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I… comme Icare d’Henri Verneuil

Cela pourrait se passer n’importe où et notamment aux Etats-Unis ; un président est assassiné et cela évoque John Kennedy – mais toute ressemblance avec des personnes ou des scènes ayant réellement existés serait bien sûr purement fortuite. Bien que roulent des Cadillac, le spectateur peut apercevoir des Renault 12 et les cabines téléphoniques portent le mot « téléphone » en français ; il peut aussi reconnaître les tours de la ville nouvelle de Cergy. La fin des années 1970 étaient paranoïaques (c’est revenu avec le 11-Septembre 2001), le complot du « complexe militaro-industriel » ou « des multinationales » était imminent. Dans les années Giscard, en France, la tentation était grande de renverser le Système dix ans après 68.

Il n’en fut rien, dieux merci, et les années 80 verront que « le capitalisme » reste quand même la méthode la moins pire pour assurer un niveau de vie correct (en 1989, les Allemands de l’est fuiront massivement le « paradis » socialiste) et que « la démocratie libérale » reste quand même le pire des régimes à l’exception de tous les autres (jusqu’à la bouffonnerie trumpiste).

Le président Jarry (Gabriel Cattand) est tué de trois balles dans la face alors qu’il vient d’être réélu pour nettoyer les écuries d’Augias où règnent les liaisons dangereuses entre services secret et mafia. Un lampiste est opportunément découvert – mort, suicidé d’une balle en plein front – dans l’ascenseur d’où sont partis les coups de feu. Il est déclaré paranoïaque, donc fou et l’affaire est close. Une commission parlementaire (qui ressemble furieusement à la commission Warren) décide au bout d’un an d’enquête qu’il n’y a rien de plus à dire. Sauf que l’un de ses membres, le procureur Henri Volney (Yves Montand) déclare qu’il ne signera pas. Sur les six conclusions, il a six doutes.

La loi préconise que celui qui refuse l’unanimité doit lui-même reprendre l’enquête, ce qui est fait. Le procureur découvre que nombre de témoins qui ont contacté spontanément la commission n’ont volontairement pas été entendus ; que le témoin principal qui déclare avoir vu le tireur sur la terrasse en haut (Henry Djanik) ne voit rien sans lunettes alors qu’il ne les portait pas à ce moment-là ; que les douilles auprès du fusil sur la terrasse ne pouvaient se retrouvées groupées aussi soigneusement ; que le tireur présumé, le jeune blond Daslow (Didier Sauvegrain), est photographié le fusil à la main devant chez lui mais que ni les ombres ni la floraison des hortensias ne peuvent accréditer la date – et que le portrait est truqué ; que ceux qui ont « vu tirer » non pas en haut mais du deuxième étage sont tous morts dans des accidents divers les dernières semaines – sauf un, un inconnu (Jean Lescot). Retrouvé, il confirmera… et identifiera un homme qui a ouvert son parapluie noir en plein soleil juste avant les tirs – comme par hasard un parrain de la mafia (Jean Négroni) ; des films amateurs, sollicités, montreront la silhouette d’un second tireur comme dans l’affaire Kennedy (dont toute ressemblance, etc…).

Donc le psychopathe désigné coupable n’est pas l’assassin, CQFD. Qui est donc Daslow ? Il a participé à une expérience au département de psychologie de l’université de Layé (Yale à l’envers). Un moniteur est chargé de punir par des décharges électriques croissantes l’élève qui ne répond pas correctement à un test de mémoire. Là est le cœur du film : l’obéissance et le pouvoir des autorités « légitimes ».

L’expérience n’est pas inventée mais celle de Stanley Milgram entre 1960 et 1963. Certains humains sont plus ou moins soumis à l’autorité, évacuant leur propre responsabilité s’ils sont couverts par leur chef ou par la bureaucratie, ou s’ils n’ont qu’un petit métier à bien faire (comme sous Hitler) – mais la moyenne, en ces années pré-68, montre un pourcentage d’obéissance moyen de 62 % ! Le conformisme est la pire des choses.

Sommes-nous moins enclins à obéir aujourd’hui ? On pourrait le croire au vu de l’anarchisme ambiant et des théories du complot qui mettent en doute systématiquement tout ce qui vient d’une autorité (même la terre serait plate alors qu’on peut faire le tour du monde et que les fusées montrent une boule bleue ! – sauf que l’autorité est ici celle du Coran, donc crue « supérieure »). Or l’expérience de 2009 du faux jeu télévisé (La Zone Xtrême) qui reproduisait l’expérience de Milgram – avec une présentatrice de télévision en guise de « scientifique » – a montré un taux d’obéissance de 81 % !…

Les fonctionnaires des services secrets, chacun dans leur petite bulle, dérivent peu à peu vers le complot politique, se renforçant l’un l’autre sans guère y penser. On déstabilise un pays du tiers-monde pour le bien du commerce, on renverse un dictateur pour en mettre un autre… et on assassine son propre président pour le bien de la nation. Le procureur trouve un lien entre le vrai tireur mafieux venu d’Italie, le mafieux au parapluie et le directeur des activités secrètes des services spéciaux (Jacques Sereys). Ses collaborateurs vont visiter l’appartement de ce dernier et découvrent par hasard une cassette audio où, à l’intérieur d’une musique d’orgue, est inséré un message qui rend compte d’une opération de déstabilisation. Volney décrypte la cassette en ralentissant son débit et découvre que le jour même avant minuit, la suite de l’opération, baptisée I… comme Icare devra avoir été bouclée.

Icare, c’est lui, Volney qui, comme le jeune Grec, s’est trop approché du soleil de la vérité. Ceux qui menacent le soleil voient leurs ailes griller et leur chute programmée. Je ne vous dis rien de la fin pour ceux qui n’ont jamais vu le film, mais c’est efficace.

On peut cependant se demander pourquoi « la paranoïa » ne contamine ni le président assassiné qui roule en décapotable, ni les services de protection qui ne sécurisent aucun des grands immeubles à l’arrivée, ni le procureur enquêteur qui se balade seul et officie dans un bureau vitré… Même les paranoïaques ont des ennemis !

Yves Montand est à la fois sérieux et inventif, excellent dans son rôle. Les comparses jouent comme des comparses, ce qui le met en valeur. Même le tireur Daslow, dans sa candeur un peu niaise, parvient à être touchant, surtout lorsqu’il explique pourquoi il a poussé l’expérience de psychologie aussi loin pour 6 $. Le cinéma a fait mieux depuis dans le complot et la paranoïa (la série des Jason Bourne par exemple) mais le film simple d’Henri Verneuil est bien monté en même temps qu’il délivre un message : pensez par vous-mêmes et ne vous laissez pas manipuler par l’autorité si votre conscience se révolte.

Pas sûr que les jeunes cons qui se laissent embrigader par n’importe quelle secte soi-disant mandatée par Dieu aient une conscience ; pas sûr non plus que les vieux cons « qui ont fait 68 » et qui croient que tous les humains sont camarades (même les bêtes) soient plus conscients et moins conformistes ; pas sûr non plus que moi-même je sois exempt de biais… Mais il faut faire avec – et ce film montre combien il faut se méfier des comportements humains.

DVD I… comme Icare d’Henri Verneuil, 1979, avec Yves Montand, Michel Etcheverry, Roger Planchon, Jacques Denis, Pierre Vernier, LCJ éditions 2017, 1h55 mn, standard €12.99, blu-ray €14.99

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Daniel Easterman, Le nom de la bête

daniel easterman le nom de la bete
La Bête est celle de l’Apocalypse et son nom est salafisme. Il y a plus de 20 ans, ce qu’écrivait sous forme de divertissement le professeur d’histoire de l’islam à l’université de Newcastle était prémonitoire. L’Égypte – le plus peuplé des pays arabes musulmans – voit une secte léniniste prendre le pouvoir après des décennies de préparation idéologique par les Frères musulmans. A sa tête l’Antéchrist annoncé par l’Apocalypse, la Revanche de l’islam, le Croisé inverse qui veut reconquérir Al Andalus.

Peu importe le grand guignol de la fin (Easterman ne sait pas finir ses thrillers) ; peu importe le procédé par attentats à la bombe (bien passés de mode faute d’artificiers éduqués aujourd’hui) ; peu importe la passivité coupable des Instances internationales comme des grands pays impliqués (les États-Unis laisseraient-ils faire sans rien faire ?). Reste le message : les sectaires sont des illuminés, donc des ordures particulièrement sadiques et dangereuses, parce qu’agissant (ils le croient) au nom de Dieu.

Michael Hunt est anglo-égyptien ; ex-membre des services secrets britanniques, il a quitté le MI6 il y a des années pour devenir obscur professeur à l’université américaine du Caire. C’est un ancien ami anglais toujours en activité qui va le convaincre de rempiler lors de son retour temporaire à Londres pour l’enterrement de son père – mais aussi une jeune femme d’Égypte qu’il lui présente l’air de rien, Aïcha, émancipée et laïque, épouse de l’opposant démocratique enlevé puis disparu dont Michael tombe raide dingue lorsqu’il la voit pour la première fois… Le premier chapitre donne le ton (Easterman est expert en premier chapitre haletant).

Al-Kourtoubi (le Cordouan) est un ex-prêtre catholique qui s’est découvert une ascendance mauresque remontant jusqu’à Mahomet ; il s’est converti à l’islam et – plus royaliste que le roi – a fondé une secte activiste efficace. « C’était un groupe secret au sein même d’une organisation clandestine. Au départ, leur but était de travailler à l’étranger, de convertir des gens à l’islam en Occident, particulièrement de jeunes catholiques. (…) Ils prenaient également des contacts. Avec les déracinés, les mécontents, les enragés. A la fin, il en faisait des extrémistes, des terroristes. Al-Kourtoubi se moquait de savoir s’ils étaient de droite ou de gauche, nationalistes ou religieux : ils n’étaient que du combustible pour l’incendie » p.295. Édifiant, n’est-ce pas ? Le daechisme imaginé en 1992 enfin réalisé vers 2012. Abou Bakr al-Baghdadi – qui se présente lui aussi comme un descendant du prophète Mahomet – s’est proclamé calife. A-t-il lu Easterman dans sa jeunesse (il avait 21 ans lors de sa parution) ? Il applique en tout cas toutes les méthodes exposées dans le roman.

Al-Kourtoubi, son double imaginaire, est cultivé, redoutablement intelligent, et connaît les arcanes du pouvoir dans chacun des pays européens. Avec la complicité d’influents politiciens d’extrême-droite au Royaume-Uni, en France, en Allemagne, en Italie, il lance une campagne d’attentats contre les civils en Europe qui font des milliers de morts. L’objectif ? Déstabiliser les sociétés, les terroriser et les faire réagir par la peur – ce qui signifie la désignation de boucs émissaires et l’anesthésie de toute morale universelle humaniste. Les Européens exaspérés des tueries au nom de l’islam devraient chasser en masse tout musulman présent sur leur sol.  Al-Kourtoubi, fort de sa prise de pouvoir dans un État influent – l’Égypte – pourrait alors les protéger et, en négociant avec les gouvernements européens, récupérer l’Andalousie qui faisait partie du territoire converti. Une « purification ethnique » aurait alors lieu sans pitié, chassant tous les chrétiens et tous les juifs d’Al Andalus pour offrir la province reconquise aux musulmans expulsés de toute l’Europe.

On voit combien les mêmes idées reviennent avec régularité : massacre des Arméniens « cinquième colonne » par les Turcs nationalistes en 1915, expulsion des Grecs « chrétiens donc non-musulmans » par les mêmes Turcs nationalistes en 1920, purification de classe par les staliniens en URSS en 1930, purification raciale des non-Aryens par les nazis dès 1933, purification des « Quatre vieilleries » par les étudiants de la Révolution « culturelle » manipulés par Mao en 1966, purification ethnique par les Serbes en Bosnie, génocide Hutu par les Tutsis… Les problèmes des « Purs » ne peuvent être réglés que par l’éradication de tous les « impurs », arrachement en général violent de tous ceux qui ne sont pas ou ne pensent pas comme les sectaires au pouvoir.

L’auteur, en bon spécialiste du monde arabe et de la religion islamique, décline les premières mesures : rétablissement de la charia intégrale ; police religieuse qui arrête les trains et traque toutes les déviances (une balle dans la tête pour lire un livre traduit) ; obligation du voile pour toutes les femmes qui ne sont plus autorisées ni à conduire, ni à travailler, ni à voter ; fermeture des musées non islamiques et destruction par la foule fanatisée des pyramides, pour édifier un gigantesque Mur entre l’Égypte et le reste du monde ; pogroms anti-coptes (ces vils chrétiens…) avec crucifixions, flagellations, couronnes de lames de rasoir ; accusations gratuites de propager la peste (donc assimilation aux rats) de tous les non-cairotes non-musulmans non-salafistes ; encouragement aux gestes spectaculaires (comme brûler Le Caire pour la récurer somme Sodome et Gomorrhe).

Tout ce qu’accomplit Daesh aujourd’hui était prédit dans les discours exaltés des sectaires de l’islam il y a plus de 20 ans : il suffisait d’attendre. « Je suis pure compassion – déclare Al-Kourtoubi par qui attentats et massacres interviennent – je suis submergé par la douleur et la pitié. (…) Mais c’est Dieu qui a chargé mes épaules, c’est Dieu qui me conduit » p.90. Ce cynisme révoltant ne réclame qu’une balle dans la tête : qui se retire de l’humanité volontairement ne peut plus être traité avec humanité. Les daechistes agissent comme des nazis, avec aussi peu d’état d’âme : « Il n’y avait rien sur son visage. Rien qu’une terrible impassibilité, l’impavidité de la foi qui a dépassé l’émotion ou l’a assassinée. Il pouvait tuer pour son Dieu aussi facilement que d’autres pleurent. Les mains étaient douces, les doigts manucurés ; il était propre et soigné, strict dans ses ablutions, en bref il observait tous les commandements de la religion sauf la compassion » p.468. Un vrai tueur de camps.

Ce bon thriller haletant est épicé d’une histoire d’amour au-delà du conventionnel, il a le mérite de nous faire comprendre les arcanes des sectes contemporaines dans l’islam et – ce qui est plus précieux – la mentalité de ces bourreaux au nom d’Allah qui n’hésitent pas à souiller son Message au profit de leurs bas instincts et de leur petit arrivisme personnel.

Daniel Easterman, Le nom de la bête (Name of The Beast), 1992, Pocket 1997, 543 pages, €0.01 occasion

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Daniel Easterman, La nuit de l’apocalypse

daniel easterman la nuit de l apocalypse
Nous sommes en Irlande, avant les accords de paix. Catholiques et protestants en chrétienté sont aussi haineux que sunnites et chiites en islam. L’auteur, Irlandais malgré son pseudo à consonance juive, professe l’histoire musulmane à l’université de Newcastle ; il connait bien les diverses sectes du Livre. Il part du banal quotidien – un attentat en Ulster, une conférence de religieux musulmans – pour bâtir un scénario poussé à l’extrême.

La caractéristique du livre est un meurtre toutes les deux pages, plus d’une centaine au total, par balle, bombe, grenade, au couteau, au fil à étrangler, dans un incendie… L’auteur croit que l’attrait du thriller est la tuerie implacable, la volonté en marche qui ne tolère aucun obstacle autre que la force en face de soi. C’est un peu outré, mais efficace. Aucune guerre ne doit faire de sentiment. Or le terrorisme, qu’il soit chrétien ou islamiste, est une guerre. Ce pourquoi on ne peut user des moyens de la paix pour cantonner ses effets : la police reste et restera impuissante, elle n’est pas faite pour autre chose que le maintien de l’ordre. La guerre totale, à motifs religieux, lui échappe.

C’est donc le rôle des services secrets, plus ou moins parallèles, emberlificotés dans les alliances OTAN, UE ou Commonwealth. Dans le roman, tous s’en mêlent et se marchent sur les pieds, la Garda irlandaise, le MI5 anglais, la CIA américaine. Sans parler des manipulateurs qui complotent pour embraser les sociétés afin d’accomplir la « fin du monde » que laissent croire imminente les textes interprétés de façon littérale. Déjà, la CIA était pointée du doigt, force secrète avide de mener le monde en mettant la force américaine au service de la mission religieuse des pionniers.

Dublin, petit nouveau européen qui veut agir comme un grand et damer le pion aux Anglais exécrés, organise une conférence de chefs religieux musulmans du Moyen-Orient. En 1995, c’était encore possible ; ce serait impossible aujourd’hui où chacun s’est radicalisé et regarde comment les autres admirent son intransigeance. Plus proche de moi qu’Allah, tu meurs ! L’auteur porte un regard indulgent et respectueux sur les représentants lettrés de l’islam, comme sur les radicaux qui ne voient que les armes à opposer à la force au Liban, en Irak, en Syrie. Un chef religieux se proposera même en sacrifice à la place d’une femme athée – ce qui apparaît aujourd’hui comme utopique, d’une générosité quasi divine. Mais ce n’est pas de l’islam, même extrémiste, que viennent dans ce livre les malheurs.

Declan Carberry, chef de la lutte antiterroriste de la République d’Irlande, est chargé de sécuriser la réunion. Las ! Ses hommes, même entrainés, se font tirer comme des pigeons. La sentinelle a toujours un handicap par rapport à l’agresseur : elle reste visible, donc vulnérable ; elle ne peut user de la meilleure défense qui est l’attaque, étant obligée de tenir un point. Les dignitaires sont enlevés, les politiciens incapables qui minimisaient les risques osent le déni : tout va bien, ils travaillent, il ne s’est rien passé.

Or il se passe régulièrement quelque chose. Les ravisseurs sont des chrétiens fondamentalistes, que révéleront les années 2000 aux États-Unis, jusqu’au Tea party. La raison pour laquelle George W. Bush a attaqué l’Irak était peut-être plus rationnelle, mais ces forces obscures qui travaillent l’Amérique ont poussé au choc des civilisations, l’islam étant considéré comme la dernière œuvre de Satan avant l’Apocalypse annoncée par Jean. Juifs orthodoxes et chrétiens intégristes se rejoignent sur ce constat – et l’auteur, dès 1995, l’avait pointé sous l’habillage du thriller. Ce pourquoi il ne faut jamais négliger les thrillers, ils révèlent beaucoup des tendances à l’œuvre dans notre monde, sous leur aspect divertissant.

Un prêcheur est à la tête du commando ravisseur, échappé d’un assaut donné à la secte qu’il dirigeait au Texas (vous aurez une surprise en apprenant son nom). Des bureaucrates du renseignement malintentionnés l’ont chargé de faire le sale boulot à leur place : répondre au terrorisme arabe par un terrorisme blanc, couper les mains et les têtes comme là-bas, au prétexte de revendiquer le droit de faire circuler la Bible en Arabie saoudite et de prêcher les Évangiles en terre d’islam.

Je ne vous raconte pas comment tout cela se termine, mais l’action est efficacement menée, les chapitres haletants, même si le nombre de tués augmente sans cesse, jusqu’à deux gosses qui s’amusaient dans une voiture. Dans les guerres de religion, nul n’est innocent. Ce pourquoi ce genre de roman d’action est salutaire pour contrer la naïveté rose bonbon des bobos béats. Pas de conclusions hâtives sur des faits qui se répètent ? Certes, mais il faut bien, un moment conclure : la lucidité exige autre chose que le déni pour que survive la société.

Daniel Easterman, La nuit de l’apocalypse (Night of the Apocalypse), 1995, Pocket 1998, 415 pages, €3.87

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Stieg Larsson, Millenium 3

Le troisième volume renoue avec la vivacité d’action du premier tout en conservant quelques défauts du second. L’histoire patine à commencer, comme souvent avec l’auteur, et ne parvient pas à finir (un 4ème tome était en préparation). L’épilogue est cependant surprenant et termine en beauté.

Nous suivons les mêmes personnages attachants dont nous avons fait connaissance dans les deux premiers tomes. Mikael le journaliste est égal à lui-même, professionnel et malin mais plein de défauts. Erika se révèle meilleure qu’on ne pouvait le craindre. Quant à Lisbeth, elle grandit dans son cœur plus qu’elle ne l’a jamais fait. Toute une série de comparses surgissent ou ressurgissent des tomes précédents, bien que nombre de ceux du premier ne revoient jamais le jour.

Nous sommes dans le procès de Lisbeth et toute l’histoire consistera à renverser les rôles. Le héros du livre est cette fois la Protection de la Constitution suédoise, base du système social et du contrat social-démocrate en politique. Où l’on voit un ex-Premier Ministre aider une enquête et un nouveau Premier Ministre effaré de ce qui s’est passé. Nous sommes bien loin des centres de pouvoir hiérarchisés et souverainement secrets de la France… En revanche, les sections spéciales des services secrets sont aussi paranoïaques, aussi imbues de leur importance et aussi prêtes à faire n’importe quoi pour conserver la maîtrise de la situation sans aucun souci du droit.

 ‘Millenium’, magazine d’investigation, doit donc se battre, aidé par des procédés hors la loi mais au service du droit… Une situation pas très morale et en même temps très cow-boy, où la « désobéissance civile » veut servir une morale supérieure. Thème très à la mode, un peu outré pour l’occasion. Tout finit bien, comme il se doit, encore que nombre d’assassinats mettent un point final commode à des situations que le droit à permises et qu’il ne peut débrouiller.

Ce tome 3 se lit avec bonheur. Il est captivant, une fois passées les 150 premières pages qui peinent à ouvrir les pistes. La saga se clôt sur ce troisième volet, l’auteur étant décédé en 2004 d’une crise cardiaque. Mais il continue de donner des sueurs froides à ses lecteurs. Qui voudra en savoir plus lira avec profit les mémoires de la compagne de Stieg Larsson, Eva, publiées en français en 2011.

Stieg Larsson, Millenium 3, La reine dans le palais des courants d’air (Lufslottett som sprängdes), 2007, éd. Française Actes Sud 2007, traduit du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouvenain, 701 pages, (pas encore en poche) €21.85.

Les trois Millenium en 3×2 CD audio, 60 h d’écoute, Audiolib 2008, €68.40

Eva Gabrielsson, Millenium Stieg et moi, Actes sud 2011, 160 pages, €19.00

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William Boyd, Orages ordinaires

Nous sommes à Londres après la crise financière. Un jeune anglais divorcé d’une jument hystérique américaine (pléonasme) revient dans son pays pour trouver un poste de chercheur en climatologie. Il sort à peine d’un entretien lorsqu’il lie connaissance avec un convive dans un restaurant. Une brève conversation s’échange, le quidam acquitte son addition et quitte la salle. Il a oublié un dossier sur son siège. Comme tout le monde, Adam Kindred, le jeune chercheur, veut lui rapporter. Rendez-vous est convenu le soir même par téléphone. Lorsqu’Adam arrive à la résidence sécurisée de l’oublieux, il laisse son nom et son adresse à l’entrée, monte à l’étage, voit la porte entrouverte, puis son interlocuteur un couteau à pain planté dans la poitrine qui lui fait signe d’approcher…

C’est ainsi qu’un jeune homme se trouve embarqué dans une histoire qui pourrait arriver à n’importe qui. Tout laisse soupçonner qu’il est le meurtrier, y compris sa panique en entendant du bruit sur le balcon. Rentré à son hôtel, ne voilà-t-il pas qu’un inconnu dans la rue l’interpelle ? Il ne se laisse pas faire et va désormais entrer dans l’ombre. Comment faire pour disparaître ? Dans une grande ville comme Londres, c’est assez facile : il suffit de ne plus être immatriculé nulle part. Exit téléphone portable, carte bancaire, compte en banque, carte de transport, immatriculation de véhicule, adresse, sécurité sociale. Quand vous n’êtes plus aucun des numéros, vous n’existez plus. Vous passez sous le radar du système. Vous êtes un sans domicile fixe, vivant d’expédients, mais libre et invisible.

Être intelligent ne nuit en rien à la clochardise, au contraire ! Adam trouve un square coincé à l’entrée d’un pont d’un quartier chic. Un buisson le rend invisible à tout le monde, très proche et ignoré à la fois. Mendier le rend presque riche, fréquenter une « église » parmi toutes celles qui pullulent permet un repas chaud (après un interminable sermon) et des rencontres utiles. Se laver dans les toilettes des gares, même payantes pour la totale, est à la portée de n’importe qui. C’est ainsi que l’on se reconstruit une identité, que l’on échappe aux préjugés policiers et – surtout ! – aux officines privées qui vous cherchent pour vous faire disparaître pour d’obscures raisons.

William Boyd côtoie sans cesse le roman policier dans ce roman littéraire. Il continue d’analyser la société anglaise, désormais hantée de fric, égoïste et médiatique au point que quiconque ne joue pas le jeu disparaît de la scène officielle en un clin d’œil. La différence avec le genre policier est que sa conclusion reste romanesque : pas de fin à l’enquête ni aux personnages. Ils sont laissés en plan sans conclusion. On ne sait même pas si ni pourquoi certaines officines des services secrets étaient impliquées. Tout reste possible, au contraire du happy end des thrillers ou des enquêtes dans le modèle consacré. Adam Kindred se trouve mêlé malgré lui à une affaire de tests en phase III pour homologuer un médicament attendu contre l’asthme. Des morts inexpliquées de cobayes, des enfants humains, pourraient compromettre le dossier. Est-ce pour cela que le chercheur responsable a été tué ? Kindred, pour sa seule défense, va chercher à fouiller, regarder l’informatique d’hôpital, impliquer un journaliste, jouer sur Internet, manipuler le système boursier… C’est l’ensemble du réseau alternatif qu’il va actionner pour échapper à la toile officielle qui cherche à l’immobiliser.

Adam Kindred est un universitaire spécialiste des nuages, qu’il sait faire tomber en pluie. Il aime les femmes et ne résiste pas à baiser qui lui plaît, après les préliminaires de sa génération. Il n’est pas indifférent aux enfants et ne peut s’empêcher de savoir ce qu’est devenu celui qu’il a apprivoisé et dont la mère, une demandeuse d’asile pakistanaise faisant la pute, l’a aidé et en est morte. Son nom, Kindred, signifie similaire, parenté, ressemblance. Autrement dit le parfait quidam, interchangeable, dans la société réduite des années 2000. Et pourtant la société hyper individualiste, égocentrée, à l’élitisme friqué et qui court à la catastrophe sans le savoir, comme un Titanic du XXIe siècle, recèle bien des surprises. « A savoir que les myriades de liens entre deux existences discrètes – proches, distantes, se chevauchant, se frôlant – sont là presque entièrement inconnues, inaperçues, un immense réseau invisible de l’à-peu-près, du quasiment, de ce-qui-aurait-pu-être. De temps en temps, dans la vie de tout un chacun, le réseau est entrevu, un court instant, et l’événement reconnu avec un cri d’étonnement ravi ou un frisson d’inconfort surnaturel » p.493.

Un bon roman, avec une histoire, une psychologie, de l’action, qui se lit avec fluidité.

William Boyd, Orages ordinaires, 2009, Points Seuil avril 2011, 498 pages, €7.60

Existe aussi en audio-livre, 2CD, Audiolib, octobre 2010, €21.85

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John Connolly, Les anges de la nuit

Article repris par Medium4You.

Nous sommes aux États-Unis et des tueurs s’entretuent. Le thème a quelque chose d’original qui renouvelle le genre. Il n’y a pas les bons et les méchants, mais des méchants dont certains le sont plus que d’autres. Peut-être ne sont-ils pas ou plus aveuglés par leur haine ou leurs passions ?

Nous avons un couple en noir et blanc – deux hommes – à qui le mentor propose les cibles. Exécution, sans discussion. Quiconque hésite ou se découvre des états d’âme est mort, c’est le métier qui veut ça. De ce boulot, on ne décroche pas, on meurt littéralement à la tâche… Les spécialistes s’appellent les Faucheurs.

Engagés le plus souvent par des hommes d’affaires, parfois par des mafieux, il arrive que des agences gouvernementales externalisent le travail salissant. Depuis que le terrorisme est devenu priorité numéro un, on n’est plus regardant. Mais quand un prédateur veut se venger, les missions prennent un tour inattendu et la manipulation se perd dans un labyrinthe.

C’est bien sûr ce qui arrive aux deux tueurs les plus sympathiques de tout le roman noir. Louis et Angel s’aiment, on ne sait trop pourquoi. L’auteur s’est attaché à décrire Louis depuis son enfance de négro dans le grand sud (tout un poème de haine apprise des petits blancs aussi cons que leur petit pois de cerveau le leur permet) jusqu’au bel adulte athlétique et impassible qu’il est devenu. Un vrai pro depuis qu’à 15 ans il a descendu le baiseur de sa mère, qui l’avait tuée. Il ne s’est pas fait prendre, faute de preuves. Mais on n’a pas besoin de preuves dans le grand sud raciste : être noir suffit. La loi de la jungle exige de tuer ou d’être tué, parfait darwinisme social de la bête Amérique.

C’est ainsi que l’on devient pro, s’accoquinant avec Angel, dont on ne sait d’où il vient ni comment il est devenu ce qu’il est, sauf que son père soulard l’abusait, puis le vendait à des gens de passage pour boire encore. John Connolly, Irlandais, entre dans la psychologie des personnages. Il le fait plus ou moins bien, avec plus ou moins de détails, selon son bon plaisir. Nul n’est tué sans avoir préalablement récité sa vie au lecteur. Il en apprend de belles !…

Sauf un premier chapitre incongru qui peine à entrer dans l’intrigue, le reste suit avec fluidité. L’auteur ne manie pas l’humour anglais, ni la grosse ficelle amerloque aux clins d’œil appuyés vers la classe popu bourrée de bière et de hamburgers. Non, il manie l’ironie à la française. Nombre de remarques tombent ainsi où il faut pour relancer l’attention et détendre l’atmosphère, tout en caractérisant d’un trait incisif tel ou tel personnage.

Voici donc Louis et Angel traqués par Bliss, un tueur ex-collègue de Louis qui a trahi, a été explosé, s’en est sorti non sans séquelles et s’est planqué jusqu’ici pour se venger. Il est habile, caméléon, retors. On l’appelle le tueur des tueurs. Un contrat pour le couple tourne mal, c’est un piège. Comment vont-ils s’en sortir, un moment désarmés dans la forêt alors qu’ils sont entourés de quinze ennemis ? Suspense.

Un très bon suspense, surtout vers la fin.

John Connolly, Les anges de la nuit, 2008, Pocket thriller 2010, 454 pages, €6.93

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