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François Heisbourg, Secrètes histoires

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Fils de diplomate luxembourgeois et énarque français, François Heisbourg a été conseiller du Prince avant d’être théoricien de la géopolitique. Secrètes histoire est son 14ème livre depuis 2001 mais il a atteint désormais 66 ans, ce qui le laisse un peu plus libre de propos. Membre du Centre d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères (1978-79), premier secrétaire à la représentation permanente de la France à l’ONU (1979-1981), conseiller pour les affaires internationales au cabinet du ministre de la Défense (1981-1984), directeur-attaché à Thomson-CSF (1984-1987), directeur de l’IISS (1987-1992), directeur désigné de l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève, directeur du développement stratégique de Matra Défense Espace (1992-1997), responsable d’une mission interministérielle sur la recherche et l’enseignement sur les questions internationales et de défense (1998-2000) et directeur de la Fondation pour la recherche stratégique (2001-2005) – il sait de quoi il parle, tout en n’ayant pas toujours eu la hauteur de vue exigée par l’implication directe dans les événements. Ce livre de souvenirs géopolitiques tente de réparer cet aspect « nez sur le guidon » comme la propension à aduler l’Administration.

Le livre est écrit avec bonheur, presque avec jubilation, sept chapitres probablement repris d’articles divers raboutés et refondus. Le ton est vivant, avec des anecdotes personnelles et quelques révélations peu connues du grand public : combien le système automatique de riposte nucléaire soviétique RYAN a failli vitrifier une grande part de l’Amérique (p.74), combien le monde est passé juste à côté d’un drame nucléaire à Cuba en 1962 alors qu’un sous-marin soviétique armés de missiles atomiques était grenadé par la marine américaine et que seul son commandant a refusé d’actionner sa clé sur les trois requises (p.147), combien la France, l’Allemagne et l’Italie ont failli faire la bombe ensemble en 1957 – avant que de Gaulle n’y mette le holà (p.158).

Pour l’auteur, acteur et théoricien, l’histoire n’est écrite nulle part et les événements sont parfois contingents, tenant à peu de choses.

Fondateur du concept d’hyperterrorisme, il note que l’hyperpuissance militaire américaine est inopérante face aux suicidés de Dieu, mais que la résolution de ce qui n’est PAS une guerre dépend de l’efficacité de la police et des services de renseignements. L’Europe, en ce sens, est bien indigente, en retard par inertie, chaque État, chaque service même gardant jalousement ses informations ou ne tenant pas compte de celles des autres par éparpillement bureaucratique.

Le système international n’est plus celui de la guerre froide mais multipolaire – sauf que la Russie de Poutine ne l’a pas compris et poursuit sa course à la puissance contre l’Occident : les sanctions étaient-elles le meilleur moyen d’apaiser les tensions ? L’erreur de Bush d’occuper l’Irak en 2003, suivie de l’erreur d’Obama de ne pas faire respecter la ligne rouge des armes chimiques en 2013, a déstabilisé un Moyen-Orient compliqué et éclaté entre tribus, sectes et religions. L’Arabie Saoudite s’est crispée en 1979 lorsque des salafistes ont attenté à La Mecque, obligeant le Royaume à faire intervenir les Français du GIGN pour les neutraliser. Désormais, l’Arabie Saoudite se veut plus salafiste que les salafistes (p.312), le wahhabisme n’étant après tout qu’une interprétation littérale du Coran. D’où les financements publics d’Al Qaida, les financements privés de Daech, les complaisances aux imams rigoristes, l’exportation de la foi en Europe…

Les tabous idéologiques (l’islam « respectable » – d’où personne n’a vu surgir Daech p.88), économiques (réduire le déficit public est indispensable à la croissance… sans cesse future, ce « qui pousse les citoyens à se tourner (…) vers la situation intérieure, le cas échéant au profit des choix xénophobes du Front national et des options protectionnistes des extrêmes de gauche et de droite » p.326), social (« ce n’est pas au nom de la lutte contre le terrorisme qu’il convient de réformer l’Éducation nationale, mais bien au nom de l’intégration sociale » p.140), politiques (tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil), diplomatique (« plusieurs de ces pays ont réellement utilisé armes chimiques et vecteurs balistiques, ce qui donne à penser que le tabou pesant sur le recours éventuel à l’arme nucléaire n’est plus aussi absolu que pendant la guerre froide » p.177) dessinent un monde irénique.

Poutine devrait-il savoir que l’Occident ne déclenchera pas la guerre – alors que sa paranoïa monte en raison de « l’étroitesse des cercles de prise de décision et les restrictions croissantes sur le débat public d’experts qualifiés » p.24 ? Et « la Chine actuelle rappelle, à bien des égards, la montée de l’Allemagne avant 1914 » p.217. Les pays issus de la décolonisation, plus la Russie et la Chine, ne suivent pas l’idéologie hédoniste égalitariste occidentale : « à des degrés divers, l’on y récuse le droit à l’avortement, l’homosexualité, la séparation des religions et de l’État. Cela est déplorable, mais le fait est que, sur ces questions comme sur d’autres, différents systèmes de valeurs existent, y compris entre démocraties et parfois au sein même des démocraties » p.235.

Francois Heisbourg

Le panorama est vaste, le propos mesuré, souvent les chapitres se lisent sans qu’on en conclût grand-chose – vieille habitude des ministères… Mais s’en dégage quand même une vaste fresque d’aujourd’hui, une synthèse étonnante. « Le lecteur aurait quelques raisons de trouver peu agréable le tableau du monde qui lui a été servi ici : la menace de l’hyperterrorisme, la société de surveillance, le risque croissant d’emploi des armes nucléaires, un Moyen-Orient en implosion, l’Europe en crise face à la violence au Sud et à l’Est, les risques de conflits en Asie, un monde multipolaire désordonné face aux défis planétaires comme le réchauffement climatique, l’ensemble étant aggravé par la proposition que, si ça va moins bien qu’hier, ça ira encore plus mal demain… » p.343. Mais « nous ne vivons pas la fin des temps, (…) ni une situation inédite ni une situation particulièrement dramatique » p.343. Nous avons déjà vu l’équivalent et nous avons les moyens de faire face.

La leçon d’expérience de l’auteur est qu’« un bon analyste aura réussi dans sa tâche en donnant du sens au présent, de manière à fournir des clés permettant d’avoir prise sur la formation de l’avenir » p.84. Car l’avenir est fabriqué par le présent, il n’est pas « découvert » comme s’il était écrit. Ayant été moi-même analyste, ailleurs qu’en administration, je confirme.

  • Première règle : « ne pas confier aux seuls services de renseignements la conduite de l’analyse des mystères » p.85.
  • Deuxième règle : « se méfier comme de la peste des phénomènes de troupeau ».
  • Troisième règle : « l’intérêt de toujours aborder les problèmes de manière pluridisciplinaire » p.86.
  • Quatrième règle : « laisser travailler en paix ceux qui se livrent à » l’analyse p.87.

Un bon livre de géopolitique pas aussi organisé que celui de la regrettée Thérèse Delpech, et qui laisse plus de questions ouvertes qu’il n’apporte de réponses claires, mais qui aide à comprendre le monde où nous vivons.

François Heisbourg, Secrètes histoires – La naissance du monde moderne, 2015, les essais Stock, 372 pages, €21.50

e-book format Kindle, €14.99

Biographie ISS (international Institute for Strategic Studies)

Attentats de Paris-Bruxelles : Parler d’armée et de guerre concernant Daech, c’est se tromper de combat, Huntington Post 22/03/2016

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Contre les va-t-en guerre

Après avoir envoyé l’armée au Mali, des troupes en Centrafrique, menacé la Syrie de missiles, voilà que François Hollande, envoie quatre avions de chasse dans les pays baltes. Contre la Russie. Le citoyen ne sait pas s’il agit par posture personnelle ou poussé par le lobby des armements – ou si c’est pour compenser une baffe électorale pourtant annoncée. Évidemment à chaque fois, aucun débat au Parlement pour cette dépense supplémentaire en période de restrictions budgétaires, ni pour engager le pays dans des opérations qui ne menacent pas directement ni immédiatement sa sécurité. Ni pour évaluer les conséquences possibles d’une escalade, ou à l’inverse les mesures fermes qu’il faut prendre pour marquer les principes. Évidemment, silence au parti socialiste, parti du président, où un « secrétaire » sort à chaque fois qu’il l’ouvre soit une évidence, soit une ânerie – avec deux jours de retard, comme s’il avait d’abord pris ses ordres.

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Le glorificateur de la guerre de 14 en remet une couche en matamore bedonnant. Surtout vanter les autres – par la parole – ne pas donner l’exemple – par les actes : c’est ça la politique. Suivre le vent du « ah, comme c’était bien avant ! » La réaction touche-t-elle le socialisme national pour célébrer autant le passé de la « Grande » guerre en poussant à la Troisième guerre mondiale ? Les témoins sont tous partis, ils ne peuvent démentir. Pourtant restent leurs œuvres, pour ceux qui ont écrit. Et là, le ton change. Stefan Zweig, écrivain autrichien né en 1881, était trop vieux et en trop mauvaise santé physique pour être apte au service en première ligne. Mais il lui a été confié des missions de renseignement et de collecte de documents près du front. Dans Le monde d’hier, souvenirs d’un Européen, il dénonce ouvertement l’hypocrisie des politiciens et des intellos fauteurs de guerre.

Les profs, toujours en quête de textes vivants des témoins de l’histoire, devraient se pencher sur ce livre, inégalé pour la période et d’une langue très fluide.

« C’est là que le mensonge de la guerre me sauta au visage, le pur mensonge, énorme, éhonté ! (…) Les coupables (étaient) uniquement ceux qui prenaient la parole pour exhorter chacun à la guerre. (…) J’avais identifié l’adversaire qu’il me fallait combattre – le faux héroïsme, celui qui préfère envoyer les autres par-devant dans la souffrance et la mort, l’optimisme facile des prophètes sans morale, les politiques comme les militaires, ceux qui promettent sans scrupule la victoire et prolongent ainsi la boucherie et, derrière eux, le chœur stipendié de tous ces « phraseurs de la guerre »… » p.1082.

Quiconque peut sans peine mettre des noms aujourd’hui sur ces propos universels : les blablateurs comme Hollande qui exhortent à la guerre, les faux héros derrière leurs bureaux officiels, les prophètes à courte vue tels Rumsfeld en Irak, les allez-y les p’tits gars et tous les phraseurs à la BHL. Car la Libye de Sarkozy n’était pas plus glorieuse que le Mali de Hollande : on voit bien comment l’anarchie est née et, avec elle, la déstabilisation de toute l’Afrique du nord et du centre. L’anarchie à Kiev, c’est ce que craint la Russie pour sa base militaire de Crimée : est-ce si difficile à comprendre, donc à négocier ? Est-ce l’anarchie que veut la hollandie au Proche-Orient ou en Europe centrale ?

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La guerre, plus que jamais, est grave parce que l’humanité peut se détruire d’un coup depuis Hiroshima. Et que, l’exemple de 1914 le prouve, aucune « civilisation » ne peut résister à l’engrenage des circonstances, ni la raison aux passions – ce que la regrettée Thérèse Delpech a appelé « l’ensauvagement » de l’humanité. Elle évoquait déjà, en 2005, la Russie, ce pays infantilisé, en pleine phase de régression et susceptible de n’importe quelle agressivité revancharde. Nous y sommes – et que fait-on ?

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Instaurer un rapport de forces est bon s’il s’agit de négocier – mais attention à ne pas aller trop loin, à la remorque des États-Unis, surtout sans comprendre pourquoi la Russie agit ainsi. Sarkozy avait mieux fait en Géorgie que Hollande en Ukraine. Je sais bien qu’il s’agit de l’OTAN mais prendre la mesurette d’envoyer « quatre avions » contre un pays qui en compte plus de 1200 – tout en lui vendant toujours trois navires militaires Mistral, est une petite tape de velléitaire : attention, hein, à ma troisième réélection je vais me fâcher ! Où l’on voit la grenouille se faire plus grosse que le bœuf.

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen, 1942, traduction Dominique Tassel, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, €61.75

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Thérèse Delpech, L’Ensauvagement

Article repris par Medium4You.

Thérèse Delpech est décédée le 18 janvier à Paris, à l’âge de 63 ans d’une « longue maladie » sur laquelle elle est restée très discrète jusqu’au bout. Pour parler du « retour de la barbarie au 21ème siècle », le sous-titre, voici un livre bien écrit. Ce n’est pas par hasard, l’auteur est agrégé de philosophie et chercheur au CERI (Centre d’Etudes et de Recherches Internationales) dépendant de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, et à l’Institut international d’études stratégiques de Londres. En hommage, je reprends ma chronique d’un de ses meilleurs livres. Elle a été membre du cabinet d’Alain Savary (1981-84), ministre de gauche, puis de celui d’Alain Juppé au Quai d’Orsay (1993-95), ministre de droite. Son livre sort donc des étiquettes étroitement partisanes (donc bornées) pour aborder le monde et son tragique. Prix Fémina, L’Ensauvagement a été choisi pour l’épreuve orael du concours 2011 de l’École de Guerre…

Cet ensauvagement est une façon à la Chevènement d’évoquer ce que les historiens ont appelé « la brutalisation ». C’est un autre nom pour l’habitude de la violence, de l’inhumanité qui ne fait plus réagir, de l’autoritarisme pratiqué, exigé, légitimé, après un conflit majeur où toutes les valeurs basculent.

Tolstoï, repris par Balzac, fait remonter l’ensauvagement des Européens à la Révolution française et à ses suites napoléoniennes, mais c’est bien la Grande Guerre de 14-18 qui a créé cette barbarie qui hante encore la troisième génération dont nous sommes. Avec la modernité en prime, celle de la mondialisation de toutes les relations – politiques et culturelles autant qu’économiques – et les pouvoirs énormes des industries et des nouvelles technologies. La terreur et la barbarie pénètrent chaque jour au cœur des foyers tandis que les rituels de torture et de mort des égorgements, tueries, massacres, déportations, viols, tortures, emprisonnements, prises d’otages, répressions, crimes en série et crimes d’État, deviennent une nouvelles « norme » qui règne dans le monde. Il est donc illusoire pour les Européens de se croire à l’abri dans leur société policée au niveau de vie confortable. Les jeunes soldats américains se battant en Irak ont souvent l’illusion de « killer » des « aliens », ils le disent – et ils trouvent ça « cool » (Evan Wright, Generation Kill, 2004, Putnam).

Il est hypocrite d’encourager les dictatures ailleurs dans le monde alors que l’on pérore ici sur les « droitsdelhomme » et autres ronflantes libertés commémorisées chaque année un peu plus. C’est faire trop confiance à « l’homme rationnel » comme à « l’homo oeconomicus » dont a vu, pourtant, le tout aussi rationnel délire entre 1914 et 1918 à l’ouest, entre 1917 et 1989 à l’est, entre 1933 et 1945 à l’ouest à nouveau, et autour de 1984 dans les Balkans – pour se limiter à l’Europe. Thérèse Delpech : « La politique ne pourra pas être réhabilitée sans une réflexion éthique. Sans elle, de surcroît, nous n’aurons ni la force de prévenir les épreuves que le siècle nous prépare, ni surtout d’y faire face si par malheur nous ne savons pas les éviter. Tel est le sujet de ce livre » p.30.

La passion égalitaire et démocratique, lancée par les révolutions française et américaine, est devenue universelle, même si les régimes ne le sont guère. « Cette universalisation est porteuse de mouvements révolutionnaires d’un nouveau type, dont le terrorisme n’est qu’une manifestation » p.50. Les printemps arabes ont montré ce que cette hypothèse avait de vraie.

Le ressentiment historique (Chine, Iran, Pakistan, Palestine) est un autre ressort de déstabilisation de régions entières du monde.

L’envie et l’imaginaire du Complot malfaisant visent en troisième lieu l’Occident, sans distinction aucune entre Américains et Européens. « La réalité historique contemporaine, plus instable qu’elle ne l’a été depuis des décennies, et porteuse de grands changements, est si profondément décalée par rapport à la volonté de repos des sociétés développées, que la prise de celles-ci sur les événements deviendra de plus en plus précaire » p.75. Avis aux retraités de l’esprit qui se croient « non concernés » ou « au-dessus de tout ça » : l’épicentre des affaires stratégiques du 21ème siècle sera l’Asie.

Que la plupart des Européens ne l’envisagent même pas montre combien l’Europe est devenue provinciale. Thérèse Delpech ne mâche pas ses mots : « Le mépris de la vie humaine, le refus de distinguer les civils des combattants, l’assassinat présenté comme un devoir, sont des provocations directes aux valeurs que nos sociétés sont censées défendre. Quel prix sommes-nous prêts à payer pour le faire ? A voir la réaction de l’Union Européenne au massacre de Beslan en Ossétie du sud en septembre 2004, on en conclut que ce prix ne doit pas être très élevé » p.120. Nous pourrions ajouter, dans un moindre registre, les palinodies autour du « gaz russe » livré à l’Europe qui vaut bien plus, semble-t-il, que la démocratie récemment confortée des Ukrainiens. Que la gauche « morale » ne vienne pas faire la leçon, elle qui n’a pas valorisée la révolte des syndicalistes polonais en 1982 sous Pierre Mauroy…

Le confort ne se bat jamais pour la morale, il faut le reconnaître, surtout à gauche où le moralisme donne cette bonne conscience qui suffit à dispenser de faire quoi que ce soit. La droite est plus préoccupée de ses intérêts, chacun le sait, économie d’abord, la morale ne sert qu’à la stratégie de puissance ; elle est moins menteuse en ne disant pas une chose tout en faisant son contraire.

Quatre chapitres rythment le propos,

  1. « le télescope », présentation de la méthode d’appréhension des choses,
  2. « 1905 », l’analyse de cette année pré-1914 cruciale pour le 20ème siècle,
  3. « le monde en 2025 », qui braque la lunette sur l’avenir possible, enfin
  4. « retour à 2005 » pour traquer dans l’aujourd’hui les prémisses des possibles.

Thérèse Delpech fait « trois paris sur l’avenir » en 2025 :

  1. Le terrorisme international continuera d’être un problème grave car les terroristes savent être patients, reconstituer leurs réseaux rapidement, s’adapter aux interdits et surtout gagner la bataille des idées ;
  2. Les armes de destruction massive vont proliférer, la Corée du Nord, l’Iran, plusieurs états du Moyen-Orient, devraient acquérir l’arme nucléaire ;
  3. La Chine représente la menace majeure par sa masse, son orgueil revanchard sur l’humiliation infligée durant des siècles par l’Occident et son obsession de « récupérer » un Taiwan qui a goûté à la démocratie et que des traités lient au Japon et aux États-Unis. Car la Seconde guerre mondiale, bien terminée en Europe, ne l’est pas en Asie lorsque l’on observe les « excuses » régulièrement proposées mais jamais suffisantes du Japon aux Indonésiens et aux Chinois pour les avoir colonisés, la Corée toujours non réunifiée (ni la Corée du sud, ni le Japon, ni la Chine n’y ont intérêt), ou les mensonges sur le rôle de Mao durant la guerre sino-japonaise (craignant en 1939 un pacte entre Allemagne et Japon, Mao a collaboré avec les services secrets japonais pour affaiblir Chiang Kai-chek et obtenir le soutien de Staline).

Trois chapitres pointent les problèmes futurs en germe dans l’actualité.

  1. Le premier, sur la Russie, montre l’archaïsme d’un pays replié sur lui-même et empressé d’en revenir aux recettes soviétiques, tandis que les Occidentaux, toujours fascinés par la puissance, retrouvent les vieux réflexes de soutenir les dirigeants plutôt que les peuples. « Le pays est devenu imprévisible, tenu par une étroite camarilla qui a du monde et de la Russie une vision fausse. Elle a démontré son incompétence en 2004 et 2005 avec la tragédie de Beslan, les erreurs grossières d’appréciation en Ukraine et la surprise qui a suivi le renversement du président Akaïev au Kirghizistan » p.256. Incompétence des forces spéciales privilégiées par le régime, corruption généralisée, mépris de la vie humaine, ensauvagement de tout soldat envoyé en Tchétchénie qui en revient enclin à l’intimidation, au gangstérisme et au meurtre, le pays est, selon Mme Delpech, infantilisé, en pleine phase de régression et susceptible de n’importe quelle agressivité revancharde.
  2. Le second, sur les deux Chine, fait de Taiwan une Alsace-Lorraine du 21ème siècle (propos de Chou En-laï en 1960 déjà). Or, rien de légitime dans cette revendication soi-disant « historique » : « depuis quatre siècles, Taïwan est peuplé de Chinois qui fuient l’arbitraire de l’empire. Il n’a été gouverné depuis la Chine continentale qu’entre 1945 et 1949 » p.280. Plus la Chine aura le sentiment qu’elle peut attaquer l’île en toute impunité, plus elle aura la tentation de le faire. Que les Chinois croient que les Etats-Unis n’interviendraient pas serait une erreur, la même que celle de Saddam Hussein et de Milosevic après celle de Hitler. Que fait l’Europe ? Pas grand-chose, et notamment la France, vouée au bon vouloir monarchique du « domaine réservé » présidentiel. Jacques Chirac préférait manifestement vendre des armes et livrer de la technologie pour affirmer son existence, plutôt que de penser à long terme. Depuis la rédaction du livre, Nicolas Sarkozy a été plus dynamique en Afghanistan, en Côte d’Ivoire, en Libye, mais la France a-t-elle encore les moyens de déployer des forces dans six ou sept endroits à la fois ? On ne sait pas ce que pense « la gauche » sur ces sujets, Hubert Védrine, conscient des enjeux, semble parler dans le désert…
  3. Le troisième chapitre porte sur « le chantage nord-coréen ». « Le jeu devient dangereux, précisément, quand Pyongyang a les moyens balistiques et nucléaires de jouer dans la cour des grands. Une des leçons principales de la crise des missiles de Cuba est que le péril essentiel est venu non de Moscou mais de Fidel Castro, qui était prêt à vitrifier la planète plutôt que d’accepter un compromis » p.308. Diffuser les documents disponibles sur les camps de travail, inhumains de la Corée du nord, devrait être la préoccupation première des médias occidentaux, plutôt que le chantage de Pyongyang sur ses armes supposées.

Sur tous ces sujets, « l’incompréhension de l’Europe est totale » or, « si l’on prend au sérieux la mondialisation, il faut accepter ses effets dans le domaine de la sécurité » p.328. Les Européens se verraient bien en retraités de l’histoire. Adam Smith, le père de l’économie libérale, avait annoncé les périls qui guettent les nations où priment les seuls intérêts économiques : « les intelligences se rétrécissent, l’élévation d’esprit devient impossible », (cité p.358). Penser devient plus urgent encore lorsque « la violence et l’appel au meurtre se logent dans le vide béant qui se trouve au cœur de la modernité et qui peut accueillir de nouvelles utopies » p.363.

Loin des descriptions ou des conditionnels journalistiques, L’Ensauvagement reste un livre de réflexion rare pour aborder la vraie mondialisation, celle des relations historiques au présent entre les peuples, celles qui conditionnent, qu’on le veuille ou non, toutes les autres. Merci, Thérèse Delpech, de nous avoir écrit ce livre.

Thérèse Delpech, L’Ensauvagement, Grasset 2005, 370 pages, €18.05 

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