelles, Drieu décrit sa guerre de 14 avec le recul des années. Il avait 21 ans en 1914 et était encore capable d’exaltation guerrière, cette « puberté de la vertu » à la suite des légendes de Napoléon et de Marathon qui avaient enfiévré son enfance. Lorsqu’il publie La comédie, en 1934, il a vingt ans de plus et l’amertume de constater que la guerre n’a décidément rien appris aux démocraties parlementaires, toujours aussi affairistes, démagogues et bureaucrates. C’est cette même année 1934 qu’il publie l’essai Socialisme fasciste, tirant progressivement vers les nazis. Il n’entrera au PPF de Doriot qu’en 1936, mais sur son expérience de guerre, des vrais « chefs » qu’il décrit dans La comédie de Charleroi.

Pierre Drieu La Rochelle La comédie de Charleroi

Ce livre est peut-être son meilleur, mais je n’ai pas encore lu le reste. Il est en tout cas bien composé, style entraînant et réflexions utiles. Drieu parlant de lui est véridique, même si « le narrateur » n’est pas toujours son double, n’ayant pas combattu exactement comme lui. Il s’agit bien d’une expérience romancée, Drieu a passé un peu plus de 5 mois au front, le reste du temps blessé ou malade ou un temps pistonné par une femme. Cela n’enlève rien à la fraîcheur et à la violence de ses expériences vécues : Charleroi, Verdun, les Dardanelles.

« Alors, tout d’un coup, il s’est produit quelque chose d’extraordinaire. Je m’étais levé, levé entre les morts, entre les larves. J’ai su ce que veulent dire grâce et miracle. Il y a quelque chose d’humain dans ces mots. Ils veulent dire exubérance, exultation, épanouissement – avant de dire extravasement, extravagance, ivresse. (…) C’était donc moi ce fort, ce libre, ce héros. (…) Qu’est-ce qui soudain jaillissait ? Un chef. (…) l’homme qui donne et qui prend dans la même éjaculation » (I.IV). Au cri d’exubérance exaltée du jeune homme de 21 ans en 14 – « l’explosion suprême de l’enfance » (IV) – répond le cri de peur sorti des entrailles sous l’obus à Thiaumont en 17. Entre les deux, le passage de la charge à l’attente, du guerrier au bombardement industriel. « La guerre aujourd’hui, c’est d’être couché, vautré, aplati. Autrefois, la guerre c’était des hommes debout » (I.II). De la chevalerie à la masse, du combat d’homme à homme à l’écrasement de fer anonyme. En cause : la démocratie et la technique.

La démocratie, cela fait « ces paysans alcooliques, dégénérés, maladifs », « des ouvriers tous sournoisement embourgeoisés », des officiers « ronds-de-cuir qui attendaient leur retraite », « cette armée si peu militaire, parquée dans les casernes » qui ne connaît « que l’exercice imbécile dans la cour et la théorie ». Sur le terrain, contrairement aux Allemands en feldgrau, « seuls nos pantalons rouges animaient le paysage. Stupide vanité, consternante idiotie de nos généraux et de nos députés ». En bref « l’accablement de toute cette médiocrité qui fut pour moi le plus grand supplice de la guerre, cette médiocrité qui avait trop peur pour fuir et trop peur aussi pour vaincre et qui resta là pendant quatre ans, entre les deux solutions » (I.II). « Depuis que j’étais né dans ce pays (…) on n’entendait parler que de défaites. Enfant, on ne me parlait que de Sedan et de Fachoda quand ce n’était pas de Waterloo et de Rossbach » (I.VII). La guerre va-t-elle retremper les âmes ? « Cet espoir, c’était que l’événement allait faire justice de la vieille hiérarchie imbécile, formée dans la quiétude des jours » (I.IV). Mais nous sommes en 1934 et les parlementaires sont toujours aussi médiocres. Le 6 février n’est pas loin ! « Je suis contre les vieux » (I.VIII). Car la Grande guerre a vaincu les hommes, elle ne les a pas régénérés.

cadavre allemand tranchee 14-18

En cause, la technique. « Cette guerre moderne, cette guerre de fer et non de muscles. Cette guerre de science et non d’art. Cette guerre d’industrie et de commerce. Cette guerre de bureaux. Cette guerre de journaux. Cette guerre de généraux et non de chefs. Cette guerre de ministres, de chefs syndicalistes, d’empereurs, de socialistes et de démocrates, de royalistes, d’industriels et de banquiers, de vieillards et de femmes et de garçonnets. Cette guerre de fer et de gaz. Cette guerre faite par tout le monde, sauf par ceux qui la faisaient. Cette guerre de civilisation avancée » (I.IV). Avancée comme le camembert lorsqu’il est fait… Il n’y a pas que les démocrates français, les impériaux allemands sont pris aussi dans cette absurdité industrielle : « J’ai vu ça en 1918, cette chère vieille infanterie allemande crever décidément sous le flot de l’industrie américaine. Ah ce tonnerre énorme, omnipotent, si bien installé, si sûr de lui. Dieu était avec eux » (I.IV). Quant aux fascistes, nés après guerre, ils seront pris aussi : « La guerre moderne est une révolte maléfique de la matière asservie par l’homme » (I.IV). Heidegger le pense au même moment. « Trop de ferraille (…) un supplice inventé par des ingénieurs sadiques pour des bureaucrates tristes. Mais ça n’est pas une guerre pour guerriers » (IV).

Drieu est contre la démocratie, contre la ville, contre la technique – « Je haïssais le monde moderne » (IV). La modernité, c’est aussi le nationalisme, dévoiement politicien du patriotisme pour les masses. Drieu est pour l’Europe, contre les nations. « Le nationalisme, c’est l’aspect le plus ignoble de l’esprit moderne ». Il est fabriqué par la mémoire reconstruite, « on définit le passé (…) Et ce sont les politiques qui font ces définitions ». Or « une culture aujourd’hui, c’est une nomenclature fixée par les ministères et les agences de tourisme, et interdite par les douanes du pays voisin (…) Je ne veux pas me battre pour une chose frelatée (…) Car plus on défend une culture, plus elle devient sèche, moins elle est digne d’amour » (V). Aujourd’hui lui donne raison, qu’aurait-il dit des lois mémorielles et de l’identité nationale ? Mais sa contradiction est d’avoir rejoint le fascisme qui était plus totalitaire encore dans l’exaltation de l’identité raciale.

Car l’Europe pour Drieu est le berceau d’une race, et il considère le mélange comme une dégénérescence biologique : « C’était plein de nègres, de Chinois, d’Hindous, et d’un tas de gens qui ne savaient pas d’où ils étaient – ils étaient nés dans le grand tunnel où, entre les deux tropiques, la misère et le lucre se battent et copulent » (III.IV). Le problème du Juif est qu’il a délaissé sa race pour les patries : « Ils s’en sont donné du mal pour les Patries dans cette guerre-là, les Juifs », tandis que les chrétiens n’osent pas croire en leurs propres dieux européens mais en cette religion « qui humilie la chair comme le vice » (IV). « Qu’est-ce qu’un chrétien ? Un homme qui croit dans les Juifs. Il avait un dieu qu’il croyait juif et, à cause de cela, il entourait les Juifs d’une haine admirative » (I.IV). Son ami Claude Praguen est juif, qui sera tué en août 14 ; le Jacob qu’il évoque devant son capitaine est aussi juif français. Drieu n’a pas de haine pour « les Juifs » dans ce livre ; il considère que les patries ne sont pas leur place et que l’Europe doit se bâtir sans eux, sans leur mentalité d’affaires « un peu servile », « un peu relâchée » (I.II), selon les stéréotypes d’époque. Il aurait probablement bien accueilli Israël.

jeunesse allemande

Reste qu’au-delà de ces considérations politiques, pas simples en 1934 lorsque l’on n’a le choix qu’entre Staline, Hitler et les ploutocrates de la démocratie parlementaire – Drieu reste Drieu. Il n’est jamais aussi bon que lorsqu’il parle de lui, lorsque son narrateur coïncide avec sa personne intime. Ni officier, ni homme du rang, Drieu sera caporal, puis sergent, jamais vraiment à sa place, toujours entre deux. « Je ne suis pas un intellectuel parce que je ne reconnais que l’expérience et la pratique. (…) Je ne suis pas un bourgeois, car j’ai toujours mis mes besoins au-dessus de mes intérêts. Je ne suis pas un prolétaire, car je profite d’une éducation. Peut-être suis-je un noble ? Mais non, je ne suis pas assez égoïste et mégalomane. Peut-être suis-je un homme ? Mais vous allez me parler d’humanisme. Je suis moi et qui m’aime me serre la main » (V). Certes, ce n’est pas Drieu directement qui parle, ni son masque le narrateur, mais un déserteur. Mais lorsque tout fout le camp, ne faut-il pas déserter ? Cette grande tentation, Drieu l’a éprouvée tout au long de la guerre et tout au long de sa vie. Son suicide final sera dix ans plus tard une désertion, aussi le déserteur parle en son nom.

Reste une alternance de témoignages et de satires, de récits et de comédie, de personnages positifs et négatifs. Car si la mère Praguen est négative, son fils Claude est positif ; si le lieutenant est couard, le colonel est fier ; si tant de galonnés sont planqués, le général est en première ligne. Il y a donc des capitaines courageux, comme avait dit Kipling – c’est bien la première fois dans un roman de Drieu La Rochelle. Une bonne réflexion sur la guerre industrielle donc toujours d’actualité, malgré quelques mots égarés sur les Juifs.

Pierre Drieu La Rochelle, La comédie de Charleroi, 1934, Gallimard l’Imaginaire 1996, 238 pages, €8.60

Pierre Drieu La Rochelle, Romans-récits-nouvelles, édition sous la direction de Jean-François Louette, Gallimard Pléiade 2012, 1834 pages, €68.87

Tous les romans de Drieu La Rochelle chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alix, Roma Roma…

Voici un mauvais album d’Alix. Depuis le décès de Jacques Martin, l’équipe de scénaristes et dessinateurs n’est plus à la hauteur. Rares sont les dessins corrects, la fluidité et l’harmonie des corps de Jacques Martin fait défaut. Dans cet album, le scénario n’est pas mal (sans doute préparé par Jacques Martin lui-même puisqu’il en avait « une cinquantaine en réserve », disait-il) mais le dessin est médiocre, comme souvent avec Morales. Certaines scènes fissurent l’image vertueuse du héros Alix et déstabilisent le jeune lecteur. Comme si, après les attentats du 11-Septembre, rien ne valait plus que le cynisme du moment.

Ainsi était ‘La chute d’Icare’ : les pirates à son service ont été massacrés. Pompée veut désormais se venger. Quoi de mieux que d’opposer au protégé de César un sosie en plus dur et plus débauché ? C’est ainsi que le soudard histrion Sulcius va jouer le rôle d’Alix pour un massacre intime et politique. Le jeune Alix sera accusé devant les voisins, le Sénat et le peuple de Rome, il aura fort à faire pour prouver son innocence.

Mais la politique commande et lui n’est qu’un instrument. Il agit en Romain mais subit son destin sans guère intervenir : il n’appelle pas César, on l’appelle pour lui ; il ne s’évade pas, on le délivre ; il ne châtie pas Sulcius, mais le Prêteur le fait tuer. Le scénario, inventif en idées, est traité de façon plutôt rigide et ne suscite guère d’intérêt.

Les scènes dessinées rabâchent, elles repiquent aux albums précédents les sempiternels moments de tristesse d’Enak séparé d’Alix, de joie des retrouvailles, d’éveil sur une couche commune en pleine nuit, de jeunes échansons dans les scènes d’orgies, de désir sexuel suggéré de la part d’une femme ou pour une fille, en général en dernière case d’une double page pour le suspense hebdomadaire.

Mais la semaine suivante apporte sa déception, et même une certaine immoralité qu’on ne connaissait pas jusqu’ici à Alix : Ne voila-t-il pas qu’il veut une nuit violer Lydia ? « La chaleur et les circonstances m’ont égaré ! » Est-ce Alix, cet immature obsédé de sexe au comportement de banlieue ?…

Enak est déguisé en fille et se découvre un talent pour la comédie, tandis qu’une allusion pédérastique sous couvert de la scène vient donner le ton entre le grand blond et le petit basané : « ce faune lubrique veut que je l’accompagne dans ce bois, là-bas… » déclame Enak en ménade, agrippé par Alix en satyre velu. Où sont donc nos héros forts et purs d’antan ? Sont-ils démagogiques pour « coller » à la sexualité nourrie par internet et le porno-mobile du temps ? Sont-ils preuve de cet effondrement des valeurs qui touche toute la profession médiatico-artistique ? Faut-ils qu’ils jouent les « grands frères » comme dans les quartiers pour qu’on les lise ? Jusqu’à ce futur empereur qui joue les Delanoë en se parant à douze ans d’une perruque de fille et tortillant sa nudité devant le miroir (et sa soeur) !

Il y a donc perte d’imagination, manque de souplesse, dessin sommaire aux personnages microcéphales et aux enfants musclés comme des dockers, dérive morale et jeu dangereux avec le sexe et la politique. On ne retrouve plus Alix d’antan, celui que l’on aimait et admirait. Question d’époque ou lâcheté de l’équipe nouvelle en charge ? La série dégénère… Et l’on n’était encore qu’en 2005 !

Jacques Martin, Roma Roma…, 2005, dessin Rafael Morales, Casterman 48 pages, 9.51€.
Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s band

Seuls les amoureux de Céline se pâmeront sur ce roman inachevé, touffu et délirant. Je l’ai trouvé plein de longueurs, d’invraisemblances grotesques, de verve archaïque vautrée dans le popu complaisant. Il y a de belles trouvailles (j’en ai relevé ci-après) mais engluées dans le trop-plein. Céline, qui connaît bien l’anglais, joue sur le mot ‘band’ pour signifier qu’il est emberlificoté dans son destin, parmi les autres, dans ce milieu qu’il aime et déteste à la fois. Band est le lien, la bande, la troupe, la fanfare, l’orchestre – mais aussi bander à la française. Il y a de tout ça dans ce machin de 676 pages Pléiade, sans les appendices inachevés ! Rendons hommage au travail d’édition d’Henri Godard, pas facile avec ses manuscrits dispersés, son argot vieilli et ses allusions perdues.

Nous sommes en 1916, Destouches continue de broder sur son histoire personnelle. Blessé en 1914, réformé à 80%, il a 20 ans et tente à Londres de commencer une existence jusqu’ici toujours contrainte par les parents, l’école ou l’armée. Mais il n’est bon à rien, pas même à la fidélité envers ceux qui l’aident. Il se laisse ballotter par tout ce qui survient, se monte des imaginations, va lui-même ouvrir la porte aux malotrus, se dit qu’il faudrait s’éjecter mais reste sur son cul à rien foutre. En bref le clampin puceau, incapable et impuissant. Dès lors, l’histoire manque ; la seule chose qui fait tenir ce roman est le style, toujours le même, ambiance délire, bouffées hallucinatoire,  divagations de trépané, les trois points à toutes les sauces et un vocabulaire d’arsouille. L’énormité remplace le talent. Certes, l’œuvre a été maintes fois reprise puis abandonnée, recommencée à divers stades de l’existence mouvementée de l’auteur, jamais élaguée sur le tome II, mais enfin… Quand Céline a un fil conducteur, sa verve passe bien ; quand il ne sait pas où va, ça tourne vite lancinant et lasse.

En gros, le roman veut traduire le désastre d’une existence personnelle prise dans le cataclysme d’une guerre suicide européenne. Pourquoi pas ? Mais le milieu des putes et boxons français à Londres, durant la Grande guerre, est-il bien choisi pour ce faire ? Londres est une ville où il fait bon vivre en 1916 car assez loin des champs de bataille, sauf quelques zeppelins bombardiers, et où l’on sait s’amuser. La société est restée très victorienne, l’apparence rigide masque le défoulement sans limites des passions. Ce ne sont que théâtres, bars, « musique nègre », pelotages et coups vite faits. Le War Office organise un concours du meilleur masque à gaz pour l’armée et voici Ferdinand embringué avec un faux chinois, bateleur français, pour jouer l’inventeur auprès d’un colonel à nièce.

La môme a dans les 12-13 ans, cuisses musclées sous jupette courte, beaux yeux bleu myosotis et boucles blondes. Rien de tel pour faire chavirer Céline, assez pédophile pour les petites anglaises. « Elle est trop agréable fleur ! oui fleur… je respire… bleuet !… oiseau j’ai dit… j’aime mieux oiseau… tant pis ! Je suis ensorcelé… bleuets ses yeux… une fillette… et ses jupes courtes !… » p.334. Il tente bien un vague équilibre romanesque avec la femme de son pote pseudo-chinois, Pépé, qui papouille et baisotte à bouche goulue un jeune laitier. « Et la grosse bise au petit garçon… Encore une autre ! une autre grosse bise ! dear little one !… Et que je te l’empoigne le petit bougre ! il est cajolé, trifouillé, pourléché, emmitouflé, en moins de deux ! dans les caresses ! là sur le paillasson ! là tout debout !… le poupon commissionnaire !… Ah le petit giron !… Il se tortille, il glousse de même !… ça doit pas être la première fois !… » p.302. Mais sa verve pour l’émoi adolescent, encore forte dans ‘Mort à crédit’, n’est plus là. Il l’avoue, le sexe n’a jamais été son fort : « moi surtout qui suis pas la braise, enfin du cul terriblement, je le dis tout de suite » p.570.

Il a trouvé son Alice et ses merveilles, mais sans rien de la sobriété mathématique du poète Lewis Carroll. L’ex-cavalier français, qui deviendra médecin en dispensaire, joue plutôt dans la grosse farce avec divagations enfiévrées. Pris un soir de course dans l’atmosphère effrénée d’un bar nègre avec la petite, il la voit se frotter sur les hommes, perdre sa culotte et sauter de genoux en genoux, « le cul en l’air qu’elle a tout nu » p.508. Elle est déchirée, défoncée par le rythme et les hommes, « c’est un défilé sur elle… un tzigane d’abord, puis un nègre, puis un barbu, puis un athlète (…) ils montent dessus partout à la ronde », elle est heureuse de jouir et d’en redemander, « enlacée, reniflée, pourléchée, haletante et câline, elle se tortille, elle se pâme au tapis… » p.510. Sitôt sorti dans la ruelle, il la viole illico sous la pluie à torrent, contre un mur, sa petite fée souillée. L’imagination l’enflamme, « comment elle se faisait caresser !… bourrer… farfouiller !… Ah ! pardon ! par la horde ! » p.513. Il l’agrippe, « je suis animal hop !… Y a personne !… Elle geint d’abord… puis elle miaule… je la fais sauter tellement je suis fort !… ‘Saute ! saute ! cabri !’ Je sais plus !… je la sens au bout… chaque coup elle grogne… C’est chaud au bout !… c’est chaud !… ‘Mon ange !…’ Je l’embrasse… elle me laisse… je secoue… je secoue !… » p.515. Étonnante page où l’on baise une mineure dans la littérature française. Rythme filmique, images saccadées jusqu’au spasme final, c’est prenant.

Au début de ‘Guignol’band’, Virginia a 12 ans, elle aura 16 ans dans le dernier tome dont seul le synopsis a été écrit. Effrayé par son audace provocatrice commencée durant les années folles, confronté à la chape d’ordre moral du vieux Pétain, Céline a tenté de raccrocher l’âge de 15 ans comme légal pour le mariage des filles… La voilà enceinte et lui « cloque monsieur », dit-il drôlement p.577. Il a de ces trouvailles quand il aime, Céline, parlant encore de « jardiner la nièce » p.643, ce qui est poétique.

Mais tout son bonheur ne parvient pas à coaguler. Dans ce Londres où il est poisson dans l’eau, tout ce qu’il aime lui échappe, bars, marmaille et bateaux. Les bars explosent sous les grenades de l’anarchiste juif Boro, la marmaille est pelotée, troussée et besognée – filles comme garçons -, les bateaux partent sans lui pour les Amériques… « C’était la faute de personne, chacun est fou de vivre tant qu’il peut, de tout ce qu’il possède et tout de suite, personne n’a une seconde à perdre, debout ou couché, c’est la loi du monde… » p.537.

Pourtant, comme il est beau Londres à vingt ans : « Je me souviens tout comme hier de leurs malices… de leurs espiègles farandoles le long de ces rues de détresse en ces jours de peine et de faim. Grâce soit de leur souvenir ! Frimousses mignonnes ! Lutins au fragile soleil ! Misère ! Vous vous élancerez toujours pour moi, gentiment à tourbillons, anges riants au miroir de l’âge, telles en vos ruelles autrefois dès que je fermerai les yeux… » p.106. Ou encore, bien des pages plus loin : « Mourir ainsi tout emporté de jeunesse, de joie, de marmaille ! tout le bonheur ! le bouquet de joie d’Angleterre ! si frais, si pimpant, divin ! pâquerettes et roses moustillantes ! Ah ! je m’exalte ! Ah ! je m’enivre ! » p.656. Joli, non ?

Marmaille, cuisses de nymphe, bateaux à voiles… tout ce qui danse émerveille Céline. « Il s’envolerait, c’est un oiseau, malgré les myrions de camelotes dans son ventre en bois, comble à en crever, le vent qui lui chante dans les hunes l’emporterait par la ramure, même ainsi tout sec, sans toile, il partirait, si les hommes s’acharnaient pas, le retenaient pas par cent mille cordes, souquées à rougir, il sortirait tout nu des docks, par les hauteurs, il irait se promener dans les nuages, il s’élèverait au plus haut du ciel, vive harpe aux océans d’azur, ça serait comme ça le coup d’essor, ça serait l’esprit du voyage, tout indécent, on aurait pu qu’à fermer les yeux, on serait emporté pour longtemps, on serait parti dans les espaces de la magie du sans-souci, passager des rêves du monde ! » p.672.

Ça serait… mais avec Céline le coup d’essor se ramène aux coups du sort. Jamais d’envol, sauf dans le délire. L’existence à ras de terre, toujours fourvoyée dans les ennuis, où il se met comme un niais. Le lira qui pourra, il y a tant de longueurs… Le lecteur étouffe souvent dans le galimatias, l’éructation, le flux délirant. Il aurait fallu trier, élaguer, construire. Pas eu le temps, Céline, ni le goût. Restent quelques perles – mais à dire plus qu’à lire !

Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s band 1 et 2 + synopsis du 3, 1944, Romans III Gallimard Pléiade, édition Henri Godard 1988, 1264 pages, €52.25

Louis-Ferdinand Céline, Guignol’s band 1 et 2, Folio, 1989, €10.45

Catégories : Livres, Louis-Ferdinand Céline | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,