Articles tagués : prépa

Évaluer un étudiant

L’évaluation fait peur en France, société de Cour, où le « classement » est tout de suite ressenti comme « social », donc élitiste ou méprisant. Le prof intégré à l’Éducation nationale estime avoir acquis un « statut » qui le mettrait à l’abri de toute remise en cause, notamment via son évaluation. Ce pourquoi les incompétents pédagogiques sont si nombreux, mal choisis, pas aidés et confortés contre vents et marées par leurs syndicats maisons.

L’évaluation est cependant nécessaire pour trouver sa place dans un cursus d’études, une entreprise et même la société. Profondément conservatrice est la conception du statut à vie, qui ne remplace la « naissance » d’Ancien régime que par le concours passé une seule fois vers 20 ans. Évaluer, c’est évoluer. Non pas « stigmatiser » (mot d’autant plus à la mode que son étymologie est religieuse), non pas marquer d’infamie un état quasi biologique de crétinisme ou d’excellence avec morgue, mais faire le point sur la maturité, l’équilibre et le désir d’avenir.

Ce pourquoi tous les jurys sont un peu une cooptation, que le vocable de « concours » dans la fonction publique masque mal. L’Administration choisit les candidats formatés à l’Administration – jamais les autres, même s’ils ont de bonnes notes à l’écrit. Il y a donc beaucoup d’hypocrisie à dire que le concours est neutre, ou même « républicain ». Un tirage au sort après sélection de niveau (l’écrit) aurait tous les critères de neutralité requis. Gageons qu’il brasserait un peu mieux la sociologie du fonctionnariat, ENA compris !

Dans le privé, l’évaluation est plus large et beaucoup moins élitiste que dans l’Administration. Ce qui compte est d’être adapté à ce que l’école pour l’étudiant, l’entreprise pour le candidat, attendent. Adapté ne signifie pas formaté. C’est bien une réflexion de professionnel de la politique, en général issu de la fonction publique, que de croire qu’une entreprise exige du « formaté » ! Seule une administration exige que ses éléments « fonctionnent », obéissant aux « règlements » sans état d’âme. L’entreprise exige de l’initiative, de la communication, de la souplesse d’adaptation. Ce pourquoi les ex-fonctionnaires sont si mal à leur aise dans les ex-monopoles d’État plus ou moins privatisés : France télécoms, la Poste, la SNCF…

Il est donc très utile qu’au contraire de l’Université (qui ne forme que des sachants, pas des opérationnels), les écoles professionnelles mettent les étudiants dans le bain de l’évaluation très tôt. C’est le cas des écoles de commerce, bien moins élitistes que les « grandes » écoles visant la politique comme Science Po ou l’ENA. Car il y a quatre façons d’accéder aux écoles de commerce :

  1. À bac+2 avec le concours Passerelle 1 ou après une Prépa scientifique ou commerciale
  2. À bac+3 avec le concours Passerelle 2
  3. À bac +5 ou 6 directement en Mastère spécialisé
  4. Après plusieurs années en entreprise par la formation continue

Pour les évaluations Passerelle, les étudiants ont entre 19 et 25 ans. Ils ne sont pas « finis », encore adolescents et plutôt naïfs, surtout en France où le système scolaire maintient dans la sujétion infantile jusqu’à 18 ans : pas de responsabilités dans le lycée, pas de tutorat de plus jeunes, pas de travaux en équipe, pas de rôle social… Uniquement du bachotage matheux pour « classer » les « meilleurs » admis en S et les « nuls » relégués ailleurs. Mais se distinguent deux groupes : les Prépas et les bac+2.

Lors des entretiens de jury, les Prépas apparaissent mieux « formatés », ils ont appris à bachoter, mais ils n’ont rien vu de la vie. Si leur famille ne les a pas emmenés petits, ils n’ont pas voyagé, ils ont quitté le sport l’année du bac, n’ont jamais travaillé l’été ni œuvré en associations. Toute leur existence s’est polarisée dans le bachotage continu « pour les études », ce qui les laisse abstraits d’esprit, maladroits dans les relations humaines et sans initiatives. Ils désirent rester « encadrés », ne trouvant leur autonomie que fort tard dans la vie, au-delà de 30 ans.

Les bac+2 ont choisi la filière courte des IUT, DUT ou une expérience universitaire. Ils sont unanimes : surtout pas poursuivre à l’université ! Les enseignements restent théoriques, voués à former des chercheurs ou des profs plutôt qu’à préparer à la société réelle qui produit. Chacun est livré à lui-même, sans aucune aide pédagogique, sans aucun partenariat pour les stages, avec de rares associations. Cette réflexion, opérée tôt, donne des étudiants plus ouverts, qui ont vu et pratiqués plus de choses : les voyages, les petits boulots, les sports, les associations.

Le jury a pour but de sélectionner les étudiants les mieux aptes à suivre les enseignements de l’école, mais aussi à s’y trouver heureux. L’investissement financier – au contraire de l’université – exige de se tromper le moins possible, surtout pour l’étudiant. C’est donc lui rendre service de ne pas le sélectionner lorsqu’il n’est manifestement pas fait pour une école de commerce. Cela n’enlève rien à ses qualités intellectuelles (il a passé l’écrit avec de bonnes notes) ni à ses qualités humaines, mais lui évite de perdre du temps à se fourvoyer dans une voie qui n’est pas faite pour lui.

Que demande-t-on d’un candidat ? Qu’il soit autonome et responsable, qu’il soit ouvert au monde et aux autres, qu’il sache structurer sa réflexion et soit honnête avec lui-même, qu’il soit intéressé par le monde de l’entreprise et motivé par l’école où il postule. On le voit, ce n’est pas grand-chose – et en même temps, cela fait tout. L’entretien compte pour près des deux-tiers de la note finale qui permettra l’accès aux places. Le parcours-type (Bac S + IUT de gestion ou Prépa maths) n’est pas obligatoire – des « littéraires » ou des étudiants ayant travaillé tôt réussissent aussi bien ; le projet professionnel non plus. Ce qui compte est avant tout que la personnalité du candidat colle avec le cursus proposé à l’école, qu’il trouve sa place. La première année lui servira à tester les différentes matières s’il n’est pas décidé.

Avec l’expérience, il ne faut pas un quart d’heure pour évaluer un étudiant. Le jury passera néanmoins 30 mn avec chacun pour lui laisser le temps de répondre aux incertitudes de son CV, de poser ses propres questions et d’aborder tout sujet qui lui tiendrait à cœur. Il y a les immatures avec potentiel, pas encore adultes mais qui le deviendront dans l’ambiance ouverte et active de l’école ; il y a les imbus d’eux-mêmes qui croient en leur excellence malgré des lacunes évidentes. Il y a le grand nombre, peu formés au lycée, qui savent mal s’exprimer et n’utilisent pas les mots dans leur sens correct.

J’ai ainsi entendu un candidat argumenter sur la compétitivité de la France : « il faut baisser les salaires ! » – en creusant un peu, il voulait dire les charges sociales… Un autre déclarer qu’il fallait en entreprise « toute sa place à l’individu » – il voulait dire à l’humain… Une dernière affirmer qu’elle lisait ‘Le Monde’ tous les jours – en fait les gros titres sur son iPhone et le résumé quand ça l’intéressait…

Catégories : Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Dudouet et Grémont, Les grands patrons en France

L’intérêt de ce livre est qu’il se situe – volontairement – au carrefour de l’économie, de la sociologie et de l’histoire politique. C’est ce qui le rend précieux. Le patronat français est bien loin des 200 familles chères au Front populaire. Il est aujourd’hui principalement composé d’ex-fonctionnaires, issus des Grandes écoles de la République, surtout Polytechnique et l’ENA.

La relation incestueuse du pouvoir politique et économique, tellement française, s’est déplacée. Hier l’État était tout-puissant, faisait et défaisait les rois en entreprise. Aujourd’hui, alors que la mondialisation exige l’efficience, les matheux formatés Éducation nationale délaissent le « service » public pour le profit privé. Ce qui compte reste toujours le pouvoir : celui, social, d’imposer ses vues ; celui, égoïste, d’amasser le maximum d’argent. Pas le pouvoir d’œuvrer pour la société, pas même pour l’entreprise : les grandécolâtres ex-fonctionnaires sont des mercenaires, pas des entrepreneurs.

L’état des lieux, dressé par un chercheur au CNRS rattaché à l’université Paris-Dauphine et par un économiste président de l’Observatoire politico-économique des structures du capitalisme, est édifiant. Les élites, sélectionnées par le système puis autoproclamées par cooptation constante, suivent un mouvement qui les dépasse. Avant 1914 c’était le libéralisme où le moins d’État possible assurait la plus grand puissance des profits et de la notoriété. Il a fallu deux guerres mondiales pour immiscer l’État dans l’organisation de l’économie et engendrer cet autoritarisme industriel qui a fait le bonheur de ceux qui sont bien « nés ». Non de sang, mais de méritocratie scolaire appuyée d’un puissant réseau social. Fils de patrons et fils de profs, aiguillés dans les bons lycées des bons milieux, ont investi les allées du pouvoir politique, puisqu’il était l’antichambre du pouvoir de l’argent. L’âge d’or s’est situé entre 1945 et 1986, lorsque l’État possédait le principal par nationalisation et nominations.

Depuis, la « privatisation » a eu lieu. Mais croyez-vous qu’elle soit sociale ? Pas du tout : les ex-fonctionnaires ont pantouflé royalement dans les prébendes. Ce sont toujours les écoles des corps d’État qui assurent le principal des patrons 2008 (dernière année de l’étude). Sauf Normale sup, reléguée au fin fond pour ignorance économique. Un tiers des patrons du Cac40 sort non seulement des grandes écoles au recrutement malthusien, mais aussi des grands corps d’État. Cette relation incestueuse démontre l’intrication du politique et de l’économique plus qu’ailleurs dans la France d’aujourd’hui. C’est dire combien il est peu adapté à la globalisation de la production et des échanges… A-t-on jamais vu encore une grande entreprise internationale nous demander un énarque pour la présider ? A l’inverse, les écoles de commerce émergent peu à peu, notamment les plus prestigieuses comme HEC, ESSEC et ESC Paris. Mais pour la France, ajouter l’ENA et passer par l’inspection des Finances reste le must.

Car la France, société de cour, fonctionne en réseau hiérarchisé. Plus vous êtes proche du pouvoir, du sommet, de l’Élysée, plus vous avez de pouvoir symbolique. Or le pouvoir symbolique se traduit, chez nous, par du pouvoir réel. Jean-Marie Messier (dit J6M : Jean-Marie Moi-Même Maître du Monde), bien que polytechnicien et énarque, n’était pas proche du cœur de ce pouvoir symbolique, ce pourquoi il a été lâché par les « parrains » (au sens mafieux) du capitalisme français. Sa société, Vivendi, bien qu’endettée, n’a pas fait faillite. C’était le signe qu’elle restait viable malgré la course aux rachats externes. Mais son PDG marginal a été éjecté. La caste se défend.

Le tableau du réseau social des entreprises du Cac 40, patiemment élaboré par les auteurs, est éclairant. Au centre du pouvoir se situent les financiers détenteurs du levier crédit : BNP-Paribas et Axa. Autour d’eux gravitent, reliées soigneusement par des conseils d’administration croisés, les entreprises du cœur : Total, l’Oréal, Air France-KLM, Vivendi, Alcatel, Lafarge, Renault. Pour celles-là, pas touche ! Aucune offre publique d’achat ou rapprochement possible sans consentement des parrains.  Tout le gotha se dresserait contre car s’y trouvent des entreprises nationales stratégiques (Total, Renault, Air France, BNP, Axa, Alcatel) et des pompes à phynance pour le pouvoir politique (L’Oréal, Total, Vivendi). Les opéables sont celles qui n’ont guère de relations avec ce pouvoir social politique et économique : Michelin, Danone, Bouygues, PPR, Accor, Vallourec, Cap Gemini, LVMH, Pernod Ricard, Arcelor…

« Le virage libéral qu’a connu la France dans les années 1980-1990 relève qu’une dynamique historique commune à tous les pays occidentaux et ne peut donc se réduire à la stratégie des élites nationales, supposant une communauté de vue et d’intérêts que les compétitions internes nuancent fortement » (p.66). Mais l’élite a bien vu son intérêt et le « service » public est resté un paravent idéologique (où catholiques voisinent avec les positivistes). Rideau de fumée bien commode pour masquer le réel : appétit de pouvoir et avidité d’argent. Les privatisations ont assuré la pérennité de l’élite hier d’État, aujourd’hui du clan des grands groupes. Rares sont les héritiers de familles fondatrices et propriétaires de l’entreprise. La majeure partie des « patrons » est mercenaire, entendus comme les PDG et autres directeurs exécutifs des sociétés cotées au CAC 40. Formés matheux au lycée et formatés par les Grandes écoles, ils défendent leur groupe restreint fait de condisciples, d’intermariages, de cohabitation dans les quartiers huppés, de formations en lycées ou prépas d’excellence, et de relations au cœur de l’État. Très peu d’étrangers dans ce nid incestueux : 23 sur 136, dus surtout aux prises de participations européennes. Évidemment très peu de femmes : 3 sur 136.

Reste la question de toute élite : celle de sa légitimité. Autant les footeux et autres tennismen ou women peuvent, sans faire scandale, s’approprier une grosse portion des ressources produites, autant les grands patrons ont peu de légitimité à percevoir golden welcome, stock options, bonus et retraites chapeaux. « Il existe une forme d’enrichissement des grands patrons qui ne subit pas d’opprobre comparable : celle de la valorisation de leur capital économique » (p.141). Les patrons propriétaires qui développent leur entreprise, créent des emplois et augmentent la notoriété de leur marque nationale, sont légitimes quand ils en profitent eux-mêmes. Ceux qui font scandale sont les mercenaires, trop souvent ex-fonctionnaires : ils s’enrichissent sans cause, avec pour seul bagage le pouvoir de leurs relations.

Comme quoi l’État, lorsqu’il se mêle d’économie, n’a pas la légitimité qu’on veut bien lui prêter pour régler la société. Plus d’État qui régule est une revendication économique légitime, réclamée par le libéralisme (voir Fernand Braudel). Mais régulation ne signifie certainement pas plus de fonctionnaires aux commandes !

Un livre passionnant qui se lit facilement et vient compléter pour l’entreprise les analyses de la bourgeoisie par le couple Pinçon-Charlot.

François-Xavier Dudouet et Éric Grémont, Les grands patrons en France : du capitalisme d’État à la financiarisation, 2010, éditions Lignes de repères, 174 pages, 17.10€

Eric Grémont est directeur de l’OPESC

Catégories : Economie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,