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Julien Friedler, La vérité du labyrinthe

56 « textes » en 7 « parties » pour parler du Spirit of Boz – en français dans le texte. L’auteur, philosophe et psychanalyste lacanien, se présente comme « artiste, peintre et écrivain contemporain ». Il en appelle à la naissance d’une « conscience collective » de l’art.

Mais qu’est-ce que « Boz » ? En fait, un mot surgi de nulle part, me dit l’auteur, entre magicien d’Oz pour l’euphonie et un souvenir peut-être du Booz de la Bible, l’époux de Ruth que Victor Hugo a chanté endormi. Booz signifie « en Yahvé est la force », il est le bisaïeul de David et l’ancêtre du Christ. Mais chacun peut y mettre ce qu’il veut. Ainsi ai-je pensé au bos, bovis, le bœuf en latin – ou peut-être encore « le boss », le patron, the Dutch ship’s captain selon l’étymologie du mot anglais ? s’interroge malicieusement la sémillante épouse de Julien Friedler. Pourquoi ne pas le dire en français ? L’anglais apparaît comme la langue de l’Humanité, nouvel esperanto artiste hors marché pour l’auteur qui est Belge et multiculturel et qui a créé en 2008 une association d’art contemporain. Son programme vise des projets artistiques « pour et par les masses ».

Il s’agit donc de saisir l’insaisissable. Tentons donc l’impossible, avec humilité.

Dans ce livre-manifeste se déploient en une soixantaine de pages un « flux créatif » d’aphorismes afin que chacun « s’implique dans son désir ». Nous sommes entre vocabulaire psy et méditation bouddhiste, dans une quête New Age pour « libérer l’art » – bien qu’il soit « une puissance en acte » (et n’aie donc pas besoin d’être libéré). Mais l’auteur veut « penser une spiritualité moderne », l’art devant « désaliéner le sujet » qui – lui – n’est pas libre. Cet art nouveau est donc ouvert à tous et à tout. « L’anachorète côtoiera un pédophile » pour « la Forêt des âmes », déclare tout uniment l’auteur. C’est un Sujet global qui se façonne – « quant au sens, il viendra de surcroît ». Il se développera en marchant.

Julien Friedler est marqué par son époque ; il vilipende avec raison la « globalisation des psychés », l’artiste dévoyé comme marque à valeur marchande, et « la volonté de puissance » – qu’il considère avec un contresens total de la pensée de Nietzsche (mais peut-on en vouloir à un écorché vif rescapé d’une famille éteinte dans les camps ?). Cela dit, le spontanéisme tant pratiqué en mai 1968 et ensuite n’a guère produit d’œuvres marquantes, ni de « progrès » de la psyché, me semble-t-il. Le livre de Boz sera « un texte saugrenu et vertigineux », promet l’auteur p.29, « une conjuration des contraires ». En bref le tout et le contraire de tout mais dans toutes ses manifestations – renouvelant le mouvement Dada.

La foi est une force, elle aboutit à Dieu, de quoi trouver peut-être « la vérité du labyrinthe » ? L’auteur se fonde sur les trois monothéismes, qu’il voudrait voir se fondre en un nouveau. « Notre manière aura été de chercher une parole différente : non doctrinale, non sectaire, aux antipodes des dogmes et prétendues révélations » p.37. Une nouvelle religion toute spirituelle, sans incarnation ? « Une foi éprise d’absolu mais souffrant de ses avatars » p.38. Pour cela, il faut le « regard transcendant et désincarné du Témoin », sa Vision. « Une nouvelle philosophie de vie, capable de sublimer nos existences » p.44. Par « l’art » et la spiritualité censée s’en dégager.

Mais cet ancrage au théisme, même mono, me gêne : « Dieu » est un mot passe-partout qui dit soir la crainte devant l’Inconnu, soit l’émotion face au Mystère, soit la projection hors de l’humain d’un Être suprahumain. « Dieu » est donc ce qu’on croit qu’il est : pourquoi dès lors se limiter aux seuls monothéismes ? L’énergie de l’univers des Stoïciens ou l’Un des bouddhistes (le grand Tout océanique) serait-il moins « Dieu » que Dieu ? Le premier des monothéismes aurait-il donc montré la voie, en avant-garde de l’Histoire, comme le marxisme le « croyait » du matérialisme « scientifique » ? Le communisme, bien que sans Dieu, était aussi une « religion », dans le sens formel de « ce qui relie ».

D’ailleurs, n’est-ce pas cette liaison entre humains à laquelle Julien Friedler aspire ? Se relier par l’art, est-ce différent de se relier par la communauté ? Ne s’agit-il pas toujours d’un « acte » de création qui est un acte de foi ? Il me semble que l’on pourrait dire qu’il est Eros, un acte de communion humain qui va de l’inclination au sexe, puis à l’élévation à l’amour et à la charité. Le travail modèle l’homme – et l’art, comme le sexe, est un « travail ». Le travail engage à ce qui existe, fait chanter la matière. Faut-il en glorifier « Dieu » ? Ou se poser en égal orgueilleux ? Ou mettre au point Oméga ce « Dieu » qui n’existe pas sans la croyance humaine ?

L’auteur réclame un point de vue contemplatif, non militant, un idéal de paix intérieure – minimum indispensable pour la paix entre les hommes. Cela dans une Europe qui se dégrade en raison de la guerre des ventres de l’islam conquérant (p.65), alors que la Russie et l’Asie ont su encore préserver leur culture (p.66). Reste l’Afrique, continent des origines, comme Terre promise…

Le lecteur se demande qui lui parle, hésitant entre méditant et transartiste (comme on dit transhumaniste). Il s’agirait de se détacher de l’Ego et de ses illusions, de combattre « les Quatre démons » que sont la colère, la vanité, la peur, l’ignorance. Mais encore ? Après avoir évoqué le Spirit of Boz, le livre du Boz, les œuvres, s’être engagé pour la vie, désigné la voie royale, défini la pratique, le lecteur est bien avancé. L’artiste a-t-il besoin de cet arrière-plan un brin ésotérique pour créer ? Si l’art est puissance en acte, qu’a-t-il besoin de « Dieu » ou autre Sublime en point ultime ? En quoi ce court recueil d’aphorismes permet-il de cheminer « pour atteindre la paix et la sérénité » ?

Ou n’est-il qu’une pierre du chemin, apporté pour que d’autres y ajoutent et montent le cairn qui indiquera la Voie ? A suivre…

Julien Friedler, La vérité du labyrinthe (en 3 langues, français, anglais, espagnol), 2016, Jacques Flament éditions, 201 pages mais 69 pages en français, €18.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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La musique fête l’époque

Retour annuel de la fête de la musique, déferlement du spontané, acmé de « l’expression ». Qui que vous soyez, jeune ou vieux, talentueux ou nul, « exprimez-vous ». Peu importe qui vous écoutera, l’important est l’exhibition. Vous purgerez ainsi vos passions dans le grand défouloir populaire. Car – signe d’époque – la fête de musique est réellement une fête ; elle est très populaire, chacun y trouvera ce qu’il veut.

Je vois pour ma part en chaque solstice d’été le maximum de la vie. L’expression des talents se doit d’être alors à son meilleur. C’est ainsi que l’on juge de la santé d’une société. Or, le carnaval de ce soir présentera une anarchie d’exécutants : chacun dans son coin avec son style se montrant aussi nu dans ses sons que sur sa chair (vu la température). Est-ce de « la musique » cette gigantesque « starac » des rues ? N’est-ce pas plutôt un grand battage du « moi-je », une séduction narcissique du badaud qui passe, un cri primal amplifié par haut-parleurs ?

« Les sons émeuvent car ce sont des cris purifiés », disait Alain (Système des beaux-arts, IV.1). Lui-même « irait jusqu’à dire que la musique nous fait reconnaître ce que nous n’avons jamais connu » (IV.10) De même, Nietzsche se sentait « meilleur, apaisé, ‘indien’ » par la musique. « On devient soi-même un chef d’œuvre » car la musique donne à soi-même « une bonne météorologie ». « L’univers, nous l’apercevons comme du haut d’une montagne » car « a-t-on remarqué comme la musique rend l’esprit libre ? » (Le Cas Wagner).

chut putti nus

Certes, mais pas n’importe quelle musique. Alain précisait : « il est vrai que le signe humain, j’entends de l’équilibre, de la santé, de la joie humaine, consiste toujours en une suite de tons soutenus et bien distincts ; et la perfection du chant consiste toujours à conduire un même son du faible au fort sans changer, car c’est la marque la plus parfaite de la possession de soi. » Il y a peu de musiques populaires d’aujourd’hui qui soient dans ce cas… Il s’agit plutôt d’éructer, de hurler, de scander, de faire péter les décibels. Il reste d’autres musiques, la religieuse, la classique, la contemporaine, le jazz, le blues, la chanson, les chœurs, mais est-ce encore « populaire » ? Les intellos l’appellent « bobo » cette musique là, des polyphonies corses aux chansons de Delerm.

Et c’est là, peut-être, où la relecture de Nietzsche fournit quelques clés pour saisir notre époque. Lui en avait contre Wagner, « l’histrion » expert en « duperie » et faux-monnayage. « Wagner est une névrose », écrivait-il. Laissons le Wagner historique pour examiner le « type musical » dénoncé par Nietzsche via ce lourd Germain. Son genre de musique « parlait aux trois sens de l’âme moderne » car elle est « brutale, factice et ‘naïve’. » Ce sont « les trois grands stimulants des épuisés » :

  • La brutalité renverse, il s’agit de « fasciner la moelle épinière », de faire ce « gigantesque qui remue les masses », de submerger les sens – la musique comme « écrasant » ;
  • Le factice est de « faire passionné », de jouer la séduction du « sublime », d’entraîner en « haranguant l’infini » – la musique comme exhibitionnisme ;
  • Le naïf est de singer « le profond », « l’asphyxie par la rumination d’absurdités morales et religieuses », de « suggérer des pressentiments » noyés dans les brumes – la musique comme idéalisme.

Comment ne pas reconnaître en ces critères nombre de « musiques » de notre temps ? L’époque narcissique, exacerbée d’individualisme, séductrice et médiatique a les sons qui lui correspondent : brutaux pour stupéfier (et attirer l’attention), factices pour aguicher (afin de se vendre) et ‘naïfs’ pour se donner bonne conscience (par l’eau tiède du moralement correct, de la posture rebelle jusqu’aux bons sentiments).

Ne boudons pas la fête, il y aura aussi des légèretés et de vrais talents. Nous trouverons bien, dans la diversité des offres, quelques exécutions qui rendront bonne météo à notre tempérament.

Mais ne perdons pas pour cela notre esprit critique et notre capacité d’analyse. Il y a un temps pour participer et un temps pour réfléchir – les deux moteurs de l’homme démocratique.

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Yukio Mishima, Les amours interdites

yukio mishima les amours interdites

Kimitake Hiraoka n’est pas Yukio Mishima, ce pourquoi l’écrivain a pris un pseudonyme. Il faut – comme toujours – distinguer l’œuvre de fiction de la vie réelle de qui l’écrit. Il y a bien sûr des passerelles entre les deux, l’imaginaire a pour matériau la réalité. Mais écrire, c’est transposer dans un autre univers ce qu’on a vécu, inventé, fantasmé. Hiraoka est d’origine paysanne et domestique, élevé jusqu’à 12 ans par une grand-mère têtue et violente qui lui interdit de jouer au soleil avec les garçons. Revenu chez ses parents, il navigue entre un père militariste et brutal et une mère cultivée qui l’encourage à lire et écrire. Cette existence fait mieux comprendre Mishima écrivain, être sensible à la psychologie, curieux des autres et admiratif des garçons à l’aise dans leur corps.

Si Kimitake Hiraoka, le nom d’état civil de Mishima, n’était pas homosexuel notoire, s’il s’est marié à 29 ans et a eu deux enfants, il reste cependant fasciné par tout ce qui lui a manqué durant son enfance et sa prime adolescence : le soleil pour s’exposer à demi nu, les autres garçons avec qui se mesurer et se muscler. Il a donc compensé dès son émancipation, se forgeant un corps d’athlète et devenant expert en kendo, avant de se lier d’amitié particulière avec des éphèbes plus jeunes, dont le dernier l’a aidé au suicide comme dans la tradition du bushido.

Ce gros roman dépasse de loin la description du milieu gay du Tokyo d’après-guerre, bien qu’il le détaille. Il établit une sorte de Liaisons dangereuses à la japonaise entre un écrivain âgé et las de la vie, Shunsuké Hinoki, et un jeune homme irradiant la beauté de la jeunesse énergique, Yûichi. La page 30 décrit superbement l’émergence de cette beauté nue de 20 ans qui éblouit. L’écrivain, frappé par la lumière corporelle de ce jeune homme sorti de la vague (comme Aphrodite), décide de l’utiliser pour se venger de la gent féminine qui l’a toujours déçu, après trois divorces et un chantage. L’hypocrisie sociale est un chatoiement d’apparences et de conventions, d’aides et de trahisons, que Mishima expose très bien. Mais l’histoire explore plus loin, c’est dire sa complexité. Nous sommes entre Socrate et Alcibiade, le pur esprit parce trop laid et le corps en fleur dans toute sa séduction. Le premier a au fond peur de la vie, qu’il conceptualise et rend abstraite pour s’en sauver ; le second est tout entier dans la vie immédiate, le désir et l’allure. Par sa manœuvre, « Shunsuké avait alors tenté de créer une œuvre d’art idéale, telle que, de toute sa vie, il n’avait pu en concevoir. Une œuvre d’art suprêmement paradoxale, défiant l’esprit au moyen du corps et défiant l’art au moyen de la vie… » p.477.

Reproduction, © Bloomsbury Auctions

Yûichi, le double physique idéal de Mishima, fait semblant d’aimer une femme, Yasuko, tout comme l’écrivain dans sa vie réelle, mais son corps ne ressent aucun désir ; son amour est tout spirituel, affectif. Il lui donne un enfant, une petite fille, et Shunsuké le pousse à se marier pour donner le change à la société, tout en profitant de sa liberté de mâle. « Soyons sérieux ! Un homme peut épouser une bûche ou un réfrigérateur. Car le mariage, c’est une invention humaine ; et comme c’est un travail qui entre dans les capacités de l’être humain, il peut bien se passer de désir » p.40 La revendication du mariage gay n’était vraiment pas dans les mœurs des vrais homosexuels au temps de Mishima… Yûichi va donc attiser l’amour de Madame Kaburagi sans se donner, se donner à son mari comte Kaburagi sans le désirer, désirer de jeunes partenaires de 17 ans sans les aimer, et ainsi papillonner sans réussir à faire se joindre la sensualité et l’affection comme les « vrais anges dont la chair et l’âme sont indistinctes » p.107. Car Mishima est plus présocratique que socratique, il ne sépare pas les sens de l’esprit : « Aucune pensée, aucune idée, si elle est dépourvue de sensualité, n’est capable d’émouvoir » p.271. Idée très nietzschéenne, d’autant que son héros Yûichi reste foncièrement innocent, se contentant d’être, comme un aimant, sans introspection ni responsabilité. La beauté n’a nul besoin de commentaire, elle règne en silence.

« La morale des Spartiates était esthétique, comme dans toute la Grèce antique. (…) Dans la morale antique, qui était simple et énergique, le sublime se trouvait toujours du côté du subtil, le ridicule toujours du côté du sommaire. Or, de nos jours, la morale est séparée de l’esthétique. Selon un vil principe bourgeois, la morale est alliée à la banalité et au dénominateur commun de l’humanité. La beauté est devenue un mode d’être excessif, vieilli : elle est sublime ou ridicule. De nos jours, ces deux termes signifient la même chose » p.375. C’est dire combien, à 25 ans déjà, Mishima se voulait aristocrate de l’existence, anti-bourgeois et anti-démocratique parce que contre la banalité du correct venu des États-Unis (correctness).

Il retrouve la tradition des pages samouraïs, dévoués à leur maître dès leur plus tendre adolescence. « Il s’agissait moins d’amour que d’une fidélité sensuelle, du plaisir du dévouement et du sacrifice imaginaire de soi » p.390. En bref une sorte de romantisme, auquel Mishima sacrifiera lui-même à 45 ans par son suicide exemplaire. « Tout ce qui est faible en ce monde, tout ce qui est sentimental, tout ce qui est éphémère, la paresse, la débauche, l’idée de l’éternité, la conscience d’un ego immature, la rêverie, le dogmatisme, le mélange d’un orgueil extrême et du dénigrement de soi-même, la prétention au martyre, la plainte, et parfois la ‘vie’ elle-même… dans tous cela, il reconnaissait les ombres du romantisme » p.473. Ce discours du vieil écrivain Shunsuké résonne comme un autoportrait de l’artiste Mishima, le développement lucide de son existence même. C’est dire combien la carapace de muscles et d’œuvres écrites que s’est forgée Mishima n’ont pas su apaiser sa nature inquiète, mal aimée et mal éduquée durant l’enfance. Ce pourquoi son regard est aigu sur ses semblables, son imagination fertile en complexité humaine, et sa conception de la beauté une réconciliation entre l’homme et la nature. « La beauté est la nature chez l’homme, la nature placée dans des conditions humaines » p.490. Le rôle de l’écrivain est de la révéler sans la pervertir par l’abstraction socratique.

Pari tenu. Un gros roman touffu et bien mené, qui vous fera découvrir le vrai Japon au-delà des apparences, et une âme universelle dans son humanité.

Yukio Mishima, Les amours interdites (Kinjiki), 1951 revu 1952, traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Gallimard 1989 et Folio 1994, 591 pages, €8.27

Les numéros de page indiqués dans le billet font référence à l’édition Gallimard 1989 en 498 pages.

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Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse

Il est difficile aujourd’hui de lire ‘Julie ou la nouvelle Héloïse’. Deux siècles et demi nous séparent, mais surtout les mœurs. Écrit sous l’Ancien régime patriarcal et chrétien, où la femme était serve de son père puis de son mari selon l’ordre voulu par Dieu et par le roi, ce roman épistolaire en 6 parties et 163 lettres est incongru à notre époque d’émancipation de la femme et d’égalité des droits. Comment imaginer que deux amants qui se plaisent résistent six ans avant de baiser une fois (le coup du bosquet ne compte pas), puis obéissent aux injonctions des adultes avant de ne se revoir que six autres années après. Toujours amoureux mais assagis, les sens apaisés par « la vertu », le sentiment sublimé en platonique ? Et – pire – ils établissent un ménage à trois, bientôt à quatre avec la cousine, puis à cinq avec le père repenti ! Qui aurait encore envie d’avaler les 1935 pages en six volumes de l’édition originale à l’ère du livre de poche ? les lettres de trente pages au temps des Short Message Service (SMS) et des 140 signes de Twitter ? de suivre une agonie qui dure 37 pages en édition Pléiade ? et où l’agonisante à l’article de la mort ne répugne pas à écrire encore 4 pleines pages à son ancien amant ?

Il reste que ‘La nouvelle Héloïse’ a été un grand succès de son temps, a révolutionné la littérature en rendant compte de l’évolution des mœurs, et demeure un idéal de vie élevée, retirée et amicale. Difficile à croire, d’autant que Rousseau, dans sa préface, énonce par précaution que ce recueil de lettres (qu’il fait passer pour réelles) « convient à très peu de lecteurs ». C’était sans compter sur l’engouement du siècle pour l’histoire d’Héloïse et d’Abélard, réécrite par Bussy-Rabutin, dont le tombeau est élevé au Père-Lachaise. Abélard est un jeune homme, précepteur d’une jolie demoiselle de 18 ans, dont il tombe amoureux. Mais la ressemblance s’arrête là : Rousseau trouve qu’Abélard est « un misérable » parce que ses sens l’aveuglent et qu’il adore la ville et la société. Tout le contraire de son héros pour qui le mariage est au fond un obstacle à la vie spirituelle, la seule qui vaille, et qui ne s’épanouit qu’à la campagne où l’on peut vivre de la nature, retiré des vanités.

Ce n’est pas par hasard que le jeune homme de Rousseau n’a pas de nom. Julie lui donnera un pseudo vers le tiers du roman, Saint-Preux, mais le lecteur ne connaîtra ni son vrai nom (roturier), ni son prénom ! Il est du monde enchanté dont rêvait Jean-Jacques, inspiré de Pétrarque. Double de lui-même en mieux, timide, romanesque, sensuellement panthéiste, mais jeune et beau, désiré de toutes les femmes et ami de tous les hommes qui le connaissent. Rousseau a fort peu « possédé » mais « joui beaucoup » par l’imagination, avoue-t-il dans ‘Les confessions’. « Mon cœur trop tendre a besoin d’amour, dit Julie-Rousseau, mais mes sens n’ont aucun besoin d’amant » p.51. Il associe le modèle chrétien (saint) au modèle chevaleresque (preux), sur l’exemple italien. Pays de la passion, des sentiments « vrais » et de l’exaltation musicale, l’Italie fait office de paradis pour un Rousseau brimé et rabaissé par la société de cour française, pour lui pays d’hypocrisie et de la vanité. Passion ou vertu ? Rousseau sublime l’une par l’autre, il a des pages acerbes sur la légèreté parisienne, sur les têtes de linottes qui jouent aux philosophes, sur la mode qui trotte et sur les cruautés envers ceux qui ne sont pas dans l’air du temps. Il méprisait les salons littéraires, il aurait détesté Facebook, il vilipendait l’affectation de moralisme qui en rajoute en paroles pour masquer l’indigence des actes concrets.

Rousseau est larmoyant, ses lettres sont souvent trop longues, les sentiments décrits vont à l’excès. Un exemple : « Cette subite apparition, cette chute, la joie, le trouble, saisirent Julie à tel point, que s’étant levée en étendant les bras avec un cri très aigu, elle se laissa retomber et se trouva mal. Claire voulant relever sa fille, voit pâlir son amie, elle hésite, elle ne sait à laquelle courir. Enfin, me voyant relever Henriette, elle s’élance pour secourir Julie défaillante, et tombe sur elle dans le même état… » (je vous passe la suite !) p.599. Comment comprendre ces comportements cyclothymiques qui alternent l’exaltation la plus haute au plus profond désespoir ? Faut-il sans arrêt invoquer les dieux et faire intervenir la tempête pour évoquer ce qu’on sent ? Rousseau, critique de la société de cour, sacrifie pourtant bien au théâtre. Sauf qu’il le chante, comme à l’opéra : qu’il écrit bien la langue française classique ! Seule l’orthographe, guère fixée, qu’il manie à sa sauce et que la Pléiade restitue telle quelle, n’arrange pas l’œil qui bute à chaque fois sur tant « d’erreurs ».

Nous avons donc Saint-Preux qui aime Julie mais qui est roturier. Le père, féru d’honneur nobiliaire, ne peut consentir à une telle union et donne sa fille à son meilleur ami Wolmar, noble de Russie qui lui a sauvé la vie à l’armée. Claire la cousine, véritable « sœur » de Julie, s’entremet pour éloigner Saint-Preux via un milord anglais, Édouard, qui va jouer le rôle de protecteur et occuper le jeune homme à ses affaires et jusque dans un tour du monde. Claire se marie à Monsieur d’Orbe, Julie est mariée à Monsieur de Wolmar. Exit l’amour sensuel, désormais impossible. Place à la vertu, faite de nécessité… Amour pur débarrassé des tentations charnelles, amour platonique, chrétien, absolu – secret du bonheur. De quoi exalter Rousseau et la vertu du temps… dont il fait cependant la critique à propos du moralisme de salon : « Mettre la vertu si haut que le sage même n’y put atteindre » p.249 !

Wolmar invite Saint-Preux guéri par l’éloignement aux plaisirs de l’amitié pure entre son ex-amante et lui-même. Il fait société à la campagne, sur les bords champêtres du lac Léman, car pour lui il y a des correspondances entre la nature sauvage et la nature de l’homme. La forêt exalte, la montagne purifie, la campagne apaise – au contraire de la ville qui entasse et inquiète. Suisse, Français, Anglais, Russe et même une italienne entremêlent leurs passions en bonne régulation dans la communauté : deux couples, un veuf, un amant écarté, trois enfants. Nous sommes hors des nations, hors des normes, guidés seulement par la vertu (de tradition depuis la Bible) et la nature (grand « sentiment » en réaction à la contrainte sociale). Les enfants sont à tous, chacun éduque selon son cœur et ses talents, y compris la petite fille de sept ans sur « son petit mali » [mari] de cinq. Nous serions presque dans la promiscuité de mai 68… la pilule en moins.

Dans sa Seconde préface, Rousseau explique l’utilité de son roman : « ramener tout à la nature ; donner aux hommes l’amour d’une vie égale et simple ; les guérir des fantaisies de l’opinion ; leur rendre le goût des vrais plaisirs ; leur faire aimer la solitude et la paix ; les tenir à quelque distance les uns des autres ; et au lieu de les exciter à s’entasser dans les villes, les porter à s’étendre également sur tout le territoire pour le vivifier de toutes parts » p.21. Égalité, écologie, question sociale, hédonisme : tous les thèmes « révolutionnaires » sont contenus dans le propos.

  • Ne pas encourager la vanité envieuse des moins riches envers les très riches ;
  • préférer l’existence naturelle à la campagne, notamment pour éduquer sainement les enfants, et cultiver son jardin pour être autonome en un sain exercice ;
  • vivre à plusieurs en bonne entente sentimentale ;
  • éviter la promiscuité des villes en occupant le territoire – on dirait aujourd’hui déconcentrer les banlieues pour éviter les ghettos…

Il y a de tout chez Rousseau : depuis « la terre ne ment pas » des pétainistes aux aspirations pour le durable et la mesure écologique, en passant par un certain socialisme républicain et à l’hédonisme soixantuitard. « Que le rang se règle par le mérite, et l’union des cœurs par leur choix, voilà le véritable ordre social » p.194.

Mais pas question de se laisser aller : « Chère amie, ne savez-vous pas que la vertu est un état de guerre, et que pour y vivre on a toujours quelque combat à rendre contre soi ? » p.682. Une vie bonne se mérite : elle se construit. Maintenir la mesure en tout, tel doit être la vigilance de la raison : « Vous le savez, il n’y a rien de bien qui n’ait un excès blâmable ; même la dévotion qui tourne en délire » p.685. Une parfaite philosophie pour classe moyenne naissante, que le mouvement démocratique allait promouvoir. Nous y sommes encore, ce qui garde à ce roman, ‘La nouvelle Héloïse’, la grâce d’une certaine actualité.

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Œuvres complètes t.2, Gallimard Pléiade 1964, 795 pages + 495 pages de notes et variantes sur 2051 pages du volume, €61.75

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Folio t.1, 1992, édition Henri Coulet, 550 pages, €9.45  t.2, 573 pages, €7.69

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