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Lima, capitale du Pérou

L’avion d’Aeroperu part à l’heure de l’aéroport de Cuzco. Le temps est dégagé, la météo bonne. Mais comme le poids dépasse le maximum autorisé pour les conditions de portance de l’air à cette altitude, tous les bagages ne suivent pas. Les nôtres arriveront par le vol suivant, nous dit-on. Nous attendons donc une heure et demie à Lima, en savourant quand même un double expresso au bar de l’aéroport.

Plusieurs groupes de jeunes écoliers passent, dans leurs survêtements de sortie. Chaque collège a sa couleur : jaune poussin, bleu roi, rouge bordeaux. Certains garçons – ils ont 8 ou 9 ans – portent le survêtement fermé jusqu’en haut, d’autres la veste entièrement ouverte sur le polo. De même, le col est boutonné ou débraillé, il n’y a pas de règles. Les visages frais lavés de ces petits citadins nous changent des paysans des montagnes.

Comme il se fait tard, le minibus garde nos bagages jusqu’à l’hôtel mais nous dépose en route au musée archéologique de Lima que nous voulions tous voir. Il est installé dans un grand palais dont les salles ouvrent sur un patio planté de fleurs et de palmiers. La période inca ne tient qu’une salle, ce qui relativise sa durée historique même si elle ne valorise pas son importance culturelle dans la vie du pays. Les cultures qui ont précédé, mal connues du grand public, sont bien mises en valeurs : les Incas apparaissent ainsi plus comme une synthèse des cultures passées que comme une invention originale.

Nous sortons de tout cela avec l’idée – probablement juste d’ailleurs – d’un sérieux foisonnement d’entités régionales. Le relief sépare les civilisations de la côte de celles de l’altiplano, puis de celles de la forêt. Ces mondes-là ne se rencontrent durant des siècles que pour se battre. Ce sont les conquérants incas qui mettront presque tout le monde d’accord, avant que les Espagnols ne profitent de l’ouverture ainsi créée pour coloniser l’ensemble. Pissarro est considéré le fondateur du Pérou. Les Incas ont pris ici la tradition textile, là les techniques céramiques, ailleurs l’art de l’architecture. La population et l’économie se développant, les échanges de produits ont permis l’ouverture culturelle. C’est l’éternelle histoire humaine, mais elle prend parfois du temps. Des chercheurs de Yale viennent de prouver que la métallurgie dans les Andes avait mille ans de plus que l’on ne pensait. Ils ont trouvé à 25 km au sud de Lima de minces feuilles de cuivre de 0,1 mm. Le métal naturel a été réchauffé et martelé. Les datations au carbone 14 indiquent une date vers 3400-3100 avant le présent. La véritable fonte du métal n’apparaîtra que 2000 ans plus tard.

Nous pouvons voir de belles stèles de granit aux têtes félines ou aux dieux géométriques. Les vitrines de poteries sont classées par thèmes, ce qui a le mérite d’attirer l’attention sur la vie et le réalisme des productions humaines. On trouve peints des fruits, une pomme de terre à tête humaine, divers animaux et coquillages marins. Une raie au flanc bombé d’un vase étale sa beauté plastique qui épouse la forme. Les représentations sexuelles sont loin d’être oubliées : un vase a un bec verseur en forme de gros pénis, des femmes en gésine sont modelées avec soin, une statuette présente un accouplement. Les rituels religieux, la hiérarchie sociale, la guerre, y sont aussi représentés. L’art céramique mochica est fidèle et réaliste pour dominer le temps. Une reproduction exacte fige le moment. Les vases portraits sont les véritables doubles des personnalités.

Chez les Incas, une vitrine note que des sacrifices humains existaient. Avec leurs divinités, les Incas avaient des rapports d’échanges réciproques. Aux dieux l’énergie, aux hommes les productions de la terre. Les ancêtres avaient besoin des offrandes des vivants comme les vivants des faveurs des ancêtres qui sont la force vitale du lignage, des cultures, des objets façonnés. On mettait à mort rituellement tous des quatre ans de petites filles de 10 à 12 ans en cas de famine ou de misère. On cite aussi le sacrifice de petits garçons : offrandes aux dieux, à la nature, à l’équilibre cosmique du meilleur que l’homme peut produire – ses enfants. Pour cela, on choisissait les petits parmi les plus beaux et les mieux nés. Les victimes étaient ensevelies dans des grottes ou précipitées dans les gorges. L’Inca participait activement à la cérémonie, dans son rôle d’intermédiaire entre les hommes et les divinités. Il désignait lui-même les quelques fillettes offertes en sacrifice, les autres étant renvoyées dans les régions pour subir localement le même sort et multiplier ainsi les bénédictions dans un processus de décentralisation bien pensé. Elles apportaient aux quatre coins de l’empire un peu du sacré royal de la cérémonie de la capitale. Malgré l’interdiction des sacrifices humains dès l’arrivée des Espagnols, on dit que ces pratiques se sont poursuivies dans les régions reculées du pays jusqu’au début du XXe siècle !

Une fois sortis des Incas, on passe logiquement – mais cela représente un saut culturel toujours étrange – aux souvenirs de l’époque espagnole. Ils sont maigres et relégués dans une galerie annexe. On sent qu’ils ne présentent aucun intérêt politique pour l’autorité actuelle du Pérou qui préfère « oublier » cette période de dépendance coloniale. En nombre de salles, on préfère glorifier l’indigénéité. Les salles post-espagnoles sont ainsi fort complaisamment étendues. Il s’agit de l’histoire nationale de l’indépendance à la gloire de la gent militaire encore il y a peu aux commandes du pays. Sont ainsi étalées des collections d’armes diverses, des vitrines entières de décorations, des portraits de héros en vieilles badernes, et quelques meubles et instruments d’époque. On sent la volonté d’exalter un patriotisme militaire de fraîche date, bien désuet à l’ère de la mondialisation. Les écoliers qui allaient de salle en salle, sous la conduite de leurs maîtres, n’ont d’ailleurs pas paru passer beaucoup de temps dans ce conservatoire du conservatisme, restant bien plus dans la salle inca. Frais minois et joli sourire, l’un d’eux nous demande si nous sommes français. La coupe du monde de foot, nous a au moins fait connaître de la jeunesse du monde entier.

Retour en taxi, à cinq, dans une circulation de sortie des bureaux. L’air est lourd, moite ; le ciel bas change de Cuzco et de son atmosphère aérienne. L’océan, au bout du quartier, fait sentir tout son poids climatique sur la ville. La pollution automobile en rajoute aussi. Nous réglons 7 sols pour une course de 25 minutes.

Le Grán Hotel Bolivar nous accueille une fois de plus dans son hall de gare et ses couloirs interminables. Les chambres ont le parfum désuet du début du siècle avec leurs salles de bains vastes comme des studios. Choisik nous a photocopié des cartes de la région de Cuzco, en laser couleur. Ces cartes sont rarement éditées (un reste de « secret militaire ») et servent surtout aux touristes. Les Français sont en général fascinés par les cartes, comme s’ils pouvaient s’approprier ainsi le pays tout entier, dans son abstrait. Colonialisme de la raison. Pour moi les cartes sont jolies, leurs couleurs et leurs symboles me parlent ; mais elles sont surtout utiles pour reconnaître le chemin et situer le paysage dans son relief. Une fois la randonnée terminée, la carte est une image morte à laquelle je préfère la photo ou le récit. Je comprends mal ce fétichisme des cartes et plans.

Au dîner, Diamantin cite Marguerite Yourcenar pour son seul Alexis, Julien Green mort à 97 ans, et Gabriel Matzneff qu’il « a connu à 18 ans. » Il ne précise pas si cette connaissance fut platonique ou « biblique », modum puerile comme aime à dire le Gabriel. Adolescent, il nous avoue que Rimbaud était son maître à penser (j’insinuerai plutôt maître à sentir, mais…) ; il préfère désormais Lautréamont. Il a bu du pisco, il va bientôt retrouver la grande ville, il est en forme ce soir, Diamantin. Au repas, il fait la conversation à lui tout seul dans notre bout de table. Ayant « vécu longtemps dans une petite ville de province », « où il faut planquer sa voiture si l’on couche chez quelqu’un, sinon toute la ville ne tarde pas à le savoir », il préfère de beaucoup « l’anonymat parisien ». Il est évidemment homo mais pas bien gai.

Salomé et son compagnon, excités à l’idée de retrouver « la civilisation », jouent les « agités ». Traqué par l’effervescence, les flashs, les mouvements de mode, l’Agité papillonne. Il hante les aéroports tout en téléphonant sur son portable pour trouver un créneau dans son planning ; il lit le journal tout en regardant la télévision et surfant sur son Smartphone, feuillette trois livres à la fois et a forcément vu tous les films. Il s’angoisse devant une après-midi « à ne rien faire » ; il a l’esthétique futuriste de la vitesse et du toujours plus. Face cachée d’un état dépressif ? Peur panique du vide ? Inexistence qui se fuit dans le tourbillon ?

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Musée archéologique de Cuzco

Nous restons deux jours à Cuzco, que nous pouvons visiter librement. Je reprends les Commentaires royaux sur le Pérou des Incas en deux tomes de Garcilaso de la Vega (le un, le deux). Garcilaso est le fils naturel d’un conquistador et d’une princesse inca, nièce de l’empereur. Jusqu’à ses dix ans, il vit à Cuzco avec sa mère, au milieu de la noblesse inca. A vingt ans, il part pour l’Espagne et écrit ses Commentaires qui deviennent l’ouvrage historique à la mode aux XVIIe et XVIIIe siècle partout en Europe. Irréductiblement métis, il est l’inca espagnolisé par les jésuites, pareil aujourd’hui au « latino » américanisé. Comme tous les parvenus un peu honteux de leurs origines, il en fait trop. La providence chrétienne qu’il voit dans la constitution de l’empire inca est une idée qui a bien vieilli, mais il se sent de lignée royale (inca) et ne considère donc pas ses ancêtres maternels comme des barbares. Cela nous vaut quelques remarques ethnologiques et culturelles qui sonnent vrai. Il dit par exemple du soleil qu’il est « source de la beauté corporelle », cela nous l’avons senti dans l’antique Machu Picchu comme dans la moderne Agua Calientes. Le nom de « Pérou » viendrait du propre nom du premier indien rencontré par les Espagnols sur ce territoire ; il n’aurait pas compris ce qu’on lui demandait car le pays inca se prenait pour le centre du monde et son royaume était appelé Tahuantinsuyu – les quatre parties du monde. Il décrit l’habillement des incas avec des pudeurs jésuitiques si drôles à nos oreilles : « les Indiens de ce premier âge étaient vêtus comme les bêtes, car ils n’avaient pour tout habillement que la peau dont la nature les avait couverts. » N’est-ce pas joli ?

Avec Gusto et Camélie, je vais visiter le musée archéologique de la ville. Il énumère les différentes cultures qui se sont succédé avant les Incas. Depuis la culture Chavin (1500 avant JC) qui a créé céramiques et monuments, à la culture Chimo (1100 après JC), en passant par Chankay (800 avant), Tiwanaco (500 avant), Nazca et Pukara (400 avant) au moment de la formation d’états régionaux, Mochika au nord (100 après), Chancay au centre, Nazca au sud, puis Wari et Collao (850 après). Les premières cultures, 4000 ans avant notre ère, installées près de la côte et dans les vallées débouchant sur le Pacifique, cultivaient courge, pois, yuca, et vivaient de pêche et de chasse. Le coton est cultivé vers 3000 avant, le maïs vers 2000.

A l’origine de la dynastie inca est un mythe. Manco Capac et sa sœur Mama Occlo sont nés du Soleil sur le lac Titicaca. J’ai pu voir l’île de leur origine en Bolivie. Ils sont partis au sud fonder une cité dans une vallée fertile : Cuzco. Le premier inca historique fut Yupanqui Pachacuti. Il a défendu l’ethnie inca contre les Chancas qui occupaient la vallée de Cuzco. L’empire inca s’est étendu progressivement sur toutes les Andes, de Quito (Equateur) au sud de Santiago (Chili). Une autre légende donne pour origine à la dynastie quatre frères, les Ayars, et leurs quatre sœurs, les « Mamas ». Ils seraient sortis d’une grotte à 6 km à l’est de Cuzco et mis en marche sur ordre de leur père le Soleil pour fonder un royaume. Chaque frère porte le nom d’une région inca (symbolisée par un quartier de Cuzco) : Manco le chef, Uchu (poivre) le centre, Anca le rebelle, et Cachi (sel) la côte. Est-ce l’union des tribus qui est ainsi magnifiée ? Les Quechua, paysans des vallées centrales, les Aymaras, bergers montagnards, les Chincho, paysans pêcheurs, et les Uru, pêcheurs et marins ? Les sœurs ont pour nom leurs fonctions symboliques : Ocllo la mère féconde, Huaco la responsable, Cora la plante sauvage des forêts de l’est, Sarahua le maïs cultivé des vallées. Dans leur périple, Manco et Anca sont les seuls à parvenir à Cuzco. Manco épouse Ocllo pour qu’elle lui donne des enfants incas ; il tue alors son frère rebelle, comme dans la mythologie romaine…

La structure rituelle de la pensée inca serait issue des croyances Moche : l’humanité aurait connue quatre âges séparés par des cataclysmes (vents, tremblements de terre, inondations, peste, rébellion des objets fabriqués par l’homme…) Durant ces quatre ères solaires, l’homme apprend à dompter les forces naturelles jusqu’au niveau le plus élevé que lui permettent ses moyens. Alors la fin d’une civilisation survient, le chaos qui brise l’ordre hiérarchique assujettissant la nature, transformant les produits, organisant la société. Pour cette rupture cyclique, tout ce qui est inférieur se rebelle. Dans le cycle suivant, une hiérarchie se recrée, car elle a pour fonction sacrée de juguler l’irrationnel de la société et de la nature.

Prière inca, notée par Cristobal de Molina en 1575 : « Oh, Seigneur, antique seigneur, créateur expert, qui a fait et établi en disant « dans ce monde d’en-bas qu’ils mangent et boivent », a augmenté la nourriture de ceux qu’il a créé, toi qui ordonnes et multiplies en disant « qu’il y ait des pommes de terre, maïs et toutes sortes de choses à manger » pour qu’ils ne souffrent pas, et ils ne souffrent pas en faisant sa volonté, qu’il ne gèle pas, qu’il ne grêle pas, garde-les en paix. »

Tout un panneau, au musée, est consacré à la culture de la coca au Pérou. C’est une culture sacrée, comme peut l’être celle du raisin chez nous. On évoque « la Mama Coca ». « Vouloir qu’il n’y ait plus de coca, c’est vouloir qu’il n’y ait plus de Pérou ». Ces mots ne sont pas de la Drug Enforcement Administration (DEA) mais de l’espagnol Metienzo (métis) en 1567. La coca sert à invoquer les dieux, aux rituels funéraires, comme médicament, à se soutenir au travail. Une peinture énumère tous ses bienfaits.

Autre attraction des incas : les momies. Fascination de la morbidité en Occident chrétien, depuis les momies égyptiennes jusqu’aux incas. Ici, une vitrine présente la momie d’une femme accompagnée de la momie de son bébé et de celle de son chat. Position fœtale, genoux repliés sur la poitrine, les mains contre les oreilles. On regarde la scène de loin, dans une lumière rouge, funèbre, tout à fait catholique comme celle qui montre la présence de Dieu dans les églises sombres. Etrange.

Une culture « de résistance » inca a continué bien après la conquête espagnole dans les usages de la noblesse métisse. Ils se faisaient peindre en vêtements et insignes royaux incas, ils utilisaient des vases de bois à motifs mythiques ou historiques incas.

Au sortir du musée, nous tombons sur la sortie des collèges. A l’espagnole, les enfants sont en uniforme, chaque école a le sien, toujours strict, en couleurs sombres. Peu de cravates cependant, le climat et surtout l’altitude empêchent de serrer trop les cous.

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Musée archéologique de Naples

Nous prenons le petit déjeuner à l’hôtel et nous partons à pied vers le musée archéologique pour son ouverture, à 9 h. Je goûte la fraîcheur des rues le matin ; le soleil est encore pâle et l’air a conservé le froid nocturne venu de la mer sur les ailes de la brise. Des banderoles de plastique « bleu de Naples » sont tendues entre les immeubles pour fêter le foot. Ce sont en fait des sacs poubelles achetés par cinquante et lacérés aux ciseaux. Leur couleur est – ô dérision ! – celle même de la cité… Sont érigés des drapeaux aux couleurs de l’équipe de football  locale. Et les vendeurs de souvenirs footeux sont déjà en activité. On se lève tôt au sud, pour profiter de la fraîche avant le lourd soleil qui écrase les rues, l’été.

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Mais les touristes n’ont pas ces habitudes et, au musée, il n’y a encore personne. Le Palazzo degli Studi, grand bâtiment construit de pierres rouges, était destiné à devenir écuries en 1585. Il est devenu université jusqu’en 1777, avant d’être rendu musée dès 1787 par Ferdinand IV roi de Naples, pour accueillir les premières trouvailles d’Herculanum et de Pompéi. Ainsi que la collection Farnèse, héritées de sa mère romaine Elisabeth.

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Nous regardons les salles de sculptures grecques et romaines, don de Ferdinand IV. Je note quelques Aphrodite au drapé délicat, dont celle de Sinuessa, hellénistique, au buste fermement dressé, dont l’énergie semble rythmer les plis de la tunique sur les jambes. Un torse de Psyché est charmeur, tant de délicatesse m’émeut. Parmi les garçons, je note les Tyrannoctones (copie en marbre d’époque romaine d’un groupe de bronze grec), des Apollon, le Doryphore de Polyclète (qui n’est pas un vil insecte mais un « porteur de lance ») aux proportions corporelles d’une harmonie toute d’équilibre, un tendre Ganymède nanti de son aigle, et plusieurs amours délicieux.

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Antinoüs, le jeune favori d’Hadrien, exhibe sa beauté physique désespérée, cette coque dont il craignait la mue. Le jeune homme était un esprit fragile dans un beau corps ; peut-être s’est-il noyé volontairement pour ne pas vieillir, donc ne pas décevoir ? Cela restera pour nous à jamais un mystère dont l’interprétation de Marguerite Yourcenar n’épuise pas les effets.

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La statue en bronze noir tirée des ruines d’Herculanum montre un faune ivre merveilleux de jeunesse, de mécanique mâle et d’abandon. Sa pose théâtrale offre un corps superbe, une vraie gourmandise antique. Des filles aux seins juvéniles donnent une touche d’exubérance à cette exposition de chair pétrifiée, translucide, qui glorifie la vie. C’est une grande fête païenne célébrant la jeunesse, vibrante de vitalité, de sensualité et de désir d’étreintes. J’en ressors plus optimiste qu’avant d’y être entré, comme si j’y avais respiré un air euphorisant.

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Les salles égyptiennes ont été refaites et l’on peut y voir, didactiquement présentées, des momies, des statues, des amulettes. Cette fois, nous croisons une flopée de bambini accompagnés de leurs maîtresses. Tout cela court partout, piaille, se tient par le cou avec une spontanéité tendre, l’émotion à fleur de peau, jolis comme les putti des églises du coin. Quel brutal souffle de vie dans toute cette poussière des siècles ! Comme ces défunts desséchés, embaumés, doivent être heureux d’attirer ainsi la chair vivante autour de leur dépouille dérisoire, s’ils ont encore quelque part des yeux pour voir et des oreilles pour entendre !

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Une salle est consacrée à Pompéi, anéantie en 79 après J-C. Elle présente des peintures et des mosaïques, enlevées en blocs des murs pour les protéger du vandalisme.

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Leur dessin est très spontané, précis et naïf à la fois, anecdotique, rempli d’ardeur grecque pour les sens et d’appétit romain de vivre. Eros sévit partout : enfants nus, scènes lubriques, des hommes sur des femmes, des jeunes caressés par des vieux. De la mythologie classique et du réalisme local.

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En revanche, les salles d’objets n’ont pas été refaites et gardent leur entassement archaïque. Ce ne sont que vieilles vitrines sombres, aux vitres tremblantes de mauvais verre, à la poussière accumulée sur les objets, aux étiquettes jaunies écrites à la plume. Ces vitrines contiennent de la vaisselle d’argent, de la verrerie, des armes de bronze, des bijoux. Passent entre elles des bambini, des ragazzi – une majorité d’Italiens en ce samedi matin – mais aussi deux ou trois groupes de Français. Plusieurs salles sont fermées au public, faute de gardien ou en restauration. Nous sortons après deux heures de temps.

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Catalogue du musée archéologique de Naples

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John Connolly, Les murmures

Incultes d’Américains ! Toute généralité de ce genre fait pousser les hauts cris des politiquement corrects, en général relativistes et multiculturels. Mais  les Américains ont toléré, perpétré et encouragé l’inculture de masse : il s’agit d’un choix politique, pas d’une essence anthropologique. La culture consiste justement à ne jamais confondre les niveaux… On peut donc critiquer ce choix, puisqu’il dépend des Américains eux-mêmes (ou de certains d’entre eux) de modifier leur comportement.

Je persiste donc face au conformisme de ceux qui se croient la vérité en marche parce qu’ils sont au chaud dans le troupeau dominant : incultes d’Américains ! Ils envahissent Bagdad en 2003, poussés par le génie géopolitique de Rumsfeld, sans moyens ni objectifs – et ils laissent piller le musée archéologique, tout en « montant la garde » à 50 m. « Savez-vous que 17 000 objets ont été dérobés dans ce musée pendant les journées d’avril ? » p .425. Dix ans après, les Américains sont encore là, l’Irak est loin d’être « pacifié », encore moins « démocratique » et les États-Unis sont haïs comme jamais dans le monde, malgré l’élection d’un président noir. Oui, elle est belle, l’Amérique !

John Connolly, Irlandais, n’a pas son pareil pour décrire avec jubilation les travers de cette nation en dérive. Traumatisée par le 11-Septembre (comme auparavant avec Pearl Harbour grâce à ce bon M. Hoover qui n’avait rien dit de ses renseignements…), elle sombre dans la psychose paranoïaque. Le biblisme, version Ancien testament, jure que les Yankees sont le Peuple élu de Dieu, missionnés pour régenter la planète et « éradiquer » les méchants. Rien que ça. Sauf que les démons veillent… surtout ceux enfouis dans les caves du musée archéologique du plus vieil État du monde, Sumer, civilisé bien avant ces péquenots d’Américains.

C’est cela qu’ils ne peuvent supporter, les Yankees. Il faut donc qu’ils volent les ‘antiques’, qu’ils fassent du fric « pour la bonne cause » sur ces saloperies de vieilleries (fucking oldies) – mais précieuses – qui les renvoient à leur inanité culturelle : leurs hamburgers, leur bière et leur télé mercantile. Pire : comme toutes les bureaucraties au monde, l’américaine est bornée, avare et menteuse. Les « anciens combattants » n’ont que leurs yeux pour pleurer s’ils sont salement blessés en opérations et les bureaucrates feront tout pour ignorer leur droits, rogner leur pension, les condamner au rebut. C’est pourquoi, par idéalisme boy-scout très américain, un groupe d’anciens combattants « se débrouillent » pour faire du fric et financer les fauteuils roulants, les médicaments post-traumatiques et les soins psy de ceux qui sont revenus abîmés.

Sauf qu’une compagnie particulière, roulant en véhicules blindés Stryker, voit ses anciens mourir un à un de mort violente. Pourquoi ? Charlie Parker, le détective fétiche de Connolly, pas le saxophoniste noir, se voit confier l’enquête par le père d’un jeune militaire suicidé sans cause. « Pas clair » est ce qu’il va découvrir : le sergent du gamin s’est reconverti dans le transport routier, comme par hasard entre l’état du Maine et le Canada. Il vit très bien, est-ce uniquement de ce métier ? Pourquoi un amputé des deux jambes, de la même compagnie, s’est-il fâché devant témoins contre le sergent ? Pourquoi d’anciens amis ont-ils été écartés des enterrements malgré la famille ?

Sombrons dans le glauque américain des motels miteux, des amours tarifées, des filles bébêtes, des psys arrogants et des anciens combattants pas futés. Ajoutons la sauce biblique du Mal aux commandes, du Diable aux mille formes à l’œuvre dans ce monde. Avec un privé fêlé qui ne s’est jamais remis de l’assassinat de sa femme et de sa fille, de sa vengeance, de ses fantômes. Quant aux stressés post-traumatiques, ils imaginent sans peine des « bêtes » qui les pourchassent, issues de leur peur et de leurs remords.

L’irrationnel existe mais le rationnel en explique pas mal, lorsqu’on est autre qu’Américain porté à croire tout ce qui est écrit dans la Bible, version AT. « Vos neurones sont tellement pollués qu’ils n’arrivent plus à récupérer et votre cerveau commence à modifier ses circuits, à changer ses modes opératoires. (…) Le cortex médian préfrontal, qui participe à la sensation de peur et de remords, et qui nous permet de distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas, est touché. On trouve une détérioration similaire des circuits cérébraux chez les schizophrènes, les sociopathes, les toxicomanes et les détenus purgeant de longues peines » p.264.

Les Yankees savent expliquer scientifiquement.  Ils sont  aussi les rois de la technique : savez-vous comment utiliser Internet sans jamais être pisté par l’omniprésente surveillance du FBI ? Mieux que les banquiers suisses : « Ils avaient résolu le problème en ouvrant un compte e-mail dont ils étaient les seuls à connaître le mot de passe. Ils tapaient des e-mails mais ne les expédiaient jamais. Ils les gardaient à l’état de brouillon pour permettre à l’un ou à l’autre de les lire sans attirer l’attention des fouineurs fédéraux » p.214.

Un bon roman pour l’été qui pointe les tares de l’Amérique, celle qui s’écarte de plus en plus de nos croyances européennes, de nos modes de vie, de nos valeurs. Il y a 15 ans, nous aimions les États-Unis, aujourd’hui, beaucoup moins. Le monde a changé et eux aussi. En moins bien.

John Connolly, Les murmures (The Whisperers), 2010, Presses Pocket avril 2012, 492 pages, €7.22

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