Articles tagués : commencement

La corde de Dominique Rocher, mini-série

Le 27 janvier sur Arte sera diffusée une curieuse série en trois épisodes. La corde tire son titre d’une véritable corde épaisse, apparue toute droite dans la forêt entourant un radiotélescope qui scrute les mystères de l’univers au fin fond de la Norvège. Huis clos en pleine nature sauvage, abîmes de l’âme humaine, perversion des femmes, appel de l’inconnu – tout est en forme de questions.

Des astrophysiciens en fin de contrat cherchent à prouver une théorie sur les répéteurs, ces impulsions radios rapides (FRB en anglais) qui permettraient de sonder les galaxies les plus lointaines et peut-être même les premières minutes de l’univers. Leur télescope est ancien, supplanté par un plus neuf dans le Nouveau monde, mais ils sont attachés à leur petit univers, à leur fine équipe, à leur solitude face à l’énigme.

Sauf que pas une femme n’est normale. Sophie la chef d’études (Jeanne Balibar) est atteinte d’un cancer en phase terminale qu’elle a dissimulé à tout le monde ; la femme du chef de station Agnès (Suzanne Clément) est aveugle et trompe son mari avec le chercheur Ulrik, divorcé mais père d’une fille tout juste adolescente qui lui manque ; l’analyste spécialisée Leïla (Christa Théret), bien que mariée depuis huit ans, a « un trou noir » au fond d’elle, elle est incapable d’empathie ou même de simple convivialité. C’est presque une histoire misogyne tant ces caricatures de bonnes femmes à demi sorcières et tueuses sont férocement noires à l’intérieur. Aucune lumière, même à la fin lorsque l’une se repent mais trop tard et qu’une autre s’accroche à un homme pour refaire une vie.

Des financements « par Paris » sont annoncés pour continuer la recherche aveugle sur les répéteurs mais le test de moisson des données ne donne rien. Il y a des interférences qu’un algorithme concocté par le servant du télescope permet de filtrer, mais peut-être pas sans inconvénients. Pour se vider la tête, Bernhardt le chef de station (Richard Sammel) propose de suivre la fameuse corde découverte en forêt la veille et qu’il a exploré durant dix minutes avant d’être arrêté par une branche qui lui a griffé l’œil. C’était un avertissement. Il y est retourné au matin suivant avec Ulrik (Jakob Cedergren), mais celui-ci est tombé en voulant courir trop vite sur une branche qui lui a transpercé la cuisse. Second avertissement.

Malgré cela, toute une équipe part le dimanche randonner en forêt à la poursuite de la corde maudite. Celle-ci s’étire au sol tout droit vers l’infini mais le temps passe et elle ne montre pas de fin. Elle a pourtant un commencement, tout près de la base. En « bonne » logique biblique, tout ce qui a un commencement a une fin et la corde doit donc finir. Mais est-ce vraiment le cas ? Et où ?

L’équipe menée par Bernhardt et Serge (Jean-Marc Barr) emmène Sophie, Leïla et son jeune mari bien bâti Joseph (Tom Mercier) ainsi que la stagiaire nouvellement arrivée d’Ethiopie via Londres, Dani (Planitia Kenese) – la seule à garder du bon sens parmi la gent femelle, sans doute parce qu’elle est encore trop jeune et brute d’émotions.

La nuit va tomber, on marche depuis des heures et la corde continue. Il faut rentrer mais la curiosité des chercheurs est poussée et Sophie n’a aucune peine à convaincre les autres. Tous ? Non. Un seul résiste encore et toujours à la démesure féminine : Bernhardt. Il rentre seul mais, comme il est seul, il n’est pas prudent et tombe dans un trou où il crève lentement. Les autres continuent. Faut-il passer la nuit ? Oui puisque Bernhardt est censé prévenir les autres et que l’on peut se remettre au travail pour midi le lundi. Le lendemain, pareil, avec Sophie qui pousse toujours plus : « encore une heure et nous verrons bien ; on est si près du but ». Mais toujours rien. Lâchement, les autres suivent.

Une cascade, la corde passe dessous et se perd dans les profondeurs. Sophie s’y précipite, elle disparaît. Noyée ou aspirée dans un gouffre ? Leïla succombe à son trou noir et s’engloutit. Joseph, son mari toujours amoureux, part à sa suite, ce qui entraîne les deux autres à suivre malgré les difficultés. C’est un siphon à passer, il suffit de suivre la corde mais de garder longtemps ses poumons bloqués. La stagiaire manque d’y laisser la vie. Eperdue d’admiration pour Sophie qui a écrit un livre philosophique sur la croyance et la science, Une seconde chance pour l’homme, elle ne sait pas ce qui l’attend. Ce sera en fait son destin, précipité par son idole, mais je ne veux pas vous en dire plus. Leïla trouvera aussi sa voie en entraînant son mari, qui ne la reconnaitra plus.

Car la corde est un destin. Elle est un fil conducteur et une croyance refuge qu’il suffit de suivre aveuglément, sourd à tout le reste… pour se perdre. Elle court à l’infini et conduit au désert de tout ce qui n’est pas elle, dans un paysage desséché sans rien d’autre que la terre et elle-même. On peut tuer pour elle ; on peut refuser de voir le reste et s’y perdre ; on peut ignorer les autres et devenir sauvage s’ils se mettent en travers du chemin. La corde est tout cela, et pire encore : un absurde dans l’univers absurde, une fausse piste exprès bien tracée, un guide vers le rien. La corde est une théorie du Tout qui n’aboutit à rien. Elle est un trou noir qui aspire tout ce qui est humain alentour pour en faire un néant.

Ce n’est pas de la science mais de la logique poussée au bout, à l’absurde, à l’individualisme radical du « moi je sais mieux que les autres, car je crois ». Rien à voir avec les essais et erreurs de la recherche, en travail d‘équipe, que représente le radiotélescope. Une perte de sens pour les chercheurs qui, à force de garder le nez sur le guidon sans perspectives d’ensemble, répètent névrotiquement le comportement de curiosité sans autre but que lui-même.

La série est donc un abîme de réflexions, ce pourquoi elle a des temps morts, des moments trop longs voire pénibles, comme ce dialogue d’Agnès avec un mort, tel un délayage de ce qu’on ne sait comment dire (auquel cas, mieux vaudrait se taire). Au total, c’est un objet étrange, avec ces animaux au comportement bizarre que sont les humains femelles. Pas de quoi avoir jamais envie de travailler avec elles, ni encore plus de coucher avec !

La Corde, Dominique Rocher, 2020, d’après le roman allemand de Stefan aus dem Siepen, avec Suzanne Clément, Jeanne Balibar, Jean-Marc Barr, Christa Théret, Tom Mercier, Richard Sammel, Jakob Cedergren, Les Films de l’Instant en co-production avec Arte France.

Diffusion Arte le 27 janvier 2022, en « preplay dès à présent

A ne pas confondre avec le film La corde d’Alfred Hitchcock avec James Stewart

Le roman La corde de Stefan aus dem Siepen traduit en français

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Autres thèmes dansés au Heiva

Le groupe Ahutoru Nui a choisi la légende du cocotier de l’île d’Anaa. « Sur Ganaia, à Tekahora, vivaient deux belles jeunes filles. Elles se prénommaient Tei Po Te Marama et Tei I Po Te Here. Un jour, elles décidèrent d’aller pêcher sur le récif. Elles aperçurent au-delà un grand rocher et s’y installèrent, la face tournée vers l’océan. La pêche était bonne sur ce rocher qui n’était autre qu’une tortue. C’est alors qu’elles dérivèrent, nuit et jour, jusqu’au large de Maupihaa. Par chance, elles croisèrent Mapu qui aida les deux guerrières de l’océan à rejoindre Tahiti avec sa pirogue à voile. Là, elles rencontrèrent Tuna, l’homme anguille et naquit alors un amour sincère. Elles décidèrent de la ramener à Ganaia. Tei Po I Marama alla donc chercher du bambou comme couteau et des feuilles d’ape. Elles coupèrent la tête de Tuna et l’enveloppèrent de feuilles. Elles entendirent alors sa voix : Pour vous montrer la sincérité de mon amour, vous m’embrasserez tous les jours de votre vie et de génération en génération. Dès que les deux jeunes filles arrivèrent sur l’île, toute la population se rassembla autour d’elles pour écouter le récit de leur voyage, leur rencontre avec Tuna et le message que celui-ci leur avait confié. Il fut décidé de planter la tête de Tuna à Akiaki, qui se fait appeler Tekahora. Un jour, un arbre poussa et donna des fruits. Les jeunes filles se rappelèrent du message de Tuna et cassèrent la noix pour goûter le contenu. Elles nommèrent cet arbre Ha’ari « le cocotier » et sa noix Gora. Voilà pourquoi les ancêtres Parata disent toujours « Cette substance est mon dû ». Auteur du thème : Bernard Rauri Teaku Dexter.

Le groupe Manava Tahiti a choisi le royaume d’Atehi. « Aux temps anciens vécut un ancêtre qui s’appelait Atehi, exilé de la tribu de Nuuroa. En désaccord avec les règles de son groupe, il s’enfuit et créa sa propre tribu dans une petite partie de l’ouest de Punaauia. Il prit pour femme Vaiava, tous deux originaires de Punaauia. Ils eurent 6 enfants. Chacun reçut un don particulier à la naissance. Vahuapu, l’ainé de cette union, grand guerrier, fut nommé protecteur de la tribu et reçut le don de force. Ses 4 frères reçurent le don de la nature pour nourrir la communauté. La dernière de la famille, Rohotu, reçut le don de la beauté. La petite communauté Atehi vivait paisiblement lorsqu’un jour le village voisin de Nuuroa, jaloux, élabora un plan d’attaque. Mais les guerriers ennemis furent vaincus par l’armée de Vahuapu, lequel ne put survivre à cette bataille. Dans ses dernières paroles, il demanda que sa dépouille demeure à jamais enterrée au sommet de la montagne Vahuapu. Mais Rohotu, sa sœur, inconsolable, rencontra un bel oiseau à la source de la montagne qui se transforma en un prince guerrier de Bora-Bora, nommé Otaha. La puissance du sentiment amoureux. Auteurs : Amanda Bennett et Valentino Taraihau.

Le groupe Tamariki Oparo a choisi le grand reptile de Maitua appelé Te Moko. « Vers les années 1880, un reptile, géant et monstrueux, a dérivé sur l’océan, sur un tronc d’arbre. Il arrive à Oparo. Il monta sur un plateau appelé Maitua et il y vécut. Un jour, des hommes se rendirent à Maitua où ils furent attaqués et tués. Les habitants s’unirent autour de leur chef Tarakau pour supprimer le monstre. Ils envoyèrent Marongo, l’homme le plus rapide à la course, pour attirer le monstre vers la plage en déposant des morceaux de tapa (fibres d’écorces entrecroisées agglutinées et martelées, donnant une sorte de papier souple et résistant qui sert d’étoffe) sur le chemin. Arrivé à la plage, l’animal fut pris dans un grand filet et les guerriers se précipitèrent pour le tuer à coups de lances. Après la mort de la bête, les habitants se réjouirent. Moralité de cette légende choisie par Tamariki Oparo : « aujourd’hui, peuple maohi, un monstre dangereux venant de l’extérieur est entré chez nous et ce monstre, ce sont les identités des peuples étrangers qui sont en train de tuer notre identité maohi. Si on ne lutte pas contre ce danger, un jour notre identité ma’ohi disparaîtra ». Auteur : Pierrot Faraire, directeur d’école primaire à Rapa et maintenant à Tahiti. (Ai connu ce monsieur à Rapa (Australes) lors de la croisière de l’Aranui aux Iles Australes).

Le groupe Tamarii Manotahi lui a choisi Te vai faaora a Tane i Matatia (l’eau vivifiante de Tane à Matatia). » Toutes les fois que le brouillard recouvre le mont Taura Ma’o, c’est le signe de la présence de Ata Pa’ari, venu pour chérir et oindre son fils bien aimé, Tane, le gardien de l’eau. L’eau glissse pour arriver à la cascade de Here Rau, qui se jette dans la rivière de Matamata et se disperse ensuite dans la vallée de Taura Ma’o, rendant la nature luxuriante et fertile. Il est temps pour les hommes d’organiser la fête du Heiva sur la place Turifenua, lieu de danse de Maire Rauri’i. Tane s’est assis sur Tia Fenua, son trône, et l’on distingue l’ombre du phaéton à brins blancs ou petea ou Phaeton lepturus au-dessus de Taura Ma’o. La lune s’est levée. On peut entendre un poème, le chant doux de la flûte nasale, les sons mélodieux des tambours. Maire Rauri’i se lève pour danser, pour rendre hommage à sa vallée luxuriante. Les dames de compagnie se lèvent aussi, afin de remercier Tane et Ata Pa’ari pour les bienfaits qu’ils leur offrent. Telle est la décision des Dieux, par l’intermédiaire de Tane, le gardien de l’eau, d’avoir donné en don inestimable cette eau de vie. Moralité de cette légende choisie par Tamarii Manotahi : comme Tane, nous devons devenir nous aussi des gardiens, responsables de l’eau, mais également de toutes les choses qui nous donnent la vie ». Notre responsabilité envers ce que nous donnent la vie et la nature. Auteur : Dany Tumahai.

Le groupe O Marama (de Bora-Bora) dansera sur I Te Haamataraa (Le commencement) : « Au temps où le temps l’était point encore, rien n’était invisible, rien que le vide, rien que le silence. C’est alors que commence le grand bouleversement… Grondements, explosions. Une flamme et tout brûle. Jaillit le feu de notre fondation ; s’étend la terre de notre sol, coule l’eau de notre source, croissent les plantes de notre souffle ; éclosent les fleurs de notre pays ; notre terre est née de l’amour du créateur ; du souffle de vie pure et limpide tu es. Quelle splendeur ! Quelle chance ! » Auteur : Moana a Tapea.

Le groupe Fare Tou no Haapu de Huahine danse sur Faretou, haapura’a no te ‘ite e te paari : « Après un long veuvage, la reine Maeva, de Huahine, prit pour second époux Roroiti, originaire de Mataiva, aux Tuamotu de l’Est, appelé autrefois Mihiroa. Ils donnèrent naissance à 4 fils, qui, après la disparition de leur mère, devinrent les chefs incontestés de Huahine Iti. L’un d’eux était Teruanuiitemaitai, troisième enfant et chef suprême de Faretou. Il était craint et respecté de ses frères de par ses nombreuses qualités. C’est l’une des raisons pour laquelle Faretou est aujourd’hui devenue Haapu, appelé aussi Haapura’a no te ‘ite e te paari, autrement dit « le siège de la connaissance et de la sagesse », en référence à Teruanuitemaitai, de par ses facultés intellectuelles et son art de guerre. Aujourd’hui, Haapu est le plus grand district de Huahine. Auteur : Edwin Teheiura.

Le groupe Haere Mai danse sur Te vevo o te mau pehe (L’écho des sons) : « Au tout début, Ukulele, ta caisse n’était qu’une noix de coco, jolie et polie. Plus maintenant, les temps, la technique suit. Pour les autres instruments de percussions, générakement, taillés dans des troncs d’arbres, ils résonnent sous les mains expertes de nos musiciens avec une musique qui plaît à l’oreille. Arbres précieux pour la pharmacopée des anciens et déjà si renommés pour nos instruments. Le ‘amae ou miro (bois de rose) et le ‘atiavaient un rôle culturel assez important : le miro était planté sur le marae de rang secondaire tandis que le ‘ati était planté sur le marae de premier rang. Quant au pua, arbre du dieu Tane, ses fleurs au parfum enivrant, embaument la vallée tandis que son tronc sert à fabriquer des tambours (tari parau ou pahu rima). Et toi, To’ere, qu’en est-il de toi ? Tu es apparu timidement d’abord pour être avec les grands pahu. Mais c’est toi, To’ere, qui guide la musique et soutient ma danse. Sonnez, sonnez, conque marine ! Que la terre en soit avertie ! Résonnez, résonnez, pahu des marae d’antan ! Chantez, chantez ! Rends ta voix mélodieuse comme le son du vivo. » Auteur : Noéline Ihorai.

Hiata de Tahiti

Catégories : Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Nietzsche et la leçon du vivre

Après Montaigne qui, reprenant les penseurs antiques, énonçait que « philosopher c’est apprendre à mourir » ; après Platon qui, faisant parler Socrate, énumérait les diverses sortes d’amour ; Nietzsche nous fait découvrir ce qu’est la vie véritable. « Je vais vous énoncer trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant » (Ainsi parlait Zarathoustra, 1).

L’esprit « courageux » et plein de force réclame des fardeaux pesants : « il s’agenouille comme le chameau ». Et le fardeau le plus lourd ? « N’est-ce pas ceci : s’humilier pour faire mal à son orgueil ? Faire luire sa folie pour tourner en dérision sa sagesse ? » Tel est l’esprit-chameau « qui, sitôt chargé, se hâte vers le désert. » Il renonce et se soumet – à un Dieu, à une Morale, à un Parti, à un Dictateur.

Au fond du désert, l’esprit « veut conquérir la liberté et être le maître de son propre désert ». C’est alors qu’il devient lion. « Il cherche ici son dernier maître » et « veut être l’ennemi de ce maître ». Ce dernier maître est le dragon « tu dois » – et l’esprit-lion s’oppose à lui en disant « je veux ». Or, « toute valeur a déjà été créée, et toutes les valeurs sont en moi, » dit le « tu-dois ». Ne reste alors au lion que le nihilisme. L’esprit-lion se révolte mais reste esclave de son ennemi. Il est la petite voix qui dit « non », mais s’arrête à ce toujours « non », purement passif. Une existence en négatif de râleur à perpétuité, de jamais-content, de révolté épidermique. Mais le lion est la métamorphose nécessaire pour aller plus loin : il permet la libération. « Se rendre libre pour des créations nouvelles – c’est là ce que peut la puissance du lion. » Et c’est là aussi « la plus terrible conquête pour un esprit patient et respectueux. »

La métamorphose ultime de l’esprit est la liberté d’enfance.

  • Ni coupable du simple fait d’exister, traînant son fardeau inutile jusqu’au désert de tout esprit, abdication complète de l’être en « Dieu », « Valeurs » ou doxa.
  • Ni révolté permanent, s’opposant à tout parce que ça existe, nihiliste fondamental, n’existant que pour dire « non », sans cesse récriminant, plein de ressentiment et de pensées négatives.
  • Mais créateur, neuf, osant penser par lui-même – créer.

A ce moment du texte surgit l’une des plus belles citations de Nietzsche, celle qui peut-être le condense tout entier : « L’enfant est innocence et oubli, un nouveau commencement et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, un « oui » sacré. Oui pour le jeu de la création, mes frères, il est besoin d’un « oui » sacré. C’est sa volonté que l’esprit veut à présent, c’est son propre monde que veut gagner celui qui est perdu au monde. »

D’où vient que l’esprit humain se doive de redevenir « enfant » ? Plus que Montaigne, Nietzsche a été marqué par les penseurs grecs. Or le dieu grec le plus original, et l’un des plus puissants, est Eros. L’Amour est figuré sous les traits d’un enfant de 8 ans, primesautier et capricieux, tout entier dans le présent et mené par ses désirs. Il incarne la liberté la plus grande, l’énergie vitale à l’état brut, ce que Freud appellera plus tard la libido. Nietzsche appelle cette vitalité et la corrige en « volonté de puissance ». Elle n’a pas grand chose d’une « volonté » dans le français courant, mais elle est une puissance qui « est » parce qu’elle irrigue tout être vivant. L’accueillir, la maîtriser, la faire servir, telles sont les trois nécessités de l’humanisme grec, dans le prolongement duquel Nietzsche se situe – et c’est là où intervient « la volonté ».

Car cette puissance a deux faces, tout comme la libido freudienne : l’une orientée vers la vie, l’autre vers le néant (le désir de mort). « Vouloir » la vie est un acte de l’esprit, encore que la vitalité de l’être y participe tout entier : le vouloir est plus vif lorsqu’on est jeune, ardent et en bonne santé que vieux, fatigué et usé – mais l’être humain réserve souvent des surprises… Or, diviniser fait cesser la réflexion, le travail et la lutte – la réalité de la vie, en somme. L’idéal est une forme du rêve, une fumée d’opium, un renoncement au réel par lassitude – une faiblesse du vivre. La « volonté de puissance » est donc ce débordement d’énergie orienté vers la joie de vivre, d’aimer et d’apprendre. Elle a cette spontanéité d’enfant ou de course de jeune chat. Elle apparaît comme un plaisir pur, l’accord complet de l’être avec lui-même et avec le monde. Tout le contraire d’une quelconque aliénation. Tout ce que recherche l’humanisme.

C’est là qu’Heidegger s’est fourvoyé : la « puissance » n’est pas chez Nietzsche la force brute, ni la seule énergie vitale instinctive. Elle est la puissance « volontaire », celle qui intègre le tout de l’homme dans ses trois dimensions comme dans ses trois cerveaux : les instincts, les passions et l’intelligence. Nietzsche parle « d’esprit » et l’esprit domine et maîtrise – même s’il ne peut rien sans désirs (instinctifs) ni amours (passionnés). Nietzsche n’évacue pas l’Etre mais son absolu figé. pour lui, l’Etre à majuscule est illusion, seuls existent les êtres éphémères. Le négatif comme moteur des êtres (chameau qui subit ou lion en permanence révolté) est liquidé par le philosophe au marteau. Il redécouvre des Grecs le moteur « politique » des êtres humains, les rapports de pouvoir et d’attraction. Ces rapports sont désirs et forces, mais aussi rationalité et négociations. L’être humain est non fini, qui crée historiquement son propre destin.

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Folio 1985, 504 pages, €8.93

Catégories : Frédéric Nietzsche, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,