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Marguerite Yourcenar, Lettres à ses amis et à quelques autres

Chère Marguerite Yourcenar ! Classique et passionnée, conservatrice et étonnamment moderne, nomade et attachée, ce fut une femme exceptionnelle qui sut inventer des hommes vrais. Elle a fait craquer ses gaines et s’est livrée aux passions, mais toujours les yeux ouverts. Son esprit était religieux, attentif à l’infini, au différent, aux mystères. Elle aimait le shinto et le bouddhisme, le catholicisme des negro spirituals, tout ce qui est passionné et rigoureux. Elle a créé des mondes et des êtres par l’imagination, le travail et la poésie.

Le trait que je préfère en elle est la passion, qu’elle prend comme un creuset d’alchimiste : l’opération consume les préjugés et sublime les qualités humaines, les authentiques et nues, les seules qui importent. Sa ferveur pour l’histoire et pour les voyages lui ont permis de rencontrer des êtres et des cultures, d’élargir son horizon pour comprendre et aimer un peu plus. Il y a de la compassion bouddhiste chez Marguerite, et ce sentiment que chaque être est digne par sa nature de Bouddha, qu’humains, animaux et plantes participent du même divin, ce qu’elle a traduit par cette devise alchimiste : « je suis un et tout est en moi ».

Cette copieuse anthologie de lettres de Marguerite Yourcenar à ses amis et relations permet de pénétrer un peu mieux son univers social, sinon intime. Mais tout est au fond contenu dans les Mémoires d’Hadrien, son maître livre. Elle l’écrit : « De tous mes ouvrages, il n’en est aucun où, en un sens, j’ai mis plus de moi-même, plus de travail, plus d’effort d’absolue sincérité ; il n’en est pas non plus d’où je me sois plus volontairement effacée en présence d’un sujet qui me dépassait (…). Je souffre du désordre, de la confusion, du manque de rigueur intellectuelle qui nous entoure, et où tout, si l’on n’y prend garde, finira par s’abîmer. Il m’intéressait, par contraste, de montrer dans Hadrien un grand pacificateur qui jamais ne se paya de mots, un lettré héritier de plusieurs cultures, qui fut aussi le plus énergique des hommes d’État, un grand individualiste qui, pour cette raison même, fut un grand légiste et un grand réformateur, un voluptueux, et aussi (je ne dis pas mais aussi) un citoyen, un amant obsédé par ses souvenirs, diversement engagé envers plusieurs êtres, mais en même temps, et jusqu’au bout, l’un des esprits les plus contrôlées qui furent » 7 avril 1951. L’empereur romain Hadrien fut, pour Marguerite Yourcenar, celui qui accomplit le mieux la condition humaine, le « développement harmonieux d’un être humain soumis seulement à sa propre discipline, et capable de retrouver en soi un humain équilibre, même après ses secrets désastres » 22 août 1968.

Car être humain, c’est découvrir « dans un lit ou ailleurs, un rythme du monde » et de le retrouver « chaque jour et dans tous » 16 mai 1953. Ce peut être « une merveilleuse aisance animale » comme François Augiéras, 16 mai 1953, « une sorte de ferveur mystique à l’égard des êtres, des sensations et des choses » comme André Gide, 20 février 1962, ou « par une sorte de compassion tendre, par un sens très raffiné de l’individualité des êtres, par curiosité aussi » pour le Genji du Dit de Genji, 19 mai 1963. Zénon, après Hadrien, approfondira « l’importance de l’altruisme, de la solidarité, de l’affection humaine » 24 janvier 1970.

« Le bien et le mal existent dans la conduite humaine (…) mais je les sens uniquement comme l’ignorance (l’avidya sanskrite, avec son refus de comprendre, de se laisser pénétrer, d’être poreux ou ductile) ou comme l’hubris grecque, l’agressivité, la violence, la cupidité d’avoir trop » 20 septembre 1977. L’être humain n’est ni ange ni bête, mais sujet conscient qui doit se construire, évoluer, se rendre meilleur. C’est pourquoi « j’éprouve une sorte de perpétuelle suffocation en présence du matérialisme satisfait, du laïcisme sûr de soi, et de l’intellectualisme sec et frivole qui constitue ce que tant de Français prennent pour la tradition française par excellence, avec pour seule échappatoire un catholicisme atteint le plus souvent des mêmes tares » 15 juin 1969. Cette remarque est d’autant plus pertinente qu’un quart de siècle après, le retour au catholicisme en France prend bien cette forme là. Or, elle existe bien, « cette très vieille sagesse française qui aujourd’hui se terre (car où la trouver chez les gens dont le nom se trouve dans les journaux ?), mais qui sans doute existe toujours. Il y a là tout un héritage de pensées et de comportements mi humanistes, mi chrétiens, soutenus et renforcés aussi par la longue expérience de la race qui est, on peut cette fois légitimement le dire, « bien française », car on ne la trouve sous cette forme nulle part ailleurs, mais que notre génération a jetée au vent » 2 avril 1959.

La sagesse, ce peut être aussi un lieu, un paysage civilisé par l’homme depuis des siècles. Je partage avec Marguerite Yourcenar, outre son goût pour Montaigne quelques autres Français, cet amour du paysage, par exemple du « sud de l’Angleterre, si paisible, si vivant, si plein d’arbres et d’animaux (qui) est peut-être le lieu que j’aime le plus au monde », samedi saint 1987. Mais la référence reste la Grèce : « vous êtes allée en Grèce et vous avez là découvert, comme beaucoup d’entre nous, ces quatre vérités essentielles : que la Grèce a été le grand événement (peut-être le seul grand événement) de l’histoire de l’humanité ; que ce miracle est le produit d’une certaine terre et d’un certain ciel ; que la passion, l’ardeur sensuelle, la plus chaude vitalité sous toutes ses formes, expliquent et nourrissent ce miracle, et que l’équilibre et la sagesse grecque dont on nous parle tant ne sont ni le maigre équilibre ni la pauvre sagesse des professeurs » 9 décembre 1954. Après le miracle grec, l’Occident a eu une histoire, et tout n’en est pas à oublier : « après l’hellénisme, dont il figure dans ma pensée tout à la fois le complément et le correctif, le catholicisme représente à mes yeux une des rares valeurs que notre temps n’ait pas complètement réussi à ébranler (…). Si le christianisme ne me semble pas divin (ou divin seulement au sens où cet adjectif s’applique au Parthénon, ou à la mer par un beau jour d’été) j’y vois du moins, avec un respect sans cesse croissant, l’admirable somme d’une expérience de vingt siècles, et l’un des plus beaux songes humains » 21 décembre 1937.

De nos jours, puisque nous y avons accès, ce qui compte est l’expérience de l’humanité tout entière. Les différentes facettes de cet acquis peuvent nous aider à progresser personnellement. « Nous pouvons favoriser le mélange de la charité chrétienne et de la compassion bouddhique, du sentiment stable du divin et du lumineux, tel qu’il s’est exprimé dans le shinto, l’orthodoxie et le catholicisme, avec le génie dynamique de l’Inde, et avec la double notion, grecque, de la dignité de l’homme et des limites de l’homme » 15 juin 1969.

Avec tout cela, écrire, si l’on s’en sent la vocation. « Il dépend de vous de beaucoup lire, de bien lire, de beaucoup travailler, de bien travailler ». J’aime le « il dépend de vous » à la fois bouddhiste (chacun fait son salut) et protestant (le ciel se mérite par ses œuvres). Tout ne tombe pas tout cuit et il est bon de le rappeler à ceux qui revendiquent « l’égalité » sans aucun effort pour se hausser au niveau des autres. Un auteur écrit comme en transe avant de couper et de corriger son texte. C’est Dionysos revu par Apollon, le feu de la passion plongé dans la glace de la raison. Montherlant disait l’épée forgée dans le feu et trempée dans l’eau froide. Même si « tout le monde aujourd’hui (…) confond l’observation incisive avec l’hostilité » 23 mars 1977, il ne faut pas pour cela déguiser ses sentiments ou son écriture.

« Que faut-il dire aux hommes ? Avant tout la vérité sur tous les sujets (…). Comment leur parler ? Simplement, lucidement, sans lieu commun d’aucune sorte, sans concession à la paresse du lecteur, mais aussi sans obscurité voulue, sans fausse élégance, sans affectation de vulgarité, sans jargon (…), sans concession envers la mode d’aujourd’hui qui sera ridicule demain, sans désir de choquer pour le plaisir de choquer, mais sans jamais hésiter à le faire si on le croit utile, sans rien sacrifier des complexités, des faits ou des pensées, mais en s’efforçant de présenter celles-ci le plus clairement possible » 5 février 1970.

Ce sont d’utiles conseils d’une grande maîtresse des lettres aux apprentis écrivains qu’ils feraient bien de méditer.

Marguerite Yourcenar, Lettres à ses amis et à quelques autres, 1995, Folio 1997, 944 pages, €12.80

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Musée archéologique de Naples

Nous prenons le petit déjeuner à l’hôtel et nous partons à pied vers le musée archéologique pour son ouverture, à 9 h. Je goûte la fraîcheur des rues le matin ; le soleil est encore pâle et l’air a conservé le froid nocturne venu de la mer sur les ailes de la brise. Des banderoles de plastique « bleu de Naples » sont tendues entre les immeubles pour fêter le foot. Ce sont en fait des sacs poubelles achetés par cinquante et lacérés aux ciseaux. Leur couleur est – ô dérision ! – celle même de la cité… Sont érigés des drapeaux aux couleurs de l’équipe de football  locale. Et les vendeurs de souvenirs footeux sont déjà en activité. On se lève tôt au sud, pour profiter de la fraîche avant le lourd soleil qui écrase les rues, l’été.

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Mais les touristes n’ont pas ces habitudes et, au musée, il n’y a encore personne. Le Palazzo degli Studi, grand bâtiment construit de pierres rouges, était destiné à devenir écuries en 1585. Il est devenu université jusqu’en 1777, avant d’être rendu musée dès 1787 par Ferdinand IV roi de Naples, pour accueillir les premières trouvailles d’Herculanum et de Pompéi. Ainsi que la collection Farnèse, héritées de sa mère romaine Elisabeth.

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Nous regardons les salles de sculptures grecques et romaines, don de Ferdinand IV. Je note quelques Aphrodite au drapé délicat, dont celle de Sinuessa, hellénistique, au buste fermement dressé, dont l’énergie semble rythmer les plis de la tunique sur les jambes. Un torse de Psyché est charmeur, tant de délicatesse m’émeut. Parmi les garçons, je note les Tyrannoctones (copie en marbre d’époque romaine d’un groupe de bronze grec), des Apollon, le Doryphore de Polyclète (qui n’est pas un vil insecte mais un « porteur de lance ») aux proportions corporelles d’une harmonie toute d’équilibre, un tendre Ganymède nanti de son aigle, et plusieurs amours délicieux.

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Antinoüs, le jeune favori d’Hadrien, exhibe sa beauté physique désespérée, cette coque dont il craignait la mue. Le jeune homme était un esprit fragile dans un beau corps ; peut-être s’est-il noyé volontairement pour ne pas vieillir, donc ne pas décevoir ? Cela restera pour nous à jamais un mystère dont l’interprétation de Marguerite Yourcenar n’épuise pas les effets.

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La statue en bronze noir tirée des ruines d’Herculanum montre un faune ivre merveilleux de jeunesse, de mécanique mâle et d’abandon. Sa pose théâtrale offre un corps superbe, une vraie gourmandise antique. Des filles aux seins juvéniles donnent une touche d’exubérance à cette exposition de chair pétrifiée, translucide, qui glorifie la vie. C’est une grande fête païenne célébrant la jeunesse, vibrante de vitalité, de sensualité et de désir d’étreintes. J’en ressors plus optimiste qu’avant d’y être entré, comme si j’y avais respiré un air euphorisant.

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Les salles égyptiennes ont été refaites et l’on peut y voir, didactiquement présentées, des momies, des statues, des amulettes. Cette fois, nous croisons une flopée de bambini accompagnés de leurs maîtresses. Tout cela court partout, piaille, se tient par le cou avec une spontanéité tendre, l’émotion à fleur de peau, jolis comme les putti des églises du coin. Quel brutal souffle de vie dans toute cette poussière des siècles ! Comme ces défunts desséchés, embaumés, doivent être heureux d’attirer ainsi la chair vivante autour de leur dépouille dérisoire, s’ils ont encore quelque part des yeux pour voir et des oreilles pour entendre !

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Une salle est consacrée à Pompéi, anéantie en 79 après J-C. Elle présente des peintures et des mosaïques, enlevées en blocs des murs pour les protéger du vandalisme.

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Leur dessin est très spontané, précis et naïf à la fois, anecdotique, rempli d’ardeur grecque pour les sens et d’appétit romain de vivre. Eros sévit partout : enfants nus, scènes lubriques, des hommes sur des femmes, des jeunes caressés par des vieux. De la mythologie classique et du réalisme local.

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En revanche, les salles d’objets n’ont pas été refaites et gardent leur entassement archaïque. Ce ne sont que vieilles vitrines sombres, aux vitres tremblantes de mauvais verre, à la poussière accumulée sur les objets, aux étiquettes jaunies écrites à la plume. Ces vitrines contiennent de la vaisselle d’argent, de la verrerie, des armes de bronze, des bijoux. Passent entre elles des bambini, des ragazzi – une majorité d’Italiens en ce samedi matin – mais aussi deux ou trois groupes de Français. Plusieurs salles sont fermées au public, faute de gardien ou en restauration. Nous sortons après deux heures de temps.

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Catalogue du musée archéologique de Naples

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Marguerite Yourcenar, Mishima ou la vision du vide

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L’auteur des Mémoires d’Hadrien, premier académicien femme, livre en ce court essai une biographie littéraire de l’auteur le plus sulfureux du Japon. J’avais cru, à la première lecture il y a des décennies, que dame Marguerite était passée à côté de maître Yukio, sollicitée seulement par la spécialité qu’on lui attribuait volontiers, celle des amours interdites. Mais il faut lire cette prose admirable avec la lenteur qui convient. L’essai est plus profond qu’il n’y parait, s’ouvrant sur une épigraphe de William Blake, « l’Énergie est le délice éternel » et se terminant sur les mystères intimes du suicide par seppuku face à la foule.

Marguerite Yourcenar considère Mishima, mais sans le recul du temps, comme elle avait considéré Hadrien, en distinguant et reliant tout à la fois l’individu, l’œuvre et le personnage. L’individu ressort de la biographie formelle, l’œuvre des vibrations profondes de son existence en l’auteur, le personnage du masque qu’il prend en société. Mishima (nom de plume) est autre que Hiraoka (son vrai nom), mais il est lui en son intime, imaginé, magnifié, fantasmé. « Je est un autre », « Madame Bovary, c’est moi », le paradoxe du comédien (un écrivain en est un puisqu’il devient personnage) est que l’on est soi-même jouant à quelqu’un d’autre. Ce pourquoi il faut rechercher la vie dans les œuvres et le masque sur la vie. L’essai s’y hasarde avec pudeur et intuition.

Mishima, ayant eu l’enfance qu’on sait et l’adolescence chétive et tourmentée qu’il a décrite, est toujours resté écartelé entre Apollon et Dionysos, entre la froide raison (le personnage de Honda) et le feu de la passion (le personnage de Kiyoaki). « Dans tous les cas, repliement ou crainte précède l’abandon désordonné ou la discipline exacerbée, qui est la même chose », écrit Yourcenar p.17. Mishima se méfie de ses désirs, il ne s’y lâche que par l’excès orgiastique ou par l’excès obsessionnel d’ordre. Le soleil et l’acier. Avec ce mélange d’Occident grec et de Japon ancien, « le besoin presque paranoïaque de normalisation, l’obsession de la honte sociale, dont l’ethnologue Ruth Benedict a si bien dit qu’elle avait remplacé dans nos civilisations celle du péché » p.24.

Marguerite cherche à « voir par quels cheminements le Mishima brillant, adulé, ou, ce qui revient au même, détesté pour ses provocations et ses succès, est devenu peu à peu l’homme déterminé à mourir » p.86. Recherche un peu vaine, avoue-t-elle, mais qui rejoint le goût stoïcien sur le bien vivre qui est se préparer à bien mourir. Pas l’exotisme donc, d’un Mishima trop japonais pour être compris de nos sociétés occidentales, mais un universel qui rejoint l’antique – pour la transcendance, contre le matérialisme. A l’issue de l’existence il n’y a pas Dieu mais le Vide : le bouddhisme n’est pas le christianisme. La mort par éventrement est pour Mishima l’équivalent mâle d’un accouchement (décrit pour l’épouse de Yûichi dans Les amours interdites) ou d’un avortement (celui de Satoko dans Neige de printemps) : il s’agit de donner la vie – donc de mourir – par les entrailles, loin des enfumages de la tête ou des flambées du cœur. Donner la vie, donner sa vie, sont le serpent de l’éternel retour qui se mord la queue et enroule ses anneaux dans le Vide.

Ni fasciste, ni impérialiste, Yourcenar montre combien Mishima était nationaliste par tradition, charnellement attaché à la terre du Japon et à sa culture shinto, symbolisé par l’empereur-soleil. « L’erreur grave du Mishima de quarante-trois ans, comme celle, plus excusable, de l’Isao de vingt ans en 1936, est de n’avoir pas vue que, même si le visage de Sa Majesté resplendissait de nouveau dans le soleil levant, le monde des ‘ventres pleins’, du plaisir ‘éventé’ et de l’innocence ‘vendue’ resterait le même ou se reformerait, et que le même Zaibatsu, sans lequel un État moderne ne saurait subsister, reprendrait sa place prépondérante, sous le même nom, ou d’autres noms » p.107. Mais Yukio Mishima n’était pas un politicien, il ne prenait de la politique de son temps que ce qui pouvait servir à son dessein de témoigner de la Tradition. Son suicide est politique – les Japonais s’en souviennent encore aujourd’hui – mais vain puisque la société ne va pas changer pour un énergumène, même symbolique. Mishima en était conscient, lui qui était attiré par lui-même face au Vide. Il n’y a donc pas « erreur grave », à mon sens, mais fin personnelle, assumée, consciente, malgré les « excuses » japonaise que devront faire ceux qui restent à l’empereur, au gouvernement, à la société, aux lecteurs, à la famille, aux enfants…

têtes de Mishima et de Morita son second Time Magazine 1970

« Pour la première fois de sa vie, il a fait ce qu’il désirait faire », déclare sa mère après son suicide p.127. Marguerite Yourcenar trouve cette remarque « exagérée » mais elle me semble pourtant très juste : Mishima, par son acte individuel, est sorti des convenances et autres liens obligés de la société japonaise. Certes, il a revendiqué la Tradition et accompli son acte comme un ancien samouraï, mais c’est bien tout seul (avec son compagnon choisi Morita qui ressemblait à son amour collégien Omi), et non pas collectivement comme les kamikaze.

L’auteur classique Yourcenar, nourrie de latin et de philosophie stoïcienne, avait du mal à pénétrer la ferveur et la profondeur shinto d’une personnalité comme Mishima. N’écrit-elle pas également que Le soleil et l’acier est « un essai quasi délirant » ? p.89. C’est probablement cela, ce goût excessif pour la tempérance, qui m’avait gêné à première lecture. Je le relativise aujourd’hui, où la mesure sous toutes ses formes est passée de mode – au détriment d’un jugement juste et d’une pensée haute.

Marguerite Yourcenar, Mishima ou la vision du vide, 1980, Gallimard, 129 pages, réédité en Folio 1993, 132 pages, €5.93

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Yukio Mishima, Le Japon moderne et l’éthique samouraï

mishima le japon moderne et l ethique samourai

Trois ans avant son suicide, Mishima livre un testament touffu, répétitif, organisé comme une paraphrase de son oeuvre, la volonté de tout dire sur ce qu’il croyait être l’essence du Japon. Il suit surtout le Hagakure, livre d’éthique samouraï écrit au XVIIIe siècle en 11 tomes par l’élève de Jocho Yamamoto, vrai samouraï devenu prêtre sur la fin de sa vie. Il n’en existe que des extraits traduits en français.

Pour Mishima, « le Hagakure s’efforce de soigner le caractère pacifique de la société moderne en lui appliquant ce puissant remède qu’est la mort » p.31. Marguerite Yourcenar aimait ce livre parce qu’il chantait aussi la ‘voie des éphèbes’, l’homosexualité guerrière au Japon. Mais il a, au fond, cette exigence stoïcienne de perfection que l’homme doit approcher sans l’atteindre jamais.

Le Hagakure enseigne la sagesse de l’action, la sagesse de l’amour (qui est action) et la sagesse de la vie (qui est de perpétuer la vie et de la vivre intensément par l’action). Agir est le moyen de plus efficace d’échapper aux limites du moi pour se plonger dans une unité plus vaste. Elle est réalisation de soi, réactualisation naturelle du ‘lion’ qui est la force motrice de chaque être humain. Un tropisme vers lequel l’inquiet Mishima a sans cesse tendu, une réponse à son angoisse métaphysique de n’être pas « normal », comme les autres, fils d’un empire vaincu et d’une modernité en contradiction avec la tradition.

Sur l’amour, le Japon ne distingue pas Éros et Agapè, l’attraction terrestre et l’appel divin, la chair et l’âme. On a la conviction que « ce qui émane de la pure sincérité instinctive mène indirectement à un idéal qui mérite qu’on lutte et, si nécessaire, qu’on meure pour lui » p.45. Être tenté par le corps et par l’esprit des jeunes garçons, plus que par ceux des femmes, se trouve ainsi justifié, ce qui apaise Mishima en ses contradictions sensuelles. Tact, délicatesse, pédagogie, tolérance, sont des rapports qu’un samouraï doit entretenir avec les autres. Il sera bon et ferme avec les enfants, il ne sera lui-même qu’avec ses pairs, il aimera sans le dire. Le véritable amour reste toujours caché, il se dévalue lorsqu’il se révèle. Le samouraï sera modeste et fin, il suivra les remarques des autres et les enseignements des anciens, il dépassera ainsi les limites de son propre discernement.

La vie et la mort sont les deux faces d’une même réalité. Qui a connu la naissance se condamne à mourir. Cette mort inéluctable fait aimer la vie en sa brièveté. Elle lui donne son relief, son intensité, son sens. « La voie des samouraïs, c’est la mort ». C’est l’objet de toute sagesse que de préparer l’être à bien mourir – ou à bien vivre, ce qui est la même chose. Chaque instant peut être le dernier. Il nous faut être prêt donc n’agir jamais à tort, mais sincèrement, tout entier dans son acte, comme s’il devait à chaque fois être le dernier. Dans la succession de ces instants, animés d’une telle philosophie, « quelque chose va s’accumuler d’un jour à l’autre, d’un instant à l’autre, quelque chose grâce à quoi on acquerra finalement la capacité de bien servir son seigneur » p.47. C’est ainsi que l’on sera bon samouraï. Chaque détail du quotidien est préparation au surgissement d’une crise grave. Il faut se tremper chaque jour pour réagir parfaitement le moment venu. Conforter sa résolution, parfaire son entraînement, tout cela permet de ne jamais être pris de court, ni par les événements de la vie, ni par la mort. Cela dès l’enfance.

Un jeune samouraï sera élevé dans « l’idéal de liberté et de naturel préconisé par Rousseau dans l’Émile » : ni punitions indues, ni menaces, mais sincérité et vigilance.

Adulte, le samouraï devra se défier du rationalisme. Non pas de l’intelligence, qui est acuité de vision et mobilisation de toutes les facultés intellectuelles, mais de l’excès de logique, de l’esprit qui dérape hors des sens et de la volonté. « Le calculateur est un lâche. Si je dis cela, c’est que le calcul porte toujours sur le profit et la perte et que, par conséquent, le calculateur n’est préoccupé que de profit et de perte. Mourir est perte, vivre un gain, ainsi décide-t-on de ne pas mourir. On est donc un lâche », dit le Hagakure. Le sacrifice de sa vie pour une cause est hors calcul. C’est l’acte ultime, mais beaucoup d’autres actes sont hors calcul : la confiance, le courage, l’amour. Entreprendre aussi, comme une aventure : ainsi est le capitalisme des entrepreneurs, risqué, conquérant, le calcul comptable ne venant qu’en second.

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L’esprit d’efficacité est utile s’il sait servir, non s’il envahit l’homme. La raison n’est qu’un outil, et non la pierre angulaire d’une philosophie. Le samouraï se veut un homme complet, non un simple technicien. Il se veut ouvert, humain, perfectible, attentif aux autres (Montaigne) comme à l’énergie qui l’anime (Nietzsche), et à la dignité qui la manifeste (Dostoïevski). Mishima appelle à lui les meilleurs écrivains occidentaux au secours de la tradition japonaise ; comme pour la situer dans l’universel, voire l’excuser des excès militaristes de la guerre. L’apparence du samouraï, ses paroles, ses actions, se veulent belles parce qu’issues d’une force interne – selon les canons de la vertu grecque antique.

Le samouraï est fier d’être. Il est un homme sincère, un humain authentique. Mishima aurait aimé être samouraï. Mais son époque ne lui fournissait pas la panoplie guerrière qui va avec. Il a envisagé la politique, mais trop de bassesse est nécessaire à cette passion guerrière secondaire. Il n’a pas tâté des affaires, dommage, car l’esprit samouraï du Japon s’est bel et bien réfugié dans la conquête des marchés et dans la féodalité d’entreprise ! C’était encore rare dans les années 1960, mais éclatant dans les années 1980 (voire ci-dessous Pierre Delorme). Mishima a eu le malheur de naître trop tôt ou d’être en avance sur le monde.

Yukio Mishima, Le Japon moderne et l’éthique samouraï, 1967, traduit du japonais par Émile Jean, Gallimard 1985 collection Arcade, 154 pages, €9.64

Jocho Yamamoto, Hagakure, le livre secret des samouraïs, édition partielle – choix de textes, Guy Trédaniel 1999, 110 pages, €13.21

Pierre Delorme, Le management : un art martial, développement personnel et efficacité managériale, Chiron 2002, 155 pages, occasion €26.00

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