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Marguerite Yourcenar, Lettres à ses amis et à quelques autres

Chère Marguerite Yourcenar ! Classique et passionnée, conservatrice et étonnamment moderne, nomade et attachée, ce fut une femme exceptionnelle qui sut inventer des hommes vrais. Elle a fait craquer ses gaines et s’est livrée aux passions, mais toujours les yeux ouverts. Son esprit était religieux, attentif à l’infini, au différent, aux mystères. Elle aimait le shinto et le bouddhisme, le catholicisme des negro spirituals, tout ce qui est passionné et rigoureux. Elle a créé des mondes et des êtres par l’imagination, le travail et la poésie.

Le trait que je préfère en elle est la passion, qu’elle prend comme un creuset d’alchimiste : l’opération consume les préjugés et sublime les qualités humaines, les authentiques et nues, les seules qui importent. Sa ferveur pour l’histoire et pour les voyages lui ont permis de rencontrer des êtres et des cultures, d’élargir son horizon pour comprendre et aimer un peu plus. Il y a de la compassion bouddhiste chez Marguerite, et ce sentiment que chaque être est digne par sa nature de Bouddha, qu’humains, animaux et plantes participent du même divin, ce qu’elle a traduit par cette devise alchimiste : « je suis un et tout est en moi ».

Cette copieuse anthologie de lettres de Marguerite Yourcenar à ses amis et relations permet de pénétrer un peu mieux son univers social, sinon intime. Mais tout est au fond contenu dans les Mémoires d’Hadrien, son maître livre. Elle l’écrit : « De tous mes ouvrages, il n’en est aucun où, en un sens, j’ai mis plus de moi-même, plus de travail, plus d’effort d’absolue sincérité ; il n’en est pas non plus d’où je me sois plus volontairement effacée en présence d’un sujet qui me dépassait (…). Je souffre du désordre, de la confusion, du manque de rigueur intellectuelle qui nous entoure, et où tout, si l’on n’y prend garde, finira par s’abîmer. Il m’intéressait, par contraste, de montrer dans Hadrien un grand pacificateur qui jamais ne se paya de mots, un lettré héritier de plusieurs cultures, qui fut aussi le plus énergique des hommes d’État, un grand individualiste qui, pour cette raison même, fut un grand légiste et un grand réformateur, un voluptueux, et aussi (je ne dis pas mais aussi) un citoyen, un amant obsédé par ses souvenirs, diversement engagé envers plusieurs êtres, mais en même temps, et jusqu’au bout, l’un des esprits les plus contrôlées qui furent » 7 avril 1951. L’empereur romain Hadrien fut, pour Marguerite Yourcenar, celui qui accomplit le mieux la condition humaine, le « développement harmonieux d’un être humain soumis seulement à sa propre discipline, et capable de retrouver en soi un humain équilibre, même après ses secrets désastres » 22 août 1968.

Car être humain, c’est découvrir « dans un lit ou ailleurs, un rythme du monde » et de le retrouver « chaque jour et dans tous » 16 mai 1953. Ce peut être « une merveilleuse aisance animale » comme François Augiéras, 16 mai 1953, « une sorte de ferveur mystique à l’égard des êtres, des sensations et des choses » comme André Gide, 20 février 1962, ou « par une sorte de compassion tendre, par un sens très raffiné de l’individualité des êtres, par curiosité aussi » pour le Genji du Dit de Genji, 19 mai 1963. Zénon, après Hadrien, approfondira « l’importance de l’altruisme, de la solidarité, de l’affection humaine » 24 janvier 1970.

« Le bien et le mal existent dans la conduite humaine (…) mais je les sens uniquement comme l’ignorance (l’avidya sanskrite, avec son refus de comprendre, de se laisser pénétrer, d’être poreux ou ductile) ou comme l’hubris grecque, l’agressivité, la violence, la cupidité d’avoir trop » 20 septembre 1977. L’être humain n’est ni ange ni bête, mais sujet conscient qui doit se construire, évoluer, se rendre meilleur. C’est pourquoi « j’éprouve une sorte de perpétuelle suffocation en présence du matérialisme satisfait, du laïcisme sûr de soi, et de l’intellectualisme sec et frivole qui constitue ce que tant de Français prennent pour la tradition française par excellence, avec pour seule échappatoire un catholicisme atteint le plus souvent des mêmes tares » 15 juin 1969. Cette remarque est d’autant plus pertinente qu’un quart de siècle après, le retour au catholicisme en France prend bien cette forme là. Or, elle existe bien, « cette très vieille sagesse française qui aujourd’hui se terre (car où la trouver chez les gens dont le nom se trouve dans les journaux ?), mais qui sans doute existe toujours. Il y a là tout un héritage de pensées et de comportements mi humanistes, mi chrétiens, soutenus et renforcés aussi par la longue expérience de la race qui est, on peut cette fois légitimement le dire, « bien française », car on ne la trouve sous cette forme nulle part ailleurs, mais que notre génération a jetée au vent » 2 avril 1959.

La sagesse, ce peut être aussi un lieu, un paysage civilisé par l’homme depuis des siècles. Je partage avec Marguerite Yourcenar, outre son goût pour Montaigne quelques autres Français, cet amour du paysage, par exemple du « sud de l’Angleterre, si paisible, si vivant, si plein d’arbres et d’animaux (qui) est peut-être le lieu que j’aime le plus au monde », samedi saint 1987. Mais la référence reste la Grèce : « vous êtes allée en Grèce et vous avez là découvert, comme beaucoup d’entre nous, ces quatre vérités essentielles : que la Grèce a été le grand événement (peut-être le seul grand événement) de l’histoire de l’humanité ; que ce miracle est le produit d’une certaine terre et d’un certain ciel ; que la passion, l’ardeur sensuelle, la plus chaude vitalité sous toutes ses formes, expliquent et nourrissent ce miracle, et que l’équilibre et la sagesse grecque dont on nous parle tant ne sont ni le maigre équilibre ni la pauvre sagesse des professeurs » 9 décembre 1954. Après le miracle grec, l’Occident a eu une histoire, et tout n’en est pas à oublier : « après l’hellénisme, dont il figure dans ma pensée tout à la fois le complément et le correctif, le catholicisme représente à mes yeux une des rares valeurs que notre temps n’ait pas complètement réussi à ébranler (…). Si le christianisme ne me semble pas divin (ou divin seulement au sens où cet adjectif s’applique au Parthénon, ou à la mer par un beau jour d’été) j’y vois du moins, avec un respect sans cesse croissant, l’admirable somme d’une expérience de vingt siècles, et l’un des plus beaux songes humains » 21 décembre 1937.

De nos jours, puisque nous y avons accès, ce qui compte est l’expérience de l’humanité tout entière. Les différentes facettes de cet acquis peuvent nous aider à progresser personnellement. « Nous pouvons favoriser le mélange de la charité chrétienne et de la compassion bouddhique, du sentiment stable du divin et du lumineux, tel qu’il s’est exprimé dans le shinto, l’orthodoxie et le catholicisme, avec le génie dynamique de l’Inde, et avec la double notion, grecque, de la dignité de l’homme et des limites de l’homme » 15 juin 1969.

Avec tout cela, écrire, si l’on s’en sent la vocation. « Il dépend de vous de beaucoup lire, de bien lire, de beaucoup travailler, de bien travailler ». J’aime le « il dépend de vous » à la fois bouddhiste (chacun fait son salut) et protestant (le ciel se mérite par ses œuvres). Tout ne tombe pas tout cuit et il est bon de le rappeler à ceux qui revendiquent « l’égalité » sans aucun effort pour se hausser au niveau des autres. Un auteur écrit comme en transe avant de couper et de corriger son texte. C’est Dionysos revu par Apollon, le feu de la passion plongé dans la glace de la raison. Montherlant disait l’épée forgée dans le feu et trempée dans l’eau froide. Même si « tout le monde aujourd’hui (…) confond l’observation incisive avec l’hostilité » 23 mars 1977, il ne faut pas pour cela déguiser ses sentiments ou son écriture.

« Que faut-il dire aux hommes ? Avant tout la vérité sur tous les sujets (…). Comment leur parler ? Simplement, lucidement, sans lieu commun d’aucune sorte, sans concession à la paresse du lecteur, mais aussi sans obscurité voulue, sans fausse élégance, sans affectation de vulgarité, sans jargon (…), sans concession envers la mode d’aujourd’hui qui sera ridicule demain, sans désir de choquer pour le plaisir de choquer, mais sans jamais hésiter à le faire si on le croit utile, sans rien sacrifier des complexités, des faits ou des pensées, mais en s’efforçant de présenter celles-ci le plus clairement possible » 5 février 1970.

Ce sont d’utiles conseils d’une grande maîtresse des lettres aux apprentis écrivains qu’ils feraient bien de méditer.

Marguerite Yourcenar, Lettres à ses amis et à quelques autres, 1995, Folio 1997, 944 pages, €12.80

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