Pierre Lemaitre, Couleurs de l’incendie

Les Enfants du désastre comprennent trois volumes qui vont de la fin de la guerre de 14 à la fin de la guerre de 40. Pierre Lemaitre en fait une suite de thrillers historiques à la Ken Follet mais saute à chaque fois d’un personnage à un autre, ce qui permet de lire les volumes indépendamment. Bien que venu du polar et du cinéma, l’auteur semble vouloir saisir l’essence de l’époque dont il parle au travers de destins individuels pris dans la folie collective. Il est vrai que les années folles puis l’Occupation fournissent un terrain de jeu extraordinaire pour camper des personnalités hors norme.

Couleurs de l’incendie (dont on ne voit pas le rapport du titre avec le roman) se déroule de 1927 à 1933, avec un épilogue qui situe les personnages dans la suite de leur histoire. Dans l’hiver 1927, le patriarche fondateur de la banque Péricourt meurt, à plus de 90 ans. Il laisse un empire financier géré par son fondé de pouvoir Gustave et une fille veuve, Madeleine, qui a refusé de se remarier – et surtout d’épouser Gustave. Lubie de femelle qui devrait être soumise, ayant été éduquée pour la maison et les enfants. Mais elle ne pense qu’à son cul, baisant et rebaisant le précepteur de son seul fils, Paul, 7 ans. Sans savoir que son jeune amant André la subit et préfère d’autres pratiques sexuelles…

Elle est donc coupable, et de là tout survient. Le jour des obsèques de son grand-père, alors que le président de la République lui-même vient de présenter ses condoléances et que le convoi doit prendre le chemin du cimetière, le petit Paul se jette du second étage droit sur le cercueil. « Il portait son costume noir de cérémonie mais la cravate avait été arrachée, sa chemise blanche était grande ouverte » p.17. Pourquoi ? Pourquoi ce désespoir et pourquoi cette tenue ? Le lecteur attendra page 207 pour le savoir – je ne vous le révèle donc pas. L’enfant ne meurt pas mais reste tétraplégique.

Dès lors tout change dans la vie de Madeleine et de la maisonnée. Gustave veut punir la fille de son maître de l’avoir délaissé ; Léonce, la gouvernante de Madeleine, veut se venger d’être si peu payée ; André, désormais sans élève, se fait entretenir mais a de l’ambition littéraire et fait intriguer Madeleine pour entrer en journalisme ; l’oncle Charles, frère raté du patriarche décédé, guigne sa part de la fortune mais le testament y met le holà – il a déjà beaucoup obtenu et beaucoup dilapidé.

L’essence de l’époque, plus qu’une autre, est l’argent. « La politique disait s’il serait possible d’en gagner, l’économie, combien on pourrait en gagner, l’industrie, de quelle manière on pourrait le faire, et les femmes, de quelle façon on pourrait le dépenser » p.117. L’auteur a souvent de ces traits d’ironie qui croque une époque ou un personnage férocement. C’est par l’argent que chacun veut se venger, c’est par l’argent que Madeleine va riposter. Gustave lui déconseille des placements tout en incitant en sous-main Charles, qu’il aide, à les lui conseiller, comme les journaux où écrit André – ce qui la ruine entièrement, la crise de 1929 passe justement par là. Gustave marie Léonce, qui y voit sa revanche sur sa patronne car c’est Gustave qui rachète l’hôtel particulier des Péricourt.

Dès lors, c’est un feuilleton à la Dumas qui commence. Madeleine, élevée comme une oie blanche, se révèle redoutable comme une oie du Capitole. Comme chacun sait, il n’y a d’ailleurs pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne. Madeleine l’a vécu, ignorante et sans s’intéresser ; les autres le vivront, chacun à son tour, dans un raffinement à la Monte Cristo. Gustave qui a démissionné de la banque quand la crise fait sentir le roussi au système financier, a voulu créer une industrie aéronautique, aidé par un club qu’il a fondé, la Renaissance française. Son moteur à réaction qui devait équiper les avions est prometteur mais de mystérieux contretemps retardent le financement et lasse les financeurs. C’est Madeleine qui est à la manœuvre. Léonce la grande bourgeoise se révèle Marie de Casa, pute bigame au premier mari queutard de première mais trop court du neurone. C’est Madeleine qui est à la manœuvre et elle la fait chanter. Charles, élu député grâce aux fonds de son frère décédé, a défendu les contribuables antifiscaux qui constatent le gaspillage d’Etat et toujours plus d’impôts ; nommé à la commission fiscale de la Chambre, il se trouve compromis par une accusation d’évasion fiscale en Suisse. C’est Madeleine qui est à la manœuvre. André, pervers et ingrat, est l’apothéose de la vengeance ; il ne sera pas moins qu’accusé de meurtre. C’est Madeleine qui est toujours à la manœuvre.

Elle est aidée par Dupré, un ancien contremaître de son premier mari emprisonné et dont elle a divorcé. Il fait le détective pour elle, place les hommes où il faut pour agir, crochète les serrures pour déposer les indices compromettants. Communiste rebelle à l’autoritarisme du parti, il couche cependant avec Madeleine la grande bourgeoise ; il comprend sa vengeance, il compatit. Dans la valse de l’argent qui rend fou et le désastre de la corruption et de la spéculation qui font le lit du fascisme qui monte (tiens ! on dirait notre époque), la justice est une mission qui lui convient. Pierre Lemaitre a soutenu Mélenchon en 2012.

Nous sommes dans « la crise de régime, le flottement des dirigeants, l’incertitude de la politique étrangère et, a posteriori, le manque de lucidité de la majorité des élus de la République », écrit l’auteur p.535. Dans cette époque déboussolée où tout est permis dans le chacun pour soi (tiens ! on dirait la nôtre), le destin de chacun n’est écrit que par chacun ; il y a ceux qui aiment à se laisser aller, ils subissent ; il y a ceux qui se rebellent et résistent ; ils agissent.

Quant à Paul, il grandit. Né en 1920, il a à peine 14 ans fin 1933 quand Dupré le place entre les mains d’une gentille fille de 16 ans qui va l’initier. Car sa mère a découvert les cahiers où il colle les filles dénudées de publicités pour les cosmétiques et la parapharmacie. Mais le jeune Paul est moins tourmenté par le sexe, bien qu’un duvet commence à lui pousser sur la lèvre, que par la publicité. Il se lance dans un produit et réussit. Longtemps déprimé par son suicide raté, il a surmonté son désespoir par l’opéra lorsqu’il a entendu chanter la Gallinato ; il lui a écrit, la solitaire au cœur d’artichaut a fondu, ils se sont rencontrés, elle l’appelle son « petit Pinocchio en sucre ». L’enfant qui s’est jeté dépoitraillé du second étage sur le cercueil de son grand-père devient un homme résilient qui réussit. Il « fit des enfants, des profits et des slogans », confie l’auteur en raccourci jubilatoire dans l’épilogue.

Pierre Lemaitre, Couleurs de l’incendie, 2018, Livre de poche 2020, 543 pages, €9.20

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