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Jean Louis Brunaux Les druides

Qui préfère les mythes qui content aux adultes des histoires pour enfants laisseront ce livre. Qui, au contraire, aime à connaître, à s’approcher de la vérité par les méthodes éprouvées du savoir scientifique, louera l’auteur de ce décapage en règle.

Jean-Louis Brunaux est chercheur au CNRS, archéologue de l’Ecole Normale Supérieure spécialisé dans le gaulois. La méthode archéologique s’applique aux fouilles de terrain, mais aussi aux textes enfouis dans les bibliothèques. De tradition surtout orale, la culture celte ne s’est transmise par écrit que de seconde main, via les Grecs et les Romains. En ce temps-là, la science faisait ses premiers pas et tout ‘historien’ ou ‘philosophe’ cherchait d’abord à se connaître, lui dans son peuple, par rapport aux autres – vus comme des « barbares » (ceux qui ne parlaient pas grec mais grommelaient des onomatopées telles que bar ! bar !). Poseidonios ou César cherchaient moins à faire œuvre d’ethnologues que de poser les valeurs grecques ou romaines par contraste avec celles de leurs ennemis.

Le chercheur d’aujourd’hui doit tout d’abord écarter les toiles successives des reconstructions mythiques. L’institution druidique a exercé durant trois mille ans dans des contextes historiques et sociaux très différents et il est vain de faire un amalgame « originel » des traits décrits dans l’antiquité. Le mythe celte a pris la suite du mythe indo-européen pour enraciner une origine. Il ne vaut rien de plus que celui d’Enée, descendant de Troie pour les Romains : une belle histoire d’ancêtres créée de toutes pièces. Les Gaulois vaincus par César ne sont pas les mêmes que les Celtes qui ont envahi le nord de la Grèce quelques siècles auparavant, ni que les magiciens irlandais du haut moyen âge – pourtant tous « celtes ». La celtitude bretonnante du folklore vacancier n’a rien à voir avec l’histoire, mais bien plutôt avec les quêtes communautaristes qui hantent les particularités françaises au début du troisième millénaire. Cela après avoir hanté les nationalistes après la guerre (perdue) de 1870 et la réaction antimoderne fasciste ou nazie. Brunaux liquide tout ce fatras pour se concentrer sur l’essentiel historique.

Les Gaulois ne sont que des descendants particuliers des Celtes et l’on ne peut attribuer systématiquement aux Gaulois ce qui est écrit sur les Celtes par les Grecs. Le coq gaulois se poussant des ergots face aux Romains (ces Américains d’hier) a suscité une abondante littérature vantant la civilisation brillante (mais bel et bien évanouie) du druidisme, sagesse et magie venant au secours de la justice et de l’éducation des jeunes pour conforter une nation. Dommage pour le mythe national, ce n’est pas ce qu’on peut lire quand on prend la peine de le faire selon les méthodes éprouvées.

Les druides ont été une réalité antique, mais les textes les plus anciens nous les révèlent sortis de leur gangue : des philosophes en territoire barbare dès le Ve siècle avant notre ère. D’où les trois parties du livre : 1/ le mythe des druides, 2/ les origines, 3/ les druides dans la société. Cette dernière part – qui fait la moitié du livre – est celle qui intéressera le plus les lecteurs soucieux de savoir.

Poseidonios le grec est « le premier savant à s’être aventuré en terre celtique avec le projet d’étudier un pays, sa population, les mœurs et les coutumes de ses habitants, sans arrière-pensées commerciales et stratégiques » p.200. Il voulait poursuivre en historien l’œuvre de Polybe ; il voulait vérifier sa théorie des climats sur les hommes ; il voulait savoir comment les sages commandaient aux politiques durant ‘l’âge d’or’ des sociétés. « Les Gaulois sont décrits avant tout comme des guerriers. L’agriculture proprement dite y occupe une place secondaire (…) tandis que l’élevage est présenté comme une source de richesse (…) A la suite étaient évoquées les ressources minières, notamment l’or abondant dont les Gaulois raffolaient, d’une passion déraisonnable » p.215. César reprendra ces données pour son livre en les schématisant et les déformant pour défendre devant le Sénat sa thèse qu’il était nécessaire d’envahir la Gaule.

Les druides sont honorés à l’égal des bardes (poètes et chantres sacrés) et des vates (savants de la nature chargés des cérémonies religieuses). Les druides ont une triple compétence : religieuse, politique et intellectuelle – ils sont les sages gaulois. L’archéologie a retrouvé des restes de lieux de culte qui correspondent aux descriptions de Poseidonios. Les druides en auraient été les architectes, versés en astronomie et organisant les dévotions. Ils ne sont pas ermites mais savants, s’imposant peu à peu dans la société par leur érudition transmise de bouche à oreille, mais comme élite car la société gauloise guerrière ne favorisait pas l’émergence d’une pensée rationnelle à la grecque. La botanique, la géométrie, la métempsycose, le contrôle de l’écriture sont instruments de pouvoir, surtout s’ils « estiment qu’il n’est pas permis par la religion de confier à l’écriture leur enseignement » (César) p.264. La formation par les druides se faisait par initiation, le maître jugeant de la maturité du disciple pour lui ouvrir plus ou moins ses connaissances. Pour le reste, l’utilitaire, ils utilisaient l’écriture selon les caractères grecs, notamment pour transcrire les lois.

La disparition des druides est due à la disparition des sociétés dont ils étaient les piliers. Les invasions germaniques du 1er siècle après ont détruit le triple pouvoir religieux, judiciaire et politique des druides. Dès les années 70 de notre ère, les druides sont peu à peu évincés du pouvoir par les guerriers aristocrates, un peu plus tard chez les Belges et chez les Carnutes. Sans religion qui dépendait des druides, sans écriture autre que celle jalousement gardée des druides, sans cadastre tenu par les druides, la société gauloise était fragile, à la merci de seigneurs de la guerre et de commerçants. « L’économie de guerre propre aux sociétés celtiques ancienne avait disparu de la plus grande partie de la Gaule celtique. Elle n’existait plus qu’en Belgique et en Aquitaine. Le commerce occupait désormais une grande place dans tout le centre-est et le sud-est de la Gaule. Il était source de déstabilisation des valeurs culturelles, celles de l’honneur, de la vertu guerrière, des strictes hiérarchies sociales. (…) Les Gaulois qui vivaient désormais moins isolés du reste de leurs congénères n’avaient plus les mêmes besoins sociaux : les assemblées religieuses et politiques ne présentaient plus la même nécessité. (…) La conquête romaine avec ses guerres, ses ravages et les premières transformations politiques, opérées souvent par César lui-même, leva tous les obstacles à un changement radical » p.325.

Les guerriers férus d’honneur laissent place aux commerçants et la Gaule à Rome… Un très intéressant livre qui remet le folklore à sa place.

Jean-Louis Brunaux, Les druides – des philosophes chez les barbares, 2006, Points Seuil 2015, 384 pages, 10€ e-book Kindle €9.99

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Maxime Chattam, Maléfices

Ce troisième volet de la série Joshua Brolin, ex-profileur du FBI, ex-inspecteur de police devenu détective privé, se passe à nouveau à Portland, Oregon, un pays que Maxime connaît bien depuis l’enfance. La ville, qui abrite quelques industries et centres de recherches, est bordée par la grande forêt primaire. Les promeneurs et les amoureux s’aventurent rarement hors des sentiers aménagés, ils risquent de se perdre. Ou de faire de mauvaises rencontres.

C’est ainsi que débute le thriller : par un cadavre, les traits figés par une terreur sans nom, décédé du venin d’une araignée monstre. Il n’est que le premier des accidentés de Portland. Un tueur en série prend un malin plaisir à neutraliser les maris dans les chambres avant d’enlever les épouses jeunes et amoureuses pour leur faire subir divers sévices punitifs. Nous n’en dirons pas plus, sinon qu’il s’agit d’un renouvellement original du thème habituel des meurtres en série. Les déviances psychologiques sont infinies et Chattam explore ici une voie neuve.

Le détective, toujours solitaire depuis que son grand amour est mort égorgé par le tueur de Portland (dans L’âme du mal), incline à retrouver Annabelle, enquêtrice de New York qui le complète. Son ancien inspecteur acolyte de Portland, Larry, invite Annabelle pour quelques vacances et Joshua est heureux de la retrouver. D’autant que l’enquête commence après les enlèvements et les morsures de plusieurs habitants par des araignées mortelles.

Que se cache-t-il donc de redoutable et d’ancestral dans la forêt primaire ? Quelle est cette base secrète de l’armée, aujourd’hui désaffectée, où errent d’étranges individus à la nuit tombée ? Pourquoi les araignées envahissent-elles les bois, les maisons, les supermarchés ? Comment se fait-il qu’un cadavre se mette à bouger durant une autopsie ? Qui sont ces chercheurs en fils résistants, sous contrat militaires, qui élèvent des tisseuses arachnides en vivarium ? La personnalité perverse qui est peut-être derrière tout cela a plus d’un tour dans sa toile et les fausses pistes, aménagées à dessein, ne manquent pas !

Un peu plus littéraire que les précédents, ouvrant sur le fantastique, étayé par une documentation fouillée qui conduit de l’Égypte antique à Madagascar, ce roman est le plus abouti de la trilogie. Vous y apprendrez même ce qu’est un véritable zombie de Haïti ! L’histoire se passe à la fin du printemps et en été, cet été continental étouffant de Portland qui augmente l’agressivité des araignées, la perversion des tueurs et exacerbe les passions des humains normaux. Joshua Brolin sort peu à peu de sa dépression amoureuse, aidé par Annabelle et Larry. L’épilogue l’abandonne à ce moment d’existence où il peut reconstruire. L’auteur en a pressuré les ressorts et passe à autre chose.

Maléfices, découpé en courtes séquences alternées, tisse un thriller efficace qui vous prend dans ses rets et finit par vous étonner. Vous n’en ressortirez pas comme vous y entrerez.

Maxime Chattam, Maléfices, 2004, Pocket 2009, 640 pages, €8.60

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Décrypter l’information

Véhiculer telles quelles les images et les arguments des autres, ce n’est pas de l’information. C’est soit de la naïveté de foule, soit de la désinformation.

L’information est une suite de faits établis, issus de sources fiables, vérifiés par recoupements et analysés dans leur contexte.

L’information est un travail de professionnel – un métier. Il est pratiqué par les bons journalistes, mais pas seulement. Il est pratiqué aussi tous les jours par les chercheurs, les professeurs d’université, les diplomates, les services de renseignement et les gouvernements, les économistes spécialisés en intelligence économique, les stratèges boursiers, les décideurs des grandes entreprises, comme par tous ceux qui, non professionnels, s’intéressent à un sujet sans a priori – en bref par tous ceux pour qui une information précise, vérifiée et rapide est vitale.

La naïveté de foule est, pour l’individu, de suivre sans réflexion « ce qui se dit ». Il s’agit de véhiculer l’opinion commune, juste pour paraître comme tout le monde, dans le vent. Cette naïveté est très proche de « la bêtise », si bien analysée par Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues, comme par Nathalie Sarraute dans Disent les imbéciles.

La désinformation est le contraire de l’information.

Elle est donc de présenter pour « vrais » des faits hypothétiques ou déformés, issus de sources obscures, non vérifiés et sortis absolument de leur contexte. La désinformation s’apparente à la rumeur.

Or la rumeur est un mode de pensée magique qui reflète un climat social et projette sur un bouc émissaire une angoisse collective. Une pensée magique est une pensée sortie absolument de l’histoire, un fixisme des « essences » à la manière de Platon dans le mythe de la caverne. Les faits ne se produisent pas ici et maintenant mais sont l’archétype de faits éternels qui se reproduisent mécaniquement, quel que soit le contexte. Ainsi le Traître, l’Ogre, le Cheval de Troie, le Complot…

Nul besoin alors d’analyser avec précision ce qui s’est produit le 11 septembre 2001 à 9h03, ni d’enquêter pour vérifier et recouper – il suffit de partir à l’envers. Évoquer le Mythe lui-même, comme certains invoquent le Diable, fait apparaître une structure logique, immédiatement compréhensible, à laquelle tous les petits faits viennent, comme miraculeusement, s’agréger. Hélas ! Il ne suffit pas d’être « logique » pour être « vrai »… Une logique peut être délirante lorsqu’elle part de prémisses fausses ou déformées. Elle est alors proprement « paranoïaque ».

Croyance intime ou volonté de vendre et se faire mousser, nombreux sont les « événementistes », qui mettent en scène leur propre personne pour se faire ainsi reconnaître via le net. Car Internet a amplifié ce phénomène : il suffit de peu de moyens et d’un peu de temps libre pour créer l’illusion d’une vraie « presse en ligne ». Mais les artifices de mise en page ne remplacent nullement le professionnalisme, ni l’unique rédacteur le garde-fou d’une véritable équipe de rédaction.

sophistes

Comment analyse-t-on une désinformation ?

Il faut procéder comme l’ont fait Marx, Nietzsche, Freud ou Foucault : en faire la généalogie. Pour remonter à la racine de la mise en scène de théâtre, présentée comme « information », il faut se poser les questions habituelles à tout enquêteur :

  • à qui profite le crime ? Ledit crime étant la désinformation présentée comme « vraie »
  • qu’est-ce qui a poussé le criminel ?
  • quels sont les ressorts dont il a joué pour réussir son crime ?

La désinformation, en présentant comme paradoxale l’information officielle, attire l’attention. Quoi de plus efficace dans une société tout entière remuée par les médias ? Exister, c’est apparaître au public, donc produire un choc. Soyez serial killer, terroriste de masse, chanteur mignon, footeux gagnant ou politicien béni par les sondages – vous paraîtrez à la télé. Et comme disait le bon Dr Goebbels – expert en la matière – « plus c’est gros, plus ça passe ». Tel est le ressort profond de la propagande. A qui profite le crime ? – Mais à celui qui le commet, bien sûr, lorsqu’il s’agit de désinformation.

Le mauvais journaliste qui veut se faire reconnaître par la société a donc intérêt à choquer l’opinion pour émerger. A fortiori celui qui n’est même pas journaliste, ni historien. L’auteur de la vraie-fausse info agit tout comme le psychopathe qui joue avec la police. Qu’est-ce qui a poussé le criminel ? – Mais le désir d’être reconnu, d’avoir son « petit quart d’heure de célébrité » dans la lucarne du village global, comme le prédisait McLuhan.

Une opinion, quelle qu’elle soit, trouve toujours des relais dans le public, notamment via ses fantasmes.

Le ‘Canard Enchaîné’ du 3 avril 2002 écrivait avec son ironie habituelle : « Futurs auteurs de best-sellers, voici donc la recette imparable : identifiez un événement qui a frappé l’imagination des foules, décortiquez les mensonges officiels (car il y a toujours, évidemment, dans les vérités officielles, des lacunes, des arrangements, des paradoxes, des dissimulations), et remplacez-les par un gros bobard que vous aurez trouvé sur Internet. C’est facile, il n’y a qu’à se baisser ! » Ensuite, il suffit de raisonner juste… sur la base d’informations fausses. C’est bien le propre de la logique paranoïaque. Tout est bon à la propagande, même le mensonge, s’il paraît « logique ». Quels sont les ressorts dont il a joué pour réussir son crime ? – Mais la structure de la société de l’information elle-même, et la fierté nationale ou sectaire, toutes deux amplifiées par Internet !

Ce pourquoi méfiez-vous des rumeurs sur Facebook, des fausses informations du Réseau Voltaire et de tous gens qui écrivent sur les sites non professionnels comme Agoravox qui n’énonce pas que des faits vérifiés. Méfiez-vous des fantasmes de Complot mondial (évidemment juif), fomenté par (évidemment) la CIA, financée (évidemment) par le complexe militaro-industriel de la Trilatérale. Et pourquoi pas le Diable, tant que vous y êtes ? Trop « d’évidences » ne signifient pas vérité mais, au contraire, sophisme !

Jean-Noël Kapferer, Rumeurs
Pour décrypter la désinformation, le site Hoaxbuster
En français Conspiracy Watch
Prevensectes
Pour lire les sophismes

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Salon Culture et jeux mathématiques

15e salon culture et jeux mathematiques mai 2014Vous allez voter dimanche aux Européennes ? Ne vous inquiétez pas de passer ces beaux jours à Paris. Le salon Culture et jeux mathématiques vous est ouvert librement et gratuitement pour sa 15ème édition, place Saint-Sulpice, dans le 6ème arrondissement. Endroit très central qui permettra à tous de venir voir – au moins par curiosité.

Le parrain cette année du salon est Ahmed Djebbar, mathématicien et chercheur en histoire des sciences et des mathématiques, professeur émérite à l’université de Lille. Il est l’auteur de nombreux ouvrages traitant notamment de l’âge d’or des sciences arabes. Il est rempli d’enthousiasme et d’énergie pour transmettre les mathématiques auprès du plus grand nombre.

De nombreuses compétitions de jeux mathématiques se déroulent durant les quatre jours du salon. Par exemple :

  • Combi-Logique, épreuve en deux manches sur le thème du sudoku et des grilles logiques.
  • Concours photos sous le thème : des jeux et des hommes.
  • Coupe Euromath-Casio qui met en course des équipes de 6 joueurs d’âges différents et venant de pays différents pour des épreuves mathématiques spectaculaires.
  • Magix 34 qui réunit 20 équipes de deux joueurs autour d’un tournoi en six rondes. Les joueurs sont des élèves de 6ème et de CM2.
  • Jeu de Hex
  • Le CIJM invite des jeunes de collèges ou lycées à venir présenter au public une recherche qu’ils ont effectuée pendant l’année scolaire en atelier, en club, en cours de math – avec ou sans l’aide d’adultes.
  • Rallye mathématique de Paris, conçu comme un jeu de pistes à travers la capitale pour découvrir, de rue en voie, de place en jardin, que les mathématiques ont une histoire et que Paris en fut aussi le théâtre.
  • Trophée Lewis Carroll, parrainé par le magazine Tangente, un combiné de jeux mathématiques et de jeux littéraires .

Le site du salon

Contact Presse CIJM :

  • Guilaine Depis – Attachée de presse
    • guilaine_depis@yahoo.com 06 84 36 31 85
  • Marie-José Pestel – Présidente CIJM
    • mjp@cijm.org 06 08 04 38 65
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Antoine Bello, Les falsificateurs

Né en 1970, cet écrivain français vit ailleurs, aux États-Unis. Deux entreprises, quatre enfants et deux romans plus tard, le voici qui crée un univers original et des personnages attachants. Ce n’est pas rien pour cet arrière-petit-neveu de Marcel Aymé. Comme lui, il écrit de façon fluide ; comme lui, il s’intéresse aux gens ; comme lui, il use parfois d’humour. Il campe cependant une fresque mondiale sous forme de thriller, bien loin des clochers du terroir français de son ancêtre.

Le jeune Islandais Sliv (au nom impossible à retenir) entre dans un cabinet d’avocats internationaux réputé de Reykjavik après des études supérieures de géographie. Mais, contrairement à l’intello-écolo très légère malgré son DESS de géographie, il ne situe pas le Japon dans l’hémisphère sud… Il est au contraire enthousiaste, imaginatif et travailleur. Sa mission au Groenland le confronte aux compromis politiques et aux pressions économiques. L’idéalisme qu’il porte à l’environnement de la planète en prend un coup. C’est alors que son patron lui propose d’intégrer une entité qui le confortera.

Le CFR n’est ni la Compagnie française de raffinage, ni le Centre de formation routière, ni la Confédération française des retraités, ni même The Council of Foreign Relations : mais le Consortium de fabrication du réel. Chacun sait qu’il ne sait rien, que tout lui est appris, plus ou moins, par ses parents, ses copains, Internet et la télé, voire par ses profs, mais c’est sujet à caution. Chacun sait que le film, la série ou le jeu vidéo sont plus réels que ce qui se passe au coin de la rue ou dans la cour du lycée. La croyance importe plus que la vérité, dire comme toute la bande vaut plus que découvrir tout seul la vérité. Si les grandes religions régressent, la théorie du Complot émerge, alimentée d’ailleurs par les mêmes intégristes qui brûlaient avant-hier les sorcières, hier « les fascistes » qui avaient le tort de n’être pas alignés sur l’URSS, aujourd’hui la pub et les financiers.

Le CFR est mondial, il comprend quelques milliers d’agents experts, répartis sur toute la planète et cooptés pour leur ouverture d’esprit. Car ce sont bien les Lumières qui semblent commander : raison d’abord et esprit critique requis ! Potemkine avait inventé des villages de carton pour faire croire que le pays riait alors qu’il était dans la misère ; les totalitarismes avaient inventé la propagande pour réécrire l’histoire en leur faveur ; le marketing a inventé le storytelling, la belle histoire à faire rêver pour inciter à acheter un produit ou à voter pour un candidat. Le Falsificateur n’est que le prolongement planétaire et spirituel de cette opération de croyance.

Les gens s’intéressent en général plus à ce qu’ils croient qu’au processus qui les fait croire. Antoine Bello opère à l’envers : le but est accessoire mais le scénario essentiel. Comme l’écrivain, le Falsificateur écrit une fiction. Mais l’écrivain peut se cantonner aux pays imaginaires ou aux époques approximatives. Pas le Falsificateur, qui doit tout vérifier, tout étayer, créer les preuves qui manquent. Travail de professionnel, passionnant et jamais solitaire. Il faut tout savoir d’un sujet, remonter aux sources pour en créer de convaincantes. Pour quoi faire ? Là est le mystère. Le CFR obéit à une planification de sujets jugés vitaux, sans qu’on sache jusque vers la fin du roman ni qui les décident, ni pour quelle raison. Mais falsifier captive, voir le monde par ce prisme de scénariste est comme une drogue. Un écrivain qui verrait ses œuvres naître à la réalité ; une sorte de démiurge.

Tout n’est-il pas au fond croyance ? Même les vérités les mieux établies ? La quête scientifique finit toujours par triompher, mais l’être humain n’est pas réductible à la science pure, il est instincts et passions. Ce pourquoi il faut souvent contrer les croyances par d’autres croyances, cela fait progresser l’esprit critique… Par exemple la financiarisation de l’économie, perceptible dès les années 1980, sur laquelle il faut attirer l’attention pour éviter la bulle catastrophique (p.266). Échec pour le CFR, s’il existe, parce qu’un chapelet de bulles a éclaté depuis 1990…

Il est prophylaxique d’encourager les alternatives à la pensée unique, car celle-ci mène toujours dans le mur du réel, ou à l’emprise d’un tyran : « Le contrôle des esprits a toujours été la première étape vers le totalitarisme (…) Faites-nous confiance, nous allons faire votre bonheur malgré vous… Des conneries, tout ça, si tu veux mon avis ! » p.513. C’est dit par un Soudanais musulman, agent de classe 3 dans l’organisation, à Sliv, athée de culture luthérienne. Les missionnaires religieux comme les missionnaires laïcs ou les technocrates n’ont jamais tenu d’autre langage. Faire votre bonheur malgré vous a été le leitmotiv des Jésuites, des colonialistes, des hygiénistes, des instituteurs, des psys, des travailleurs sociaux, des croyants socialistes, des militants écologistes, des chefs de bureau sortis de l’ENA…

« Attention à la confusion des genres », dit un formateur du CFR à ses jeunes recrues. « Un chercheur a besoin de toute l’information disponible. S’il s’interdit de collecter certaines données sous prétexte que celles-ci risquent de remettre en cause son interprétation du monde, il trahit sa vocation de scientifique et se transforme en censeur » p.431. Car l’autre nom de la pensée unique est le politiquement correct, qu’il est bon de contrer pour faire vivre l’esprit critique. Par exemple insister sur le fait que le Prophète prenait toujours conseil de sa femme, plutôt que d’en rester à l’interprétation des Talibans (p.516). Il s’agit des mêmes faits, mais d’une autre façon de les voir – d’y croire.

Voici un roman prodigieux qu’on lit avec ardeur. Plongé dans l’actualité, ouvert sur le monde, il met votre pensée en abyme sur l’accomplissement de soi tout en vous racontant une captivante histoire de dévouement et d’amitiés. La quête personnelle s’unit à l’exigence d’agir avec les autres pour faire partie du monde. Vaste programme généreux et optimiste, à méditer en attendant de lire la suite, parue en 2009 mais pas encore en Folio, sous le titre ‘Les éclaireurs’, prix France-Culture Télérama.

Antoine Bello, Les falsificateurs, 2007, Folio 2009, 589 pages, €8.45

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Haruki Murakami, La fin des temps

Nous sommes dans les années 1980 et ce qui préoccupe la société est le Big Brother informatique. L’ordinateur va-t-il un jour prendre le contrôle du cerveau ? Les données personnelles sont-elles pillables à merci par tout hacker un peu doué ? Va-t-on un jour manipuler les hommes à leur insu ? Un ingénieur informaticien n’est-il qu’un liseur de rêves enfuis ?

Dans l’univers Murakami, deux sociétés se partagent le pouvoir : System et les Pirateurs. Il expose la dialectique éternelle de la balle et de la cuirasse : quand l’une fait un progrès, l’autre suit. Cette course sans fin a quelque chose d’absurde, surtout si c’est la liberté humaine qui est en jeu.

C’est en effet d’absurde qu’il s’agit dans ce ‘1984’ orwellien écrit par un Japonais trentenaire. Conte surréaliste, un jeune homme banal de 35 ans, que sa femme a quitté depuis des années, remplit une mission de codage de données sensibles pour un vieux chercheur farfelu dont le laboratoire se cache dans les souterrains d’un immeuble de la ville. De quoi suggérer fortement l’image du Complot, tant la foule indifférente qui va travailler tous les jours ne soupçonne aucun des mystères de Tokyo : la lutte sourde des ténébrides contre tout ce qui vit à la lumière, le combat sans merci des informaticiens pour et contre le système, l’enjeu du contrôle humain…

Du jeune homme, on ne saura pas le nom. Il est la banalité même, interchangeable, homme machine. On lui a implanté une méthode de codage mental qui le rend à son insu manipulable en subconscient. Tous les autres cobayes sont morts d’un conflit psychique, pas lui. Il écoute de la musique, lit des romans, baise à l’occasion en saine gymnastique. Mais le Japonais moyen a plus d’un tour dans son sac : sa résilience, dirait-on aujourd’hui, lui fait concevoir un autre univers où ses contradictions trouvent leur logique. L’esprit même de Murakami, écartelé entre le Japon tel qu’il est et son décalage personnel qu’il résout par l’écriture.

D’où ces chapitres en parallèle où court une autre histoire. Autre versant de l’informaticien, l’arrivant dans une cité close de hauts murs. Entrent et sortent des licornes, animaux improbables dont un certain nombre meurt chaque hiver tandis que naissent des petits. Leurs crânes, conservés, enferment des rêves qu’un seul personnage dans toute la ville est capable de lire : le liseur de rêves – lui. Tout se déroule sans heurts ni passions dans une ville fermée pour l’éternité. Le « paradis » vu par Murakami n’est pas ce frais jardin peuplé de houris et d’éphèbes des peuples de la Bible…

On s’y ennuie. Votre ombre commence par vous quitter et, avec elle, la mémoire. Vous n’avez plus de cœur, ce qui évite tout incident, puisque les heurts entre humains ne sont que passionnels. Qui ne peut s’adapter est rejeté au fond de la forêt, en paria. Nous sommes chez Orwell, chez Huxley, dans l’URSS brejnévienne de ces années 1980 : un monde parfait est un monde sans passion où tout est rationalisé. « Cette ville parfaite n’a pu se former que parce que les gens ont perdu leur cœur. Ils tournent à l’intérieur d’un temps qui étend à l’infini leur existence parce qu’ils ont perdu leur cœur » p.442.

‘La fin des temps’ n’a rien à voir avec la fin du monde, seulement avec celle du narrateur. Son monde d’informaticien des années 1980 rejoint le monde imaginaire des licornes, la faute au vieux chercheur qui l’a formaté ainsi. Il est, ici et là-bas, fin du temps, rêve d’éternité peut-être. « Chacun a au fond de sa conscience un noyau dont il ignore le contenu. Dans mon cas à moi, il s’agit d’une ville. Dans cette ville coule une rivière et elle est entourée par d’épaisses murailles de briques. Les habitants de cette ville ne peuvent pas en sortir. Les seules qui peuvent sortir, ce sont les licornes. Elles aspirent en elles l’ego et la personnalité des habitants et vont les rejeter à l’extérieur des murs. C’est pourquoi personne n’a d’ego – de personnalité dans cette ville » p.479.

Outre l’idée de célébrer le roman de George Orwel ‘1984’ (écrit en 1948), le lecteur d’aujourd’hui notera la culture littéraire et musicale des années 1980 qui a disparu corps et biens : «  Combien y-a-t-il de types au monde capable de réciter les noms de tous les frères Karamazov, hein, je vous le demande ? » p.521. L’auteur n’hésite pas à évoquer Balzac, Stendhal, Proust, Joseph Conrad, les musiciens de jazz ou Bob Dylan, Bob Marley, Police… Il a d’ailleurs une vision de Bob Dylan assez juste : « on dirait la voix d’un petit enfant debout devant la fenêtre, qui regarde tomber la pluie » p.461.

Évoquons pour finir les errements de la traductrice qui confond volontiers droite et gauche et ne connaît rien aux voitures. Comment porter sa valise de la main gauche tout en pressant la main que sa copine a glissée dans sa poche gauche avec sa main droite ?… Comment confondre le poisson nommé turbot avec le compresseur des moteurs turbo ?… Mais que ces facéties involontaires ne vous gâchent pas le plaisir. Murakami vaut d’être découvert.

Haruki Murakami, La fin des temps, 1985, traduction française Corinne Atlan 1992, Points Seuil 2001, 528 pages, €8.07

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