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Pierre Clostermann, Feux du ciel

Un livre ancien, bilan de la 2GM côté avions, par un pilote de la France libre aux 33 victoire homologuées et auteur du célèbre récit Le grand cirque – mémoires d’un pilote de chasse FFL dans la RAF qui a ravi ma prime adolescence – « le seul grand livre issu de la Seconde Guerre mondiale » selon Faulkner. Le récit documentaire s’ouvre sur cet épigraphe : « A mes camarades aviateurs qui sont morts pour effacer les fautes anciennes qui n’étaient pas les leurs ».

Car ces fautes, elles étaient celles de politiciens imprévoyants et démagogues, d’industriels peu soucieux d’innovation, de bourgeois soucieux de surtout ne pas penser aux dangers, d’officiers généraux rassis dans leurs vieilles tactiques dépassées. L’avion est une arme nouvelle, comme le char : qui s’en soucie ? Qui le pense comme tactique ? Qui l’affine et l’améliore pour les missions ? – Surtout les Nazis et les Japonais… Il faudra l’invasion de la Pologne en Europe et l’attaque sans prévenir de Pearl Harbor dans le Pacifique pour que les insouciants, conservateurs et imbus de leur statut, prennent enfin la mesure de la réalité.

Pierre Clostermann parle donc en ingénieur des avions, en combattant des pilotes, en historien des contextes et des tactiques. En neuf chapitres, il brosse neuf batailles cruciales, et signale neuf avions clés.

« Trop peu, trop tard » : ce fut la bataille de France. Ce fut la même chose à Pearl Harbour et Bataan. Deux avions : le Messerschimtt 109 allemand et le Zero japonais. Ils sont tous deux puissants et très manoeuvrants, le Zero construit d’une coque pleine, donc léger, pouvant virer plus vite que les chasseurs existants.

A Malte, île stratégique en plein centre de la Méditerranée, qui a coulé près de 50 % de la flotte ravitaillant Rommel en Afrique du nord, le Spitfire est roi côté Alliés : « typiquement britannique, sobre, représentant un parfait compromis entre toutes les qualités exigées d’un avion de chasse, défensif par excellence – mécanique raisonnable conçue par des ingénieurs d’une froide précision et construite par des ouvriers consciencieux » p.7

Pour détruire en vol l’amiral Yamamoto, stratège de génie de la guerre dans le Pacifique, un message intercepté et décodé par la marine américain permet de connaître son itinéraire sur quelques jours. Ce sont des Lightning P 38 qui sont dépêchés afin de le descendre. Le « diable à deux queues » américain est un bimoteur monoplace rapide à grand rayon d’action à armement concentré dans le nez.

En Afrique du nord, la France disposait d’une flotte aérienne importante de 46 groupes d’avions mais les badernes inféodées à Vichy restaient l’arme au pied, attendant de voir comment allait tourner le vent. Ce ne sont que quelques rebelles de la France libre, héros car sûrs de mourir étant donné leur infériorité numérique, qui vont relever l’honneur du pays. Dont le colonel Pijeaud du groupe Lorraine qui mourra en étant abattu dans son avion en flammes alors qu’il attaquait avec un groupe anglais une importante formation germano-italienne qui se rendait à Barce.

A Varsovie, les résistants sont appelés à prendre les armes contre les Nazis par Staline, puis laissés cyniquement à massacrer par le même Staline qui élimine ainsi l’élite armée du pays avant son invasion. Seul De Gaulle refuse les conditions du despote asiatique. Churchill se trouve contraint d’accepter les tracés exigés de frontières et de gouvernement sur les instances de son allié Roosevelt qui ne comprend rien au communisme et veut la paix avec le tyran géorgien – mais autorise de sa propre initiative les Services spéciaux de la RAF à ravitailler Varsovie par air, via les escadrilles spéciales polonaises de la RAF et deux escadrons sud-africains. Les Hallifax sont à la peine face au mur de DCA allemande.

La chute du Reich dans les airs ressemble à un crépuscule des dieux. C’est là que trônent les avions les plus innovants de l’époque, qu’une bourde d’Hitler (une de plus) a empêché de jeter dans la guerre six mois plus tôt. Le Messerschmitt 262 est le premier avion à réaction à voler et à frôler le mur du son, bien plus rapide que n’importe quel chasseur allié. Très en avance sur son temps, il cumulait les innovations techniques : « Parachute à lanière contenant une bouteille portative d’oxygène pour les sauts à grande vitesse et à hautre altitude. Plan fixe réglable en vol pour changer l’assiette de l’avion aux vitesses critiques, aile en flèche, ailerons multiples et commandes relayées par un servomoteur, sièges éjectables, collimateur gyroscopique, radar, fusées air-air, etc. » p.180. Quatre cents Me 262 furent utilisés, mais une seule fois, les aérodromes détruits et l’usine écrasée sous les bombes.

C’est le De Havilland Mosquito, « construit en lamelles de balsa et de bouleau » et équipé de deux moteurs Rols Royce Merlin pour 3200 CV qui a représenté le bombadier le plus performant dès 1942. Rapide – 695 km/h à 8200 m d’altitude – léger et manoeuvrant, il échappait à la chasse allemande. La version chasseur était équipée de quatre rockets et de quatre canons de 20 mm. « C’était surtout en rase-mottes de jour que les Mosquitos bombardiers remplirent d’incroyables missions – en particulier la destruction des QG de la Gestapo à Oslo et à Copenhague, ainsi que le coup célèbre de la prison d’Amiens – au cours desquelles les avions volant au ras des toits plaçaient littéralement leurs bombes dans les fenêtres des objectifs » p. 215.

A Okinawa, lors de la bataille du 1er avril 1945, les kamikaze japonais sur leurs avions Jinraï (coup de tonnerre), ont coulé 33 avions dont des porte-avions et des croiseurs, 57 transports de troupe, tuant 12 260 hommes et en blessant 33 769. Le Jinraï était un avion à réaction miniature propulsé par cinq fusées sur 70 km seulement ; il portait dans le nez 1000 kg de TNT. Mais le 6 août 1945 la Superforteresse B29 Enola Gay survolait tout seul Hiroshima et larguait à 8h45 son unique bombe A. Elle détruisit dix km² et tua 105 000 personnes d’un coup, marquant la fin de la guerre.

Une épopée où ce sont les hommes qui font la technique et l’utilisent comme outil, pas l’inverse.

Pierre Clostermann, Feux du ciel, 1951, J’ai lu Seconde guerre mondiale 1968, 249 pages, €11;00 occasion

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Marguerite Yourcenar, Mishima ou la vision du vide

marguerite yourcenar mishima ou la vision du vide folio

L’auteur des Mémoires d’Hadrien, premier académicien femme, livre en ce court essai une biographie littéraire de l’auteur le plus sulfureux du Japon. J’avais cru, à la première lecture il y a des décennies, que dame Marguerite était passée à côté de maître Yukio, sollicitée seulement par la spécialité qu’on lui attribuait volontiers, celle des amours interdites. Mais il faut lire cette prose admirable avec la lenteur qui convient. L’essai est plus profond qu’il n’y parait, s’ouvrant sur une épigraphe de William Blake, « l’Énergie est le délice éternel » et se terminant sur les mystères intimes du suicide par seppuku face à la foule.

Marguerite Yourcenar considère Mishima, mais sans le recul du temps, comme elle avait considéré Hadrien, en distinguant et reliant tout à la fois l’individu, l’œuvre et le personnage. L’individu ressort de la biographie formelle, l’œuvre des vibrations profondes de son existence en l’auteur, le personnage du masque qu’il prend en société. Mishima (nom de plume) est autre que Hiraoka (son vrai nom), mais il est lui en son intime, imaginé, magnifié, fantasmé. « Je est un autre », « Madame Bovary, c’est moi », le paradoxe du comédien (un écrivain en est un puisqu’il devient personnage) est que l’on est soi-même jouant à quelqu’un d’autre. Ce pourquoi il faut rechercher la vie dans les œuvres et le masque sur la vie. L’essai s’y hasarde avec pudeur et intuition.

Mishima, ayant eu l’enfance qu’on sait et l’adolescence chétive et tourmentée qu’il a décrite, est toujours resté écartelé entre Apollon et Dionysos, entre la froide raison (le personnage de Honda) et le feu de la passion (le personnage de Kiyoaki). « Dans tous les cas, repliement ou crainte précède l’abandon désordonné ou la discipline exacerbée, qui est la même chose », écrit Yourcenar p.17. Mishima se méfie de ses désirs, il ne s’y lâche que par l’excès orgiastique ou par l’excès obsessionnel d’ordre. Le soleil et l’acier. Avec ce mélange d’Occident grec et de Japon ancien, « le besoin presque paranoïaque de normalisation, l’obsession de la honte sociale, dont l’ethnologue Ruth Benedict a si bien dit qu’elle avait remplacé dans nos civilisations celle du péché » p.24.

Marguerite cherche à « voir par quels cheminements le Mishima brillant, adulé, ou, ce qui revient au même, détesté pour ses provocations et ses succès, est devenu peu à peu l’homme déterminé à mourir » p.86. Recherche un peu vaine, avoue-t-elle, mais qui rejoint le goût stoïcien sur le bien vivre qui est se préparer à bien mourir. Pas l’exotisme donc, d’un Mishima trop japonais pour être compris de nos sociétés occidentales, mais un universel qui rejoint l’antique – pour la transcendance, contre le matérialisme. A l’issue de l’existence il n’y a pas Dieu mais le Vide : le bouddhisme n’est pas le christianisme. La mort par éventrement est pour Mishima l’équivalent mâle d’un accouchement (décrit pour l’épouse de Yûichi dans Les amours interdites) ou d’un avortement (celui de Satoko dans Neige de printemps) : il s’agit de donner la vie – donc de mourir – par les entrailles, loin des enfumages de la tête ou des flambées du cœur. Donner la vie, donner sa vie, sont le serpent de l’éternel retour qui se mord la queue et enroule ses anneaux dans le Vide.

Ni fasciste, ni impérialiste, Yourcenar montre combien Mishima était nationaliste par tradition, charnellement attaché à la terre du Japon et à sa culture shinto, symbolisé par l’empereur-soleil. « L’erreur grave du Mishima de quarante-trois ans, comme celle, plus excusable, de l’Isao de vingt ans en 1936, est de n’avoir pas vue que, même si le visage de Sa Majesté resplendissait de nouveau dans le soleil levant, le monde des ‘ventres pleins’, du plaisir ‘éventé’ et de l’innocence ‘vendue’ resterait le même ou se reformerait, et que le même Zaibatsu, sans lequel un État moderne ne saurait subsister, reprendrait sa place prépondérante, sous le même nom, ou d’autres noms » p.107. Mais Yukio Mishima n’était pas un politicien, il ne prenait de la politique de son temps que ce qui pouvait servir à son dessein de témoigner de la Tradition. Son suicide est politique – les Japonais s’en souviennent encore aujourd’hui – mais vain puisque la société ne va pas changer pour un énergumène, même symbolique. Mishima en était conscient, lui qui était attiré par lui-même face au Vide. Il n’y a donc pas « erreur grave », à mon sens, mais fin personnelle, assumée, consciente, malgré les « excuses » japonaise que devront faire ceux qui restent à l’empereur, au gouvernement, à la société, aux lecteurs, à la famille, aux enfants…

têtes de Mishima et de Morita son second Time Magazine 1970

« Pour la première fois de sa vie, il a fait ce qu’il désirait faire », déclare sa mère après son suicide p.127. Marguerite Yourcenar trouve cette remarque « exagérée » mais elle me semble pourtant très juste : Mishima, par son acte individuel, est sorti des convenances et autres liens obligés de la société japonaise. Certes, il a revendiqué la Tradition et accompli son acte comme un ancien samouraï, mais c’est bien tout seul (avec son compagnon choisi Morita qui ressemblait à son amour collégien Omi), et non pas collectivement comme les kamikaze.

L’auteur classique Yourcenar, nourrie de latin et de philosophie stoïcienne, avait du mal à pénétrer la ferveur et la profondeur shinto d’une personnalité comme Mishima. N’écrit-elle pas également que Le soleil et l’acier est « un essai quasi délirant » ? p.89. C’est probablement cela, ce goût excessif pour la tempérance, qui m’avait gêné à première lecture. Je le relativise aujourd’hui, où la mesure sous toutes ses formes est passée de mode – au détriment d’un jugement juste et d’une pensée haute.

Marguerite Yourcenar, Mishima ou la vision du vide, 1980, Gallimard, 129 pages, réédité en Folio 1993, 132 pages, €5.93

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