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Peter Tremayne, La ruse du serpent

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Sœur Fidelma de Kildare poursuit ses aventures médiévales dans le sud-ouest de l’Irlande au 7ème siècle. L’Eglise de Rome assure peu à peu son emprise sur les églises locales fondées par des prêcheurs, dont le célèbre saint Patrick. Le droit s’unifie, non sans heurt avec les coutumes séculaires ; les mœurs se méditerranéisent, notamment la condition des femmes. Si le mariage entre religieux reste admis, les propos du tonnant et misogyne Paul de Tarse sur la diabolique Eve qui détourne l’homme de ses devoirs spirituels se répandent.

Et justement : dans le monastère du bord de mer érigé sur un promontoire presque en face des îles Skellig, une abbesse impérieuse fait régner la discipline sur une communauté de sœurs – curieusement très jeunes. Ne voilà-t-il pas que l’on retrouve un corps décapité de 18 ans, une jeune fille, pendue nue par le pied à la corde du puits ? La forteresse d’en face abrite le propre frère de l’abbesse et tous deux se haïssent. L’aumônier du seigneur est son ancien mari, ce qui complique l’histoire. Mais prouve en tout cas qu’il n’était point besoin de Paul pour que misogynie et misanthropie ne régnassent déjà sur les cœurs.

Comme toujours, chez les pragmatiques historiens anglais, Dieu compte pour peu dans l’histoire. Ce qui survient est humain, trop humain. Les règles fluctuantes du temps, entre culture païenne et nouvelle idéologie romaine, permettent tous les écarts en fonction des passions. Celle du pouvoir n’est pas la moindre et chacun règne sur ce qu’il peut. Sœur Fidelma est mandée par le supérieur des communautés monastiques du royaume pour aller enquêter, sur la demande de l’abbesse, au monastère du Saumon des Trois Sources. Ce qu’elle découvrira est surtout un écheveau de haines, mêlé comme un nid de serpents. Aucun chapitre ne laisse sans nouveauté et, si l’action équilibre la réflexion, le dénouement est aussi surprenant que chez Dame Agatha.

Cérébrale, émotionnelle, cultivée et disciplinée, Fidelma est attachante. Elle se pâme lorsqu’elle découvre au premier chapitre, dans un bateau désert parsemé de taches de sang, le sac du moine saxon qu’elle aime sans trop se l’avouer encore. Elle a offert à Rome à Eadulf de Seaxmund’s Ham un missel illustré. Comprenant les liens de sang, Fidelma pénètre les ambitions trop visibles, elle enquête sur un mystérieux trésor. Cette quatrième aventure d’une femme du temps, avocate des cours de justice du 7ème siècle irlandais, mérite qu’on la suive. Justement parce qu’elle est une femme – et qu’elle civilise pour nous la civilisation peu connue des temps médiévaux à l’extrême ouest de l’Europe.

Peter Tremayne, La ruse du serpent (The subtle serpent), 1996, 352 pages, €4.02

e-book format Kindle, €10.99

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Le mythe de la vahiné

Bougainville qui découvre Tahiti associe la femme à la déesse Vénus. L’amour libre et innocent dans une nature paradisiaque enflamme l’imagination des Européens et, aujourd’hui encore, la vahiné compte beaucoup dans l’attrait touristique pour Tahiti. Vahiné : être humain de sexe féminin adulte. La vahiné, femme-fleur, est l’image de la sensualité, celle qui allume l’œil de toutes les personnes du sexe masculin. La parure : chevelure étalée et odorante, fleur à l’oreille ou bouquet odorant dans les cheveux, paréo drapé mettant en valeur la peau nacrée grâce au monoï, les seins nus au naturel. L’Européen tombe amoureux d’une image traditionnelle alors que la femme « exotique » regarde vers la modernité et adopte les manières européennes, parfum parisien de prix ou eau de Cologne bon marché.

La société polynésienne est très attachée à l’idéal de beauté de la vahiné. Preuve en est le nombre de concours où s’affrontent chaque année la fine fleur des jeunes filles, de miss Tahiti à miss Motocross en passant par miss Université et miss Moorea… Il existe en tout plus de 50 compétitions pour 250 000 habitants ! Tout semble fait pour répondre aux fantasmes de l’homme. La femme polynésienne jouissait traditionnellement d’une certaine liberté, d’une certaine forme d’égalité avec les hommes.

Mais il faut vite s’éloigner du mythe, même s’il irrigue les esprits, même celui des vahinés elles-mêmes. Il faut évoquer le nombre d’affaires de viol et d’inceste, affaires qui ne sont que la partie émergée d’un immense problème social. Ouvrez le journal, vous y trouverez des affaires de mœurs devant le tribunal de Papeete : 50% des dossiers traitent de l’inceste. La souffrance et la maltraitance des filles est l’envers du mythe de la vahiné libre de son corps et vouée au plaisir.

Les jeunes femmes qui ont goûté à la vie plus libre de la ville vivent leur choix comme autant de déchirements entre les obligations traditionnelles dues à leur famille et leurs aspirations personnelles. Ce mal de vivre entraîne des suicides, des SOS de femmes qui ne savent pas où se situer. En Océanie, une étude récente montre que le taux de suicide a augmenté de 20 à 30% à partir de 1980. La femme polynésienne est l’objet d’une double représentation masculine : celle de la société traditionnelle et celle de la société européenne. D’où les drames relatés par la presse.

Version comique : Au Club Med de Bora Bora, en début 2006, l’ancien footballeur Maradona en vacances avec sa famille a jeté un verre à la tête d’une ancienne miss Bora Bora. Cela a fait les gros titres de la presse internationale et a suscité des reportages des télévisions du monde entier. Plainte, plainte en rétorsion à la gendarmerie, finalement un accord a été conclu entre le concubin de l’ex-miss et Maradona pour 8000$. Sur quoi l’ex-miss a filé acheter vêtements, CDs, téléphone portable, avant que le cours du dollar ne dégringole…

Version tragique : Une Polynésienne d’à peine 18 ans succombe à la suite d’un viol collectif de 13 personnes (dont 4 mineurs). Après avoir abusé d’elle, son corps dénudé a été jeté dans un caniveau ; le plus jeune violeur a 15 ans et le plus âgé 37. Tout le monde s’insurge, crie au scandale, même la ministre de la Condition féminine, mais toutes les associations dignes de ce nom avaient prévenu les pouvoirs publics que de tels agissements étaient susceptibles de se produire si rien n’était fait. Il s’agit d’un drame dans le quartier déshérité de Faaa, drame de la solitude, de l’ignorance, de l’alcool. La réflexion d’une avocate fait frémir : « dans de tels procès vécus au Palais de Justice, on s’aperçoit que ces violeurs n’ont eu qu’une vie sexuelle très pauvre. Il arrive souvent que ces hommes n’aient eu que 2 ou 3 expériences sexuelles dans leur vie. » Leur seul « enseignement » se limite trop souvent aux seuls films pornos. Certains jeunes violeurs ne vont plus à l’école depuis l’âge de 10 ou 12 ans et traînent dans les quartiers, fréquentent des adultes encore plus paumés qu’eux, goûtent à l’alcool. Les parents n’évoquent jamais la sexualité avec leurs enfants, c’est un sujet tabou en Polynésie – malgré le mythe !

Versions misérables en juin 2006 au tribunal de Papeete : Une fillette a été abusée par son grand-oncle faamu de 36 ans son aîné. A 9 ans les premiers attouchements, à 11 ans les rapports sexuels, à 13 ans le premier bébé. Trois enfants naîtront. Cette fille n’a porté plainte qu’une fois adulte, après avoir rencontré un autre homme. Certains faits sont prescrits. Le violeur : « elle était comme ma femme, elle ne se refusait pas ; c’est même elle qui me provoquait ! » La mère biologique : « je ne sais rien, j’avais d’autres enfants à charge. » La grand-mère : « j’ai honte de cette affaire. C’est ma petite-fille qui m’a amenée ici, au tribunal. Pourquoi elle me fait ça ? Elle a couché avec mon mari… » La famille est un huis clos : 14 ans de prison. Autre affaire : à 14 ans violée par l’ami de sa mère, elle la prévient mais celle-ci ne la croit pas. C’est sa grand-mère qui avertira les gendarmes. Le beau-père est arrêté. Au tribunal, il dira qu’elle était consentante car elle ne l’avait jamais repoussé. Au lieu des 20 ans de prison prévus par la loi, il est condamné à 14 ans et n’en fera que 6…

Hiata de Tahiti

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