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Alexis Piron le métromane

Qui se souvient de Piron, goguettier du Grand siècle ? Mort en 1773, il fut élu à l’Académie française par ses pairs en 1753 mais ne put y siéger sur ordre de Louis XV qui ne ratifia jamais sa nomination. Le fait du prince, poussé par le « lynchage médiatique » d’une punaise de sacristie en la personne de l’évêque de Mirepoix Boyer qui ne se contentait pas des délices de l’au-delà mais voulait surtout goûter à ceux d’ici-bas tout en faisant la morale au monde. Les Quarante avaient pourtant « de l’esprit comme quatre », comme le disait Piron.

Mais son Ode à Priape de 1709 (Louis XV n’était pas encore né) eu l’heur de déplaire aux cagots et autres Tartuffe ecclésiastiques et le fils d’arrière-Grand roi, malgré ses 43 ans, ne pouvait que se ranger derrière la toute-puissante Église. Le délit était clair  (depuis une minorité de curés y a sacrifié en leur église même) :

« Qu’à Priape, on élève un temple

Où jour et nuit l’on vous contemple,

Au gré des vigoureux fouteurs :

Le foutre y servira d’offrandes,

Les poils de couilles, de guirlandes,

Les vits, de sacrificateurs. »

Piron était gai ainsi qu’on disait de lui en son temps. Gai de gaieté, pas de gayardise comme on le gobe aujourd’hui – certes aussi bon qu’un autre, mais dans le bon sens. Né à Dijon d’un apothicaire, Piron fit ses lettres au collège des Jésuites et devint poète. Il rimait depuis l’âge de 10 ans des vers enjoués et folâtres, vite fertiles en bons mots. Il était l’esprit français du siècle, un métromane comme certaines sont nymphomanes. Il refusa de devenir prêtre.

La médecine étant charlatanisme (voir Molière), il fit son droit et devint avocat pour peu de temps. Mais il rimait toujours, gai et véritable « machine à saillies » comme Grimm dira de lui sans jeu de mot grivois. Monté à Paris en 1718, il trouve un emploi de copiste chez le chevalier de Belle-Isle (île bretonne bien connue) à qui il dédia une épigramme. Il fréquenta le café Procope, qui existe toujours rue de l’Ancienne Comédie à Paris (mais avec wifi). Il se fit connaître et écrivit plusieurs pièces qui furent jouées sur le théâtre de la Foire à Saint-Germain, Saint-Laurent et Saint-Ovide). Un théâtre populaire et forain installé en plein air ou à couvert. La Comédie française représenta sa comédie La métromanie, écrite en 1736, probablement le meilleur de son théâtre.

Damis est un jeune homme qui rimaille sur tout depuis qu’il sait écrire. Il parle en vers comme on se tortille et déclare sa flamme sous allusions mythologiques à toute personne du beau sexe assez jeune pour lui plaire. Il est tombé fol amoureux d’une Bretonne qui versifie aussi dans le Mercure de France, revue fondée en 1672 et qui ne disparaîtra qu’en… 1965. Ils correspondent via la publication régulière et Damis imagine. En précurseur des romantiques, il se fait du cinéma sur sa belle – qui n’existe pas. Le spectateur s’apercevra qu’il s’agit du père de Lucile qui mystifie ainsi le monde pour publier ses poèmes que son monde tourne en ridicule. Tiré d’une histoire vraie, celle du poète Paul Desforges-Maillard qui publia ses poèmes au Mercure de France en se faisant passer pour une poétesse de province, Piron en tire une satire joyeuse et pleine d’entrain, compliquée d’amours ancillaires et du procès des deux pères. Elle fut jouée vingt-trois fois à la ville et une fois à la Cour mais, comme elle attaquait Voltaire, qui s’était laissé prendre à la fausse poétesse du Mercure, elle ne fut reprise que dix ans plus tard et oubliée depuis. On ne touche pas aux idoles.

Piron était en verve et vécut d’une pension accordée par la Cour. Il se dispersa en épîtres, odes, chansons, épigrammes, poésies et contes dont Rosine, une fable féministe avant l’heure. Rosine a 15 ans et des langueurs ; ses seins lui poussent :

« Le sein naissant de la fillette

Couva bientôt certains désirs,

Sources de maints profonds soupirs,

Qui le soulevaient en cachette. »

Mais ses parents prudes et rassis, « couple aussi rigoureux que sot » gardent « l’œil ouvert sur le tendron ». Or, « un jour que sur une nacelle, la belle s’égayait sur l’eau », un vent de terre fait prendre le large à son bateau. Un corsaire passe qui la ravit et va la vendre à l’encan à un beau Turc qui la prend pour son harem. Mais il a déjà vingt-neuf femmes qu’il honore à tour de rôle.

« En avoir trente était son plan ;

Et cela grâce à l’Alcoran,

Sans nulle dispense de Rome.

Ôtez-moi la peur de Satan,

Gens indévôts, et qu’on m’assomme

Si demain je n’ai le turban ! »

Rosine n’est pas choisie et se morfond ; elle décide de s’évader, « trouve un brigantin, s’en empare  / Manœuvre de son mieux, démarre. » Elle échoue près d’une île où vivent des hommes sans femmes, toutes mortes. Chouette ! Rosine n’est pas violée car « l’État était républicain / Partant tout commun, perte ou gain ». Chacun sa part et Rosine est reine. « Sa Majesté prendra la peine / De se choisir qui lui plaira ». Elle changera une fois l’an si elle est mère, quatre fois si elle ne l’est pas. Le sérail est inversé et Rosine choisit un garçon « Beau, bien fait, jeune, et caetera ». Tout va bien dans l’idylle durant trois mois. Au quatrième, le jeune homme qui va être évincé par la règle décide Rosine à s’enfuir avec lui.  Les vents les poussent au lieu de sa naissance et elle hérite de ses parents morts. Tout va bien sinon que le jeune est jaloux « Des libres façons du pays » (la France!). Heureusement, l’amant meurt et Rosine est libre.

« Sans père ni mère, elle est fille ;

Sans mari, mère de famille :

Sur ces petits-maîtres altiers,

Qui sont, par un bonheur extrême,

Coqueluches de leurs quartiers. (…)

Elle peut choisir entre mille,

Et jouir jusqu’à son trépas… »

Il composa ainsi son épitaphe avant de mourir à 83 ans :

« Ci-gît Piron qui ne fut rien,

Pas même académicien. »

Le dernier (bon) mot lui revient.

Alexis Piron, Oeuvres, édition 1857, Hachette livres BNF 2012, 450 pages, €23.00

J’ai lu Piron dans les Œuvres choisies des éditions des Classiques Garnier de 1947, aujourd’hui introuvables. La culture se perd.

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Diderot et Tahiti

Diderot n’est jamais allé dans les îles Pacifique mais il a lu sur elles. Louis-Antoine de Bougainville a publié son ‘Voyage autour du monde’ en 1771 et il raconte Tahiti où il a séjourné neuf jours en avril 1768. Écrivain voyageur, il fait de ces quelques jours un mythe, celui hédoniste de l’île d’utopie où les jeunes gens sont beaux et offerts aux plaisirs, garçons et filles dès la puberté. Diderot en profite pour publier son ‘Supplément au Voyage de Bougainville’ qui termine la série de ses contes et en donne la morale secrète. Il le publie en 1773 et 1774 en feuilleton, en livre après sa mort, en 1796.

Pour les auteurs de Lumières, Tahiti est aux antipodes de l’Europe dans tous les sens du terme : à l’autre extrémité du globe et dans l’état de nature. Diderot en fait une satire des mœurs européennes. Les gens, démontre-t-il, vivent sous la triple contrainte du bon plaisir du roi, du dogme d’église et de la morale des convenances sociales. A Tahiti à l’inverse, les chefs sont les pères de leurs sujets, les dieux sont amicaux et la société encourage naturellement le plaisir. Le « bon » sauvage évoqué par Rousseau s’oppose au mauvais civilisé, la Nature à la Culture, le spontané au dressé.

Un vieux Tahitien harangue le capitaine blanc : « Il n’y a qu’un moment la jeune Otaïtienne s’abandonnait avec transport aux embrassements du jeune Otaïtien ; elle attendait avec impatience que sa mère, autorisée par l’âge nubile, relevât son voile et mit sa gorge à nu ; elle était fière d’exciter les désirs et d’irriter les regards amoureux de l’inconnu, de ses parents, de son frère ; elle acceptait sans frayeur et sans honte, en notre présence, au milieu d’un cercle d’innocents Otaïtiens, au son des flûtes, entre les danses, les caresses de celui que son jeune cœur et la voix secrète de ses sens lui désignaient. L’idée du crime et le péril de la maladie sont entrés avec toi parmi nous. Nos réjouissances autrefois si douces sont accompagnées de remords et d’effroi » p.549. (Le terme « o » tahitien est repris sans distance : il signifie « c’est » Tahiti, écrit sans H selon la norme floue du temps).

Nous n’avons pas fini, deux siècles plus tard, de purger ces oppositions trop simples. Au rigorisme de redressement d’après guerre, poursuivi avec les guerres coloniales puis la guerre du Vietnam, l’explosion de la jeunesse en 1968 a voulu revenir à « la nature ». Les hippies vomissaient la société qui n’était pour eux que « de consommation », suscitant la guerre comme la nuée crée l’orage pour s’assurer un terrain de chalandise. Il devenait interdit d’interdire, de porter des slips et des soutifs, de brimer les enfants et d’enfermer tous les déviants. Une bonne crise économique plus tard, due au double choc pétrolier de 1973 et 1979 avec les conséquences sociales qui ont suivi, ont ramené le naturel qui s’était égaré dans le mythe de Nature. Rien de tel qu’une bonne position de fonctionnaire enseignant, avec salaire et retraite garanti, mutuelle et protection sociale assurées, pour nos hippies partis pieds nus en Inde. Je n’ai rien contre ce noble métier, mais exercé comme pis-aller, on comprend que les élèves soient mal à l’aise. J’en ai connu de ces retours…

Mais l’émergence du monde tiers a bousculé les pays occidentaux, trop établis dans leur confort égoïste. Le capitalisme s’applique à tous de même façon depuis que le socialisme « réel » a fait faillite, et son succès est redoutable en Chine, au Brésil, au Mexique et ailleurs. La compétitivité a fait négliger les salaires, que les classes moyennes ont compensés surtout dans le monde anglo-saxon par le crédit. L’inventivité spéculative de la finance a fait le reste pour aboutir aux divers krachs qui ont ponctué la décennie écoulée : krach des valeurs technologiques (Vivendi), krach des pratiques comptables douteuses (Enron), krach des subprimes (Lehman Brothers), krach des dettes d’État (Islande, Irlande, Grèce, Portugal…), krach désormais des politiciens (Tea parties contre Obama, pays cigales contre vertu allemande, dictateurs arabes contre la rue). Le « retour à la nature » ressurgit en force, accentué par des accidents industriels comme AZF et Fukushima. Le nouveau mythe « naturel » est l’écologie.

Ne croyez pas être partis loin de Diderot et de son mythe d’Otaïti : nous sommes en plein dedans. Le « système » pervertit le lien social sous Nicolas comme sous Louis XV, la religion du libre-échange est un dogme aussi fort que celui des prêtres, les mœurs contrôlées et surveillées ou hadopisées briment la créativité sexuelle et fantasmatiques des hackers et autres jeunesses « solidaires ». Retour à « la nature » : liberté totale de faire comme le désir vous pousse, transparence entière des télégrammes diplomatiques et des comptes en banque, dédain du marketing au profit du panier bio, abandon de la bagnole pour le vélo et la rando. Ne restent plus que les jeunes gens libres des deux sexes offerts à qui les veut… mais là, pas touche ! La « nature » a des limites. Comme ce n’est pas elle qui les fixe sauf par la conformité des corps, il faut bien que ce soit « la société ». La nature serait-elle donc un mythe ?

C’est ce que montre Diderot par l’humour. Les lois et les coutumes, même les plus sacrées, sont arbitraires. Elles ne sont que des conventions culturelles, ce dont l’aumônier en soutane s’aperçoit lorsque des parents tahitiens le supplient de coucher avec chacune de leurs filles (la petite dernière a quand même 19 ans) pour peupler le village d’enfants beaux et intelligents. « Mais ma religion ! Mais mon état ! » Rien ne résiste à l’hospitalité… Ce qui est de nature est moins le plaisir débridé que le respect des coutumes locales. Toute loi est sociale et seule la raison naturelle doit pour Diderot être guide du bon ou du mauvais de ses actes (pas du Bien et du Mal, auquel il ne croit pas, étant de ce monde-ci et pas de l’au-delà). La raison veut que l’on obéisse aux lois des sociétés dans lesquelles on passe. « Imitons le bon aumônier, moine en France, sauvage dans Otaïti » p.581. Mais la liberté de chacun s’arrête où commence celle des autres et il ne saurait être question de forcer ou violer le bon vouloir des autres. « Et surtout être honnête et sincère jusqu’au scrupule avec des êtres fragiles qui ne peuvent faire notre bonheur sans renoncer aux avantages les plus précieux de nos sociétés » p.581.

Si derrière toute institution règne « une poignée de fripons » (p.579), l’interrogation de la nature par la culture doit être sans cesse réactualisée – sans mythes ni légendes. « Méfiez-vous de celui qui veut mettre de l’ordre ; ordonner, c’est toujours se rendre maître des autres en les gênant » p.579. Ce qu’il fallait démontrer… et qui vaut aussi aujourd’hui pour les écolos qui veulent tout régenter selon leurs normes !

Denis Diderot, Supplément au Voyage de Bougainville dans Contes et romans, Gallimard Pléiade 2004, édition Michel Delon, 1300 pages, €52.25

Denis Diderot, Supplément au Voyage de Bougainville, texte intégral et guide de lecture par Annie Collognat-Barres, Pocket 2002, 256 pages, €4.84

Louis-Antoine comte de Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate du Roi la Boudeuse et la flûte l’Etoile, Folio, 1982, 477 pages, €8.93

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