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Descente vers Machu Picchu

Certains se lèvent avant l’aube pour aller voir le mont Salkantay dégagé (6272 m). C’est le deuxième apu de l’empire inca, presque toujours dans une gangue de nuages. Apu ? haute montagne, parole d’indien. Mais au petit-déjeuner au soleil on l’aperçoit sans problème entre deux brumes. Il est couvert de glace avec son aiguille recourbée caractéristique au sommet. Ce mont était sacré pour les Incas sans doute parce qu’il reflétait si bien le sourire d’Inti, le soleil.

Compte-rendu de la nuit des deux compères. Périclès : « Peter, quand il dort, c’est quelque chose ! Il s’enfile dans un duvet de plage, une crêpe vite pliée le matin, puis dans le sac de riz, enfin il met sa couverture de survie par-dessus. Ça crisse toute la nuit ! Et comme il dort en K-Way, au matin tout dégouline comme s’il sortait de la douche ! ». Nous répartissons les enveloppes entre les porteurs rassemblés. Troupeau de ponchos rouge vif et de bonnets colorés. Grands sourires heureux de ceux qui ont fini un bon travail. Nous ne les quittons pas sans un pincement d’émotion. Leur présence discrète et efficace, leurs sourires souvent, leur silhouette familière au milieu des autres sur le sentier, en avaient fait des compagnons.

Commence alors pour nous la descente des 2200 marches qui mènent à Machu. La forteresse de Puyupatamarqa se dresse juste sous le col, camouflée aux regards de ceux qui viendraient par là. Elle comprend surtout une plate-forme cérémonielle à son sommet et est entourée d’eau qui coule de fontaines captant les sources des montagnes. Sur la plupart des sites, l’eau fertilisante fait le tour des terrasses après avoir été chargées en énergie par les pierres sacrées qui captent la chaleur du soleil, père de toutes choses. La forteresse représente la terre, nous dit Juan, la Pachamama, par la forme ondulée de ses murs qui rappelle le serpent, animal qui vit dans les profondeurs de la Mère.

Les sites incas de la région sont positionnés comme les principales étoiles de la constellation d’Orion, très prisée des Incas. Cette constellation est représentée sur le huaca du site par cinq trous positionnés nord-est/sud-ouest. Peut-être servaient-ils à planter des piquets permettant de viser une constellation ? N’a-t-on pas fait le test ? Silence Juanital… Les terrasses attenantes au site sont trop petites pour avoir pu nourrir ses habitants. Elles servaient probablement aux cultures expérimentales des prêtres, gardiens des semences, hybridations comme conservation des espèces. Les paysans venaient de loin chercher dans ce site consacré des graines chargées en énergie solaire pour les planter dans leurs champs.

L’escalier descend vertigineusement, depuis les 3650 m du col aux 2700 m de Machu Picchu. Dans un seul bloc naturel du chemin sont taillées exactement 34 marches, ainsi que j’ai pu le compter. Plus bas, à flanc de montagne, une grosse pierre naturelle qui émerge du sol a été retaillée en forme de Machu Picchu. Vérification à la boussole : elle est orientée exactement sur l’axe nord/sud. C’est encore un signe. Ils se multiplient à mesure que l’on approche du lieu sacré.

Quelques centaines de mètres plus bas se dressent les restes d’un tambo. Les pierres taillées rajoutées en murets habillent la roche pour l’épouser, comme le travail de l’homme épouse les flancs de la terre-épouse. Un escalier dans les entrailles ; les marches comme des côtes. Les nuages montent, l’atmosphère se fait plus moite. Encore une pierre Machu sur le sentier qui descend.

Des ouvriers déblaient des terrasses de la végétation forestière. Nous sommes à Intipata. Les bâtiments les plus bas n’ont été découverts qu’en 1985. Les ruines ont été bien conservées par la forêt, les toits de chaume ont disparu mais les murs sont intacts avec leurs attaches de toit bien taillées et leurs angles vifs. Le chemin qui passe sur le site n’est ouvert que depuis deux semaines, nous apprend Juan. Des moustiques en essaim qui pullulent dans cette atmosphère moite où l’on remue de la paille sèche, nous chassent vers le « museo ». C’est un bâtiment qui vend des boissons (sa manifeste première destination) et tente de retenir le touriste de passage par quelques vitrines présentant la faune du coin. Il nous montre toutes les bêtes qui volent, qui mordent, qui pincent et qui rampent. Coca Cola, cervoise Cuzquenia, Fanta et Sprite apparaissent plus sympathiques que les mygales, les carabes et autres frelons empaillés sous verre !

Toujours pas de Machu Picchu, mais nous descendons encore. Une autre incasserie : Winay Wayna, « jeune pour toujours » ! On ne découvre ce site adolescent qu’au tout dernier moment, à un tournant de la descente tant il est caché dans un repli de la montagne. Il profite d’une orientation au soleil favorable pour utiliser une faille de la pente et étager ses bâtiments sur quelques centaines de mètres. C’est un site très pédagogique pour percevoir la conception inca de la cité. Il est simple et élégant. Le temple en demi-lune et l’autel du soleil sont érigés au sommet du site, tout en haut de la pente. Quatorze fontaines successives (dont quatre derrière le temple) conduisent par un escalier au village en contrebas, en passant par autant de terrasses de quelques mètres de large, en courbes de niveaux sur la montagne. Dix-huit maisons en cours de restauration à l’identique composent le quartier d’habitation. Les ouvriers contemporains utilisent des palans de bois et du mortier de boue. Machu Picchu n’est qu’à 4,8 km, selon Juan. Il s’agissait encore d’un poste de contrôle pour l’approche du site sacré. Dans les temples, le soleil allumait le nouveau feu de l’année au solstice d’hiver pour montrer qu’à sa plus extrême faiblesse il offrait encore ses faveurs aux vivants. En même temps que l’on sacrifiait des lamas : leur sang, couleur solaire (père), se répandait dans la terre (mère). Le cycle des renaissances était ainsi refondé.

Nous sacrifions pour notre part au repas, assis sur la terrasse la plus haute. Le ciel se couvre, le vent se lève. Où est Machu Picchu ?

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Col de Yaouricunca au Pérou à 4300 m

Nous reprenons l’ascension des pentes par une vallée latérale creusée par un torrent clair et bouillonnant. Après quelques centaines de mètres, le village ne se voit plus, caché dans un creux pour éviter le vent. Le pays est fait pour la guérilla avec son art millénaire du camouflage. La montée est lente, assez progressive.

Après quelques jours de trek, surtout après avoir connu divers types de temps (soleil, vent, pluie), chacun a appris d’expérience ce qu’il est nécessaire de transporter dans le sac qu’il porte sur le dos toute la journée. En fonction de sa vigueur physique, un compromis est toujours à faire entre ce qui est utile et l’excès de poids. L’objectif est d’avancer confortablement. Surtout en altitude, il n’est pas bon de dépasser 10% de son propre poids. Avec la gourde qui fait un litre et demi, la veste polaire et le coupe-vent, une cape de pluie, un tee-shirt thermolactyl de rechange (pas lourd et bien utile !), casquette, foulard, lunettes de soleil, crème solaire, couteau de poche, on atteint vite la limite. Il faut rajouter à cela une petite pharmacie, au moins de quoi soigner les ampoules, les appareils photo – et le carnet. Nous avons souvent le pique-nique du midi à porter en plus et le sac au matin (gourde pleine et repas complet) est plutôt chargé ! Beaucoup de gens du groupe hésitent à utiliser les pastilles de Micropur pour désinfecter l’eau des sources. Ils préfèrent acheter de l’eau minérale ou prendre de l’eau bouillie. Cela part d’une vision plus superstitieuse que rationnelle de l’écologie. Il y a certainement plus de chimie dans la boisson à l’orange dont ils raffolent, ou dans le vin bon marché « Gato Negro », que dans l’eau désinfectée : au moins on sait ce qu’il y a dans la pastille ! Cela ne les empêche nullement de se bourrer d’antichiasse, qui dérégule complètement la flore intestinale. L’ère scientifique engendre autant d’irrationnel que l’ignorance médiévale. Trop protégés, assistés, les gens sont pour la plupart complètement immatures hors de leur métier bien précis. Il est bien loin l’idéal Renaissance de l’homme complet !

Quatre oiseaux volent au-dessus de la montagne pelée. Ce sont des ibis : long bec, col fauve, robe beige, hautes pattes, le bord des ailes et la queue noirs. Leur cri prend une résonance éthérée dans l’air rare. Diamantin, naturellement, ne peut s’empêcher de faire remarquer qu’il « déteste les oiseaux » et « préfère les poissons » – ce dont tout le monde se fout. Curieuse, cette façon d’énoncer ses goûts à la cantonade comme pour en imposer à l’opinion. Pierre Bourdieu, le sociologue à la mode, a décrit jadis cette attitude socialement marquée de « se distinguer ». En transformant une culture en nature, le bourgeois se définit lui-même comme élite. « Branché » obsessionnel, Diamantin l’est peut-être par peur du vide intérieur. Même chose hier soir, où il déclarait « avoir assisté à toutes les fêtes musulmanes », tandis qu’il trouvait « les Juifs très tolérants ». L’islam est branché car, ce que l’on craint, on tente de l’apprivoiser culturellement. D’autant que trouver le judaïsme « tolérant » est un paradoxe qui apprend plus sur la stratégie de celui qui l’énonce – en louant l’allié on désigne clairement l’ennemi – qu’il n’approche de la vérité.

Nous nous élevons lentement vers le col de Yaouricunca, à 4300 m, face à la montagne Abramalaga (selon Juan de « abra » = le col, et « malaga » = massif). Une chapelle en murs de pierres et toit de tôle ondulée est élevée au col ; elle contient un Christ naïf au pied duquel il sied d’allumer une bougie. En contemplant le glacier étincelant, Gisbert à l’œil de lynx aperçoit au loin des condors. Pas ça ? Si, el condor pasa ! Jumelles aux yeux, nous distinguons effectivement quelques minuscules croix noires qui planent au-dessus de la glace. Nous reprenons le chemin. Les chaussures font rouler quelques pierres mais surtout des crottes de lamas qui ressemblent à de petites olives. Pas d’odeurs dans la montagne, l’altitude tue les bactéries. Seul flotte le parfum de la terre humide près des ruisselets et celui des crottes de mules fraîches écrasées. L’herbe est rase, en touffes épaisses sur lesquelles il est agréable de marcher quand cela est possible. Certaines touffes sont piquantes. Nous marchons aussi sur des plantes rases et serrées en étoile dont on ne connaît ni l’espèce ni le nom. De petites fleurs bleu vif pourraient être des gentianes des Andes.

Sur le chemin, trois ponchos rouges sont posés comme de grosses fleurs. Ce sont deux fillettes et un garçonnet. Ils attendent sur le sentier pour offrir des patates cuites aux touristes et discuter un peu. Pourtant, des touristes il n’y en a pas beaucoup, un groupe tous les 15 jours, parfois deux, comme celui qui nous suit et passera ici demain. Ce qu’ils veulent surtout ? Qu’on les prenne en photo. Eh oui ! Ceux des villages en ont, prises et envoyées par les groupes précédents, ils en veulent aussi. Nous nous exécutons. Et c’est un plaisir. Genara et Laurença, les deux filles de 13 ou 14 ans sont jolies, le chapeau-assiette crânement incliné sur l’oreille droite, la barrette métallique sur la frange, le gilet pourpre. Le garçon, Roberto, dix ans peut-être, a une grâce étonnante. Encadré par le chapeau de paille rond, son visage a les traits réguliers, son teint est rehaussé par la couleur vermillon de son poncho. De grands yeux sombres lui mangent les joues presque sans pommettes et son petit nez volontaire est un peu retroussé. Lèvres entrouvertes, dents blanches, il a l’air rêveur, un peu perdu. C’est un petit frère délicat, déguisé comme une poupée par ses sœurs, engoncé jusqu’au menton dans une succession de pulls et certainement aimé, en tout cas exhibé.

Une tache claire au loin sur le jaune de l’herbe : c’est le pique-nique. La pause de midi s’effectue dans un repli de terrain protégé de l’air qui coule depuis la vallée. Le soleil est bon, le rio chantonne sur les rochers. Sur un poncho fantaisie sont posés avec rigueur un bac plastique contenant des tranches de tomates et de fromage de Hollande, un bol de saucisson, des serviettes en papier, le pot de Nescafé et le sucre avec ses petites cuillères plantées au garde à vous, et diverses infusions en vrac. Autour de tout cela, dans un souci d’ordre et de symétrie, sont alignés comme des soldats à la parade les gobelets de plastique jaune pour la boisson. Quel souci du service !

Nous ne sommes pas loin d’une ferme et le chien du coin – noir, à collier – vient rôder autour du pique-nique pour grappiller quelques croûtes et chaque miette qu’il peut repérer. Charitablement, on lui envoie quelques morceaux de pain en trop qu’il avale goulûment, comme si sa vie en dépendait. Nous avons encore ces frites froides mayonnaise dans une salade de légumes qui nous paraissent culinairement bien étranges et plutôt lourdes à digérer.

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Dans la sierra équatorienne

Papallacta se blottit dans un décor grandiose de roches et cascades. Aux abords du village des sources chaudes témoignent de l’activité volcanique des lieux. On se détend dans des piscines aux eaux sulfurées et aux températures plus ou moins chaudes.

Calderon, petit village, doit sa renommée d’avoir été longtemps le site d’un artisanat original en Amérique du Sud. Le masapan, sorte de pâte à sel avec laquelle on fabriquait de petites figurines peintes dans la masse et dont on ne connaît pas bien l’origine. Ces figurines sont traditionnellement placées sur les tombes en offrande le jour de Todos los Santos (Toussaint) et le Dia de Difuntos (1er et 2 novembre).

Dans la lagune de Colta, malgré la baisse des eaux, les roseaux sont toujours exploités pour faire des radeaux, les herbes aquatiques servent de pâturages. Avec l’altitude, la lagune a des couleurs étonnantes. Les eaux sont de moins en moins abondantes. En se retirant elles ont laissé des terres fertiles dans les fonds des terrains plats. Les cultivateurs y pratiquent des cultures intensives. Un monde à part, les communautés d’altitude : une piste glissante, des  maisons de terre aux toits de paille ou de zinc dispersées sur des sommets arrondis. Ici, les hautes terres sont densément occupées même les sommets au-dessus de 3600 m. La vie est rude, il fait froid, souvent humide, cultiver est un exploit, et récolter de quoi nourrir une famille entière. Une utopie ? Et pourtant…

A la sortie de Colta, la petite église de pierre de La Balbanera est la plus ancienne du pays, elle date du 18 août 1534. Elle a réussi à conserver quelques pierres debout après le séisme de 1797.

Guamote est une bourgade de 2000 habitants au sud de la province. Le jeudi est jour de marché et une foule affairée mais silencieuse emplit la ville. A la variété des ponchos, on mesure l’attraction de la foire sur les nombreuses communautés et villages voisins. Les marchandes n’hésitent pas à installer leurs herbes sur les rails du train. Le conducteur actionnera son sifflet pour prévenir de son passage.

Ah ! oui, avez-vous déjà mangé du cuy ? Avant la Conquête, c’était la principale source de protéines dans les Andes. Ici, pas d’animal de compagnie pour les enfants, le cochon d’Inde (cuy) est élevé pour être mangé, alors bon appétit ! Avec le quinoa, ultra nourrissant, ce seront 15% de protéines complètes, 55% de glucides et 4% de lipides qui accompagneront le cuy. Le riz des Andes appartient à la famille des chénopodiacées, tout comme les épinards et les betteraves. Cela pourra être arrosé de chicha.

Depuis Riobamba, nous entreprenons l’ascension du Chimborazo (6310 m)… enfin par tout à fait. En 4×4 jusqu’au premier refuge à 5000 m. L’air se raréfie, les poumons flambent même si le volcan enneigé est magnifique. Je choisirai de redescendre par le même moyen (facile) et d’admirer les lamas et les vigognes, tandis que d’autres trouveront l’énergie d’enfourcher un vélo-tout-terrain pour rejoindre l’auberge. Bravo ! (Mais il n’y a que de la descente).

Hiata de Tahiti

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