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Le Lavandou et Bormes-les-Mimosas

Le Lavandou apparaît trop construit, trop neuf, trop touristique, assez laid. La promenade de la plage, boulevard de Lattre de Tassigny, est bourrée de restaurants et de bars comme si c’était la seule activité de l’endroit (ce doit d’ailleurs être le cas).

Nous avons ce matin, juste au sortir de l’hôtel, 450 m de montée dont environ 300 m en escaliers successifs. Cela pour atteindre une piste à chien appelé « sentier de Saint-François » où nous croisons quatre chiens–vaches puis un doberman tenu à deux doigts au collier par un vieux beauf méfiant à SUV Nissan noir, du genre à garder le fusil sous le siège et à voter FN depuis Jean-Marie. Les nuages se transforment en bruine puis en pluie. Nous avions eu de la chance avec le temps jusqu’ici, nous sommes cette fois rattrapés par l’humidité. Nous sortons les vestes et les sur sacs, pas encore les capes, ce ne sera pas la peine.

Après le chemin des crêtes jusqu’au col de Landou s’ouvre un sentier dans la forêt de Dom dans le massif des Maures avant une descente parmi les chênes verts, les lentisques et les châtaigniers vers Bormes-les-Mimosas et la mer. C’est une ville fleurie, lauréate au concours Europe 2003 selon un panneau à l’entrée de la ville.

Des bougainvillées poussent dans les jardins de l’église Saint François de Paule, saint qui aurait délivré la ville de la peste en 1481. Né en 1416 à Paule en Calabre, il est mort à Paris en 1508. La chapelle date du XVIe siècle. Nous la visitons avant de monter à un jardin public en plein soleil pour pique-niquer. Une fontaine rafraîchit l’atmosphère et un robinet le long du parapet délivre de l’eau potable. Le guide tartine de la pâte tartuffo sur du pain et nous la sert en apéro avec un côtes-du-Rhône. Suit une caillette parfumée, un taboulé à la feta et au pamplemousse tomates. Le chèvre de la Drôme est mangé avec le rouge du coin, moins bon à mon goût. Il est évidemment plus cher, snobisme oblige, tant la Côte d’Azur fait rêver et danser les portefeuilles. Le jardin a pour nom l’Icuolu d’amour ; c’est assez alléchant.

Nous descendons ensuite prendre un café ou une bière au bar de l’hôtel Bellevue. La pluie s’est arrêtée peu avant Bormes. Nous déambulons en petits groupes dans les ruelles, dans la rue du Rompt Cul par exemple, « 150 m et 83 marches » dit le panneau touristique, où les pavés tordus expliquent le sobriquet. Une boutique à touristes se nomme joliment « la Maison du bonheur ». Les façades sont très fleuries, des arbres fruitiers poussent dans les jardins tels le kaki, le citronnier, des orangers en tunnel. Eucalyptus, cyprès, lauriers roses, anthémis et mimosa servent d’ornement. La rue Bonaparte est plus riquiqui que son équivalent à Paris. Rue des chats, pas un chat. Un peu plus loin, un couple allemand avec deux petits enfants. Le garçon, à la main gauche de son père, peut avoir cinq ans peut-être, il rythme les marches descendues d’un « links ! Links ! » déjà discipliné, voire militaire. Sa sœur, à la main droite, un peu plus âgée, ne dit rien et suit le mouvement, déjà dans les normes de la femme tradi. Sur un trottoir, une mini terrasse en bois avec une mini dînette prête pour faire salon, tout en rose. Petit buffet, petite table et petites chaises, à croire que la fillette propriétaire attend le plus petit des trois ours de Boucle d’or.

Nous retournons à pied au Lavandou par le GR 90 sans aucun intérêt sur cette portion. Il traverse les constructions en chantier dans un vrai dépotoir. C’est successivement un ruisseau d’écoulement, un égout, une décharge de déchets. Une dizaine de petits serpents brillants et sombres se tortillent entre les pierres casse-gueule. Nous passons par les rues paisibles puis sur l’avenue où se trouve la gare routière, là où sont affichés les horaires pour le samedi matin, c’est-à-dire demain. Nous devons penser au retour. Cette gare est à 10 minutes de l’hôtel mais il faut imaginer que nous aurons les gros sacs avec nous.

Le dernier dîner était à 19h45 au même restaurant qu’hier et nous avons eu droit à une friture accompagnée de salade, trois gambas surnageant au-dessus de son dôme de riz et une île flottante dont je laisse ma part. Le petit vin blanc du pays dans un bar peu plus loin, l’Iris de Bormes, est nettement meilleur que celui du restaurant.

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Capri et Malaparte

Pour visiter l’île, il faut quitter la ville. Nous nous dirigeons vers le môle de Beverello et embarquons pour Capri, l’île aux sangliers des Grecs. L’hydrojet met trente minutes pour rallier l’île, à 17 km de Naples à vol de mouette. Des ragazzi peuplent le bateau. Derrière moi, un blond plutôt celtique et un méridional au visage doux, tous deux d’une quinzaine d’années, se tiennent non seulement par le cou, mais leurs mains cherchent la peau sous le col. Le contact n’en est que plus étroit, plus vivant, et pour cela les boutons de leurs vêtements sont largement défaits. Ils se regardent mutuellement comme deux amoureux. Je ne sais s’ils le sont, les adolescents napolitains aimant à se toucher, intimement physiques.

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Nous déjeunons d’un sandwich et d’une bière en débarquant de l’aliscafo, dans un bistrot près du port qui donne sur la plage. La patronne y est souriante et très commerçante. Nous voulions faire le tour de l’île en barque, mais elle nous annonce que cela n’a lieu que le matin. Ma compagne veut à toute force voir la fameuse « Grotte Bleue », moi je préfère le reste de l’île car, passé une certaine heure, le soleil ne tombe plus exactement dans l’ouverture et cela ne vaut plus la peine. Or il est passé 13 h, limite fatidique. Nous nous séparons donc après nous être donné rendez-vous pour la fin de l’après-midi. Elle avouera d’ailleurs que la Grotte Azurée est plutôt « le piège à touristes », visite fade d’une heure seulement pour un prix salé.

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J’emprunte le funiculaire qui monte au centre, 142 mètres plus haut. J’enfile les ruelles au hasard. La ville est blanche telle Alger, comme bâtie de sucre en morceaux. J’avise un plan-guide de Capri et, avec son aide, je visite le belvédère de Tragara à flanc de falaise. La mer stagne, très bleue, au pied. Elle est à peine frangée d’écume.

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Flottent sur le sentier des odeurs de pin chaud, d’herbes aromatiques, de Méditerranée. Il m’est impossible de me baigner bien que j’en aie la tentation, la mer est trop loin en contrebas.

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Le sentier mène à la Punta di Tragara, avec une vue sur les Faraglioni, ces trois rochers comme des pois sur la mer – d’où leur nom. Déchiquetés, on dirait quelques vertèbres fossiles antédiluviennes.

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Le chemin piétonnier passe devant la grotte romaine de Matromania, très fraîche, où avaient lieu des cérémonies païennes il y a si longtemps. La Matro manie évoque un culte à la Magna Mater, autre nom de la déesse Cybèle. On en pratiquait le culte à l’époque de Domitien.

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L’Arc Naturel est suspendu au-dessus de l’eau.

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J’aperçois de loin la villa neuve, rouge brique, de l’écrivain Malaparte. C’est un rectangle fiché sur la falaise qui surplombe le bleu, comme suspendu sur un pic entre ciel et mer. Un pan biseauté forme toit du côté de la terre. Le tout tient plus du blockhaus que de la maison.

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Malaparte dans La peau a décrit avec truculence la libération de Naples par l’armée américaine en 1945. A cette date, les mammas soucieuses de gagner de quoi nourrir leur nichée dans ce chaos, préféraient prostituer leurs garçons aux Noirs musclés américains, aux tirailleurs sénégalais et aux goumiers arabes, que leurs filles, qu’elles tenaient enfermées à la maison pour leur éviter d’être enceintes. Il y avait ainsi commerce sans risque d’attraper un marmot ! Et les soldats, éprouvés par le feu, excités par l’ambiance civile, frustrés de femmes depuis des semaines, soulevaient les chemises pour reluquer les poitrines, écrit Malaparte non sans quelque théâtre comme savent le faire les Italiens. Peut-on, aujourd’hui, relativiser notre répulsion au vu des conditions de l’époque ? Il est difficile de se mettre à la place des humains lorsque les circonstances les contraignent. Le film de Liliana Cavani, sorti pourtant en 1981 avant la vague moraliste réactionnaire des années 2000, édulcore cette scène pour brosser une fresque plus générale.

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Peter Robinson, L’amie du diable

2007 Peter Robinson L amie du diable

Avec Peter Robinson, nous sommes toujours dans le Yorkshire, patrie du pudding qui va avec le rôti bouilli du dimanche. La petite ville d’Eastvale s’assoupit entre son château médiéval, son quartier bobo et ses immeubles populaires agités. Il n’y a pas grand-chose à faire dans une petite ville anglaise. Donc, le samedi soir, les pubs sont pleins. Chacun, de 16 à 78 ans s’y alcoolise à plaisir (en cachant son âge à 16 ans, « tout le monde l’a fait »).

C’est ainsi qu’une fille émancipée, qui adore s’exhiber à moitié nue entre jupe mini et haut très décolleté, décide alors qu’elle a bien bu, d’aller « pisser » (c’est le terme dru qu’elle emploie) dans la ruelle. Elle n’y rencontre pas l’opinel de Renaud, mais bien pire… Dans la journée, c’est une autre femme, malade tétraplégique, qui a été sortie de sa maison médicalisée et emmenée « en promenade ». Elle finira égorgée en haut de la falaise.

Finalement, Eastvale n’est pas si calme. Y rôdent les souvenir des tueurs en série qui adoraient taillader longuement les seins et les pubis après le viol, avant d’enterrer vivantes les victimes à la cave. C’était dans un précédent roman, ce qui aide l’auteur quand son imagination faiblit.

Mais l’essentiel du plaisir de lecture n’est pas là. Peter Robinson est bien originaire du Yorkshire mais cela fait belle lurette qu’il n’y réside plus. Il est au Canada, ce qui permet à son imagination de prendre son essor sans les barrières de la triste réalité. Ce qu’on aime, dans ses écrits, est l’ambiance humaine. Ses flics ont les travers des autres : une enfance difficile, une paternité mouvementée, des amours impossibles.

C’est le cas de l’inspecteur Banks, de l’inspectrice Annie, comme du major Templeton et de la constable Winsome. Ils vivent leur vie durant l’enquête, malgré les horreurs du métier. Chacun ses qualités et ses défauts. Banks adore le vieux whisky et les musiques des années 60. Annie se fait un petit jeune alors qu’elle est bourrée et se retrouve piégée par des photos de portable qui peuvent se retrouver sur fesses-bouc ou YouTube. Templeton est raide devant Winsome, la Noire sexy de Jamaïque, mais celle-ci n’aime pas son genre rentre-dedans. Jusqu’à la commissaire Gervaise qui se met à faire de l’humour salace devant une bière !

En bref, on ne s’ennuie jamais à suivre les personnages et cela fait avaler les 500 pages comme rien. Car il se passe des choses lorsque l’enquête progresse. Les apparences ne sont jamais ce qu’elles ont l’air et enquêter reste aussi passionnant que fastidieux. Pas de dimanche pour les flics, pas de sursis pour les truands. Où le sperme et l’alcool se marient au tabac et au rock pour enfumer le lecteur. Je ne sais combien de pintes, de verres de vin et de godets de whisky sont éclusés dans ce roman, mais il donne soif !

Tout se mettra miraculeusement en place sur la fin, in extremis, et ce ne sera pas beau à voir. Il y a un ton d’observateur désabusé de la condition humaine chez Peter Robinson. Et la petite musique des bonheurs immédiats, profondément humains, à prendre avec reconnaissance quand ils surviennent. Toutes ces petites humanités frustrées, névrosées, mal épanouies… Entre le brouillard et les labyrinthes antiques à la Jack l’Éventreur, l’Angleterre reste bien en elle-même telle que l’éternité la change.

Beauté fatale

Reste Sophia. Ah, Sophia ! « Les conversations se tarirent, les hommes restèrent bouche bée tandis que les femmes se raidissaien» (p.335). C’est curieux, j’aurais écrit l’inverse – mais c’est l’humour anglais. « Ses cheveux bruns étaient lâchement attachés sur sa longue nuque, sa peau olivâtre était lisse et sans défaut. Elle portait un haut vert jade juste assez décolleté pour révéler la promesse d’un buste parfait sans indécence, et un médaillon pendu au bout d’une fine chaîne en argent à son cou qu’elle effleurait de temps en temps du pouce ou de l’index. Ses lèvres étaient pulpeuses et ses yeux, les plus enjôleurs du monde » (p.339). C’est tellement bien dit qu’il faut s’arrêter là. Qui voudra en savoir plus lira ce livre. Il le savourera.

Peter Robinson, L’amie du diable (Friend of the Devil), 2007, Livre de poche, 503 pages, €7.22

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