Nietzsche et la leçon du vivre

Après Montaigne qui, reprenant les penseurs antiques, énonçait que « philosopher c’est apprendre à mourir » ; après Platon qui, faisant parler Socrate, énumérait les diverses sortes d’amour ; Nietzsche nous fait découvrir ce qu’est la vie véritable. « Je vais vous énoncer trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant » (Ainsi parlait Zarathoustra, 1).

L’esprit « courageux » et plein de force réclame des fardeaux pesants : « il s’agenouille comme le chameau ». Et le fardeau le plus lourd ? « N’est-ce pas ceci : s’humilier pour faire mal à son orgueil ? Faire luire sa folie pour tourner en dérision sa sagesse ? » Tel est l’esprit-chameau « qui, sitôt chargé, se hâte vers le désert. » Il renonce et se soumet – à un Dieu, à une Morale, à un Parti, à un Dictateur.

Au fond du désert, l’esprit « veut conquérir la liberté et être le maître de son propre désert ». C’est alors qu’il devient lion. « Il cherche ici son dernier maître » et « veut être l’ennemi de ce maître ». Ce dernier maître est le dragon « tu dois » – et l’esprit-lion s’oppose à lui en disant « je veux ». Or, « toute valeur a déjà été créée, et toutes les valeurs sont en moi, » dit le « tu-dois ». Ne reste alors au lion que le nihilisme. L’esprit-lion se révolte mais reste esclave de son ennemi. Il est la petite voix qui dit « non », mais s’arrête à ce toujours « non », purement passif. Une existence en négatif de râleur à perpétuité, de jamais-content, de révolté épidermique. Mais le lion est la métamorphose nécessaire pour aller plus loin : il permet la libération. « Se rendre libre pour des créations nouvelles – c’est là ce que peut la puissance du lion. » Et c’est là aussi « la plus terrible conquête pour un esprit patient et respectueux. »

La métamorphose ultime de l’esprit est la liberté d’enfance.

  • Ni coupable du simple fait d’exister, traînant son fardeau inutile jusqu’au désert de tout esprit, abdication complète de l’être en « Dieu », « Valeurs » ou doxa.
  • Ni révolté permanent, s’opposant à tout parce que ça existe, nihiliste fondamental, n’existant que pour dire « non », sans cesse récriminant, plein de ressentiment et de pensées négatives.
  • Mais créateur, neuf, osant penser par lui-même – créer.

A ce moment du texte surgit l’une des plus belles citations de Nietzsche, celle qui peut-être le condense tout entier : « L’enfant est innocence et oubli, un nouveau commencement et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, un « oui » sacré. Oui pour le jeu de la création, mes frères, il est besoin d’un « oui » sacré. C’est sa volonté que l’esprit veut à présent, c’est son propre monde que veut gagner celui qui est perdu au monde. »

D’où vient que l’esprit humain se doive de redevenir « enfant » ? Plus que Montaigne, Nietzsche a été marqué par les penseurs grecs. Or le dieu grec le plus original, et l’un des plus puissants, est Eros. L’Amour est figuré sous les traits d’un enfant de 8 ans, primesautier et capricieux, tout entier dans le présent et mené par ses désirs. Il incarne la liberté la plus grande, l’énergie vitale à l’état brut, ce que Freud appellera plus tard la libido. Nietzsche appelle cette vitalité et la corrige en « volonté de puissance ». Elle n’a pas grand chose d’une « volonté » dans le français courant, mais elle est une puissance qui « est » parce qu’elle irrigue tout être vivant. L’accueillir, la maîtriser, la faire servir, telles sont les trois nécessités de l’humanisme grec, dans le prolongement duquel Nietzsche se situe – et c’est là où intervient « la volonté ».

Car cette puissance a deux faces, tout comme la libido freudienne : l’une orientée vers la vie, l’autre vers le néant (le désir de mort). « Vouloir » la vie est un acte de l’esprit, encore que la vitalité de l’être y participe tout entier : le vouloir est plus vif lorsqu’on est jeune, ardent et en bonne santé que vieux, fatigué et usé – mais l’être humain réserve souvent des surprises… Or, diviniser fait cesser la réflexion, le travail et la lutte – la réalité de la vie, en somme. L’idéal est une forme du rêve, une fumée d’opium, un renoncement au réel par lassitude – une faiblesse du vivre. La « volonté de puissance » est donc ce débordement d’énergie orienté vers la joie de vivre, d’aimer et d’apprendre. Elle a cette spontanéité d’enfant ou de course de jeune chat. Elle apparaît comme un plaisir pur, l’accord complet de l’être avec lui-même et avec le monde. Tout le contraire d’une quelconque aliénation. Tout ce que recherche l’humanisme.

C’est là qu’Heidegger s’est fourvoyé : la « puissance » n’est pas chez Nietzsche la force brute, ni la seule énergie vitale instinctive. Elle est la puissance « volontaire », celle qui intègre le tout de l’homme dans ses trois dimensions comme dans ses trois cerveaux : les instincts, les passions et l’intelligence. Nietzsche parle « d’esprit » et l’esprit domine et maîtrise – même s’il ne peut rien sans désirs (instinctifs) ni amours (passionnés). Nietzsche n’évacue pas l’Etre mais son absolu figé. pour lui, l’Etre à majuscule est illusion, seuls existent les êtres éphémères. Le négatif comme moteur des êtres (chameau qui subit ou lion en permanence révolté) est liquidé par le philosophe au marteau. Il redécouvre des Grecs le moteur « politique » des êtres humains, les rapports de pouvoir et d’attraction. Ces rapports sont désirs et forces, mais aussi rationalité et négociations. L’être humain est non fini, qui crée historiquement son propre destin.

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Folio 1985, 504 pages, €8.93

Catégories : Frédéric Nietzsche, Livres, Philosophie | Tags: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

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3 réflexions sur “Nietzsche et la leçon du vivre

  1. Pingback: Le Clézio, L’inconnu sur la terre « argoul

  2. Judem

    Une part du caractère est il me semble cependant plus biologique que philosophique.

  3. Voyez aussi mon appel malhonnête dans le § A vos marques. Vous vous trouverez dans Philosophie 2. Franchir le pas G+ ! Et se souvenir que : Bergson Nietzsche ne vaut !

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