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Flaubert et l’homme qui paie

L’argent, c’est du pouvoir. Les Français affectent de mépriser l’argent mais ils aiment le pouvoir. Flaubert, observateur aigu de ses contemporains, ne s’y est pas trompé. « C’est qu’à son insu il avait ce bel aplomb de l’homme qui paie et qui est convaincu qu’on l’estime. Cet aplomb-là n’a pas son pareil dans le monde ; rien ne le vaut et rien n’en approche. »

Mais Flaubert n’est pas Zola, il ne se sent pas investi d’une mission post-chrétienne à éclairer le monde par l’exemple misérabiliste. Il n’est pas dupe des bons sentiments. L’argent, ce vil argent, est un moyen : le moyen du pouvoir. « De deux hommes qui dînent ensemble au restaurant, c’est celui qui paie qui s’assoit le plus lourdement sur sa chaise, qui en fait craquer le dossier, qui appelle le garçon de sa voix la plus haute et s’emporte à cause du canard trop cuit et de la friture manquée. Dans un débit de tabac, c’est celui qui paie qui choisit le plus longuement le cigare convenable et qui repousse la boite avec le plus de violence en se plaignant amèrement du monopole ; l’ami qu’on régale se contente de rire et allume ce qu’on lui a donné. »

Le Français affecte de mépriser l’argent, docile en cela aux leçons de l’Église (qui a ramassé tout pour elle jusqu’à la nationalisation révolutionnaire). Mais il se couche devant le pouvoir et adore manifester le sien auprès du sexe « faible » (c’est ainsi qu’on disait). « Chez une femme de mœurs faciles, c’est encore celui qui paie qui essuie ses bottes sur les coussins du sofa, qui lâche ses bretelles et déboutonne son gilet pour être plus à l’aise, qui prend la taille de la femme de chambre devant la maîtresse de maison, mâchant son cure-dents, riant à ses propres bons mots et débitant des ordures. »

Mais le pouvoir, qu’est-il sinon le consentement des autres ? Ni la grosseur de la bite, ni l’épaisseur de la liasse, ni le prestige de la fonction ne font l’homme. C’est la révérence de cour qui fait que les puissants sont puissants et les riches arrogants. Flaubert se moque des moralistes culs serrés qui affectent de mépriser ce qu’ils ne peuvent atteindre. « Vive l’homme qui paie ! Son insolence est justifiée par la vénalité de ce qu’on achète, et sa confiance en lui-même par l’empressement qu’on met à lui tout vendre. Honneur à lui ! gloire à lui ! Chapeau bas, messieurs, c’est notre maître à tous. »

D’ailleurs, dès que l’on donne un peu de pouvoir, d’argent ou d’accès au sexe au quidam, il s’empresse de retourner sa veste ! Il joue les petits chefs (comme ces flics qui vous contrôlent ou ces employés des guichets publics qui se sentent l’Administration à eux tout seuls), il prend des mœurs de nouveau riche (comme certains politiciens des trois sexes+), il foule au pied toute morale sexuelle en maniant des filles faciles du tiers-monde et jusqu’à des enfants (tel ces artistes qui se sentent au-dessus des lois). Le quidam est un mauvais en puissance : il suffit qu’on lui assure l’impunité.

Flaubert a bien raison : ce n’est pas l’argent qui est méprisable, mais bel et bien celui qui s’en sert pour flatter son ego et exercer son pouvoir. Car « le pouvoir », voilà le grand mot !

Toutes les citations sont tirées de la première Éducation sentimentale, 1845, chap. XV,

Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 1869, Flammarion 2013, 624 pages, €5.20

Gustave Flaubert, Œuvres de jeunesse, Pléiade Gallimard 2001, 1667 pages (p.919), €59.00

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Claire Etcherelli, Elise ou la vraie vie

Ce roman d’une boursière inconnue a fait grand bruit à l’époque, Simone de Beauvoir a adoré son réalisme socialiste et le public intellectuel, très à gauche juste avant mai 68, s’est prosterné devant la description de la condition ouvrière et du racisme ordinaire. Ce prix Femina 1967 est bien oublié aujourd’hui, même si certains profs, nostalgiques de l’ouvriérisme, le mettent parfois au programme.

Elise est une orpheline élevée par sa grand-mère à Bordeaux avec son frère Lucien, de huit ans plus jeune. Elle vivote, se sacrifie pour que Lucien puisse aller au collège, se met en autodidacte à la dactylo. Le jeune homme se marie pour coucher – en 1957, impossible de faire autrement – un enfant vient – à la fin des années cinquante, ni pilule ni avortement autorisés – puis il se lasse évidemment de sa Marie-Louise et la quitte sans laisser d’adresse pour aller rêver à la grande vie militante à Paris avec Anna, une flemmarde amoureuse qui ne pense qu’au lit. Lucien a été séduit tout jeune par son copain Henri, devenu intello communiste, qui l’a embringué dans ses grandes idées de changer le monde.

Elise le suit à la capitale lorsque la grand-mère est hospitalisée. Elle travaille à la chaîne dans une usine automobile, avec des Arabes. Or nous sommes en pleine « guerre » d’Algérie et le racisme banal va de soi. Elise ne se sent pas concernée, elle aime les Arabes comme les autres hommes, ce qui lui permet de donner de l’aspirine à un ouvrier, Arezki, que le contremaître a refusé d’envoyer à l’infirmerie. Reconnaissant, ce dernier lui offre des croissants, puis un tampon pour se nettoyer les mains après le boulot. Puis il l’invite à marcher un peu le soir avec lui, en se cachant des autres, car la fréquentation mixte est aussi mal vue côté français que côté arabe. Elise ne se fera dépuceler que page 247, élidé par un euphémisme : « Je connus le plaisir de donner du plaisir » – ce qui montre combien le sexe, à cette époque coincée de nos parents, était un véritable problème. Tout était interdit, sauf le mariage hétérosexuel et la position du missionnaire en vue de produire des petits. Ne vous en faites pas, ça revient.

Mais l’histoire rattrape les protagonistes : Lucien se fait tuer en solex volé alors qu’il circulait sans lumière pour aller à une « grande » manif inutile contre la guerre (la gauche adore ajouter « grand » à tout, comme les ados ajoutent « nu » actuellement à toutes leurs requêtes internet) ; Arezki se fera mettre à la porte pour avoir bousculé un contremaître, arrêter lors d’une rafle pour vérification d’identité, puis expulser parce que sans travail ; Elise rentrera chez la grand-mère pour reprendre sa vie étriquée de province, sans rêves ni perspectives. Fin de l’histoire.

Grâce à l’éducation dispensée jadis, le roman est très bien écrit, pudique et sans fioritures. Elise n’idéalise pas les ouvriers, elle les montre tels qu’ils sont : harassés par les cadences, sans aucun mot à dire sur leur travail, maintenus dans la pauvreté, les femmes ne pensant qu’à se maquiller après le turbin pour aguicher. Le parti communiste se fout de la condition ouvrière, les militants ne l’utilisent que pour leurs slogans politiques téléguidés de Moscou. Le patronat est contre la perte de l’Algérie mais aussi contre les Algériens qui veulent la liberté, tout en acceptant très volontiers qu’ils viennent trimer comme esclaves sous-payés sur leurs chaînes. Les politiciens sont complètements absents (c’était juste avant le retour de de Gaulle).

L’époque était binaire, Est et Ouest, communisme et capitalisme, ouvriers et bourgeois, Bien et Mal. Tout le roman est bâti en oppositions alternatives, particulièrement inaudibles aujourd’hui : province où l’on végète et Paris où tout est possible ; amour idéalisé et sexe sordide ; sœur qui se veut mère et dont le frère n’est pas l’enfant ; mâle qui peut tout faire et femelle qui ne peut que subir ; vie en chambre ou vie en foyer ; travail indépendant et travail en usine ; ouvriers et patrons ; ceux rivés à la chaîne et petits chefs ; Français et immigrés (outre les « crouillats » et les « bicots », un Hongrois, des Polonais…) ; racisme de ceux qui se sentent menacés et mépris des musulmans pour les impies (ne pas boire de vin est ainsi le marqueur de soi et l’amende communautaire sévit).

Cette existence en noir et blanc, en partie autobiographique puisque l’auteur a travaillé en usine pour financer ses études, est quand même trop simpliste. Ce serait si facile si tout le monde était bon ou méchant ; il suffirait de choisir son camp. Or, à gauche, des socialistes ont défendu l’Algérie française, des communistes ont à l’inverse encouragé les troubles en Algérie – non pas pour des motifs élevés mais pour la stratégie mondiale d’affaiblissement de l’Occident pilotée par l’URSS. Elise n’est pas au parti et se demande si elle va payer sa cotisation à la CGT, mais elle est clairement du côté des porteurs de valises du FLN – autrement dit traître à sa patrie au nom d’une conviction universelle.

Ce parti-pris de vie au ras du sol et de pensée binaire a bien vieilli. Les prolétaires sont « des bestiaux qui voient la femelle (…) l’expression animale de leur plaisir » p.83 ; la femelle blanche elle-même « s’exposait, telle une appétissante sucrerie, au regard de sous-alimentés, et se dérobait à leur fringale » p.151 ; la chaîne automobile et « ses bruits furieux et stridents provoquaient en [l’Algérien Arezki] une excitation sexuelle » p.184. En bref, la condition ouvrière renvoie à la condition de bête malgré le frigo, l’auto et le pavillon que les années soixante allaient permettre. Et les intellos tels Henri, installés dans leur confort bourgeois, manipulent les colleurs d’affiches par leurs grands mots creux. Le binaire qui oppose ainsi Bien et Mal s’annule – car rien ne change si tout est une fois pour toutes jugé. Ce pourquoi la résignation l’emporte : Elise retourne à sa province, Arezki au bled et les ouvriers suivent la masse de l’opinion. « La vraie vie aura duré neuf mois » p.274.

Le seul espoir est chez Gilles, contremaître plus gentil et plus évolué : « Si le bicot n’existait pas, on inventerait quelqu’un d’autre. Comprenez, face à l’Arabe, ils s’affirment. Ajoutez l’ignorance, l’inculture, la peur de ce qui ne vous ressemble pas, la guerre par là-dessus… Tout cela, il faut l’extirper habilement par un long et patient travail et non par l’action brutale, directe et anarchique » p.241.

Intéressant, mais tellement ringard… A lire pour ceux qui ont connu cette époque ; à fuir pour les jeunes d’aujourd’hui, tellement ce monde Etcherelli nous paraît plus lointain encore que celui de Balzac !

Claire Etcherelli, Elise ou la vraie vie, 1967, Folio 1973, 275 pages, €7.25 eBook format Kindle €6.89 

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La ligne verte de Frank Darabont

Nous sommes devant un cadeau de Noël offert pour le millénaire par la mise en film d’un roman de Stephen King. Un condamné à mort noir et gigantesque est accusé du viol et du meurtre de deux fillettes de Louisiane. Mais il est incapable de tuer, plutôt doté d’une trop forte sensibilité aux malheurs du monde. Il ressent, comme un medium ; il guérit en absorbant le mal, comme un chamane. Tout le film est donc une tragédie dont on connait la fin – mais qui doit se dérouler implacablement.

Paul est un vieillard de 108 ans en maison de retraite (Dabbs Greer, en réalité 82 ans). Il pleure lorsque l’on passe un vieux film de Fred Astaire parce qu’il fut le seul film qu’ait vu un condamné à mort qui n’avait jamais été au cinéma. Devant son amie de plus de 85 ans qui pourrait être sa fille (Eve Brent, en réalité 70 ans), il se souvient des moments qu’il a passé comme chef du bloc E des condamnés à mort au pénitencier de l’Etat Cold Mountain. C’était en 1935, à l’époque il avait 44 ans (Tom Hanks). Atteint d’une infection urinaire, il souffrait le martyre à chaque fois qu’il allait pisser – ce qui aide aux souvenirs. Ce jour-là, un camion pénitentiaire roulant sur l’essieu livre un condamné : John Coffey (Michael Clarke Duncan) – 1m96.

Ce John (« comme le café, mais ça ne s’éc’it pas pa’eil ») paraît doux et simple d’esprit, mais doté de pouvoirs qui semblent surnaturels comme de compatir au point d’éprouver et de prévoir le mal qui va se produire – mais trop tard. Il annonce que cela va difficilement se passer avec le condamné à mort William Wharton, dont l’épaule est tatouée du nom de Billy the Kid, meurtrier de trois personnes et demi (une femme enceinte) dans un braquage. Celui-ci est le mal incarné, pervers infantile obsédé de sexe et qui ne supporte aucune frustration.  Le symbole du mal en lui sont ses dents pourries. On sait l’obsession américaine pour la blancheur et l’alignement de cette seule partie du squelette qui soit visible – une sorte de vérité intérieure révélatrice. Simulant le camé (par une belle performance d’acteur, mais aussi parce que le diable est celui qui prend toutes les formes), il attaque les gardiens qui le mènent en cellule et ce n’est que par l’intervention de « Brutal », surnom d’un maton costaud, qu’il parvient à être maîtrisé.

Cette scène révèle combien Percy, gardien stagiaire et neveu de l’épouse du gouverneur de l’Etat, est une fiotte lâche qui ne déverse ses instincts sadiques que lorsque l’impunité lui est assurée. Lors de l’attaque de Wharton, bien que dans l’équipe d’accompagnement, il se garde bien d’intervenir ; lorsque le pédéraste violeur Delacroix se moque de lui, il lui brise trois doigts d’un coup de matraque sur les barreaux de sa cellule ; il écrasera d’un coup de talon la souris qu’a apprivoisé Delacroix, Mister Jingles ; lorsque Wharton le saisit au travers des barreaux et menace de le violer, il en pisse dans son pantalon de trouille devant tout le monde. Percy n’a qu’un rêve : faire griller lui-même un condamné et le voir souffrir atrocement. Lorsque Paul lui offre ce plaisir – pour s’en débarrasser, étant entendu qu’il postulera immédiatement ailleurs – Percy « oublie » volontairement de mouiller l’éponge qui, sur la tête du condamné, assure une transmission immédiate du courant au cerveau. Delacroix va grésiller interminablement, chassant de dégoût les parents vengeurs venus assister au spectacle et réduisant Percy à ce qu’il est : un minable de la pire espèce. La société de 1935 a produit en série ce genre de névrosé pervers qui se rallieront au nazisme, au stalinisme, au pétainisme comme plus tard au maccarthysme sans aucun état d’âme. Dans cette histoire, il sera muté à l’asile psychiatrique où il voulait postuler – mais en qualité de patient taré, pas de gardien.

Son opposé est John, mini-Christ dont la croix depuis tout petit a été de porter tous les péchés du monde. Mais un Christ vengeur – ce qui est plus Ancien testament que Nouveau, tout à fait dans la tradition yankee, moins chrétienne que biblique. Car John va ressusciter la souris de Delacroix, va révéler l’ampleur des crimes de Wharton (dont celui des deux fillettes pour lequel John est injustement accusé), guérir Paul de son infection urinaire puis la femme du directeur du pénitencier atteinte injustement d’une tumeur au cerveau « de la taille d’un citron » ; il va « inoculer » par la bouche en Percy tout le mal qu’il a « aspiré » de ladite femme, ce qui fera Percy tuer Wharton à coups de revolver, bouclant ainsi la vengeance.

Ce simplisme du talion, plus juif que chrétien, est diablement efficace au cinéma. D’autant que les caractères sont eux aussi bien tranchés et que le spectateur ne peut hésiter un seul instant entre le Bien et le Mal : tout est balisé. Comme le directeur (James Cromwell), Paul est un chef plein d’humanité qui considère que la condamnation à mort suffit à la société et qu’il n’est pas besoin d’en rajouter. Il suffirait d’un rien d’ailleurs pour embraser le bloc, les morts en sursis n’ayant plus rien à perdre. Son commandement déteint sur toute l’équipe qu’il appelle « les garçons », même si certains sont plus âgés ou plus grands et plus forts que lui. Ainsi, « Brutal » (David Morse) n’est en rien brutal, mettant sa force au service du bien commun. A l’inverse, Percy révèle tout ce que le métier de gardien de prison peut produire de pire comme tortionnaire et petit chef vaniteux.

L’histoire est longue mais l’on ne s’y ennuie jamais ; j’ai vu trois fois ce film en étant pris à chaque fois. Certes, le « miracle » un peu naïf est pour les esprits crédules, mais ceux qui gardent les pieds sur terre apprécient la force des caractères, bien plus puissante. La proximité sans cesse de la mort élève l’âme – ou révèle l’emprise du mal en soi. Certes, la peine de mort n’est guère mise en cause puisque « personne ne peut rien faire » contre un jury populaire qui condamne à être électrocuté. Mais y aurait-il tragédie si le destin n’avait pas décidé ?

La puissance du film tient dans les relations humaines, durant cette vie. Car il ne suffit pas à Paul et à ses collègues de « faire bien leur travail », comme des apparatchiks nazis ou communistes ; il faut que ce travail pour la collectivité leur paraisse juste. Ce pourquoi Paul et Brutal demanderont leur mutation dans un centre de jeunes délinquants après l’exécution injustifiée de John Coffey.

DVD La ligne verte (The Green Mali) de Frank Darabont, 1999, avec Tom Hanks, David Morse, Bonnie Hunt, Michael Clarke Duncan, Harry Dean Stanton, Warner Bros 2000, 3h01 mn, €7.25

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