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Thierry Roux, Jean-Louis Curtis

« On » a oublié cet auteur de la seconde moitié du XXe siècle, tant notre époque est au présentisme à tout crin. Mais les lettrés savent avec quoi rime « on ». Les livres de Jean-Louis Curtis, pourtant publiés en collections de poche, se trouvent déversés par dizaine dans ces poubelles que sont les boites à livre. L’époque jette la culture par tombereaux, les dictionnaires, les encyclopédies, les romans d’hier, et même les classiques indémodables du programme scolaire, une fois passé le bac. C’est ainsi que j’ai redécouvert, pour l’avoir lu dans les années 70, cet auteur qui parle de ce qu’il connaît, en humaniste ouvert au monde, ayant vécu les affres de la guerre, de l’Occupation, des délires intellos intoxiqués par le communisme. Il a eu une belle vie, pleine et variée. Le (re)lire est plonger dans la pâte humaine, l’éternelle, quelles que soient les époques. Thierry Roux, le tente dans cet essai documenté, érudit, citant maintes sources et illustrations, écrit simplement. Il donne envie de découvrir un peu plus cet écrivain resté somme toute mystérieux, si l’on en croit l’encyclopédie pratique, très sommaire mais gratuite pour les nuls.

Louis Albert Irénée Laffitte est né en 1917 à Orthez, petite ville des Basses-Pyrénées ; il prendra le pseudonyme de Curtis après la guerre, du nom des avions qu’il a pilotés. Il suit le cursus classique de la promotion républicaine par les écoles, l’université et le talent. Mobilisé en 39, formé sur avions Curtiss au Maroc, démobilisé en 40, résistant dans le Corps franc pyrénéen en 1944 qui fera la campagne d’Alsace sous De Lattre. Il est repéré par l’éditeur René Julliard sur recommandation de Jean Giraudoux, anecdote cocasse, qui lit par hasard quelques pages sur le bureau en attendant que l’éditeur termine sa conversation téléphonique. Prix Goncourt pour son deuxième roman Les Forêts de la nuit en 1947 à l’âge de 30 ans, grand prix de littérature de l’Académie française en 1972, prix Prince Pierre de Monaco en 1981, sacré « Immortel » à l’Académie française en 1986 à la veille de ses 70 ans, Jean-Louis Curtis est décédé le 11 novembre 1995 à 78 ans.

Il a été remis au goût du jour par Michel Houellebecq dans La Carte et le Territoire et est cité comme inspirateur par Pierre Lemaitre. « Né en 1917, l’année d’un des séismes politiques majeurs du siècle, Curtis est l’écrivain d’une époque, d’un siècle, qui pour beaucoup a commencé cette année-là, et qui sera marqué par la crise économique, les totalitarismes dévastateurs et meurtriers puis les patientes reconstructions, la prospérité retrouvée, à peine voilée par la peur de l’apocalypse nucléaire », résume son biographe-essayiste Thierry Roux p.16. Il aura traité les grands thèmes de son temps : les différents âges de la vie en province et les changements affectant la société de province (Les Jeunes Hommes, La Quarantaine, La Parade) ; les choix politiques (Les Forêts de la nuit, Les Justes Causes, la trilogie de L’Horizon dérobé, Le Mauvais Choix), les questions existentielles (de la conscience de sa mortalité, Le roseau pensant, aux tourments de l’Amour, L’Échelle de soie, Un jeune couple, Andromède), les atteintes à la civilisation occidentale et des traditions qui se perdent (Le Thé sous les cyprès), de la culture menacée par le terrorisme (Les Jardins de l’Occident récit au sein de L’Étage noble), de la liberté confrontée à l’avancée du communisme (Le Mauvais Choix) ».

L’essai est classiquement en deux parties : Une vie / une œuvre – avec la modernité et la liberté pour phares.

« Curtis mène une vie tranquille, car c’est un homme calme et qui aime la modération en toute chose. Il tient par-dessus tout à son indépendance et ne se laisse nullement entraîner par une mode, une tendance et encore moins par le snobisme qu’il déteste. Son anticonformiste est bon teint », dira de lui Paulette Roy, sa biographe (p.111). Son entrée à l’Académie française sera en 1986 « l’hommage rendu à la discrétion, à l’art des nuances et des demi-teintes à une époque où le tintamarre fait souvent office de talent », dira Jacques Brenner, critique littéraire, dans son Journal).

Il a une écriture vive et juste, un don d’observation, de fins jugements esthétiques et un sens historique. Il parle clair. Ni existentialiste, ni Nouveau roman, mais Hussard ; il s’en éloigne par son dédain des foucades, incartades et polémiques et surtout des engagements radicaux. « Un roman serait pour moi, un puzzle de petites pièces bien ajustées, autrement dit un ouvrage bien organisé, visant à l’efficacité, en effaçant toute trace d’effort et en dérobant les secrets de fabrication », préfère-t-il dire dans Une éducation d’écrivain, rappelant ses origines familiales ébénistes.

Pour lui, l’humain reste le même dans l’histoire, pris dans les changements du monde qui le dépassent, tout en lui posant toujours les mêmes questions sans réponse. Ses personnages, par ses yeux, observent les transformations économiques et sociales de la province, la vie dans un pays occupé, l’aveuglement face aux idéologies tentatrices et menaçantes, l’irruption brutale de la société de consommation après-guerre et les fractures qu’elle révèle, la révolte de la jeunesse du baby-boom et les dangers du jeunisme qui la suit, la quête illusoire du bonheur entre espérances et réalités, l’Occident menacé dans ses valeurs, son art de vivre exposé à la barbarie des fanatiques de toutes religions et aujourd’hui de l’égoïsme libertarien, la défense de la langue française fragilisée par le snobisme conformiste, le livre par l’image, la pensée personnelle par la doxa du réseau…

Ses « pères » en littérature sont Barrès et l’esthétisme sensuel du Moi, Mauriac et la vie tourmentée de l’âme humaine provinciale, Montherlant et son art de l’ironie comme sa liberté de ton et d’esprit. Étudiant en anglais, il décortique la technique d’Aldous Huxley. Il écrit dans Une éducation d’écrivain que « la grande idée d’Huxley est que le roman moderne pourrait prendre exemple sur l’écriture musicale (polyphonie, contrepoint) pour embrasser la réalité complexe. »

Thierry Roux retient treize thèmes du récit du monde par Curtis : « la vie sous l’Occupation, la province, la politique (), la jeunesse, l’amour, l’art de vivre en Occident, l’héritage lettré ou encore l’écologie, l’art du voyage ou l’espérance des temps futurs » p.166. Il les détaille.

L’Occupation était une période où il n’était pas aussi simple de comprendre les choses et de choisir son camp, comme chacun le croit aujourd’hui. La phrase-clé de Curtis est : « ce n’était pas tout à fait aussi simple que cela : d’une attitude extrême à l’autre attitude extrême, il y avait des moyens termes ; il pouvait se produire d’innombrables glissements, des interférences. Sous les étiquettes grossières que l’on collait au dos des gens, il y avait mille et mille nuances possibles ». Les nuances, l’aujourd’hui ne les connaît pas, ne veut pas les voir ; tout doit être binaire comme l’informatique, Noir ou Blanc comme la race (qui revient), ami ou ennemi comme le juriste nazi Carl Schmitt le pensait (référence favorite de la bande à Trump). « Dans Les Forêts de la nuit, la pulsion d’agir du jeune héros résistant, Francis, relève d’un élan de jeunesse désintéressé qui le pousse à aider son prochain, en faisant passer la ligne de démarcation. À l’inverse, celle de Philippe, le collaborateur, s’enracine dans un élan qui au gré de mauvaises circonstances conduit à s’engager dans une cause malheureuse, dans le sillage des collaborateurs à la solde de l’Allemagne nazie », explique l’essayiste p.219. Il s’agit d’un élan vital qui justifie la politique, dans un affrontement entre le courage et la peur. Les personnages sont tourmentés, parfois faibles, dont « les idées » ne sont que des justifications a posteriori de leurs pulsions profondes. L’Occupation, parce qu’elle met en cause la vie même de chacun à tout moment, est un révélateur des êtres.

La politique est la continuation de cet élan pulsionnel par d’autres moyens. Jean-Louis Curtis déclare à La Nouvelle Revue de Paris : « Je suis libéral. Être libéral, c’est savoir que toute une part immense de notre vie, de nous-même ne relève pas, n’est pas tributaire de la politique, et doit obstinément refuser de l’être ». D’où son anticommunisme, religion d’État totalitaire exigeant l’engagement tout comme hier le nazisme, dans laquelle s’est fourvoyé Sartre avant de basculer en pire vers Mao. Avec la tentation des intellos de suivre le mouvement grégaire, de se faire dictateurs de bureau, tant la tentation de la facilité est grande de suivre au lieu de penser, d’obéir à une soi-disant Loi de l’Histoire au lieu de la faire. Curtis se montre plus ouvert au mouvement anarchiste et ludique de mai 1968, qui pour lui secoue heureusement le vieux monde, avant qu’il ne dégénère dans la logorrhée trotskiste et le culte ridicule du lointain nouvel empereur communiste amateur de très jeunes filles. Il met en scène la politique dans Les justes causes, en montrant le contraste entre la puissance des idées pour lesquelles on se bat et les illusions et drames qui surviennent dans la réalité vécue.

Avec la patte lourde et le style réjouissant envers « la gauche », toujours contente de soi et de son bon droit, encore de nos jours : « En face de cette droite coupable, inquiète, peu sûre d’elle-même, la gauche se rengorgeait dans son sentiment de légitimité. On n’a jamais vu, au cours de l’Histoire, sauf peut-être chez le dévot du XVIIe siècle et les Jacobins de 1793, une satisfaction de soi, une complaisance aussi affichée et aussi imperturbables. Il suffisait de se dire « de gauche » pour être assuré de sa vertu et jouir de la considération universelle. Le bon droit se trouvait de votre côté, la grâce divine vous avait élu. Ceux qui n’épousaient pas votre cause étaient des damnés, tout juste bons à jeter à la géhenne » (La France m’épuise).

L’auteur note une fidélité d’écrivain au Béarn, sa région natale, qu’il justifie par un besoin de se rattacher à ce qu’il connaît. Thierry Roux est lui-même originaire d’Orthez, haut fonctionnaire, titulaire d’une maîtrise d’histoire de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour et diplômé de Sciences Po Bordeaux. Mais la province d’enfance de Curtis change radicalement après 1945, gagnée par une frénésie nataliste et consumériste. Curtis observe et dénonce sa transformation brutale, où sa qualité de vie est supplantée par des comportements moutonniers, un nouvel état d’esprit, mélange d’américanisation et de dolce vita, et une vraie différence entre la vie à Paris et celle en province. Marc Bloch, historien résistant fusillé par les Allemands, a bien décrit la chère petite ville, désuète, dépassée, explication parmi d’autres raisons de la défaite de 1940. Mais Jean-Louis Curtis a la nostalgie de cette province de la lenteur, du travail tranquille, du temps qui passe, du silence et des paysages préservés. Le « c’était mieux avant » aujourd’hui des ultra-conservateurs et de nombre d’écolos.

Curtis, défendant la langue française, se moque des tics de langage qui donnent l’impression aux branchés d’être dans le vent, « mainstream » comme on jargonne franglish aujourd’hui. Ils ne sont qu’un vernis superficiel qui ne trompe personne. Les tics comme disons, au niveau de, motivé, concerné par, tout à fait, absolument, effectivement, et les nouveaux et agaçant donc du coup et voilà, révèlent ce que sont ceux qui en usent et abusent (y compris le super-intelligent Luc Ferry avec ses voilà en rafale). Ose-t-on conseiller à ce donneur de leçons tous les lundis sur Radio-Classique, qu’il (re?) lise donc Curtis ? « Entre le débraillé démagogique antibourgeois, l’infantilisme « chébran », le pédantisme hexagonal et le snobisme convulsionnaire des ciné-clubs, notre malheureux français peut-il demeurer le splendide instrument linguistique qu’il fut en des temps moins gogos et moins gagas que le nôtre ? » s’interroge Jean-Louis Curtis, cité par La République des Pyrénées du 8 novembre 2024. Dans Une éducation d’écrivain, il prophétise d’ailleurs la fin du livre, dont les faillites en chaîne de grandes librairies en France montre l’actualité : « les livres que vous produisez ne seront pas lus par la génération qui vous suit et, dans cent ans, ce seront les ouvrages d’une langue morte que quelques érudits pourront encore déchiffrer ». Pour lui, cela n’empêche pas d’écrire quand même, pour que vive la beauté des personnes.

« Pour résumer son œuvre, écrit Thierry Roux, on pourrait dire que Curtis a été le conteur des vies ordinaires, une manière d’historien du social en prise avec son temps. Parce qu’il aura labouré les sillons des existences et des questions intemporelles – le sens de la vie, l’âme et le cœur humain – son œuvre romanesque demeure précieuse pour notre temps. Curtis a su – et c’est sans doute l’essentiel – ne rien sacrifier à sa liberté d’écrire et de penser » p.343

Au bout de ce parcours, reste une interrogation. Certes, Jean-Louis Curtis a souvent répété qu’il n’avait d’autre biographie que la liste de ses livres, mais la vie intime de Louis Albert Irénée Laffitte importe pour comprendre son œuvre. Un homme libre – et moderne – ne devrait avoir aucun tabou pour ses lecteurs, surtout posthumes. Avait-il des désirs sous-marins comme son mentor Mauriac ? A-t-il eu un fils caché comme son modèle Montherlant ? – ou s’est-il marié avec la chanteuse Mireille comme l‘affirme l’IA de Mistral (je ne sais pas où il a trouvé cette fausse nouvelle) ? Cet essai biographique ne le dit pas.

Thierry Roux, Jean-Louis Curtis – Une vie d’écrivain, la modernité d’une œuvre en liberté, 2025, Éditions Gascogne, 380 pages, €22,00

Un lot de 5 Jean-Louis Curtis en poche : les jeunes hommes – l’horizon dérobé – l’étage noble – l’échelle de soie – les forêts de la nuit, €17,80

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Expressions félines

Ce petit livre ravira les amateurs de chats (13 millions de bêtes estimées en France) et sera utile aux puristes de la langue qui cherchent à connaître le sens des expressions.

L’auteur, qui aime les chats et écrire sur chats et enfants, recense 84 expressions du français. Elle intègre certes quelques expressions québécoises, tout à fait justifiées, mais aussi des expressions anglaises et même colombiennes, donc « traduites ». Est-ce un effet de la globalisation du langage ? Utilise-t-on vraiment comme proverbes des expressions mot à mot de l’anglais comme « il pleut des chats et des chiens » ? J’ai quelque doute.

De même avec certains proverbes : ne dit-on pas « curieux comme une vieille chatte » ? Or l’auteur se contente de « curieux comme un chat »… ce qui est curieux pour une auteurE femme qui devrait s’empresser de féminiser tout ce qu’elle dit par tendance. Est-ce aussi pour cela qu’elle fait une impasse totale sur le terme « chatte » utilisé pour le sexe féminin dans certaines expressions ? Ou qu’elle évite le sens évident de l’expression « aux vilains matous les belles chattes » ? Il suffit de penser à Serge Gainsbourg et Jane Birkin ou à la Belle et la Bête, mais non, l’auteur se noie dans les phéromones. Ce ne sont là que doux reproches sur un ensemble qui intéresse.

J’ai eu le plaisir de découvrir des expressions félines qui, même si elles sont peu utilisées (voire jamais) sont bien trouvées. Comme « on commande au valet, le valet au chat et le chat à sa queue », qui signifie cause toujours, chacun compte sur autrui pour exécuter l’ordre. Ou « aller comme un chat maigre » qui veut dire courir très vite : on visualise sans peine un adolescent énervé d’énergie. Et au Québec « lâcher la queue du chat » qui fait référence au parrain ou marraine pour la première fois, et dit donc qu’il faut marcher sans tuteur en prenant la responsabilité du petit, filleul ou filleule.

Le lecteur trouvera encore les expressions… expressives comme « le chat fourré » pour le magistrat engoncé dans son hermine ou seulement bien-portant (on dit aussi « le greffier »), ou « faire la chattemite » que Mitterrand a remis au goût du jour – pas seulement pour le double t de son nom. « Avoir l’air d’un chat fâché » vous montre immédiatement la tête du type – un proche de l’air chafouin (expression non reprise par l’auteur, un oubli ?).

Un joli petit livre, chat(rmand) et pas chat(grin).

Brigitte Bulard-Cordeau, Expressions félines expliquées, collection Les subtilités du français, éditions du Chêne 2017, 93 pages, €4.90

 

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Jean d’Ormesson, Dieu, sa vie, son œuvre

Vaste programme que ce livre qui se veut un roman ! Comment parler de Dieu sans paraphraser la Bible ou tomber dans l’essai indigeste ? L’auteur, toujours brillant, s’en tire par une pirouette : des chapitres philosophiques soigneusement dictés sur le ton de la conversation, afin qu’il ne subsiste aucune obscurité de « langue écrite », alternent avec des fragments d’histoires, véridiques ou romancées. A 92 ans, Jean d’Ormesson vient de passer de l’autre côté de la vie et saura peut-être enfin ce qu’il en est.

« On fait avec ce qu’on a », ose dire Jean d’Ormesson en langage familier. Un peu de l’œuvre de Dieu s’attrape dans l’histoire. Nous voici donc plongés dans l’époque favorite de l’auteur, celle de l’Empire et des amours de Chateaubriand. L’écrivain est pris comme type d’homme exemplaire autour duquel gravitent diverses destinées. Sa vie est un fil qui permet de tirer d’un coup l’écheveau emmêlé des histoires particulières censées donner, elles, l’idée de l’histoire majeure, contemplée par Dieu dans ses hauteurs – à supposer qu’il existe.

C’est ainsi que le capitaine du bateau négrier qui transporte un jeune Noir n’est autre que le père de Chateaubriand, que ce nègre parmi les autres est le fils mêlé d’une Sénégalaise et du comte de Vaudreuil qui sera amant de Gabrielle, et peut-être d’Hortense Allart qui… mais arrêtons-là ces correspondances infinies qui sont l’un des charmes du livre. Elles sont contées par courts fragments par un concepteur qui sait captiver son auditoire en quelques lignes.

J’écris bien « auditoire », car Jean d’Ormesson semble écrire comme il converse, c’est-à-dire avec toute l’élégance classique des salons d’hier. La familiarité s’allie avec une belle fluidité dans les tournures aimables de la langue française. Le lecteur y sent l’influence de Chateaubriand bien-sûr, mais aussi de Stendhal qui n’hésitait pas à aller droit au but, de Saint-Simon qui ne manquait jamais une satire, et même de Flaubert, le côté laborieux du « gueuloir » en moins. Dieu, qu’il est agréable de lire Jean d’O !

Ce compliment global n’empêche nullement de dénoncer quelques longueurs dans la partie « essai » qui assaisonne dans le roman. Redites incantatoires, répétitions en termes différents, monologues de théâtre qui durent – comme si Péguy en avait été l’inspirateur. De grâce, usez de le la gomme et des ciseaux, Monsieur l’écrivain, vous n’en serez que mieux compris ! Si vous avez voulu montrer que tout discours sur « Dieu » n’est qu’alignement de mots et rebutante scolastique, vous avez presque réussi. Heureusement que vous enrobez le lavement d’anecdotes historiques séduisantes, ce que vous appelez « un mot d’esprit infini ».

Quelques remarques surnagent qui méritent d’être retenues.

A l’origine (s’il y en eût une) le rien et le tout étaient confondus. Dieu flottait, infini, immobile (incréé par sa créature ?). Un grand mystère est cette idée de l’Autre qui a traversé Dieu, être parfait qui se suffit à lui-même. Plutôt que rester Narcisse à se complaire dans son reflet, il a l’idée d’une manifestation à être et à aimer. Dieu crée l’Autre, c’est-à-dire Lucifer et sa liberté, donc le mal qui est opposition à l’immobilité repue de Dieu. Sans cette liberté, toute création resterait confondue en Dieu. L’orgueil du Diable est plein de Dieu, mais enivré de lui-même comme ce que Dieu ne veut pas être. Ainsi naît le mal dans le bien. Le mal était nécessaire, faute de quoi le monde n’aurait pu exister. Contenu en Dieu, il ne devait d’être distinct que par la liberté qui y règne. L’imperfection permet le malheur et les crimes, mais aussi les grandes choses, plus précieuses encore, que sont l’amour, la générosité, la conquête du bien. Un jour l’expérience cessera avec « la fin » du monde et la réconciliation en Dieu sera générale. Tout retournera dans tout, au sein de Dieu l’Unique et incréé. Et le tout et le rien seront à nouveau confondus…

Vous suivez ? Pour notre savoir scientifique bien parcellaire, l’univers serait né d’une boule de matière dense qui aurait explosé. Le temps, donc l’espace, sont la conséquence de ce Big Bang originel. Dans le futur, cette expansion est vouée à se ralentir ; l’univers dilué se ramassera à nouveau, jusqu’à la concentration propice à une nouvelle explosion. Peut-être – nous n’en saurons jamais rien. Y avait-il un « avant », y aura-t-il un « après » ? Il est beau de laisser la pensée dériver parfois dans les rêves cosmiques. Cela apaise et grandit.

Justement, « Dieu », qui est-il ? Comment des êtres humains limités et éphémères peuvent-il concevoir leur inverse complet, infini et éternel ? Jean d’Ormesson a cette jolie formule « On ne parle pas de Dieu, on parle seulement à Dieu (…) Je ne parle que de mes rêves, qui sont les rêves d’un homme. Mais, qu’on le veuille ou non, Dieu fait partie de ces rêves. Tout homme, un jour, s’est interrogé sur Dieu » 1.XXV p.111. Le politiquement correct féministe exigerait qu’on parlât « d’être humain » plutôt que de « l‘homme », mais le neutre latin passé en français s’est simplifié au masculin.

L’être humain donc, est partie de quelque chose qu’il imagine, qui n’est peut-être qu’un rêve, qu’un désir de Père, qu’une projection compensatoire aux humiliations et souffrances de la vie – mais un rêve qui le dépasse, l’inclut et le comprend. « C’est cet ensemble que j’appelle Dieu ». Ainsi évoque-t-on brillamment un mystère. « Je n’ai pas dit : voici Dieu. Je dis : les rêves sont les idées. Et les idées sont réelles » – tout simplement.

Mais cette simplicité masque la question des origines : « Puisque j’ai dû venir, puisque je serai venu – et peut-être par hasard, ou peut-être par nécessité – je n’oserai pas soutenir que je suis venu tout seul et par mes propres forces. Je le crois, je le sens, je le sais, j’en suis sûr : j’ai été porté par quelque chose. Par quoi ? Qui me le dira ? Par le temps, par l’histoire, par l’ensemble des hommes, par les lois de la nature. C’est tout cela que j’appelle Dieu. Le vocabulaire est libre et j’ai l’âme généreuse : j’ai été créé par Dieu » p.114. De la croyance à la certitude, la démarche se tient, même si elle peut n’être ni la mienne, ni la vôtre.

Mieux encore : « Nous autres – je veux dire les hommes – nous manquons de sérieux à un point stupéfiant. Nous nous occupons de tout, sauf du tout – je veux dire de Dieu. Je ne croirai à rien. Ôtez tout : je crois à ce qui demeure. Par un prodigieux paradoxe, qui est la clé de ce livre, lorsque vous ôtez tout, ce qui reste, c’est tout. Le premier tout, c’est des détails, des anecdotes, la futilité du savoir, la frivolité du pouvoir. Le second tout, c’est tout. C’est Dieu ». Et paf ! Pour ceux qui l’ont reconnu, Descartes n’a qu’à bien se tenir.

Mais ce n’est pas fini. Je ne connais pas de croyant pour se coucher et laisser Dieu faire, dit encore l’auteur (même en islam qui signifie « soumission »). Plus on croit, plus on est persuadé que le devoir consiste à agir au nom de Dieu – à sa place. Croire est adhésion, et toute adhésion est action. Dès lors, que Dieu existe ou non, peu importe – du moment qu’il est réel dans l’esprit des hommes et qu’il est un moteur qui les pousse à agir. A l’inverse, je ne connais pas d’incroyant, poursuit Jean d’Ormesson, qui ne cherche un jour ou l’autre à penser l’univers comme une totalité et à lui donner un sens. Et ce sens peut être le mal, ou le hasard, ou l’histoire, ou la nécessité, ou l’absurde, ou le néant – c’est pourtant encore un sens. Vous avez entendu, lecteurs lettrés, l’écho de Dostoïevski, de Marx, du biologiste Jacques Monod, de Camus, de Sartre. Même les fous ont leur logique. Le monde n’a peut-être pas de sens, les hommes lui en prêtent encore un.

« Cette totalité, et ce sens du croyant, c’est ce que j’appelle Dieu » : puissant, non ? Rien que pour cette virtuosité de l’intellect qui fait bouillir les idées en jonglant avec les concepts, et pour le charme infini des anecdotes qui s’enfilent l’une à l’autre comme dans un coït amoureux, je vous conseille de lire ce gros livre. On en ressort différent : pas converti, mais plus intelligent.

Jean d’Ormesson, Dieu, sa vie, son œuvre, 1980, Folio 1986, 526 pages, €9.30

Les œuvres de Jean d’Ormesson chroniquées sur ce blog

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Anatole France, Balthasar

anatole france balthasar

L’auteur, en cette fin XIXe, livre à ses lecteurs qui le suivent déjà dans Le Temps et autres journaux, sept contes archéologiques. Ou du moins fondés sur l’érudition historique d’époque, férue de Bible, d’Égypte et de moyen-âge. Anatole France, un temps positiviste, réhabilite l’imaginaire. Son rationalisme use du romantisme pour mieux dire une histoire.

L’ensemble du recueil est centré sur la femme, tour à tour sympathique ou matérialiste, maternelle ou séductrice, en tout cas « sans morale ». L’archétype en est Lilith, la seconde femme d’Adam, créée par Dieu de terre rouge comme lui (et pas d’une partie de son côté) – donc absolument indemne du « péché originel ». Balkis, Morgan, Leila, Marie-Madeleine, les ondines et même Abeille sont des Lilith, plus préoccupées à jouir de leurs sens et à manipuler les autres pour leur plaisir qu’à être une compagne égale aux hommes. Ceux-ci doivent se sortir du piège de la femme pour exister, trouver le salut ou l’honneur.

Balthasar est la première nouvelle, en référence au roi mage qui, avec deux autres, a suivi l’étoile vers Bethléem. Fou amoureux de la reine de Saba, qui s’amuse avec lui puis le snobe, il sacrifie son amour pour une destinée plus grande – au grand dam de la reine délaissée qui se croyait irrésistible. Une autre nouvelle met en scène un vieil érudit hypnotisé par la volonté d’une femme et poussé à écrire des contes délirants plutôt qu’à poursuivre des études austères, mais scientifiques. Un jeune homme est littéralement envoûté par une femme enlevée par son meilleur ami et quitte tout pour elle : fiancée, réputation, amitié, honneur… L’Église ne veut rien savoir de Lilith ; elle n’est pas catholiquement correcte et seule Ève pécheresse, rachetée par Marie toujours vierge, trouvent grâce aux yeux du dogme. Mais se voiler la face permet-il d’échapper aux maux ?

Par un retour à l’antique, avant l’église devenue institution, Anatole France montre que la vertu romaine avait du bon. Laeta Acilia est une matrone qui doit tenir son rang. Elle compatit à la misère et la soulage, mais ne veut pas entrer dans l’avilissement social, même pour un dieu unique. Marie-Madeleine lui conte son aventure avec Jésus, mais Laeta lui rétorque : c’est bien pour toi ce souvenir réel, mais pour moi, qu’y aura-t-il d’autre que la prosternation socialement condamnée dans mon monde ? La religion ne va-t-elle pas parfois jusqu’à la superstition ? C’est ainsi que l’œuf pondu rouge d’une poule annonce un grand destin à l’enfant né le même jour, comme jadis Alexandre Sévère – alors qu’il est si facile pour un manipulateur de subtiliser un œuf réel par un œuf teint.

Dans le monde imaginaire d’Abeille, situé dans un moyen-âge mythique, les nains (mâles) ont plus de générosité et d’honneur que les ondines (femelles). Chacun a enlevé l’enfant de sexe opposé, la fille pour les nains, le garçon pour les ondines. Mais les femmes gardent sept ans l’enfant qui, devenu adolescent, est emprisonné dans une cage de verre gardée par des requins. A l’inverse, le roi des nains instruit et lie amitié sept ans avec l’enfant fille, mais lui laisse le choix de son amour ; comme elle aime et aimera toujours son garçon, de qui elle a été séparée si longtemps, le nain va délivrer l’adolescent et les unit avant de les relâcher.

Contre la magie des femmes, la science ; contre l’hypnotisme du rêve, la rationalité ; contre l’ensorcellement des sens, l’exercice de la raison. Balthasar, amoureux : « Les sciences sont bienfaisantes : elles empêchent les hommes de penser (…) les connaissances (…) détruisent le sentiment ». Monsieur Pigeonneau, érudit : « Vaincre l’imagination. Elle est notre plus cruelle ennemie. (…) J’étais à deux doigts de ce qu’on appelle l’histoire. Quelle chute ! J’allais tomber dans l’art ». Un vieux nain : « La science ne se soucie ni de plaire ni de déplaire. Elle est inhumaine. Ce n’est point elle, c’est la poésie qui charme et qui console. C’est pourquoi la poésie est plus nécessaire que la science ».

L’époque opposait raison à sentiment, nous savons aujourd’hui que toute raison doit être mue par une passion avant de raisonner et qu’il existe donc des sentiments avant que l’esprit ne les analyse. Mais la science optimiste des années 1950 et 60 a été mise en veilleuse dans nos sociétés occidentales – et il est bon de faire renaître le débat qu’avait connu la fin du siècle avant le dernier nôtre. Anatole France conte bien, il est agréable à lire et d’une langue française intacte, ce qui ajoute au plaisir.

Anatole France, Balthasar et autres nouvelles, 1889, Hachette libre BNF 2013, 262 pages, €12.54 

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Avril mois d’Aphrodite

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Avril n’est pas attesté en français avant l’an mille ; auparavant on parlait bas-latin. Le nom latin aprilis viendrait de l’étrusque qui l’aurait emprunté au grec aphrô. C’est du moins ce que recense le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey, aux éditions Robert – LA référence du bon français.

Avril serait donc le mois d’Aphrodite, le second mois de l’année romaine, qui voit à la fois le printemps et la fête de Pâques. Un délicieux mot perdu du français parle d’ailleurs d’avrillées pour désigner les averses de printemps, bienfaisantes aux récoltes.

Aphrodite, déesse de l’amour, jaillit de l’écume en sa nudité. Elle naît de la vague, « déesse nue aux longs cheveux tombant jusqu’aux chevilles, le galbe affolant de ses fesses et cette main, oui, cette main que ne cessait de montrer son sexe sous prétexte de le cacher« , écrit avec un enthousiasme d’adolescent Jacques Lacarrière dans son Dictionnaire amoureux de la Grèce.

Aphrodite est une vigueur génésique, un appel au désir, un élan vital. Est-ce par hasard si la démographie « naturelle » des humains retrouvait son énergie à ce moment ? Dupâquier montre que la conception des petits d’hommes avait son creux en mars et qu’avril la voyait remonter.

conception des enfants avril dupaquier

Les Aphrodite’s Child furent un groupe de rock « progressif » créé par Vangelis en 1968 et qui s’est séparé en 1972. Ils chantaient les années baise, Let Me Love, Let Me Live. L’appel hormonal du désir.

Quant à la coutume du « poisson » d’avril, que les gamins accrochent au dos des personnes trop sérieuses pour s’en moquer, elle remonterait au XVIème siècle seulement. On dit que le roi de France Charles IX décida, par l’Édit de Roussillon, que l’année débuterait le 1er janvier au lieu de fin mars. Ceux qui n’étaient pas au courant se voyaient rappeler cette nouveauté par le signe du zodiaque, le poisson qui marque la fin de l’hiver.

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Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse

Il est difficile aujourd’hui de lire ‘Julie ou la nouvelle Héloïse’. Deux siècles et demi nous séparent, mais surtout les mœurs. Écrit sous l’Ancien régime patriarcal et chrétien, où la femme était serve de son père puis de son mari selon l’ordre voulu par Dieu et par le roi, ce roman épistolaire en 6 parties et 163 lettres est incongru à notre époque d’émancipation de la femme et d’égalité des droits. Comment imaginer que deux amants qui se plaisent résistent six ans avant de baiser une fois (le coup du bosquet ne compte pas), puis obéissent aux injonctions des adultes avant de ne se revoir que six autres années après. Toujours amoureux mais assagis, les sens apaisés par « la vertu », le sentiment sublimé en platonique ? Et – pire – ils établissent un ménage à trois, bientôt à quatre avec la cousine, puis à cinq avec le père repenti ! Qui aurait encore envie d’avaler les 1935 pages en six volumes de l’édition originale à l’ère du livre de poche ? les lettres de trente pages au temps des Short Message Service (SMS) et des 140 signes de Twitter ? de suivre une agonie qui dure 37 pages en édition Pléiade ? et où l’agonisante à l’article de la mort ne répugne pas à écrire encore 4 pleines pages à son ancien amant ?

Il reste que ‘La nouvelle Héloïse’ a été un grand succès de son temps, a révolutionné la littérature en rendant compte de l’évolution des mœurs, et demeure un idéal de vie élevée, retirée et amicale. Difficile à croire, d’autant que Rousseau, dans sa préface, énonce par précaution que ce recueil de lettres (qu’il fait passer pour réelles) « convient à très peu de lecteurs ». C’était sans compter sur l’engouement du siècle pour l’histoire d’Héloïse et d’Abélard, réécrite par Bussy-Rabutin, dont le tombeau est élevé au Père-Lachaise. Abélard est un jeune homme, précepteur d’une jolie demoiselle de 18 ans, dont il tombe amoureux. Mais la ressemblance s’arrête là : Rousseau trouve qu’Abélard est « un misérable » parce que ses sens l’aveuglent et qu’il adore la ville et la société. Tout le contraire de son héros pour qui le mariage est au fond un obstacle à la vie spirituelle, la seule qui vaille, et qui ne s’épanouit qu’à la campagne où l’on peut vivre de la nature, retiré des vanités.

Ce n’est pas par hasard que le jeune homme de Rousseau n’a pas de nom. Julie lui donnera un pseudo vers le tiers du roman, Saint-Preux, mais le lecteur ne connaîtra ni son vrai nom (roturier), ni son prénom ! Il est du monde enchanté dont rêvait Jean-Jacques, inspiré de Pétrarque. Double de lui-même en mieux, timide, romanesque, sensuellement panthéiste, mais jeune et beau, désiré de toutes les femmes et ami de tous les hommes qui le connaissent. Rousseau a fort peu « possédé » mais « joui beaucoup » par l’imagination, avoue-t-il dans ‘Les confessions’. « Mon cœur trop tendre a besoin d’amour, dit Julie-Rousseau, mais mes sens n’ont aucun besoin d’amant » p.51. Il associe le modèle chrétien (saint) au modèle chevaleresque (preux), sur l’exemple italien. Pays de la passion, des sentiments « vrais » et de l’exaltation musicale, l’Italie fait office de paradis pour un Rousseau brimé et rabaissé par la société de cour française, pour lui pays d’hypocrisie et de la vanité. Passion ou vertu ? Rousseau sublime l’une par l’autre, il a des pages acerbes sur la légèreté parisienne, sur les têtes de linottes qui jouent aux philosophes, sur la mode qui trotte et sur les cruautés envers ceux qui ne sont pas dans l’air du temps. Il méprisait les salons littéraires, il aurait détesté Facebook, il vilipendait l’affectation de moralisme qui en rajoute en paroles pour masquer l’indigence des actes concrets.

Rousseau est larmoyant, ses lettres sont souvent trop longues, les sentiments décrits vont à l’excès. Un exemple : « Cette subite apparition, cette chute, la joie, le trouble, saisirent Julie à tel point, que s’étant levée en étendant les bras avec un cri très aigu, elle se laissa retomber et se trouva mal. Claire voulant relever sa fille, voit pâlir son amie, elle hésite, elle ne sait à laquelle courir. Enfin, me voyant relever Henriette, elle s’élance pour secourir Julie défaillante, et tombe sur elle dans le même état… » (je vous passe la suite !) p.599. Comment comprendre ces comportements cyclothymiques qui alternent l’exaltation la plus haute au plus profond désespoir ? Faut-il sans arrêt invoquer les dieux et faire intervenir la tempête pour évoquer ce qu’on sent ? Rousseau, critique de la société de cour, sacrifie pourtant bien au théâtre. Sauf qu’il le chante, comme à l’opéra : qu’il écrit bien la langue française classique ! Seule l’orthographe, guère fixée, qu’il manie à sa sauce et que la Pléiade restitue telle quelle, n’arrange pas l’œil qui bute à chaque fois sur tant « d’erreurs ».

Nous avons donc Saint-Preux qui aime Julie mais qui est roturier. Le père, féru d’honneur nobiliaire, ne peut consentir à une telle union et donne sa fille à son meilleur ami Wolmar, noble de Russie qui lui a sauvé la vie à l’armée. Claire la cousine, véritable « sœur » de Julie, s’entremet pour éloigner Saint-Preux via un milord anglais, Édouard, qui va jouer le rôle de protecteur et occuper le jeune homme à ses affaires et jusque dans un tour du monde. Claire se marie à Monsieur d’Orbe, Julie est mariée à Monsieur de Wolmar. Exit l’amour sensuel, désormais impossible. Place à la vertu, faite de nécessité… Amour pur débarrassé des tentations charnelles, amour platonique, chrétien, absolu – secret du bonheur. De quoi exalter Rousseau et la vertu du temps… dont il fait cependant la critique à propos du moralisme de salon : « Mettre la vertu si haut que le sage même n’y put atteindre » p.249 !

Wolmar invite Saint-Preux guéri par l’éloignement aux plaisirs de l’amitié pure entre son ex-amante et lui-même. Il fait société à la campagne, sur les bords champêtres du lac Léman, car pour lui il y a des correspondances entre la nature sauvage et la nature de l’homme. La forêt exalte, la montagne purifie, la campagne apaise – au contraire de la ville qui entasse et inquiète. Suisse, Français, Anglais, Russe et même une italienne entremêlent leurs passions en bonne régulation dans la communauté : deux couples, un veuf, un amant écarté, trois enfants. Nous sommes hors des nations, hors des normes, guidés seulement par la vertu (de tradition depuis la Bible) et la nature (grand « sentiment » en réaction à la contrainte sociale). Les enfants sont à tous, chacun éduque selon son cœur et ses talents, y compris la petite fille de sept ans sur « son petit mali » [mari] de cinq. Nous serions presque dans la promiscuité de mai 68… la pilule en moins.

Dans sa Seconde préface, Rousseau explique l’utilité de son roman : « ramener tout à la nature ; donner aux hommes l’amour d’une vie égale et simple ; les guérir des fantaisies de l’opinion ; leur rendre le goût des vrais plaisirs ; leur faire aimer la solitude et la paix ; les tenir à quelque distance les uns des autres ; et au lieu de les exciter à s’entasser dans les villes, les porter à s’étendre également sur tout le territoire pour le vivifier de toutes parts » p.21. Égalité, écologie, question sociale, hédonisme : tous les thèmes « révolutionnaires » sont contenus dans le propos.

  • Ne pas encourager la vanité envieuse des moins riches envers les très riches ;
  • préférer l’existence naturelle à la campagne, notamment pour éduquer sainement les enfants, et cultiver son jardin pour être autonome en un sain exercice ;
  • vivre à plusieurs en bonne entente sentimentale ;
  • éviter la promiscuité des villes en occupant le territoire – on dirait aujourd’hui déconcentrer les banlieues pour éviter les ghettos…

Il y a de tout chez Rousseau : depuis « la terre ne ment pas » des pétainistes aux aspirations pour le durable et la mesure écologique, en passant par un certain socialisme républicain et à l’hédonisme soixantuitard. « Que le rang se règle par le mérite, et l’union des cœurs par leur choix, voilà le véritable ordre social » p.194.

Mais pas question de se laisser aller : « Chère amie, ne savez-vous pas que la vertu est un état de guerre, et que pour y vivre on a toujours quelque combat à rendre contre soi ? » p.682. Une vie bonne se mérite : elle se construit. Maintenir la mesure en tout, tel doit être la vigilance de la raison : « Vous le savez, il n’y a rien de bien qui n’ait un excès blâmable ; même la dévotion qui tourne en délire » p.685. Une parfaite philosophie pour classe moyenne naissante, que le mouvement démocratique allait promouvoir. Nous y sommes encore, ce qui garde à ce roman, ‘La nouvelle Héloïse’, la grâce d’une certaine actualité.

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Œuvres complètes t.2, Gallimard Pléiade 1964, 795 pages + 495 pages de notes et variantes sur 2051 pages du volume, €61.75

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Folio t.1, 1992, édition Henri Coulet, 550 pages, €9.45  t.2, 573 pages, €7.69

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