Histoire à faire peur

Parmi les histoires rassemblées par Hitchcock sous le titre « à faire peur », il est un étrange récit intitulé ‘Une invitation à la chasse’. Fred Perkins, prototype de l’Américain moyen, est un petit employé d’agence insignifiant. Un jour, il reçoit une luxueuse carte gravée qui l’invite à une chasse organisée par la haute société de la ville. Très fier, il achète un habit, affûte ses manières pour faire bonne figure. Mais le matin très tôt, deux gardes-chasse viennent le prendre et le poussent au-dehors en caleçon. Dans la fraîcheur blafarde de l’aube, ils le lâchent en pleine campagne, presque nu. Au loin, la meute aboie déjà…

C’est une fable, bien sûr… Les rapports sociaux sont poussés ici à l’absurde. L’exploitation des dominants trouve son apogée dans la chasse aux inférieurs. Les riches, déjà patrons et politiciens, deviennent les chasseurs tandis que les pauvres, déjà exploités et manipulés, leurs sont livrés pieds et poings liés. Ils n’ont aucun recours contre cette fatalité, sauf de défendre leur survie. Les puissants se servent des autres hommes comme du gibier : ils les nourrissent comme de vulgaires faisans, ils les domestiquent par la morale sociale qu’ils contribuent à maintenir par les mœurs et le qu’en-dira-t-on. Puis ils transgressent allègrement l’apparence pour devenir bêtes de proie, révélant leur vrai visage. Le meurtre est la forme suprême de l’exploitation de l’homme par l’homme. Qu’il soit de masse au nom de l’idéologie ou individuel lors d’une chasse privée à la bite ou au couteau.

Une telle aventure existe-t-elle dans la réalité de notre XXe siècle ? Les éphèbes spartiates partaient nus à la chasse aux hilotes, mais ceci se passait il y a deux millénaires et demi. Le meurtre de masse, nazi, stalinien, maoïste ou polpotiste ont remplacé la chasse mais les exemples récents du Rwanda et de la Serbie montrent qu’ils sont loin d’être éradiqués dans les mentalités. Dans cette chasse hitchcockienne, aucune guerre n’est déclarée, pas même de classe, tout est « normal ». Il s’agit de lutte sociale féroce, mais elle est habituellement euphémisée par les postes et les salaires, bordée par le droit et l’État qui se dit le seul détenteur de la violence légitime.

L’étrange naît de ce que, brutalement, la lutte sociale enlève son masque. Elle devient physique, immédiate, animale. Il ne s’agit ni de Mafia ni de Ku Klux Klan mais de n’importe qui, vous et moi, victime potentielle de qui a plus de pouvoir. Les formes sociales sont respectées, l’invitation est régulière, le crime sera maquillé en accident. La bête, une fois abattue, sera oubliée aussi vite. Qui prêtera attention aux propos hystériques de la femme de Perkins qui dit avoir vu les gardes-chasse entraîner son mari à coups de fouet ? Le choc de l’accident a dû lui faire perdre la raison, déclare avec componction la haute société hypocrite. Une chasse à l’homme ? Vous n’y pensez pas ! Nous sommes des bourgeois respectables d’une petite ville américaine du XXe siècle.

Le lecteur reçoit cette fable comme un coup. Elle viole les apparences comme un prédateur obsédé viole les jeunes filles. Elle met à nu brutalement le cynisme de nos démocraties où les professions de foi idéalistes habillent les réalités de pouvoir du manteau chatoyant de l’idéologie. Tous les mécanismes sociaux concourent à ne laisser la puissance qu’à quelques-uns. Ceux-là sont assurés de l’impunité s’ils font semblant de jouer le jeu tout en étant impitoyables à dominer. Ils ont la richesse qui assure le confort et permet d’acheter les consciences ou les talents ; ils ont les relations et le clan aptes à étouffer tout scandale ; ils ont le prestige qui les fait révérer comme des modèles sociaux et les rend tabou. Qu’ont-ils à faire de la morale et des lois ?

Le lecteur, remué, se dit qu’il pourra peut-être lire le lendemain dans son journal un récit semblable dans la rubrique faits divers, une chasse à l’homme dans la campagne ou un viol de femme en chambre close. Où rien se sera jamais prouvé et où justice ne sera jamais faite.

Toute analogie avec des personnes vivantes et avec l’actualité est évidemment purement fortuite…

Alfred Hitchcock, Histoires à faire peur (Stories my mother never told me), Pocket 1995, 278 pages, €3.00 occasion

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2 réflexions sur “Histoire à faire peur

  1. Il y a les snuff movies qui sont tournés là où l’état ne regarde pas, mettant en scène des « chasses » de jeunes filles et de jeunes garçons qui se terminent par la mort dans le sadisme porno cinématographiquement dosé. Il y a la légende urbaine qui fait que cela arrive rarement et encore moins dans les pays développés. Il y a le film ‘Les chasses du comte Zaroff’ sur le même thème. Et puis ‘Rambo’.
    Rambo est le contre-mythe de l’individu « pionnier » apte à se défendre tout seul contre l’État, la société, la nature et le monde entier. Il a donné Jason Bourne et XIII, entre autres.
    Il ne faut pas négliger ce mythe social très puissant de l’individu contre l’État, aux États-Unis. Notamment dans le procès DSK où Nafissatou Diallo ressurgit contre le riche et le puissant. Ce n’est pas par hasard si la date du 1er août – où tout devait se terminer – a été repoussée au 23 août, le temps de laisser rentrer la société civile qui observe et qui juge les institutions bien plus que chez nous. Les Américains ne sont pas dans la société de cour, avec révérence hypocrite au statut social et aux copains politiques de la « famille », mais dans la résistance permanente (et un peu anarchiste) envers tous les pouvoirs constitués. L’issue de la relation sexuelle (consentie ou non, violente ou non, payée ou non) n’est pas encore trouvée…

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  2. J’ai lu cette nouvelle, effectivement effrayante. Je m’étais même distrait à en faire un pastiche, en la situant dans un autre contexte.
    Je crois qu’il faut faire le distinguo entre ces ‘fictions’ et les éliminations de masse sur des bases ‘scientifiques’ ou politiques, mais j’ai reçu des témoignages précis et concordants m’indiquant que dans des endroits quelque peu isolés et peu policés (le peu de forces de l’ordre existant étant circonvenues par l’argent et pétrifiées de trouille), des chasses à l’être humain, pour le seul plaisir de nantis en mal de sensations, ont bien eu lieu au Brésil et au Paraguay – et il n’y a pas si longtemps que ça: trente ans à peine (un procès eut lieu en 1985 à Belém, un coupable fut jugé et condamné à 30ans de détention mais d’appel en appel le jugement se perdit dans les limbes, et ne fut jamais exécuté). Je n’exclue pas que vu l’immensité de certaines fazendas, vu le fait qu’il demeure encore des milliers de travailleurs ‘escravos’ parce que dépourvus d’état-civil – donc qui n’existent pas – enchaînés par l’ignorance, la distance et une dette usuraire à laquelle ils se croient (faussement) liés, ces ‘jeux’ existent toujours. A noter que chaque année, depuis que la lutte contre « l’esclavagisme rural » est dévolue à la police fédérale et pas aux instances locales, on en libère des centaines chaque année au Brésil mais que pour cela il faut monter de véritables opérations paramilitaires.
    Si ça a existé dans ces pays qui ne sont pas les moins administrés de la planète, loin s’en faut, cela doit bien arriver ailleurs…

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