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Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine

Dans cet essai de biographie intellectuelle du dirigeant russe, paru en 2015 et révisé début 2022, l’auteur dresse le portrait d’un apparatchik soviétique devenu président de la Fédération de Russie après dix années de chaos Eltsine. Il prend ses marques par petites touches avant de devenir « souverain démocratique » avant – péché d’orgueil – d’agresser ses « frères » d’Ukraine au prétexte de « nazisme ». Parabole de la paille et de la poutre : comment en est-il arrivé à cette extrémité qui le déconsidère définitivement ?

Poutine n’est pas philosophe ; il préfère l’histoire et le sport. « Il n’est pas un intellectuel. Il adore raconter sa jeunesse de voyou et d’espion plutôt que d’évoquer ses études à la faculté de droit de Saint-Pétersbourg » p.7. C’est un pragmatique qui veut rester au pouvoir pour imposer sa conception du bien à sa population et a gardé une façon typiquement soviétique de voir le monde. Pour lui, seules les puissances nucléaires mènent le jeu et les organismes internationaux ne sont que des Machins (comme disait de Gaulle). « Il ne souhaite pas imposer une idéologie d’État sur le mode soviétique » p.7. Mais il est aussi un réaliste, conscient – jusqu’à il y a peu – des rapports de force. « Il ne dit pas les mêmes choses aux uns et aux autres. A ses amis européens, il cite Kant et proteste de l’européanité profonde de la Russie. Mais lorsqu’il se rend en Asie (…) c’est différent (…) il charge l’Occident et sa politique humanitaire » p.40.

Poutine est influencé par des penseurs russes. Il n’est pas marxiste-léniniste et préfère largement Staline (le nationaliste) à Lénine (l’internationaliste). Il a évolué, non qu’il ait changé de convictions « mais il a de plus en plus osé les exprimer » p.10. Il est revanchard de la chute de l’URSS et croit en la mission de la « civilisation russe », unique en Europe, et inégalée face à une Union européenne décadente et pourrie (selon lui) par l’argent et l’immoralité, « la propagande pédophile » p.69. Il veut un développement séparé et se pose en sauveur conservateur de la chrétienté européenne. « Vladimir Poutine, étrangement, semble surtout obsédé par une question, celle de l’homosexualité » p.77. Comme Hitler les Juifs, l’homosexualité pour Poutine paraît névrotique, comme une réaction effrayée et hystérique face à ses propres démons, génétiques pour l’un, pulsions pour l’autre.

Le conservatisme de Soljenitsyne lui sied, même s’il n’en garde que ce qui l’arrange ; c’est l’URSS militaire qui a fait reculer Hitler à Stalingrad, en plein hiver et a enchanté l’imagination du jeune Vladimir. « La culture de la guerre permanente est aussi celle de la victoire. Et celle-ci, aux yeux des dirigeants russes et soviétiques, donne des droits » p.19. Il s’agit d’une « supériorité morale dans les relations internationales » à défendre les positions russes fondamentales – d’où la revendication sur l’Ukraine pour « réparer le mal » p.25 dû à la chute de l’empire soviétique. L’humiliation de l’intervention Otan en Serbie et au Kosovo doit être vengée. D’où l’Ossétie du sud, la Crimée, les républiques séparatistes du Donbass. Laissez-le faire et il fera comme Hitler avec les territoires irrédentistes peuplés d’Allemands avant la Seconde guerre mondiale : il les annexera sans procès, avec l’habillage juridique adéquat (demande du pays frère, référendum en urgence, vote de la Douma) – ou par la guerre ouverte.

Ivan Ilyine est son penseur de référence, dont l’acteur et cinéaste Nikita Mikhalkov lui a parlé. Spécialiste de Hegel opposé à la révolution de 1917 et expulsé d’URSS en 1922, il « veut démontrer qu’on ne viole pas l’éthique chrétienne – à laquelle il se rattache – lorsque l’on s’oppose au mal, au besoin par la force » p.47. Poutine l’appliquera aux Tchétchènes, aux oligarques antagonistes (14 morts par « suicide » de plusieurs balles depuis quelques mois), à l’Otan, à l’opposition démocratique. Selon Berdaiev, Ilyine « a été contaminé par le poison du bolchevisme » p.48 : au nom du bien absolu il s’oppose par la force au mal. D’ailleurs Ilyine encensera les nazis en 1933, la fusion autour de l’idée nationale, l’éducation patriotique de la jeunesse, la défense de la famille traditionnelle, minimisant la persécution des Juifs. A la fin de sa vie, Ilyine penchera plutôt pour Franco et Salazar. Poutine, en effet, se montre de plus en plus conservateur chrétien autoritaire, comme ces deux-là – et comme Pétain. D’où le panégyrique de réhabilitation de Zemmour, très tenté par la vision Poutine, sur le maréchal.

La verticale du pouvoir – la dictature démocratique- et la démocratie souveraine – le nationalisme missionnaire – sont contenus dans Ilyine et repris avec délectation par Poutine. L’hégélianisme se retrouve dans une conception de la Russie comme acteur accomplissant l’Histoire, un « organisme historiquement formé et culturellement justifié » p.56. Un être original d’Eurasie selon Lev Goumilev, troisième continent, monde à part, voire troisième Rome. Que Poutine construit comme une Union européenne avec l’Union eurasiatique. Sauf qu’avec 145 millions d’habitants entre 500 millions d’habitants ouest-européens et les 1,4 milliards de Chinois, c’est plutôt mal parti ! D’où la hantise de l’homosexualité, de la « pédophilie » et du transgenre chez Poutine, qui restreint l’adoption d’un enfant russe par un étranger, la propagande homosexuelle dans les médias, les droits des LGBT, l’avortement. A noter que lui-même n’a eu que deux enfants, deux filles.

Leontiev est un autre penseur fétiche de Poutine. Aristocrate aventurier et mystique, il « hait l’Europe moderne » de la liberté, de l’égalité et de la laïcité et « exalte au contraire les formes sévères et hiérarchiques de l’Église byzantine » p.73. Il prophétise qu’une Europe fédérale finira par engloutir la Russie, cet « Etat-civilisation » où la diversité devient unité. La Révolution conservatrice allemande, si chère aux yeux d’unhttps://argoul.com/2015/05/25/alain-de-benoist-memoire-vive/ Alain de Benoist, est proche de Leontiev ; elle a préparé le nazisme. Elle prépare « la voie russe » pour Poutine, influencé aussi par Nicolas Danilevski qui proposait, en 1871, « une union de tous les Slaves sous la direction de la Russie » p.95. Pour eux – Danilevski et Poutine – « la lutte avec l’Occident est le seul moyen salutaire pour la guérison de notre culture russe, comme pour la progression de la sympathie panslave » p.96. Ses arguments – comme ceux des nazis – sont issus, écrit Eltchaninoff, des sciences naturelles « par la doctrine des races et des types d’évolution » p.98. Rien de moins.

Le chapitre X de cette édition augmentée fait le point depuis 2015 : il s’agit d’une « montée aux extrêmes ». D’où la Crimée, la Syrie, l’Ukraine – demain qui ? Les pays baltes ? La Géorgie ? La Moldavie ? Dans Les démons de Dostoïevski, un livre favori de Poutine, le nihiliste révolutionnaire donne la clé du succès en politique : « l’essentiel, c’est la légende. Pour obtenir le pouvoir et le garder, il faut remplacer les nuances de la réalité par la flamboyance du récit sacré, puis appliquer ce mythe à ce qui existe, au prix de la violence » p.196. Tout le programme du dictateur Poutine, comme celui des prétendants dictateurs que sont Zemmour, Le Pen, Mélenchon – ou Rousseau. L’archéo-conservateur antimoderniste « Poutine rend à la Russie sa vocation idéologique internationale. Le conservatisme identitaire doit devenir un phare pour tous les peuples du monde » p.171.

Nous avons au contraire, en Europe occidentale, le mythe de la vérité et de la liberté, des nuances de la réalité et du débat contradictoire. Nous comprenons Poutine, nous le combattons.

Un grand livre bien écrit et de lecture passionnante, en plein cœur de l’actualité.

Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine – édition augmentée, 2022, 198 pages, €7,50 e-book Kindle €7,49

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George Orwell, Hommage à la Catalogne

Le 17 juillet 1936, des généraux de l’armée espagnole venus du Maroc colonial fomentent un putsch contre le résultat des élections qui a mené au pouvoir le Frente popular en février. Une guerre civile commence qui durera jusqu’en 1939 entre féodaux et démocrates. Les premiers rallient les monarchistes, les fascistes et l’Eglise catholique, les seconds allant des libéraux aux communistes en passant par les anarchistes et les nationalistes basques et catalans. La propagande a trop facilement résumé ce conflit par le combat entre fascisme et démocratie : c’est moins simple et George Orwell, qui l’a vécu quelques mois au début, le montre.

En fait, Franco est un conservateur catholique, pas un fasciste révolutionnaire comme Mussolini (venu du socialisme) ni Hitler (parti de rien et devenu agitateur tribun). Franco est plus proche idéologiquement de Pétain. Quant aux démocrates, ils sont autant de sectes dont la mieux organisée – la communiste stalinienne – l’emporte rapidement. Orwell, venu par le parti travailliste anglais (scission ILP – Independant Labour Party) choisit le POUM. Malgré son nom explosif, le Parti socialiste unifié de Catalogne est un parti communiste, scission trotskyste du Komintern. La différence avec les staliniens est que le POUM récuse le pouvoir centralisé au profit des soviets ouvriers. Il s’appuie sur les syndicats tandis que le parti stalinien s’appuie sur l’armée de Catalogne et la police. Or qui a les armes et l’argent possède le pouvoir. Ce pourquoi les combats « contre le fascisme », après la réussite ouvrière à Madrid, prend à Barcelone un aspect anarchiste, le front étant composé de milices de très jeunes hommes – dès 15 ans ! – armés de vieux fusils avec peu de cartouches, les meilleures armes étant réservées à la police qui tient le pouvoir…

C’est que, explique Orwell, l’URSS ne tient absolument pas à ce qu’une révolution survienne en Occident, préoccupée tout au contraire de « bâtir le socialisme dans un seul pays » en profitant de la complaisance avide des libéraux européens à lui fournir des machines et du blé. Pas question donc que des troubles révolutionnaires se répandent tant que Moscou ne l’a pas ordonné. Ce sera la même chose avec les communistes français en 1940 lors de l’invasion nazie. Or L’Espagne des années 1930, tout comme la Russie de 1917 ou la France de 1789, avait un potentiel révolutionnaire, la modernité faisant craquer d’un coup la chape de féodalisme hérité des siècles. Les ouvriers, devenus nombreux dans les villes industrielles, prenaient le pouvoir par les urnes avant que la réaction des militaires leur fasse prendre par les armes, notamment dans la région autonome de Catalogne.

Orwell arrive en Espagne en 1936 et la Confédération nationale du travail avec ses milices ouvrières est le centre de la résistance à Franco. Staline mandate ses agents en Espagne début 1937 pour liquider par tous moyens le POUM, et Orwell assiste en direct à cette liquidation, ne manquant de peu d’être arrêté malgré son passeport anglais. Il est parti comme journaliste indépendant avec l’intention de décrire les événements et des idées simples sur un mouvement compliqué. Il a tendance à suivre d’abord les communistes, plus sensés et mieux organisés, avant de prendre conscience de la propagande inventée de ceux-ci contre le POUM et de la haine moscoutaire contre « les trotskystes » venue de l’idéologie plus que des valeurs sur le terrain. Il se souviendra du pire des méthodes staliniennes de coercition, de mensonge et de réécriture de l’histoire lorsqu’il écrira 1984.

De façon très vivante, Orwell s’inspire de son journal de guerre pour décrire la fraternité humaine, une atmosphère de pagaille et de solidarité, des situations politiques ambiguës et des moments d’intrigue policière retorses. Lorsqu’il part au front d’Aragon avec des gamins de 15 et 16 ans (il est nommé chef de groupe), il ne se passe quasiment rien. Mais il connait la joie de la camaraderie et « ce sens inné de la dignité humaine » chap. I p.669 Pléiade, que possèdent selon lui les Espagnols de cette époque. George Orwell se forge sa conviction du socialisme non dans l’abstrait d’un manuel marxiste mais en côtoyant tout simplement les gens qui le vivent sans le savoir : « Un grand nombre des incitations normales de la vie civilisée – le snobisme, la cupidité, la peur du patron, etc. – avaient tout simplement cessé d’exister. La traditionnelle division en classes de la société avait disparu dans des proportions pour ainsi dire impensables dans une atmosphère anglaise empoisonnée par l’argent (…). On avait vécu dans une communauté où c’était l’espoir qui était normal, et non l’apathie ou le cynisme, où le mot ‘camarade’ signifiait la camaraderie et non, comme dans la plupart des pays, n’importe quelle faribole. On avait respiré l’air de l’égalité » chap. VII p.733.

Revenu en permission à Barcelone, il ne reconnait plus la ville qui s’est réembourgeoisée tandis que la police tenue par les communistes staliniens combat le POUM trotskyste et ses alliés anarchistes qui ont érigé des barricades dans les rues. De retour au front, il est blessé à la gorge et est évacué dans divers hôpitaux avant de retrouver Barcelone et sa femme, secrétaire de l’ILP anglais. Les distinctions de classes sont revenues et la police traque les anarchistes et les trotskystes bien plus que « les fascistes ». La révolution étant morte à cause du diktat de Staline, George Orwell n’a plus rien à faire en Espagne. Il rentre en Angleterre où il rédige son témoignage aussitôt. Bien loin de « l’engagement » idéologique à la française (que Sartre poussera à l’absurde en vantant l’URSS stalinienne et Cuba sous la dictature), l’engagement d’Orwell est celui d’un homme sur une pulsion de justice et qui pense par lui-même. Sa sincérité est sa vérité, tirée de ses convictions intimes et non pas d’un schéma a priori. « Il était inutile de s’accrocher à l’idée anglaise qu’on est en sécurité tant qu’on respecte la loi », observe-t-il finement. « Dans les faits, la loi c’était ce que la police décidait qu’elle était » chap. XII p.804.

Son livre est mal reçu parce qu’il tranche avec la pensée dominante de la presse anglaise qui reprend sans distance (et à grande distance du front) la propagande stalinienne (bien organisée). Il réussit à publier dans la presse de gauche hors parti et expose le mensonge et la terreur – ingrédients que Poutine a conservé de Staline, faisant comme lui censurer les journaux, tuer les journalistes trop entreprenants, emprisonner et torturer les opposants de gauche… « Le communisme est aujourd’hui une force contre-révolutionnaire », écrit Orwell dans le New English Weekly du 29 juillet 1937. On le constate un siècle après en Russie et en Chine comme à Cuba. Hommage à la Catalogne est édité par Warburg au Royaume-Uni mais ne se vend que très peu ; il ne sera édité aux Etats-Unis qu’en 1952, durant la guerre froide ; et en France qu’en 1955 seulement sous le titre La Catalogne libre. Car la vérité, au fond, tout le monde s’en fout : seule importe la belle histoire que l’on se raconte à soi. C’est cela qui fait la force des fascismes, jusqu’à Trump – et l’indigence des intellos.

Hugh Thomas, le spécialiste anglo-saxon de la guerre d’Espagne, juge que le récit d’Orwell est le meilleur témoignage sur le sujet parmi les centaines qu’il a recensé, même s’il idéalise la stratégie du POUM qui était vouée à l’échec. Car Eric Blair dit George Orwell est un pragmatique, pas un mystique de Front populaire comme les petits-intellos français.

George Orwell, Hommage à la Catalogne (Homage to Catalonia), 1938, 10-18 1999, 293 pages, €7.50

George Orwell, Œuvres, édition de Philipps Jaworski, Gallimard Pléiade 2020, 1599 pages, €72.00

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Guerre civile et tribunes de militaires

Les « tribunes de militaires » publiées sur le site et dans l’hebdomadaire Valeurs actuelles (la dernière le 11 mai) n’interviennent pas à n’importe quel moment. Elles prennent exemple sur les initiatives de Trump aux Etats-Unis pour gagner les présidentielles de 2016 : plus c’est gros, plus ça passe (c’est ce que disait Goebbels – et il ajoutait : plus c’est énorme, plus il en restera quelque chose). Elles se positionnent pour la présidentielle française de 2022. Les réactions d’orgueil offensé du gouvernement sont ineptes (qui c’est qui commande ? je vais sévir ! on se croirait au collège dans les années cinquante). Mieux vaut décortiquer le texte et le contexte.

Valeurs actuelles est un hebdomadaire conservateur et national-européen. Fondé par Raymond Bourgine, venu de la finance et fondateur d’un « hebdomadaire de la droite intelligente et capitaliste » dans les années 1950, partisan de l’Algérie française, défenseur de la mémoire du maréchal Pétain mais proche de Georges Pompidou et Jacques Chirac, l’hebdo passe entre les mains de la famille Dassault (l’avionneur) puis de Pierre Fabre (le pharmacien). Il a été longtemps dirigé par Yves de Kerdel, catholique élève de l’école Saint-Thomas d’Aquin à Paris, puis du collège Stanislas, d’études de droit à Assas (la fac d’extrême-droite des années post-68), et le diplôme de la Société française des analystes financiers – avant que soit nommé le président actuel de son comité éditorial, François d’Orcival, aristocrate du Périgord ayant étudié les lettres et l’histoire avant de s’intéresser… aux affaires. Qui fut, très jeune, partisan de l’Algérie française et compagnon de militantisme d’Alain de Benoist à France Information et Jeune Nation avant la Fédération des étudiants nationalistes (FEN) puis aux revues Défense de l’Occident de Maurice Bardèche, Europe-Action de Dominique Venner et Nouvelle école d’Alain de Benoist, ainsi qu’aux travaux du GRECE (c’est une certitude, une source de toute confiance l’y a vu au début des années 1970).

Le positionnement de Valeurs actuelles est donc très clair : conservateur patronal, économiquement libéral mais avec un Etat fort colbertiste, catholique pour les mœurs et « ethnique » pour la culture. Il ne se reconnait ni dans le Rassemblement national ni dans Les Républicains mais peut-être dans un mouvement français-européen identitaire futur que prépare Marion Maréchal. Nous y voilà.

Après le contexte, le texte. Que disent donc ces tribunes « de soldats » ?

La première laisse entendre que l’armée pourrait intervenir en cas d’urgence, comme durant la guerre d’Algérie, souvenir de jeunesse nostalgique de certains dirigeants de l’hebdo. Mais le putsch des généraux (qui n’étaient pas un quarteron mais seulement quatre) a fait pschitt au bout de quelques jours car la nation n’était pas prête à revenir au pétainisme après avoir subi l’Occupation et bien observé le conservatisme catholique de Franco. Quant aux Arabes, ils pouvaient rester dans leur chez eux tout neuf. La seconde laisse croire qu’en cas de « guerre civile », les politiques donneraient l’ordre à l’armée d’intervenir, ce qui est plus réaliste mais tient pour acquis qu’une guerre civile est à nos portes et qu’il suffit d’une étincelle. Or les gilets jaunes n’ont fait que tourner en rond, tout comme les nuits debout des intellos n’avaient pas passé les aubes dorées ; quant au terrorisme islamiste, il ne touche que très peu de gens, même si leurs meurtres frappent l’opinion par leur sauvagerie. Mais il y a bien plus de morts d’accidents de la route ou de grippe chaque année que d’attentats arabes.

La rhétorique – trop bien rédigée pour être celle de « soldats » lambda – en appelle évidemment au « simple bon sens », cet argument suprême du populiste qui affirme que le citoyen de base a non seulement la raison du monde la mieux partagée mais aussi la pureté d’opinion que ne sauraient avoir ni les bourgeois, ni les intellos, ni les politiciens. Mais le bon sens se travaille par l’observation, la comparaison et la critique, la raison s’éduque à penser par elle-même.

Autre argument du nationalisme le plus classique, le sacrifice : « Ils ont offert leur peau pour détruire l’islamisme auquel vous faites des concessions sur notre sol. Presque tous, nous avons connu l’opération Sentinelle. Nous y avons vu de nos yeux les banlieues abandonnées, les accommodements avec la délinquance. Nous avons subi les tentatives d’instrumentalisation de plusieurs communautés religieuses, pour qui la France ne signifie rien – rien qu’un objet de sarcasmes, de mépris voire de haine. » Certes, mais il s’agit de sociologie et de politique, pas de guerre. Le droit existe, il est appliqué, même s’il faut des preuves… que nombre de flics sont incapables de produire, alors ils braillent, ils manifestent : que ne font-ils leurs enquêtes correctement pour que les juges aient de quoi condamner sur des bases solides ! Le coup de poignard dans le dos était la rhétorique classique du nazisme qui voulait « purifier » le pays. Quant au « c’était mieux avant »…

Enfin le seul, le véritable argument final, préparé par les violons ci-dessus est très clair : l’islamisme. Car tel est l’ennemi et il faut le désigner, même s’il apparaît sous un vocable euphémisé dont les Alain de Benoist ont par exemple le secret pour ne pas braquer (appris dans le militantisme issu de l’agit-prop d’Algérie) : « Nous voyons le communautarisme s’installer dans l’espace public, dans le débat public. Nous voyons la haine de la France et de son histoire devenir la norme. » Mais non, c’est bien excessif pour quelques braillards, nous ne sommes vraiment pas dans les années trente…

Il s’agit de résister à la multiculture, de rejeter l’islam comme un corps étranger (et les Arabes dehors, en subliminal), car ils sont vecteur de « déchéance ». « Nous l’avons vue dans bien des pays en crise. Elle précède l’effondrement. Elle annonce le chaos et la violence, et contrairement à ce que vous affirmez ici où là, ce chaos et cette violence ne viendront pas d’un ‘pronunciamiento militaire’ mais d’une insurrection civile. » Elle couverait en France selon la paranoïa habituelle des extrémistes : grand soir à gauche, guerre civile ethnique à droite. Avec, comme d’habitude chez les partisans de l’action, ces « légalistes, transis de peur, [qui] misaient déjà sur les concessions avec le mal », comme en 40. Un auteur a publié un roman d’anticipation sur le sujet, il n’a pas eu le succès national que la paranoïa aurait pu escompter. Alors la guerre civile…

Elle est le fantasme de l’extrême-droite française depuis la guerre d’Algérie et leur soutien inconditionnel à Israël, pays ethnique et nationaliste à leurs yeux (bien que de constitution démocratique). Les tensions identitaires des Arabes israéliens les ravissent : enfin les prodromes que ce qui va (inévitablement ?) se produire en France. Si les citoyens arabes d’Israël se sentent Israéliens, collectivement ils se sentent Palestiniens et musulmans. La révolte ethnique et religieuse d’aujourd’hui pourrait préfigurer une vraie « guerre civile ». Moins ils sont légitimes comme citoyens israéliens aux yeux de la population majoritaire juive, plus ils se perçoivent comme ethniquement Arabes. C’est le cas aussi en France depuis les attentats de Merah, ceux du Bataclan et de Nice. Avec, dans les deux pays, la montée de l’extrême-droite qui accroît le malaise identitaire à la fois des deux ethnies ou des deux allégeances religieuses et culturelles. La radicalisation religieuse des uns appelle à la réaction identitaire des autres.

Sauf que nous ne sommes pas en guerre (malgré les rodomontades en son temps de Hollande puis de Macron) ; nous ne sommes pas un pays qui occupe illégalement une part de territoire (depuis que nous avons quitté l’Algérie il y a deux générations) ; nous ne sommes pas surarmés ni obligés à la préparation militaire annuelle (comme Israël, pays assiégé) ; nous ne sommes pas enfin un pays à base ethnique (nous ne l’avons jamais été, même si trop et trop vite d’immigration n’est pas intégrable), même si le catholicisme a été la religion des rois et les guerres de religion un fait cruel – mais il y a quatre siècles. Alors la guerre civile…

Il s’agit plus d’un fantasme pour flatter un lectorat avide de lire ce qu’il a envie de lire et que le panorama des médias en France lui offre peu ; de faire du buzz, de faire du fric, de se positionner pour la – sait-on jamais ? – « victoire » de Marine Le Pen aux prochaines présidentielles. De l’histrionisme à la Trump, pas de l’analyse politique ni de la sociologie française qui, pourtant, serait d’actualité avec la responsabilité de la gauche dans le renouveau du racisme. La droite extrême, même avec Zemmour, manque décidément d’intellos à la hauteur.

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Manuel Vasquez Montalbán, La Rose d’Alexandrie

Le plus littéraire des romans policiers catalans, La Rose d’Alexandrie est aussi le nom d’un bateau ; c’est également le nom d’une fleur, blanche le jour, rouge la nuit, dit la chanson populaire. Tout comme la pute qui s’est fait zigouiller et couper en morceaux à Barcelone. La famille, effarée, demande à Pepe Carvalho, via la cousine Charo qui exerce le noble métier de call-girl au-dessus des Ramblas, de découvrir qui est l’assassin.

Le roman s’étage en marbré, les chapitres Carvalho à Barcelone alternant avec les chapitres Ginès dans les Caraïbes. Le lecteur comprend vite que le beau marin empli de saudade qui hésite à rembarquer, a vécu une histoire d’amour désespérée et qu’il est prenant de la partie carrée qui s’est déroulée autour de la pute dépecée.

Mais l’histoire est compliquée, comme toute histoire d’amour, surtout vécue à ce moment précis où la société espagnole, après Franco, bascule dans la modernité accélérée. Les siècles de catholicisme doloriste et les décennies de franquisme conservateur ont fragilisé les êtres. Leur amour a des relents de tiers-monde et de vieillerie, une sorte d’impuissance à se vivre naturellement. L’homme adulte a des pudeurs et des asthénies d’adolescent puceau ; la femme adulte a des envies et des déchainements de jouvencelle hystérisée au couvent. De leurs relations ne pouvait rien sortir de bon.

C’est ce que met au jour progressivement notre détective, entre deux rencontres d’êtres pitoyables et deux plats de cuisine populaire. Le lecteur pourra obtenir la recette du très roboratif riz aux sardines, d’un gaspacho aux galettes non moins nourrissant, et d’épinards tombés à la béchamel de gambas servis avec une cuissette de chevreau aux prunes qui met l’eau à la bouche (p.324). Narcís est l’autodidacte catalan toujours content de lui qui observe les autres comme un entomologiste les insectes ; le Quêteur d’âme est l’ancêtre mafieux d’une lignée de pauvres qui veille jalousement sur les intérêts de sa descendance ; Contreras est le flic franquiste qui sévit sous les socialistes et applique la loi avec une jubilation de comptable ; le capitaine Tourón ne tourne pas rond, se déguisant volontiers en Môme du Cabaret dans sa cabine verrouillée…

Quant à la pute, son prénom commence comme encular et comme encarnatión, un mixte d’Incarnation mystique purement catholique et de chair impure inassouvie. Encarnatión est mariée mais insatisfaite ; son mari viveur fin de race se meurt d’une maladie des os. Lorsqu’elle retrouve par hasard son amourette d’adolescente sur une avenue de Barcelone où elle passe le temps (officiellement) à consulter « des docteurs », elle renoue volontiers. Ginès la fait rêver d’exotisme dans la grisaille espagnole d’Albacete (ou elle vit maritalement) et de Barcelone (où elle s’envoie des mecs).

Mais la fille ne fait plus bander le marin et les rôles sont inversés : c’est elle qui réclame du sexe torride et lui qui préfère le romantisme du rêve à deux. Un « docteur » de trop suscitera le crime, embrouillé par l’entremetteur de la maison et le dépeceur de cadavre. Comprenne qui devra mais le voile est levé à la fin, ne laissant guère de bonheur à la société socialiste de l’Espagne du temps.

Nous sommes, dans ce roman mi-littéraire mi-policier, en univers Almodovar version pessimiste et cynique où les vins de pays, la bonne bouffe mijotée et les câlins sexuels de l’experte Charo finissent par laisser Pepe de marbre et le lecteur doux-amer. Une réussite.

Manuel Vasquez Montalbán, La Rose d’Alexandrie (La rosa de Alejandria), 1984, Points policier Seuil 2016, 384 pages, €7.90

Les romans policiers de Manuel Vasquez Montalbán chroniqués sur ce blog

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René Rémond, La Droite en France de 1815 à nos jours

René Rémond La droite en France

Il fallait du courage pour publier une étude sur la droite dans une époque d’hégémonie intello de gauche. C’est le mérite de René Rémond d’avoir bravé la doxa des terroristes en chambre tels que Sartre et ses avatars Homo Normalsupiens – dès 1954.

L’historien de la politique René Rémond, que j’ai eu l’honneur d’avoir pour professeur à Science Po il y a quelques décennies, a défini trois droites, issues de l’histoire nationale depuis la Révolution. Il en fait pour chacune un ideal-type, une trame commune schématique mais opératoire.

La droite légitimiste, hier pour le roi, l’ordre et la société organique (réactionnaire contre la Révolution), est conservatrice, attachée à la culture nationale et aux institutions stables allant, pour sa marge, jusqu’à refuser les changements apportés par 1968, 1945 ou 1789. Elle est aujourd’hui souverainiste, traditionaliste et parfois catholique – pas très libérale même en économie, portée aux hiérarchies et à l’ordre moral. Mais elle peut rassembler sur certains thèmes intimes comme la filiation ou l’éducation d’autres religions du Livre et même certains laïcs effarés du « droit » purement individualiste ambiant.

La droite orléaniste, hier pour la république éclairée parlementaire, les corps intermédiaires et le mercantilisme, prône la séparation du public et du privé pour préserver les libertés et assurer la promotion au mérite et le goût d’entreprendre. Elle veut aujourd’hui déréglementer pour donner de l’air et réduire ces monopoles aux avantages qui ne se justifient plus ; elle désire adapter la France au monde via une Union européenne revivifiée mais, sociale-humaniste ou démocrate-chrétienne, encourage le syndicalisme pour qu’il soit pluriel et moins inféodés aux idéologies politiques.

La droite bonapartiste, hier autoritaire et directe, nationale populaire et un brin sociale, veut aujourd’hui encore rassembler derrière une figure apte à maintenir l’unité de la nation. Napoléon III en était, Charles de Gaulle aussi, tous deux férus d’appels direct au peuple. Moins Jacques Chirac (plutôt « travailliste à la française » ou radical-non-socialiste), encore moins Valéry Giscard d’Estaing (orléaniste, libéral). Nicolas Sarkozy en a adopté une variante personnelle qui sert plus son ambition que le pays.

La France a-t-elle connu une quatrième droite « révolutionnaire » ? Non, répond Rémond, et il détaille ce point de vue d’historien dans son livre de 2005. La France n’a pas été fasciste, même sous Pétain (à l’exception peut-être de Jacques Doriot, ex-communiste devenu nazi). Le maréchal était plus un conservateur catholique traditionaliste (comme Franco ou Salazar) qu’un révolutionnaire comme Mussolini ou un Hitler – il était trop âgé, 84 ans en 1940. Les mouvements de jeunesse revivaient le souvenir des anciens combattants et le ruralisme écologique du mouvement scout, plus que la volonté de changer le monde des jeunesses fascistes ou hitlériennes – la jeunesse était rare dans les années de classes creuses saignées à blanc par la guerre de 14. Même si l’israélien Zeev Sternhell persiste et signe, tout entier avide de culpabilité française, sa conception du « fascisme » est trop étendue pour ne pas s’appliquer à n’importe qui… y compris à Israël même où les Juifs intégristes attisent la violence et encouragent la colonisation, tout en refusant le service militaire pour défendre leur action. Pourquoi la France, comme le Royaume-Uni, n’ont pas viré fascistes, malgré quelques groupes qui revendiquaient cet exemple ? Parce ces deux pays sont sortis vainqueurs de la Première guerre mondiale, au contraire de l’Italie et de l’Allemagne, que la crise des années 30 a moins touché la France encore très agricole que l’Allemagne déjà très industrielle, que l’unité française s’est effectuée dès Philippe le Bel et pas au XIXe siècle comme l’Allemagne et l’Italie, et que l’expérience de la république (sinon de la démocratie) avait déjà un siècle et demi.

Le courant bonapartiste, rappelle René Rémond, est né avec le suffrage « universel » de 1848 dont il faut rappeler qu’il était quand même réservé aux mâles de plus de 21 ans, citoyens et non interdits par la loi… ce qui relativise ce fameux « universel » dont les bobos se gargarisent. Césariste et macho, le bonapartisme est le cœur de la mentalité citoyenne française : il se traduit à droite par l’homme providentiel qui rassemble les petits intérêts et fusionne la nation ; à gauche par le jacobinisme centralisé porté par le « progressisme » sans cesse activé, sans cesse insuffisant, au risque de tourner à vide dans le tourbillon incessant des nouveaux « droits ».

droite en france R Rémond

Aujourd’hui, à droite, qui ?

Le gaullisme était une forme de bonapartisme, à la fois conservateur et moderniste mais le gaullisme, 45 ans après la disparition de son fondateur, s’est peu à peu effacé : que peut donc être un volontarisme sous la construction de l’Union européenne et l’emprise de la mondialisation ? De même, les TIC (technologies de l’information et de la communication) ont renvoyé au XXe siècle la vision du monde ancrée dans la grande histoire comme la façon de gouverner du général De Gaulle.

Reste son inspiration, soucieuse de l’intérêt national et de la grandeur de la France, préoccupée de rassembler pour faire travailler ensemble à l’œuvre commune, méprisant « les petits partis qui cuisent à petit feu leur petite soupe dans leurs petits coins », comme il aimait à le dire… Inspiration que Jacques Chirac avait endormie (sauf sur l’Irak) et que Nicolas Sarkozy n’a pas reprise, homme pressé et sans vision, pragmatique de la gagne plus qu’au-dessus des partis, préférant volontiers son intérêt personnel à l’intérêt général.

Alain Juppé pourrait reprendre le flambeau, en homme de synthèse volontaire et modéré, prêt à travailler avec François Bayrou – mais il est peu charismatique, cette autre caractéristique du bonapartisme de droite.

Bruno Le Maire affirme des valeurs gaullistes, à l’école de Villepin, avec une subtilité rare chez un énarque et une puissance de travail évidente – mais il n’a pas l’entregent populaire d’un Chirac, ce qui le handicape pour gagner, ni la posture de « sage » revenu de presque tout d’Alain Juppé.

Quant à François Fillon, est-il bonapartiste ? Son inaptitude personnelle à envisager qu’il puisse un jour gagner (révélée lors de son duel ridicule avec Copé), le disqualifie probablement pour la course finale à l’UMP.

Les trois types de droite ont évolués depuis l’analyse de René Rémond en 1954, mais les permanences historiques des tempéraments subsistent : souverainistes conservateurs, libéraux plus ou moins sociaux, rassembleurs plébiscitaires. Reste le message subliminal de l’inconscient français que la droite est directe, franche, droite – tandis que la gauche ne saurait être que maladroite, de travers, tordue : il existe bien un tempérament de droite et un tempérament de gauche.

René Rémond, La Droite en France de 1815 à nos jours, 1954, édition révisée 1992, Aubier-Montaigne, 544 pages, €56.00 non réédité, occasion
René Rémond, Les Droites aujourd’hui, 2005, Points histoire 2007, €9.10

L’équivalent pour la gauche : Jacques Julliard, Les gauches françaises.

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Pierre Drieu La Rochelle, Gilles

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Gilles est le « grand » roman de Drieu, roman fleuve qui emmêle trois romans différents en un seul, voulant tout embrasser d’un coup, de la Grande guerre à la Seconde guerre. Mais la première était nationaliste, ligne bleue des Vosges et Alsace-Lorraine ; la seconde est européenne, fusion du communisme et d’Action française en fascisme pour régénérer la race.

Fascisme, pas nazisme : Drieu n’aime pas ce que les Juifs représentent, « la misère du ‘monde moderne’, son immonde hypocrisie de capitalisme, de franc-maçonnerie, (…) de démocratie socialisante, (…) toute son impuissance » p.1005. Avec l’absence de racines, la servilité envers le plus fort, l’amour de l’argent, la psychanalyse et le rationalisme. Ce qui ne l’empêche pas de coucher avec les juives, mais il n’a aucunement l’idée de les éradiquer de la surface du globe : « L’antisémitisme, c’est donc une de ces ratatouilles primaires, comme tous les ismes » p.927. Gilles va cependant des gueules cassées au casse-gueule, car l’histoire a tranché et lui s’est retranché, repris une dernière fois par le mépris de soi et la « bouderie d’enfan» du suicide.

La mode d’époque était au roman fleuve : Roger Martin du Gard, Jules Romains, Louis Aragon… Mais tous créaient plusieurs volumes, chacun présentant un moment. Drieu, lui, met tout en un, ce qui fait fatras, avec des longueurs. Son style se relâche ou se resserre selon ce qu’il conte. Rien n’est plus fastidieux que ses coucheries à répétition (« la quête des filles » p.1014) pour se prouver qu’il est un mâle alors qu’il en doute en son intime. Il aurait voulu jouer les Fabrice Del Dongo, né à 17 ans à la bataille de Waterloo, mais n’est pas Stendhal qui veut. Drieu reste entre Céline et Montherlant. L’intrigue policière autour de l’Élysée est assez sombre et psychologiquement réussie, proche d’Aragon. L’aventure espagnole, qui clôt le livre en Épilogue a la sécheresse d’Espagne d’un roman de Malraux.

annees folles fille seins nusL’ensemble fait disparate, déconcertant. Il écrit bien, désormais fluide, mais avec des fautes de français étonnantes (ex. expatriement pour expatriation). La psychologie est décortiquée mais pas à pas, au gré de son âme inquiète, ce qui n’améliore pas son image. Il apparaît dandy fasciné par l’argent, cynique et moraliste, décadent et fasciste. Quel est donc cet être caméléon qui crache sur la démocratie mais admire l’énergie américaine, qui refuse le capitalisme mais épouse Myriam Falkenberg, qui vante la fraternité fasciste mais garde le souci de soi égotiste (p.894), qui louange la race mais persiste dans le libertinage stérile ?… Il se décrit lui-même : « Rêveur et praticien, solitaire et pèlerin, initié et homme du rang » p.1306. Sincérité de l’asthénie, sous les mêmes signes des précédents livres : luxure, faiblesse, suicide.

Un enfant mal aimé ne conquiert jamais l’estime de soi. Il cherche un père dans la force du chef, une mère dans la race nordique, une régénération dans ce qui l’a créé adulte : la guerre. Est-ce un « roman » cet exercice spirituel qui mêle récit autobiographique, analyse psychanalytique, profession de foi et engagement politique ? Nous sommes quelque part en confession catholique, entre Jean-Jacques Rousseau et Julien Sorel. On peut aimer ce baroque, on peut rester indifférent comme c’est mon cas. Je crois que nulle décadence ne peut être rachetée par l’action à tout prix, nulle faiblesse intime par une rigidité d’esprit, nul désespoir par la baise tout azimut.

Drieu raconte sa vie, bien qu’il la romance et que les personnages prennent leur vie propre. Il ne parvient pas, une fois encore, à se détacher de lui-même. La romancée Myriam est la vraie Colette Jéramec (juive qu’il sauvera de Drancy avec ses deux moufflets), Alice est Marcelle Jeanniot, Dora est Constance Wash (qui reproduit l’existence de sa mère, « femmes mariées, il savait quelles chiennes enchaînées c’était » p.1238), Pauline est Emma Besnard, Berthe est Christiane Renault (femme du constructeur de voitures). De même, Caël est André Breton (« un Robespierre sans la moindre guillotine, sans le moindre canif » p.1034, « Grand Inquisiteur de café » p.1158), Galant est Louis Aragon, Preuss est Emmanuel Berl, Clérences est Gaston Bergery, Chanteau est Herriot le gros radical-socialiste et Paul Morel un peu Philippe, fils de Léon Daudet.

Ce pauvre Paul, 18 ans, fils du Président de la République, a été circonvenu par le groupe Révolte (surréaliste) et entraîné par Galant (Aragon) aux Bains où il s’est promené nu, attouché par les vieux messieurs avant d’être fini par son mentor dans un recoin (p.1069). Une fois tenu, on exige de lui le vol de certains papiers… L’inversion est pour Drieu, avec la drogue, le cynisme velléitaire des intellos et l’esprit petit-bourgeois, le symbole de la décadence parisienne, ce qui donne quelques pages acides sur l’époque. « Les bourgeois : s’en fourrer jusque là et puis rien d’autre » p.833. Il a la nostalgie, chez les hommes comme chez les femmes, de l’« être fort, libre, sincère, un de ces rares êtres qui sont entiers » p.962. Ils sont si rares dans le Paris 1917-1937… A notre époque si conformiste dans l’anticonformisme, c’est assez rafraîchissant.

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Gilles, entre je et il, personnage de sain Français peint par Watteau, est donc un témoignage qui dépasse le petit moi solitaire de l’auteur. Il décrit comment un garçon intelligent peut devenir fasciste, après avoir tâté du communisme, du radicalisme et de l’anarchisme. Mais son fascisme est plus proche de Franco que d’Hitler. Il appelle la Tradition plus que la révolution, « il faut rouvrir les sources » (p.1029), « le catholicisme mâle du Moyen âge » (p.1290), « le chemin de Jeanne d’Arc, catholique et guerrière » (p.1304), « le Christ des cathédrales, le grand dieu blanc et viril. Un roi, fils de roi » (p.1311).

Il analyse finement le glissement bien-pensant : « Le fascisme n’avait-il pas été fait dans une pareille inconscience par des gens de gauche qui réinventaient ingénument les valeurs d’autorité, de discipline et de force ? » p.1234. Rien que de très actuel, n’est-ce pas ? Avis aux mélenchonistes et autres antilibéraux… Ce qui fait qu’on peut relire Drieu aujourd’hui sans vergogne malgré ses longueurs.

Pierre Drieu La Rochelle, Gilles, 1939, Folio 1973, 683 pages, €8.64

Pierre Drieu La Rochelle, Romans-récits-nouvelles, édition sous la direction de Jean-François Louette, Gallimard Pléiade 2012, 1834 pages, €68.87

Les numéros de pages des citations font référence à l’édition de la Pléiade.

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