Dudouet et Grémont, Les grands patrons en France

L’intérêt de ce livre est qu’il se situe – volontairement – au carrefour de l’économie, de la sociologie et de l’histoire politique. C’est ce qui le rend précieux. Le patronat français est bien loin des 200 familles chères au Front populaire. Il est aujourd’hui principalement composé d’ex-fonctionnaires, issus des Grandes écoles de la République, surtout Polytechnique et l’ENA.

La relation incestueuse du pouvoir politique et économique, tellement française, s’est déplacée. Hier l’État était tout-puissant, faisait et défaisait les rois en entreprise. Aujourd’hui, alors que la mondialisation exige l’efficience, les matheux formatés Éducation nationale délaissent le « service » public pour le profit privé. Ce qui compte reste toujours le pouvoir : celui, social, d’imposer ses vues ; celui, égoïste, d’amasser le maximum d’argent. Pas le pouvoir d’œuvrer pour la société, pas même pour l’entreprise : les grandécolâtres ex-fonctionnaires sont des mercenaires, pas des entrepreneurs.

L’état des lieux, dressé par un chercheur au CNRS rattaché à l’université Paris-Dauphine et par un économiste président de l’Observatoire politico-économique des structures du capitalisme, est édifiant. Les élites, sélectionnées par le système puis autoproclamées par cooptation constante, suivent un mouvement qui les dépasse. Avant 1914 c’était le libéralisme où le moins d’État possible assurait la plus grand puissance des profits et de la notoriété. Il a fallu deux guerres mondiales pour immiscer l’État dans l’organisation de l’économie et engendrer cet autoritarisme industriel qui a fait le bonheur de ceux qui sont bien « nés ». Non de sang, mais de méritocratie scolaire appuyée d’un puissant réseau social. Fils de patrons et fils de profs, aiguillés dans les bons lycées des bons milieux, ont investi les allées du pouvoir politique, puisqu’il était l’antichambre du pouvoir de l’argent. L’âge d’or s’est situé entre 1945 et 1986, lorsque l’État possédait le principal par nationalisation et nominations.

Depuis, la « privatisation » a eu lieu. Mais croyez-vous qu’elle soit sociale ? Pas du tout : les ex-fonctionnaires ont pantouflé royalement dans les prébendes. Ce sont toujours les écoles des corps d’État qui assurent le principal des patrons 2008 (dernière année de l’étude). Sauf Normale sup, reléguée au fin fond pour ignorance économique. Un tiers des patrons du Cac40 sort non seulement des grandes écoles au recrutement malthusien, mais aussi des grands corps d’État. Cette relation incestueuse démontre l’intrication du politique et de l’économique plus qu’ailleurs dans la France d’aujourd’hui. C’est dire combien il est peu adapté à la globalisation de la production et des échanges… A-t-on jamais vu encore une grande entreprise internationale nous demander un énarque pour la présider ? A l’inverse, les écoles de commerce émergent peu à peu, notamment les plus prestigieuses comme HEC, ESSEC et ESC Paris. Mais pour la France, ajouter l’ENA et passer par l’inspection des Finances reste le must.

Car la France, société de cour, fonctionne en réseau hiérarchisé. Plus vous êtes proche du pouvoir, du sommet, de l’Élysée, plus vous avez de pouvoir symbolique. Or le pouvoir symbolique se traduit, chez nous, par du pouvoir réel. Jean-Marie Messier (dit J6M : Jean-Marie Moi-Même Maître du Monde), bien que polytechnicien et énarque, n’était pas proche du cœur de ce pouvoir symbolique, ce pourquoi il a été lâché par les « parrains » (au sens mafieux) du capitalisme français. Sa société, Vivendi, bien qu’endettée, n’a pas fait faillite. C’était le signe qu’elle restait viable malgré la course aux rachats externes. Mais son PDG marginal a été éjecté. La caste se défend.

Le tableau du réseau social des entreprises du Cac 40, patiemment élaboré par les auteurs, est éclairant. Au centre du pouvoir se situent les financiers détenteurs du levier crédit : BNP-Paribas et Axa. Autour d’eux gravitent, reliées soigneusement par des conseils d’administration croisés, les entreprises du cœur : Total, l’Oréal, Air France-KLM, Vivendi, Alcatel, Lafarge, Renault. Pour celles-là, pas touche ! Aucune offre publique d’achat ou rapprochement possible sans consentement des parrains.  Tout le gotha se dresserait contre car s’y trouvent des entreprises nationales stratégiques (Total, Renault, Air France, BNP, Axa, Alcatel) et des pompes à phynance pour le pouvoir politique (L’Oréal, Total, Vivendi). Les opéables sont celles qui n’ont guère de relations avec ce pouvoir social politique et économique : Michelin, Danone, Bouygues, PPR, Accor, Vallourec, Cap Gemini, LVMH, Pernod Ricard, Arcelor…

« Le virage libéral qu’a connu la France dans les années 1980-1990 relève qu’une dynamique historique commune à tous les pays occidentaux et ne peut donc se réduire à la stratégie des élites nationales, supposant une communauté de vue et d’intérêts que les compétitions internes nuancent fortement » (p.66). Mais l’élite a bien vu son intérêt et le « service » public est resté un paravent idéologique (où catholiques voisinent avec les positivistes). Rideau de fumée bien commode pour masquer le réel : appétit de pouvoir et avidité d’argent. Les privatisations ont assuré la pérennité de l’élite hier d’État, aujourd’hui du clan des grands groupes. Rares sont les héritiers de familles fondatrices et propriétaires de l’entreprise. La majeure partie des « patrons » est mercenaire, entendus comme les PDG et autres directeurs exécutifs des sociétés cotées au CAC 40. Formés matheux au lycée et formatés par les Grandes écoles, ils défendent leur groupe restreint fait de condisciples, d’intermariages, de cohabitation dans les quartiers huppés, de formations en lycées ou prépas d’excellence, et de relations au cœur de l’État. Très peu d’étrangers dans ce nid incestueux : 23 sur 136, dus surtout aux prises de participations européennes. Évidemment très peu de femmes : 3 sur 136.

Reste la question de toute élite : celle de sa légitimité. Autant les footeux et autres tennismen ou women peuvent, sans faire scandale, s’approprier une grosse portion des ressources produites, autant les grands patrons ont peu de légitimité à percevoir golden welcome, stock options, bonus et retraites chapeaux. « Il existe une forme d’enrichissement des grands patrons qui ne subit pas d’opprobre comparable : celle de la valorisation de leur capital économique » (p.141). Les patrons propriétaires qui développent leur entreprise, créent des emplois et augmentent la notoriété de leur marque nationale, sont légitimes quand ils en profitent eux-mêmes. Ceux qui font scandale sont les mercenaires, trop souvent ex-fonctionnaires : ils s’enrichissent sans cause, avec pour seul bagage le pouvoir de leurs relations.

Comme quoi l’État, lorsqu’il se mêle d’économie, n’a pas la légitimité qu’on veut bien lui prêter pour régler la société. Plus d’État qui régule est une revendication économique légitime, réclamée par le libéralisme (voir Fernand Braudel). Mais régulation ne signifie certainement pas plus de fonctionnaires aux commandes !

Un livre passionnant qui se lit facilement et vient compléter pour l’entreprise les analyses de la bourgeoisie par le couple Pinçon-Charlot.

François-Xavier Dudouet et Éric Grémont, Les grands patrons en France : du capitalisme d’État à la financiarisation, 2010, éditions Lignes de repères, 174 pages, 17.10€

Eric Grémont est directeur de l’OPESC

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2 réflexions sur “Dudouet et Grémont, Les grands patrons en France

  1. Voui… il existe des idéalistes partout. Surtout ceux qui ont été bien « élevés ».
    Avouez que cela se fait rare. Les égoïstes issus de soixantuitards sont avides et parvenus pour la plupart. Le problème n’est pas tant les « grandes » écoles que la mafia sociologique des beaux quartiers, lycées privés et rallyes réservés qui s’autoentretient pour se coopter. Pouvoir politique = pouvoir économique. Pire qu’aux USA ! On a beau se vanter d’être « révolutionnaire » et « socialiste », la réalité toute crue (à droite comme à gauche), c’est le pouvoir. Il passe par la politique pour avoir l’argent, lequel argent établi la reproduction : beaux quartiers, lycées privés, rallyes chics, fréquentations, vacances huppées, etc.
    Ce qui m’amuse dans ce livre est la réalité montrée, bien au-delà du paravent idéologique social-national ou social-démocrate ! C’est bien plutôt Moi-Je-Personnellment.

  2. Judem

    Comme chez les juifs, le premier cercle n’a pas à s’abaisser au pouvoir et à l’argent, le deuxième cercle est là pour ça. Le pouvoir et l’argent ne permettent pas d’acquérir et de jouir de la maîtrise de quelque domaine que ce soit, qu’il s’agisse du violon ou de la science. Au contraire, certaines études montrent même qu’ils tuent petit à petit le plaisir que procurent de nombreuses activités. Sans compter que plus d’un incompétent a souvent la possibilité de monter dans la hiérarchie parce qu’il arrangera des intérêts. En ce qui concerne normale sup, je pense que leur score en prix nobel de physique et médaille fields les exonère de descendre à des plaisirs plus bas.

    Je connais quelques familles qui casent leurs enfants dans les très grandes écoles, ceux qui sont suffisamment géniaux s’occupent de manière noble à des sujets élevés. J’ai un ami polytechnicien qui est parti à la Nasa puis au Caltech (université ayant le record mondial de prix nobels), pas pour diriger ou faire de l’argent. J’ai remplacé à une époque pour divers enseignements un scientifique des mines de paris qui a préféré refusé de monter hiérarchiquement afin de pouvoir faire suffisamment de recherche (il n’est pas le seul scientifique à agir ainsi, lire les mémoires de Reeves par exemple). D’ailleurs, il est scandaleux que les grandes écoles françaises, souvent scientifiques à la base, laissent partir autant de leurs éléments vers des postes qui ne sont pas vraiment au service du progrès, scientifique notamment, cela est un véritable gâchis.

    Et, comme dirait mon petit frère qui a un niveau scientifique plus élevé que le mien, il n’y a que ceux qui ne font pas partie des meilleurs dans un domaine qui ont besoin d’un minimum de relationnel. C’est mon cas, même si je me défends et que cela dépend aussi des équilibres de vie qu’on choisit. En tout cas, ces réseaux ne m’impressionnent pas par leur niveau. Et, si un jour je devais contribuer à des travaux présentés dans les toutes meilleures revues mondiales (je m’accroche en montant le niveau petit à petit), cela me procurerait infiniment plus de plaisir que d’avoir une situation de pouvoir et de richesse (cela procure déjà beaucoup de plaisir de comprendre des choses complexes et d’arriver de temps en temps à échanger voire à éveiller quelqu’un d’autre). Mais il est vrai que des gens, souvent mal éduqués, ne comprennent pas grand-chose à certaines choses voire les asservissent.

    PS : je suis plus scientifique mais il serait possible de reprendre une bonne partie de ce que je dis en remplaçant la science par quelque domaine plus lettré, voire pourquoi pas l’économie du moment que cela inclut aussi de nobles fins pour le progrès humain.

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