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Communauté et costumes péruviens de Quelcanga

Le camp est planté dans un enclos communautaire, ouvert au milieu des maisons. La communauté – on ne dit pas « village » – est celle de Quelcanga. Sous le rideau d’eau glauque on n’en aperçoit presque rien. Les tentes pour deux ont été montées de guingois dans la pente, par des muletiers qui n’y ont jamais couché. Nous déplaçons la nôtre pour trouver un endroit plus confortable. Malgré une brève tentative d’éclaircie, il pleut toujours. Il peut être 15 h seulement mais nous n’avons rien à faire d’autre que nous réfugier chacun dans notre tente respective, pour écrire le carnet, ranger ses affaires, lire, ou faire la sieste. Allongé au sec dans mon duvet, j’écoute tomber la pluie sur la toile de la tente. C’est un plaisir hypnotique et une jouissance d’être confortable au milieu d’une nature hostile. Je dors une bonne heure après avoir rempli mon carnet des événements de la journée.

La fin de l’après-midi venue, le soleil se montre pour un quart d’heure, laissant flotter encore quelques photogéniques écharpes de brume sur la vallée. Nous ne savons que faire avec la nuit qui vient et entamons encore une partie de tarots acharnée qui sera – bien trop vite – interrompue par l’apéritif. Il s’agit de vin chaud, du vin de table chilien appelé « Gato Negro » – le chat noir – sans doute pour le velours qu’il est censé être pour l’estomac. Mais il est meilleur chaud que froid, surtout ce soir ! Il amène vite la gaieté sous la tente mess avec ses 11,5° d’alcool. La soupe de légumes au lait puis les spaghettis carbonara sustentent les estomacs autant que les facéties de Périclès les esprits.

Vers 4 h le matin, alors que l’aube ne pointe pas encore, sonne la conque. Elle « annonce une réunion de communauté », nous dit Choisik. Au matin, le soleil ne fait qu’une brève apparition avant de se voiler de cumulus gris. Et c’est dommage, car dès le petit-déjeuner terminé, les femmes se réunissent en costume d’apparat pour se faire prendre en photo.

Nous allons devant l’école, construite en béton, sur laquelle un panneau indique : « E.E. Mx n°50621, 1991 – 19 X 1994 Kelccanca ». Elle a dû être construite de 1991 à 1994. Une croix de tôle surmonte le toit tandis que cinq plaques en plexiglas remplacent les tôles sur le toit et éclairent l’intérieur sans que les fenêtres à carreaux aient besoin d’être ouvertes ni de faire entrer le vent. Les élèves du primaire qui y vont nous sont présentés, garçons et filles. La fontaine en face sert à se laver le visage et les mains avant d’entrer. Auparavant, ceux qui ne portaient pas de chaussures devaient aussi se laver les pieds. Les gamins sont très habillés car, s’il fait chaud la journée quand le soleil est haut dans le ciel, matinées et soirée sont froides et le vent est presque constant. Tous portent des bonnets et des casquettes, mais les garçons ont tous le cou nu. On m’avait expliqué, en Himalaya, que c’était à cause de l’altitude, les poumons pas encore formés ont besoin de grandes aspirations et tout ce qui serre la gorge devient alors insupportable.

Dominga est une maitresse femme qui représente la communauté. Elle pose avec sa fille non encore mariée, Placida (20 ans). Question ethnologique indiscrète de Choisik qui les fait pouffer : combien portent-elles de jupons ? Curiosité satisfaite : elles portent deux jupons et une jupe par-dessus. Les chapeaux sont de véritables plats à tarte crânement fichés sur l’occiput, un peu penchés pour l’élégance, tenus par un ruban brodé en guise de jugulaire. Dans la coiffe, une poche secrète contient toutes ces petites choses utiles et précieuses ici que l’on égare tout le temps et qui suscitent la convoitise : peigne, épingles, boutons, aiguilles, ciseaux… Une série impressionnante d’épingles à nourrice décore les bordures. Choisik en rajoute quelques-unes pour faire bonne mesure pour la prochaine fois !

Posent aussi les enfants des écoles, en rang à côté des dames. Dans l’ordre hiérarchique au début, de gauche à droite, on distingue sur les photos Dominga la matrone, Placida la plantureuse fille, Alicia malicieuse, Elena, puis trois petits garçons d’une dizaine d’années : Richard, Eleutério, Irwin, enfin Victoria.

C’est une petite fille de huit ans peut-être, élégante par sa sveltesse et son chapeau-capote style Belle époque. Une longue jupe d’un rouge passé lui tombe aux chevilles. Les traits encore peu accusés, la bouche entrouverte, elle est simple ébauche de femme, fragile, émouvante. A côté d’elle, les robustes adolescentes de quelques années plus vieilles font rustres, déjà bonnes à marier.

Reste Juan de Dios. Ce dernier est un mâle de 16 ans qui prend des poses de star, déhanché, torse en avant. Sacré Jean de Dieu ! Little Richard est vif et déluré avec sa frimousse mal lavée, sa casquette et son col de polo en V de gamin peu frileux.

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Costumes paysans péruviens

Rudy revient au matin, à la main de son père Andrès. Celui-ci a un sourire qui fait saillir ses pommettes, réduisent ses yeux à deux fentes et font surgir un grand nez. Cela lui donne un air un peu niais. Sa mère est informe malgré son jeune âge et son visage clair. Les vêtements superposés alourdissent sa silhouette. La beauté appréciée dans les sociétés paysannes s’apparente moins à la gazelle qu’à la vache. Il faut creuser la terre et porter les enfants plutôt que danser. Le soleil est déjà levé. Rudy a la tignasse ravagée par les coupes sauvages d’hier soir, ce qui lui donne un air moins enfantin. Il porte avec ostentation en honneur de sa marraine un pull bleu roi pour célébrer la coupe du monde de foot. Toute la famille le suit, en costume traditionnel, mélange d’inca et d’espagnol.

Le noir de la robe est une couleur inca, hommage aux ancêtres anéantis par les colonisateurs ; le liseré communautaire de bandes géométriques rouges et blanches est inca aussi. Mais la mante et le boléro des femmes, décoré de boutons, est espagnol. Le nombre et la matière des boutons indique la richesse. Les hommes portent surtout un poncho aux couleurs de la communauté.

Le costume de tous les jours comporte un chapeau de feutre de la forme d’un casque espagnol du temps de la conquête. Le chapeau de fête des femmes ressemble à une assiette décorée, retenue par une jugulaire. Ce chapeau sert de réserve à épingles et divers accessoires.

Les femmes portent trois ou quatre jupons superposés et conservent leur fortune sous leurs jupes, dans la ceinture, ce qui leur donne un tour de taille toujours imposant. Chacune doit couper et coudre elle-même ses vêtements. L’homme doit tisser au moins son pantalon (aujourd’hui il achète le tissu tout fait et se contente de le couper), la femme tisse et coupe tous les vêtements des enfants et les hauts des hommes.

Choisik nous improvise une séance d’explications avec prises de photos. Les Espagnols ont importé l’usage des collants, mais les Andiennes les utilisent comme ceintures ! Au chapeau, on peut distinguer de quelle communauté vient la femme : les motifs diffèrent. Quand l’intérieur de la coiffe est fleuri ou décoré cela signifie que la femme est célibataire. Le décor est fait pour attirer l’attention, comme le nombre d’épingles piquées au chapeau. Par contre, rien ne distingue les hommes qui n’ont pas encore pris femme. Tout le village est présent pour nous regarder partir. Le jeune Alipio est là aussi, la musette sur l’épaule, prêt à rejoindre son école. Il est presque gracieux parmi ces gens courtauds bien campés sur leurs jambes.

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