Articles tagués : eugénisme

Joaquin Scalbert, Nouvelles du temps présent

Deux nouvelles dont une courte sur l’expérience de mort imminente, pas la meilleure car trop didactique. Mais l’auteur s’en tire avec une pirouette à la fin.

La plus intéressante, Zoël et ses pères, fait 85 pages, soit 70% du recueil. Elle met en scènes les conséquences (inattendues) de l’exigence de transparence pour les donneurs biologiques de sperme.

Zoël est un garçon de 16 ans qui a des doutes sur ses origines parce que ses parents – qui l’aiment – parlent toujours de ses succès en se référant à la famille de sa mère mais jamais en comparaison avec son père, ce qui est curieux. Personne ne lui a dit qu’il était né d’un donneur de banque, à Los Angeles pour être plus précis, car la législation était plus libérale vingt ans auparavant en Californie que dans le vieux pays catholique engoncé dans son juridisme bureaucratique qu’est la France.

L’auteur élimine d’emblée les problèmes familiaux, le couple est sans histoire, avec deux filles après Zoël ; tout le monde s’aime bien. Mais la quête de l’intelligent aîné, poussée par la mode de la transparence pour tout et rien, va perturber l’équilibre longuement acquis. Le père officiel se sent diminué, renvoyé à son impuissance spermatique, fin de race d’une lignée d’aristos portant un nom. La mère se sent pousser des ailes, elle a tout décidé, choisi les critères du géniteur sur catalogue (blond, intelligent, artiste, sportif…). Le fils se découvre un nouveau père, justement dans le domaine professionnel qu’il affectionne, le cinéma, dont il veut faire son métier.

Mais qu’en dira-t-on ? Dans la famille collet monté, dans la société où les « amis » vont jaser, à l’école, auprès des filles ? D’ailleurs, le père des filles est-il leur père ? Non, bien-sûr – et elles, qui n’ont rien demandé, vont devoir vivre avec cette révélation. Du côté du père biologique, Victor, trouver un fils supplémentaire seize ans après est plutôt flatteur, une curiosité, mais du côté de sa femme et de ses fils, cela pose question. D’autant que l’épouse se sent flouée de ne pas avoir été mise au courant de ces dons de sperme aux Etats-Unis et de l’autorisation donnée aussi à ce que le géniteur puisse être un jour contacté. Journaliste d’investigation, elle veut en écrire une enquête en forme de scoop, ce qui est plutôt gênant pour tout le monde !

L’auteur, qui affectionne de façon manifeste les retournements de situation, va conclure sans conclure. Car il affectionne aussi de poser les problèmes sans les résoudre, laissant à chacun la réflexion ouverte. Il n’est certainement pas un « écrivain engagé ».

Mais il est vrai que toutes ces manipulations sociales sur la procréation, PMA, GPA, eugénisme euphémisé des banques de sperme ou d’ovocytes, opérations transgenres, obligent à la recomposition par étape des familles. Elles ne sont pas faites pour l’équilibre mental des enfants, ni pour une stabilité affective et éducative des couples. Les apprentis sorciers du « j’ai l’droit », qui savent tout mieux que tous leurs ancêtres, jouent avec la génétique et l’enfance comme aux dés. Juste pour voir. Juste pour le plaisir. Car le « droit » individuel est devenu sacré et les désirs des ordres. La société occidentale, menée par le consumérisme libertarien américain, génère des citoyens qui trépignent comme des gamins de 2 ans : « moi je », « moi d’abord », « moi aussi » ! Comme s’ils étaient sûrs d’avoir « le choix » de leur destin… Ils n’ont jamais lu Darwin, ni Nietzsche, ni Marx, ni Freud – ni même Bourdieu ! Ils sont conditionnés, ils sont cons tout court de ne pas le soupçonner à l’ère pourtant universelle du soupçon des com(plots).

Quant aux masses démographiques d’autres continents, elles guettent l’instant propice où le suicide collectif fournira l’occasion d’imposer « leur » culture, « leurs » mœurs, « leur » vision du monde. A nos dépens – mais ce sera tant pis pour nos descendants avides d’égoïstes « droits » particuliers. L’auteur se garde bien d’aller jusque-là, trop mainstream comme ancien pubard pour l’oser. Mais il pose avec ironie les bonnes questions.

Joaquin Scalbert, Nouvelles du temps présent – Archives du lendemain, éditions Douin, 2021, 123 pages, €14.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Un commentaire

Dan Brown, Inferno

dan brown inferno 2013

Inferno, l’Enfer, première partie de la Divine comédie de Dante, est le fil du thriller. Dan Brown mélange complot, rébus, messages à décoder, jeux de piste, sens caché, écologie. Agitez bien en shaker atelier d’écriture et vous obtenez un produit fabriqué standard, prêt-à-lire comme on le dit du prêt-à-porter. Ce n’est pas mauvais, mais insignifiant.

On se laisse prendre, mais à condition d’en rester à l’épidermique-émotionnel-superficiel de la tranche d’âge 15-18 ans, dont l’auteur dit lui-même être « le cœur de cible d’Hollywood » (donc le sien). Pas de sexe, pas d’agitation des petites cellules grises (ça prend la tête comme les sédatifs dont tout le monde se bourre dans le roman), mais de l’action et de la « culture-pour-les-nuls » avec usage intensif de Wikipédia (pour les paidés, les enfants en grec ancien). Avec les erreurs-et-approximations de rigueur chez les pas-finis comme cette affirmation inepte p.372 : Venise « conquise peu après [la peste] par les Ottomans » ! C’est évidemment faux, malgré les 62 documentalistes et relecteurs « remerciés » en fin du livre.

Très ado aussi est cette remarque sexuelle sur le ton de la dérision des années lycée : « En comptant Hercule et Cacus – deux autres colosses nus – et les satyres accompagnant le dieu des Océans, ce n’était pas moins de douze pénis géants qui s’offrent au regard du badaud » p.183. Vous aurez reconnu, je n’en doute pas, la piazza della Signoria à Florence – et c’est bien sûr tout ce qu’elle offre en termes d’art aux visiteurs…

Dans un autre passage est décrite « la prise de Diomède », où le vaincu tient Hercule « par les couilles ». Très ado, je vous dis – émoustillé par les muscles mais interdit de sexe par le puritanisme américain des années 2000, ce pourquoi les femelles du roman ne sont pas femmes mais autoritaire stérile (la directrice de l’OMS), surdouée psychotique (Sienna), ou enceinte jusqu’aux yeux (Maria Alvarez). Aucune romance ne doit venir troubler la cryptologie qui permet de sauver le monde.

Nous retrouvons le Robert Langdon du Da Vinci Code en prof d’histoire de l’art spécialisé dans la symbolique médiévale. Il se réveille à l’hôpital amnésique, autre « truc » piqué au thriller américain La mémoire dans la peau. Sauf que ce n’est pas dans la peau mais dans le col de sa veste « Harris Tweed » que Langdon retrouve un cylindre à serrure biométrique contenant un rébus futuriste. Il est aidé en cela par une vigoureuse blonde « au QI de 208 » (dont l’auteur a du mal à donner sa pleine mesure, sans doute lui-même plus limité que sa créature).

  • Intelligent, le Langdon ? Non pas, mais pourvu d’une « mémoire eidétique » (à vos wiki !).
  • Forte, la Sienna au QI de 208 ? Non pas, mais caméléon sachant jouer tous les rôles.
  • Puissante, la directrice de l’OMS ? Non pas, bien qu’elle se déplace habituellement en C130, mais bornée et politiquement correcte jusqu’à ce qu’on lui mette le nez dedans…

Vous avez l’habituelle brochette d’érudits italiens qui s’empressent d’étaler leur savoir, les nervis obtus et musculeux qui ne pensent qu’à tirer dans le tas, les touristes évidemment idiots qui retardent l’avancée et qui béent devant tout insolite, sans parler des Maîtres du monde ou qui se croient tels, président de société, richissime biochimiste, VIP en visites privées dans les plus beaux lieux du monde. Le lecteur (de 15-18 ans) se sent flatté d’être invité aux musts dans le sillage de leur prof Langdon.

botticelli la carte de l enfer

Le thriller est bien construit, Dan Brown a de la technique ; chaque fin de chapitre est un moment de suspense qui vous fait aller de l’avant, les péripéties se cumulent et s’enchaînent, les coups de théâtre ne sont pas absents. Mais la psychologie des personnages reste très sommaire – adaptée probablement aux cerveaux bornés des 15-18 ans vus par Hollywood. Langdon a cette fâcheuse propension à bavarder et à se creuser la tête sans bouger juste lorsqu’il est urgent d’agir, et c’est sa blonde qui doit le traîner dans la bonne direction (voilà pour conforter les filles). Mais il découvre toujours un lapin dans son chapeau d’érudit pour faire rebondir le nombre de pages (voilà pour faire jouir les garçons). Et le lecteur de 15-18 ans ne sera pas surpris (plus âgé, si) s’il court comme un lièvre dès sa sortie d’hôpital où il se trouvait soi-disant « dans le coma ».

Nous avons les oppositions binaires à la portée des ados : drones contre passages secrets, génétique XXIème siècle contre Florence Renaissance, eugénisme (évidemment « nazi ») contre sentimentalité des médecins du monde (évidemment politiquement correcte). L’orgueil « transhumaniste » pousse à se prendre pour Dieu et à s’adorer en Narcisse, donc à être plutôt homo (pouah ! selon la morale de l’auteur) plutôt qu’hétéro (le Bien issu de la Bible)…

Avec cette interrogation tendance (aujourd’hui de droite aux États-Unis) : « Les endroits les plus sombres de l’enfer sont réservés aux indécis qui restent neutres en temps de crise morale ». Est-ce tiré de Dante ? C’est en tout cas la leçon aux ados que Dan Brown veut faire passer.

Vous l’avez compris, mélangez tout et vous avez un thriller prêt-à-lire pour 15-18 ans. Ça se lit puis ça s’oublie, mais vous passez un moment plutôt agréable, captivé juste ce qu’il faut sans laisser aucune trace. Car le virus Brown laisse stérile une partie de la population lisante – vous comprendrez cette énigme quand vous aurez fini le livre.

Dan Brown, Inferno, traduction française Dominique Defert et Carole Delporte, mai 2013, Jean-Claude Lattès, 567 pages, €21.76

Catégories : Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,