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René Rémond, La Droite en France de 1815 à nos jours

René Rémond La droite en France

Il fallait du courage pour publier une étude sur la droite dans une époque d’hégémonie intello de gauche. C’est le mérite de René Rémond d’avoir bravé la doxa des terroristes en chambre tels que Sartre et ses avatars Homo Normalsupiens – dès 1954.

L’historien de la politique René Rémond, que j’ai eu l’honneur d’avoir pour professeur à Science Po il y a quelques décennies, a défini trois droites, issues de l’histoire nationale depuis la Révolution. Il en fait pour chacune un ideal-type, une trame commune schématique mais opératoire.

La droite légitimiste, hier pour le roi, l’ordre et la société organique (réactionnaire contre la Révolution), est conservatrice, attachée à la culture nationale et aux institutions stables allant, pour sa marge, jusqu’à refuser les changements apportés par 1968, 1945 ou 1789. Elle est aujourd’hui souverainiste, traditionaliste et parfois catholique – pas très libérale même en économie, portée aux hiérarchies et à l’ordre moral. Mais elle peut rassembler sur certains thèmes intimes comme la filiation ou l’éducation d’autres religions du Livre et même certains laïcs effarés du « droit » purement individualiste ambiant.

La droite orléaniste, hier pour la république éclairée parlementaire, les corps intermédiaires et le mercantilisme, prône la séparation du public et du privé pour préserver les libertés et assurer la promotion au mérite et le goût d’entreprendre. Elle veut aujourd’hui déréglementer pour donner de l’air et réduire ces monopoles aux avantages qui ne se justifient plus ; elle désire adapter la France au monde via une Union européenne revivifiée mais, sociale-humaniste ou démocrate-chrétienne, encourage le syndicalisme pour qu’il soit pluriel et moins inféodés aux idéologies politiques.

La droite bonapartiste, hier autoritaire et directe, nationale populaire et un brin sociale, veut aujourd’hui encore rassembler derrière une figure apte à maintenir l’unité de la nation. Napoléon III en était, Charles de Gaulle aussi, tous deux férus d’appels direct au peuple. Moins Jacques Chirac (plutôt « travailliste à la française » ou radical-non-socialiste), encore moins Valéry Giscard d’Estaing (orléaniste, libéral). Nicolas Sarkozy en a adopté une variante personnelle qui sert plus son ambition que le pays.

La France a-t-elle connu une quatrième droite « révolutionnaire » ? Non, répond Rémond, et il détaille ce point de vue d’historien dans son livre de 2005. La France n’a pas été fasciste, même sous Pétain (à l’exception peut-être de Jacques Doriot, ex-communiste devenu nazi). Le maréchal était plus un conservateur catholique traditionaliste (comme Franco ou Salazar) qu’un révolutionnaire comme Mussolini ou un Hitler – il était trop âgé, 84 ans en 1940. Les mouvements de jeunesse revivaient le souvenir des anciens combattants et le ruralisme écologique du mouvement scout, plus que la volonté de changer le monde des jeunesses fascistes ou hitlériennes – la jeunesse était rare dans les années de classes creuses saignées à blanc par la guerre de 14. Même si l’israélien Zeev Sternhell persiste et signe, tout entier avide de culpabilité française, sa conception du « fascisme » est trop étendue pour ne pas s’appliquer à n’importe qui… y compris à Israël même où les Juifs intégristes attisent la violence et encouragent la colonisation, tout en refusant le service militaire pour défendre leur action. Pourquoi la France, comme le Royaume-Uni, n’ont pas viré fascistes, malgré quelques groupes qui revendiquaient cet exemple ? Parce ces deux pays sont sortis vainqueurs de la Première guerre mondiale, au contraire de l’Italie et de l’Allemagne, que la crise des années 30 a moins touché la France encore très agricole que l’Allemagne déjà très industrielle, que l’unité française s’est effectuée dès Philippe le Bel et pas au XIXe siècle comme l’Allemagne et l’Italie, et que l’expérience de la république (sinon de la démocratie) avait déjà un siècle et demi.

Le courant bonapartiste, rappelle René Rémond, est né avec le suffrage « universel » de 1848 dont il faut rappeler qu’il était quand même réservé aux mâles de plus de 21 ans, citoyens et non interdits par la loi… ce qui relativise ce fameux « universel » dont les bobos se gargarisent. Césariste et macho, le bonapartisme est le cœur de la mentalité citoyenne française : il se traduit à droite par l’homme providentiel qui rassemble les petits intérêts et fusionne la nation ; à gauche par le jacobinisme centralisé porté par le « progressisme » sans cesse activé, sans cesse insuffisant, au risque de tourner à vide dans le tourbillon incessant des nouveaux « droits ».

droite en france R Rémond

Aujourd’hui, à droite, qui ?

Le gaullisme était une forme de bonapartisme, à la fois conservateur et moderniste mais le gaullisme, 45 ans après la disparition de son fondateur, s’est peu à peu effacé : que peut donc être un volontarisme sous la construction de l’Union européenne et l’emprise de la mondialisation ? De même, les TIC (technologies de l’information et de la communication) ont renvoyé au XXe siècle la vision du monde ancrée dans la grande histoire comme la façon de gouverner du général De Gaulle.

Reste son inspiration, soucieuse de l’intérêt national et de la grandeur de la France, préoccupée de rassembler pour faire travailler ensemble à l’œuvre commune, méprisant « les petits partis qui cuisent à petit feu leur petite soupe dans leurs petits coins », comme il aimait à le dire… Inspiration que Jacques Chirac avait endormie (sauf sur l’Irak) et que Nicolas Sarkozy n’a pas reprise, homme pressé et sans vision, pragmatique de la gagne plus qu’au-dessus des partis, préférant volontiers son intérêt personnel à l’intérêt général.

Alain Juppé pourrait reprendre le flambeau, en homme de synthèse volontaire et modéré, prêt à travailler avec François Bayrou – mais il est peu charismatique, cette autre caractéristique du bonapartisme de droite.

Bruno Le Maire affirme des valeurs gaullistes, à l’école de Villepin, avec une subtilité rare chez un énarque et une puissance de travail évidente – mais il n’a pas l’entregent populaire d’un Chirac, ce qui le handicape pour gagner, ni la posture de « sage » revenu de presque tout d’Alain Juppé.

Quant à François Fillon, est-il bonapartiste ? Son inaptitude personnelle à envisager qu’il puisse un jour gagner (révélée lors de son duel ridicule avec Copé), le disqualifie probablement pour la course finale à l’UMP.

Les trois types de droite ont évolués depuis l’analyse de René Rémond en 1954, mais les permanences historiques des tempéraments subsistent : souverainistes conservateurs, libéraux plus ou moins sociaux, rassembleurs plébiscitaires. Reste le message subliminal de l’inconscient français que la droite est directe, franche, droite – tandis que la gauche ne saurait être que maladroite, de travers, tordue : il existe bien un tempérament de droite et un tempérament de gauche.

René Rémond, La Droite en France de 1815 à nos jours, 1954, édition révisée 1992, Aubier-Montaigne, 544 pages, €56.00 non réédité, occasion
René Rémond, Les Droites aujourd’hui, 2005, Points histoire 2007, €9.10

L’équivalent pour la gauche : Jacques Julliard, Les gauches françaises.

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Nicolas Sarkozy bonapartiste

La question se posait, on ne sait pourquoi, en 2007 et elle se pose paraît-il encore – comme si on pouvait douter : Sarkozy appartient-il à ce courant particulier de la droite qu’on appelle « bonapartiste » ? L’historien de la politique René Rémond, que j’ai eu l’honneur d’avoir pour professeur à Science Po, a défini dans les années 1950 trois droites, issues de l’histoire nationale depuis la Révolution.

  1. La droite légitimiste, hier pour le roi et la société organique, aujourd’hui conservatrice ;
  2. La droite orléaniste, pour la république éclairée, les corps intermédiaires et le mercantilisme ;
  3. La droite bonapartiste, autoritaire et directe, nationale et un brin sociale. Napoléon III en était, Charles de Gaulle aussi, moins Jacques Chirac (plutôt « travailliste à la française » ou radical non socialiste), encore moins Valéry Giscard d’Estaing (orléaniste, libéral).

Certes, la transition avec le long règne fainéant de Chirac a surpris les observateurs, habitués qu’ils étaient à ce que le « gaullisme » se fut dévoyé en ne rien faire, à l’inverse de la gauche dite « du mouvement ». Mais Nicolas Sarkozy s’inscrit clairement dans ce courant plébiscitaire et souverainiste, hostile aux corps intermédiaires parce qu’ils bavardent au lieu d’agir, sans tabou sur les mots parce qu’il s’agit de décider et non de faire la morale, avec l’État au-dessus des partis mais aussi au-dessus des citoyens. Ce courant bonapartiste, rappelle René Rémond, est né avec le suffrage « universel » de 1848 dont il faut rappeler qu’il était quand même réservé aux mâles de plus de 21 ans, citoyens et non interdits par la loi… ce qui relativise ce fameux « universel » dont les bobos se gargarisent.

Lorsqu’il gagne, ce courant volontariste et centralisateur impulse en général un élan à l’économie en favorisant des politiques d’État pour les grandes entreprises. Ce fut le cas sous Napoléon III et sous de Gaulle. Sarkozy a eu le malheur d’arriver en même temps que la crise des financiers en délire, venue des États-Unis, et son bilan est moins brillant. Mais il garde la propension à une politique économique « de l’offre », orientée production, par opposition à une politique « de la demande », orientée vers la consommation. C’est ce qui le distingue de la gauche, volontiers clientéliste, qui n’admet jusqu’à aujourd’hui « le capitalisme » que si elle peut autoritairement surveiller et punir les entrepreneurs qui ont trop de succès, pour arroser ses électeurs favoris.

J’ai retrouvé cet état d’esprit en germe chez Napoléon 1er, dans cet exercice de style qu’a commis Jean d’Ormesson en 2011 pour la maison d’édition de sa fille : ‘La Conversation’. Il imagine un entretien de Cambacérès avec Bonaparte, alors que tous deux sont consuls, Bonaparte premier consul et Cambacérès second. Nous sommes au crépuscule d’un siècle et à l’orée d’un second, en 1803. La Révolution est achevée, mais consolidée, et le décideur qui a forcé l’anarchie à marcher droit, qui a refondé le droit par le Code civil, qui a contenu la haine étrangère par ses victoires armées, se demande comment cet ordre va subsister s’il disparaît. Ce qui m’intéresse dans ce mince volume est moins l’ambition de Bonaparte que ses propos. « Tous les mots prêtés au Premier consul ont été prononcés par lui dans une circonstance ou une autre », écrit Jean d’Ormesson. D’où l’intérêt des comparaisons entre Napoléon Bonaparte et Nicolas Sarkozy.

« En politique, il faut toujours précéder l’événement, dans la conversation, je vais droit au but. Et à table, je mange peu ». C’est Napoléon qui parle mais en cela pointe Nicolas : prendre l’initiative, parler sans tabou, ne pas boire d’alcool et manger peu. Le bonapartisme est un tempérament. Inutile de parler de « droitisation » pour faire méchant, la droite bonapartiste est en faveur de l’action et du plébiscite, donc du peuple majoritaire – même si ce n’est pas le peuple rêvé des bobos de gauche…

« Pour la première fois en France, dit Bonaparte, le pouvoir est exercé par un homme qui comprend les besoins des Français et qui se confond avec ce qu’ils réclament : l’ordre, la gloire, la paix, le respect de la religion, la garantie des biens nationaux. » Sarkozy se veut de même en phase avec le petit peuple oublié, celui qui ne cause pas dans le poste, qui n’a pas fait d’études, qui trouve qu’il y a trop « d’étrangers » et trop peu de « respect », trop de désordre et de racailles impunies, trop de règlements et de fonctionnaires et pas assez d’efficacité. L’ordre, c’est que l’économie fonctionne mieux qu’ailleurs ; la paix, c’est qu’aucun État ne nous menace, pas plus les terroristes afghans que la finance anglo-saxonne ou l’Iran délirant des islamistes ou encore les al-caïds des banlieues toulousaines ; le respect de la religion est pour toutes les religions, à condition qu’elles respectent la religion des citoyens : la laïcité ; la garantie des biens passe par l’impôt non confiscatoire et l’encouragement à créer des entreprises et à investir. Tout n’a pas été bien géré sous Nicolas Sarkozy, mais c’est dans cette optique bonapartiste qu’il a envisagé son quinquennat.

A-t-il favorisé les riches et le Cac40 et pénalisé les pauvres et les ouvriers-employés ? Oui, cela tient au choix de la politique de l’offre destinée à créer de la production, donc des emplois. Cela tient aussi à la situation d’impasse de l’endettement public de la France, que même Jospin n’a pas contribué à réduire en profitant de la croissance sous son quinquennat de Premier ministre !… Cela tient enfin à la crise, qui exacerbe les inégalités, les nantis se protégeant évidemment plus que les salariés. Ce dernier point est le principal reproche que l’on peut faire à Sarkozy : il n’a pas pleinement investi la fonction sociale d’État de la droite bonapartiste.

Il a trop misé sur le « mérite », institution républicaine, sans voir que la crise et la dette empêchaient les moins nantis en réseau d’émerger. L’éducation, la formation professionnelle, la flexibilité des licenciements donc des embauches, favorisent le talent. Au contraire, lorsque le collège décline sous la moyenne, quand la formation au long de la vie est confiée à des lobbies syndicaux clientélistes (patronaux ou salariés), quand la règlementation fige l’emploi – seuls les nantis s’en sortent : ceux qui ont de l’argent pour financer des écoles privées ou des formations efficaces ; ceux qui ont le réseau social pour trouver les bons stages ou les bonnes portes pour ouvrir à l’emploi…

Napoléon était pour le mérite, la promotion des talents issu de la Révolution.  « Après l’hérédité monarchique et le nivellement égalitaire jacobin, j’ai inventé une troisième voie : celle du mérite. Après la formule : ‘à chacun selon sa naissance et son rang’, après la formule : ‘l’égalité ou la mort’, ma formule à moi est : ‘à chacun selon ses talents’. Je ne me repens point de la Révolution, mais j’en déteste les crimes. » Napoléon perce sous Nicolas lorsqu’il décide qu’un impôt supérieur à la moitié du revenu est confiscatoire ; lorsqu’il remet les énarques héréditaires des bobos quartiers à leur place pour introniser ministres des membres de la diversité ; lorsqu’il avoue aimer naïvement l’argent et le succès. Trop pour la mentalité catho-vertueuse des profondeurs françaises, celle qui admire les monastères médiévaux, l’égalité Rousseau, la rigueur Saint-Just, l’austérité de Gaulle, et qui est tentée par la décroissance écolo.

Mais, dit Napoléon, « Qu’est-ce qui a fait la Révolution ? C’est la vanité. Qu’est-ce qui la terminera ? Encore la vanité. C’est avec des hochets que l’on mène les hommes. » Les Français n’aiment pas l’argent… mais les honneurs ! On voit combien d’impétrants se pressent déjà à gauche pour accaparer les places, si elles viennent… C’est vrai aussi à droite, où la Rolex n’est qu’un symbole des prébendes de ministères ou des postes dans les grandes entreprises publiques pour les « méritants ».

Certes, Nicolas Sarkozy n’est pas Napoléon Bonaparte. Il n’en a ni le talent pratique, ni le génie stratégique, ni même la culture. Mais Nicolas Sarkozy s’inscrit bien dans ce tempérament issu de la Révolution et actionné en 1848 avec le suffrage universel : l’autorité, la décision, le mérite. Nicolas Sarkozy appartient sans nul doute à ce courant de droite qu’on appelle « bonapartiste », comme de Gaulle avant lui.

Jean d’Ormesson, La conversation, 2011, éditions Héloïse d’Ormesson, 121 pages, €14.25 

Une vision du « sarkozysme » pas inintéressante, mais au ras du médiatique, sans aucune perspective historique.

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