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Tom Wolfe, Le bûcher des vanités

Voici un livre américanissime. Gros succès à sa parution, il y a vingt ans, aux Etats-Unis. Il aide toujours ceux qui, en Europe, cherchent à comprendre ce pays et cette époque. Mieux que le livre d’un sociologue, ce roman d’un journaliste à l’œil aigu et méchant livre un inventaire à la Bourdieu – en plus lisible. Voyeurisme, jalousie de classe, absence de références : l’auteur ne se pose pas en juge, faute d’un point de vue alternatif. Il n’a rien à proposer et ce constat de réalité est ce qui fait toute la force du livre. Tom Wolfe s’imbibe du milieu et recrache ses tics en une caricature plus vraie que nature. Son Amérique a préparé celle de Trump, dont la bouffonnerie et l’effarant néant intellectuel et spirituel éclate dans le moindre tweet du président.

Le personnage principal du roman est un WASP riche et dans le vent, à l’itinéraire classique : père avocat connu, études à Yale, appartement newyorkais sur Park Avenue, épouse décoratrice, calculatrice et snob, emploi de golden boy à Wall Street. Il appartient à cette haute société bien dressée, isolée et à courte vue. Pourquoi voir plus loin quand on est bien ?

Un soir, il se retrouve par hasard dans le Bronx avec sa maîtresse, face à deux jeunes Noirs prêts à le racketter. Dans la lutte brouillonne où la peur joue le premier rôle, la voiture touche l’un des jeunes. C’est le début d’un engrenage. Les médias se déchaînent, manipulés par des politiciens démagogues et des journalistes en mal de scoop. Les protagonistes deviennent des emblèmes de classe et des champions de camp. Personne ne se préoccupe de ce qui s’est vraiment passé, « on » veut un exemple, montrer que « la justice » – qui condamne chaque jour son lot « de Blacks et de Latinos » – peut aussi condamner un WASP de Park Avenue et le traiter sans faveurs particulières.

De l’univers d’origine, il ne reste rien. Le rêve américain offrait le choix entre la Morale et l’Enfer, la réussite et l’échec – soit à l’arrivée Park Avenue et le Bronx. Wall Street, où les opérateurs se veulent les maîtres du monde est surtout une jungle où chacun lutte pour la vie sociale. Les Noirs, porte-parole de leur communauté, sont aussi arrivistes et corrompus que les Blancs. Le maire ne pense qu’aux élections prochaines, le procureur qu’à son avancement, l’avocat qu’à l’argent de son client, l’évêque (noir) qu’à son statut, le « révérend » (noir) qu’à son pouvoir et à son prestige. Chacun suit son chemin personnel, trace à coup de machette sans égard pour les autres son chemin dans la jungle qu’est la société hyperindividualiste. Tant pis pour la morale, la vérité, la loi, l’humanité, la religion… Aucun scrupule : tout est bon pour atteindre ses fins. Même les solidarités de classe ou de lignage disparaissent dans ce struggle for life social : les Noirs manipulent les Noirs, les employeurs lâchent leurs subordonnés, les femmes laissent tomber leur mari et les amants leur maîtresse.

A New York, vous n’existez que lorsqu’on parle de vous. Chacun cherche donc à faire des coups d’éclat pour obtenir ce « quart d’heure de célébrité » qui le fera exister socialement. Le journaliste minable remuera la merde et travestira le réel pour offrir « un putain de bon sujet explosif » – selon la vulgarité de langage habituelle à l’inculture crasse de tous les personnages. L’avocat médiocre fera jouer la solidarité de sa communauté irlandaise et tirera des traites sur « la banque des faveurs ». Le révérend voudra prouver qu’il s’occupe de ses ouailles en occupant les tabloïds, le maire guignera les voix du Bronx pour être réélu…

Lorsque rien ne vous arrive, affichez toujours votre appartenance, cela peut vous servir : menton de Yale, costume à 2000 $, chaussures de chez Machin (une marque de luxe) ; votre femme sera décolorée et émaciée telle que le veut la mode. Si vous êtes Noir, vous porterez des Reebok blanches et adopterez le « pimp roll », cette démarche chaloupée des singes ou des maquereaux, les muscles roulant sous le tee-shirt collant.

Chacun regarde l’autre pour l’évaluer. Non avec l’œil humain et humaniste mais avec les rayons X de l’appartenance. Idéal du robot : faire ce que l’on est censé faire, pas plus ; montrer de quelle fabrique sociale on sort à la chaîne ; afficher toutes ses références de conformité (langage, attitude, vêture, marques commerciales). La classe, c’est la classification. Les nègres sont « de couleur » et les femelles des « féministes », les hommes n’ont qu’à bien se tenir, quant aux homos, s’ils sont joyeux (eh oui, gay veut aussi dire joyeux), ils sont étiquetés comme tels et réduits à leur masculinité incomplète. Et si vous « êtes » latino ou « musulman », vous avez une tache indélébile tatouée sur le front.

Voilà l’Amérique. Hier, lorsque je l’ai lu en 1989, je pouvais penser que ce pourrait être notre avenir ; aujourd’hui, cela ressemble de plus en plus à notre présent ! Un roman à lire si vous ne l’avez jamais fait, juste pour comprendre ce qui nous arrive. C’est en plus un vrai thriller avec suspense qui se dévore avec jubilation.

Tom Wolfe, Le bûcher des vanités, 1988, Livre de poche 2001, 917 pages, €9.90, e-book format Kindle €11.99

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Elephant Man de David Lynch

Tiré de la vie réelle de John Merrick durant le règne anglais de Victoria, le film devient une fable tournée en noir et blanc entre le Bien et le Mal.

L’homme-éléphant (John Hurt) est né difforme parce que ce sa mère aurait été terrifiée par un troupeau d’éléphants passant près d’elle au galop, dit-on. Bien que sensible et cultivé, John n’est rien moins qu’une bête en apparence. Ce pourquoi un montreur de monstres l’a pris sous sa coupe et l’exhibe, faisant de cette pornographie son gagne-pain.

Un chirurgien d’hôpital à Londres, Treeves (Anthony Hopkins), se prend de curiosité, puis de compassion, pour cet être difforme. Il veut tout d’abord l’étudier au nom de la science, puis découvre en lui des qualités humaines qui engendrent de l’amitié. Il brave le conseil d’administration de l’hôpital pour les convaincre de garder John.

Ce dernier n’en a pas fini avec la bêtise et la vulgarité badaude. Un gardien de l’hôpital fait payer des ivrognes et des gens de la populace pour venir s’horrifier et blaguer le monstre. Son ancien « propriétaire » en profite pour le reprendre et l’enlever.

Nous avons donc deux attitudes convenues, en miroir : la haute société qui a de hautes idées et finit par compatir, par débordement d’une générosité qui lui coûte peu ; les basses classes restées vulgaires et rigolardes, sans pitié pour les plus malchanceux qu’elles, qui ne songent qu’à faire de l’argent sur la bête. Pourtant, en mimétisme inversé, les gamins donnent la réalité des choses : compassion pour l’être difforme chez l’enfant qui aide le propriétaire du cirque ; moquerie cruelle chez les gosses des beaux quartiers autour de la gare.

Mais le film développe une autre sorte de miroir : la « science » est un prétexte élevé pour faire du voyeurisme – comme le cirque populaire ; le snobisme de classe qui consiste à aller « visiter » le monstre et « prendre le thé » avec lui (en tremblant – et pas de froid) parce que « la reine » a dit combien elle appréciait la « charité chrétienne » de l’hôpital – est analogue à la mode d’aller voir le monstre qui court dans les débits de boisson. Il y a du voyeurisme et une certaine pornographie dans toutes les classes. Même l’actrice vedette du théâtre, qui vient embrasser John et lui donner sa photo, ne le fait pas au départ par générosité, mais par attirance trouble envers la laideur et l’anormalité.

Une fois ces deux moments établis, David Lynch entraîne un troisième moment, final, dans lequel chacun sublime ses bas instincts pour s’élever à la véritable générosité qui est d’accepter l’autre dans sa différence, une fois apprivoisé l’écart. Ce sont les nains, les géants et les monstres du cirque, rebuts de la société, qui délivrent John et le renvoient à Londres ; ce sont les dames et les messieurs de la meilleure société qui lui font une ovation au théâtre.

Ce processus dialectique est habile et finit par emporter le spectateur. Il est vrai que le début ne montre pas le monstre, toujours filmé à contrejour ou en ombre chinoise. Lorsque l’on découvre l’horreur, un sentiment de dégoût surgit naturellement, d’autant plus que l’imagination a travaillé. Mais l’insoutenable ne se maintient pas avec l’habitude et le regard s’accoutume… lorsque l’on découvre que « la bête » est douée de parole. « Je ne suis pas un animal ! Je suis un homme ! » s’écrie John, prêt à être lynché par la foule londonienne à la gare Victoria, pour avoir terrifié sans le vouloir une oie blanche victorienne. La foule s’arrête et hésite, laissant aux policemen le temps d’intervenir et de prendre le perturbateur en mains.

La dignité nait avec la parole, l’estime avec la culture. C’est au fond le processus de civilisation qui fait un être humain, pas la nature.

DVD Elephant Man de David Lynch, 1980, avec Anthony Hopkins, John Hurt, Anna Bancroft, Studio Canal Classics 2009, €9.99

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Anne Perry, L’inconnue de Blackheath

anne perry l inconnue de blackheath
L’empressement des éditions 10-18 à publier, l’année même de sa parution anglaise, le livre en français et en poche montre combien Anne Perry est appréciée de son public d’amateurs. Il faut, certes, aimer ces longs romans où l’atmosphère compte plus que l’action, aimer la sociologie historique et se plonger dans l’Angleterre victorienne fin de siècle (le 19ème), aimer les personnages devenus familiers que sont Pitt, Charlotte, Emily, lady Vespasia, Narraway et Stoker. Bien loin, donc, de ces étudiants issus de « prépas » qui croient « aimer la littérature » (expérience personnelle en jury) en ne citant… qu’Harry Potter.

L’inconnue de Blakcheath est une jeune femme retrouvée morte et mutilée dans une carrière juste derrière la maison de Dudley Kynaston, inventeur naval pour l’armée et détenteur de secrets d’État. Est-ce la femme de chambre de sa femme, dont la ressemblance est forte ? L’enquête établit tant bien que mal qu’il ne s’agit pas d’elle, lorsqu’un second cadavre de jeune femme aux mains soignées mais présentant les légères traces de brûlure des lingères est retrouvé au même endroit. Cela devient « embarrassant » pour Dudley, membre de la haute société, en une époque où tout scandale est fatal aux relations sociales comme à tout poste officiel.

Qui en veut donc à Kynaston ? Un député à frasques pose la question à la Chambre ; Pitt est pressé par un conseiller du Premier ministre de faire la lumière, ses origines sociales modestes lui attirant un mépris affiché. Y aurait-il quelque intérêt personnel à mettre Pitt, chef de la Special Branch, sur la touche ?

L’enquête de police est ingrate, il faut avancer pas à pas, interroger tout le monde au risque d’impolitesse, n’affirmer qu’avec preuves… Thomas Pitt ne serait probablement pas à la hauteur sans sa femme Charlotte toujours prête à l’aider, sa belle-sœur Emily qui s’ennuie mais introduite dans la bonne société, sa tante Vespasia intelligente et non-conventionnelle, et lord Narraway l’ancien chef de la Special Branch. On ne travaille pas bien tout seul, c’est une équipe qui gagne ; vérité et société ne font jamais bon ménage.

Outre les descriptions détaillées des robes des dames et des intérieurs familiaux confortables, bonbonnières pour se garder du climat et du mépris social en ces temps impitoyables, Anne Perry fait prendre conscience de la place (inférieure) des femmes, de la situation de classe (due à la seule naissance) et de l’importance primordiale accordée au qu’en dira-t-on. Un « gentleman » doit rester en toutes circonstances égal à lui-même, protecteur envers la gent femelle, préservant tous les mineurs (femmes, enfants, domestiques) des choses graves de l’existence. D’où la gêne immédiate de toute conversation directe, l’émotion à fleur de peau envers tout écart et le scandale absolu que signifie le crime pour les apparences d’une société tout entière portée au décor.

Le 20ème siècle croit avoir inventé la société du spectacle, comme si le monde commençait avec les intellos qui l’ont théorisée dans les années 60. Anne Perry nous montre qu’il n’en est rien, et que le siècle victorien n’avait rien à apprendre du storytelling politique, de l’euphémisme social ni de la raison d’État !

Le lecteur ne voit rien venir et le finale est bien élaboré. Un grand roman d’Anne Perry, ce qui constitue une performance au bout d’une longue série, L’inconnue de Blackheath constituant le 29ème.

Anne Perry, L’inconnue de Blackheath (Death on Blackheath), 2014, 10-18 2014, 383 pages, €7.98

Les autres romans d’Anne Perry chroniqués sur ce blog

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Anatole France, Le mannequin d’osier

Ce roman fait suite à L’Orme du mail, en moins vif. Il reprend les mêmes personnages, l’abbé Guitrel qui aimerait bien devenir évêque, Lucien Bergeret, maître de conférences en littérature à l’université, et le menu peuple comme le libraire, le boucher, le savetier, le mendiant. Mais il se focalise moins sur les intrigues politiques (délicieuses) que sur la vie conjugale (morne et ratée) de M. Bergeret. Un siècle et quart plus tard, cela a du mal à nous toucher, malgré quelques beaux morceaux ironiques sur la médiocrité démocratique et militaire.

Les « conventions sociales » sont moins prudes aujourd’hui, même dans les profondeurs de la province française ; le divorce n’est plus une tare sociale et les femmes seules peuvent travailler. C’est pourquoi le lecteur 2013 adhère peu aux états d’âme des petit-bourgeois républicains, symbolisé par ce fameux mannequin d’osier sur lequel Madame Bergeret compose ces jupes elle-même. Ce qui, outre ses visites aux autres dames de son milieu et ses ordres à la servante paysanne maladroite, constitue à peu près toute son activité… Ses deux filles sont grandes et opportunément envoyées « chez une tante » pour éviter une épidémie. On comprend pourquoi, dans ce huis-clos provincial enfermé sur le ménage domestique, les caractères peuvent s’aigrir et les voix monter. C’est la propre vie d’Anatole France, mal marié avec une fille qui se croyait de la haute société, trop stupide et confite de naissance pour reconnaître la hauteur que donne la culture acquise. « Près d’une Pouilly, qu’est-ce qu’un Bergeret ? » (Pléiade p.927). Ce cri du cœur poussé par le personnage dut être celui de l’épouse même de l’auteur, dont il a fini par se séparer en 1892.

tourcoing v 1890

Le mannequin d’osier passera par la fenêtre avant de reprendre une vie modeste dans la chambre de Madame, chassé à tout jamais du cabinet de travail de Monsieur que l’épouse et mère envahissait pour marquer son territoire. Il faut dire que Madame avait pris un amant, le jeune, robuste et sanguin M. Roux, ex-étudiant en lettres latines de Monsieur et en permission de service militaire.

Anatole France n’a jamais aimé les militaires, brutes bornées selon lui, types mêmes de fonctionnaires fonctionnant en rouages obéissants – dont il à vu à peine une trentaine d’années auparavant avec Bazaine l’idiotie tactique en action. Le service militaire obligatoire de trois ans, institué par la loi Freycinet de 1889, oblige les paysans comme les étudiants, les enseignants et les séminaristes à la même corvée d’égalitarisme, les réduisant au rôle « d’outils tactiques élémentaires » (p.877). Comme chacun sait, tout petit pouvoir offert par l’État à un quelconque lambda le fait se hausser aussitôt du col ; il le croit du à ses mérites alors qu’il n’est qu’un rouage nécessaire. Chacun tente aussitôt de profiter pour restaurer cette aristocratie que la Révolution a voulu éradiquer mais qui ressurgit à chaque instant. « Le mépris de l’inférieur est un grand principe d’ambition et le fondement de la hiérarchie », expose l’auteur (p.873). Le service militaire n’est donc pas un « service » rendu aux jeunes hommes. Il les rend idiots, ravivant la bête en eux. M. Roux, lettré et charmant auparavant, est devenu culbuteur de jupons, même un peu rancis. Cela choque Anatole France, tout comme cela choque Monsieur Bergeret, époux et universitaire, qui les surprend en pleine action dans son salon.

Mais il faut faire avec son temps et l’auteur reste toujours balancé en raison. Le service militaire de tous les citoyens mâles aptes a ses vertus. La principale selon lui serait d’éviter une réédition de la Commune de 1871 : « Quand le service est obligatoire pour tous, quand tous les citoyens sont soldats ou le furent, toutes les forces sociales se trouvent disposées de manière à protéger le pouvoir » p.878. Ce n’est pas faux, aucun coup d’État militaire n’a eu lieu en France au siècle suivant grâce à ce dispositif ; ce sont même les appelés qui, par leurs réticences, ont fait échouer le putsch des généraux à Alger en 1961. Et mai 68 n’a jamais débouché sur un quelconque embryon de Commune syndicale – ni de dictature militaire. « En blouse ce héros [le sergent] aspirait à la liberté. Portant l’uniforme, il aspire à la tyrannie et fait régner l’ordre » p.879.

Malgré quelques pages d’érudition comme on en torchait volontiers dans les romans XIXe (Victor Hugo, hélas !), Anatole France sait faire vivre toute une population de personnages secondaires croqués d’un trait vif : Pied d’Alouette le mendiant philosophe qui est tout nu sans son couteau ; le recteur d’université Leterrier (au nom prédestiné) dogmatique et sans aucun doute sur le Beau, le Vrai, le Bien ; le doyen Torquet à l’âme morne ; l’archiviste Mazure qui se voit refuser faute de diplômes et travaux suffisants les palmes académiques et qui s’empresse de dégoter des anecdotes croustillantes sur les familles honorablement connues de la région (il aura très vite ses palmes et deviendra indulgent) ; le savetier veuf Piedagnel qui rêve de se remarier au grand dam de Bergeret qui aimerait plutôt divorcer ; le libraire Paillot d’esprit aride et sans lettres, surtout commerçant ; le boucher, son fils et sa femme, tous gros et puissants avec quelque chose de la bestialité de leurs ancêtres préadamiques (comme on disait alors) ; le sénateur prévaricateur, mais pas plus que tout le monde politique à l’époque…

Au fond quelque chose de Balzac, l’ironie en plus, qui nous fait comprendre bien des traits du présent parce qu’ils sont de l’humanité éternelle.

Anatole France, Le mannequin d’osier – Histoire contemporaine 2, 1897, éd. Elibron Classics 2000, 157 pages, €10.84 broché, €0.00 gratuit sur Kindle

Anatole France, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1987, édition de Marie-Pierre Bancquart, 1300 pages, €54.15

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Anne Perry, Dorchester Terrace

Nous sommes à Londres en 1896 et c’est l’hiver. Le vent balaie les rues glacées et il fait bon se réfugier entre les murs confortables des maisons victoriennes, épais rideaux de velours tirés et feu flambant dans la cheminée, tandis qu’un thé ou un porto attend sur la desserte. Anne Perry, 74 ans, n’a rien perdu de sa verve à conter cette époque révolue. L’ex-inspecteur William Pitt est devenu le chef de la Special Branch, police très réduite orientée vers la sécurité intérieure. Le fils de garde-chasse, malgré ses mérites individuels, a du mal à se sentir à l’aise dans la haute société, imbue d’elle-même et volontiers méprisante. C’est tout l’art de la politique que de faire efficacement son métier tout en louvoyant entre les susceptibilités sociales.

L’empire britannique domine le monde par son commerce, mais l’Europe s’agite. L’Autriche-Hongrie se meurt, la Russie implose, la France stagne, tandis que les nations jeunes comme la Prusse et l’Italie connaissent un dynamisme troublant. Le foyer de tension européenne reste les Balkans, coincés entre catholicisme, protestantisme et orthodoxie, entre les ambitions prussiennes à contrer le vieil empire austro-hongrois et le ressentiment russe d’avoir été vaincu à Sébastopol. La mosaïque des nations mijote, tandis que les jaunes anarchistes exaltés, sur l’exemple russe, feraient bien tout sauter. C’est ce qui arrivera à Sarajevo vingt ans plus tard…

Or ne voilà-t-il pas que l’on signale des individus douteux, fichés en Europe, arrivés récemment par le port de Douvres ? Qui plus est, ils se renseignent discrètement sur les horaires des chemins de fer, la gestion des aiguillages et autres menus faits indispensable à un attentat. Qui pourrait donc les intéresser ? Pas ce petit duc Alois, quand même ! Insignifiant, bien que Habsbourg, il ne parle que philosophie et potins mondains. Et il reste loin du trône de l’empire, dans l’ordre dynastique. Qu’en pense Lord Tregarron, ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté ? Pas grand-chose ; il n’y croit pas ; il déclare que Pitt veut faire du zèle et lui faire perdre son temps. Qu’il arrive avec plus de concret avant qu’il daigne le prendre en considération.

Pitt est vexé et bout intérieurement. Ce n’est pas à l’ancien directeur de la Special Branch, Lord Narraway, qu’on aurait fait subir une telle rebuffade ! Obstiné et habile, il va donc contourner le ministre pour se renseigner par lui-même. Sa femme Charlotte, issue de la bonne société, a ses entrées là où faut, notamment via Jack, le mari de sa sœur et adjoint aux Affaires étrangères. Il lui fait rencontrer un diplomate expert en affaires austro-hongroises, dont l’épouse est ravissante et passionnée. Elle a perdu son père devant ses yeux, lorsqu’elle avait huit ans, tué d’une balle en pleine tête par la police impériale pour avoir fomenté un attentat nationaliste pour une Croatie indépendante. Recueillie par l’amante de son père, Serafina, elle a fini par faire un beau mariage mais l’amour de son pays ne l’a jamais quittée.

Justement, cette femme qui l’a sauvée se meurt dans une villa de Londres. Elle a peur de livrer d’anciens secrets en délirant, et… elle finit par mourir mystérieusement d’une forte dose de laudanum. Y aurait-il un lien entre tous ces faits ? Ce sera à William Pitt de les tisser, mais le temps presse parce que le jeune duc débarque dans quelques jours !

Dans ce 27ème opus de la série Charlotte et William Pitt, l’auteur nous replonge avec délices dans l’ère victorienne, ses passions étouffées sous les convenances, ses secrets d’alcôves enfouies dans les années, les ambitions politiques et l’intérêt anglais. Dans cette société machiste – où règne cependant une reine – le directeur de la Special Branch n’agit pas sans sa femme, dont les relations mondaines et l’intuition contribuent à faire réussir ses missions. Les moments en famille, avec leurs deux enfants, Jemima 13 ans et Daniel 10 ans, sans oublier leur nouvelle bonne Minnie Maud amoureuse d’un petit chien, sont un contrepoint émouvant à l’action et l’intrigue, dont ce roman ne manque pas.

Anne Perry, Dorchester Terrace, 2011, 10-18, janvier 2012, 478 pages, €8.64

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Histoire à faire peur

Parmi les histoires rassemblées par Hitchcock sous le titre « à faire peur », il est un étrange récit intitulé ‘Une invitation à la chasse’. Fred Perkins, prototype de l’Américain moyen, est un petit employé d’agence insignifiant. Un jour, il reçoit une luxueuse carte gravée qui l’invite à une chasse organisée par la haute société de la ville. Très fier, il achète un habit, affûte ses manières pour faire bonne figure. Mais le matin très tôt, deux gardes-chasse viennent le prendre et le poussent au-dehors en caleçon. Dans la fraîcheur blafarde de l’aube, ils le lâchent en pleine campagne, presque nu. Au loin, la meute aboie déjà…

C’est une fable, bien sûr… Les rapports sociaux sont poussés ici à l’absurde. L’exploitation des dominants trouve son apogée dans la chasse aux inférieurs. Les riches, déjà patrons et politiciens, deviennent les chasseurs tandis que les pauvres, déjà exploités et manipulés, leurs sont livrés pieds et poings liés. Ils n’ont aucun recours contre cette fatalité, sauf de défendre leur survie. Les puissants se servent des autres hommes comme du gibier : ils les nourrissent comme de vulgaires faisans, ils les domestiquent par la morale sociale qu’ils contribuent à maintenir par les mœurs et le qu’en-dira-t-on. Puis ils transgressent allègrement l’apparence pour devenir bêtes de proie, révélant leur vrai visage. Le meurtre est la forme suprême de l’exploitation de l’homme par l’homme. Qu’il soit de masse au nom de l’idéologie ou individuel lors d’une chasse privée à la bite ou au couteau.

Une telle aventure existe-t-elle dans la réalité de notre XXe siècle ? Les éphèbes spartiates partaient nus à la chasse aux hilotes, mais ceci se passait il y a deux millénaires et demi. Le meurtre de masse, nazi, stalinien, maoïste ou polpotiste ont remplacé la chasse mais les exemples récents du Rwanda et de la Serbie montrent qu’ils sont loin d’être éradiqués dans les mentalités. Dans cette chasse hitchcockienne, aucune guerre n’est déclarée, pas même de classe, tout est « normal ». Il s’agit de lutte sociale féroce, mais elle est habituellement euphémisée par les postes et les salaires, bordée par le droit et l’État qui se dit le seul détenteur de la violence légitime.

L’étrange naît de ce que, brutalement, la lutte sociale enlève son masque. Elle devient physique, immédiate, animale. Il ne s’agit ni de Mafia ni de Ku Klux Klan mais de n’importe qui, vous et moi, victime potentielle de qui a plus de pouvoir. Les formes sociales sont respectées, l’invitation est régulière, le crime sera maquillé en accident. La bête, une fois abattue, sera oubliée aussi vite. Qui prêtera attention aux propos hystériques de la femme de Perkins qui dit avoir vu les gardes-chasse entraîner son mari à coups de fouet ? Le choc de l’accident a dû lui faire perdre la raison, déclare avec componction la haute société hypocrite. Une chasse à l’homme ? Vous n’y pensez pas ! Nous sommes des bourgeois respectables d’une petite ville américaine du XXe siècle.

Le lecteur reçoit cette fable comme un coup. Elle viole les apparences comme un prédateur obsédé viole les jeunes filles. Elle met à nu brutalement le cynisme de nos démocraties où les professions de foi idéalistes habillent les réalités de pouvoir du manteau chatoyant de l’idéologie. Tous les mécanismes sociaux concourent à ne laisser la puissance qu’à quelques-uns. Ceux-là sont assurés de l’impunité s’ils font semblant de jouer le jeu tout en étant impitoyables à dominer. Ils ont la richesse qui assure le confort et permet d’acheter les consciences ou les talents ; ils ont les relations et le clan aptes à étouffer tout scandale ; ils ont le prestige qui les fait révérer comme des modèles sociaux et les rend tabou. Qu’ont-ils à faire de la morale et des lois ?

Le lecteur, remué, se dit qu’il pourra peut-être lire le lendemain dans son journal un récit semblable dans la rubrique faits divers, une chasse à l’homme dans la campagne ou un viol de femme en chambre close. Où rien se sera jamais prouvé et où justice ne sera jamais faite.

Toute analogie avec des personnes vivantes et avec l’actualité est évidemment purement fortuite…

Alfred Hitchcock, Histoires à faire peur (Stories my mother never told me), Pocket 1995, 278 pages, €3.00 occasion

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