Anne Perry, Dorchester Terrace

Nous sommes à Londres en 1896 et c’est l’hiver. Le vent balaie les rues glacées et il fait bon se réfugier entre les murs confortables des maisons victoriennes, épais rideaux de velours tirés et feu flambant dans la cheminée, tandis qu’un thé ou un porto attend sur la desserte. Anne Perry, 74 ans, n’a rien perdu de sa verve à conter cette époque révolue. L’ex-inspecteur William Pitt est devenu le chef de la Special Branch, police très réduite orientée vers la sécurité intérieure. Le fils de garde-chasse, malgré ses mérites individuels, a du mal à se sentir à l’aise dans la haute société, imbue d’elle-même et volontiers méprisante. C’est tout l’art de la politique que de faire efficacement son métier tout en louvoyant entre les susceptibilités sociales.

L’empire britannique domine le monde par son commerce, mais l’Europe s’agite. L’Autriche-Hongrie se meurt, la Russie implose, la France stagne, tandis que les nations jeunes comme la Prusse et l’Italie connaissent un dynamisme troublant. Le foyer de tension européenne reste les Balkans, coincés entre catholicisme, protestantisme et orthodoxie, entre les ambitions prussiennes à contrer le vieil empire austro-hongrois et le ressentiment russe d’avoir été vaincu à Sébastopol. La mosaïque des nations mijote, tandis que les jaunes anarchistes exaltés, sur l’exemple russe, feraient bien tout sauter. C’est ce qui arrivera à Sarajevo vingt ans plus tard…

Or ne voilà-t-il pas que l’on signale des individus douteux, fichés en Europe, arrivés récemment par le port de Douvres ? Qui plus est, ils se renseignent discrètement sur les horaires des chemins de fer, la gestion des aiguillages et autres menus faits indispensable à un attentat. Qui pourrait donc les intéresser ? Pas ce petit duc Alois, quand même ! Insignifiant, bien que Habsbourg, il ne parle que philosophie et potins mondains. Et il reste loin du trône de l’empire, dans l’ordre dynastique. Qu’en pense Lord Tregarron, ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté ? Pas grand-chose ; il n’y croit pas ; il déclare que Pitt veut faire du zèle et lui faire perdre son temps. Qu’il arrive avec plus de concret avant qu’il daigne le prendre en considération.

Pitt est vexé et bout intérieurement. Ce n’est pas à l’ancien directeur de la Special Branch, Lord Narraway, qu’on aurait fait subir une telle rebuffade ! Obstiné et habile, il va donc contourner le ministre pour se renseigner par lui-même. Sa femme Charlotte, issue de la bonne société, a ses entrées là où faut, notamment via Jack, le mari de sa sœur et adjoint aux Affaires étrangères. Il lui fait rencontrer un diplomate expert en affaires austro-hongroises, dont l’épouse est ravissante et passionnée. Elle a perdu son père devant ses yeux, lorsqu’elle avait huit ans, tué d’une balle en pleine tête par la police impériale pour avoir fomenté un attentat nationaliste pour une Croatie indépendante. Recueillie par l’amante de son père, Serafina, elle a fini par faire un beau mariage mais l’amour de son pays ne l’a jamais quittée.

Justement, cette femme qui l’a sauvée se meurt dans une villa de Londres. Elle a peur de livrer d’anciens secrets en délirant, et… elle finit par mourir mystérieusement d’une forte dose de laudanum. Y aurait-il un lien entre tous ces faits ? Ce sera à William Pitt de les tisser, mais le temps presse parce que le jeune duc débarque dans quelques jours !

Dans ce 27ème opus de la série Charlotte et William Pitt, l’auteur nous replonge avec délices dans l’ère victorienne, ses passions étouffées sous les convenances, ses secrets d’alcôves enfouies dans les années, les ambitions politiques et l’intérêt anglais. Dans cette société machiste – où règne cependant une reine – le directeur de la Special Branch n’agit pas sans sa femme, dont les relations mondaines et l’intuition contribuent à faire réussir ses missions. Les moments en famille, avec leurs deux enfants, Jemima 13 ans et Daniel 10 ans, sans oublier leur nouvelle bonne Minnie Maud amoureuse d’un petit chien, sont un contrepoint émouvant à l’action et l’intrigue, dont ce roman ne manque pas.

Anne Perry, Dorchester Terrace, 2011, 10-18, janvier 2012, 478 pages, €8.64

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2 réflexions sur “Anne Perry, Dorchester Terrace

  1. Mag

    Je vais l’acheter !

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  2. so brtitish !

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