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Robert Littell, Philby – Portrait de l’espion en jeune homme

Robert Littell est un Juif américain, romancier d’espionnage après avoir été journaliste à Newsweek. Il a aujourd’hui 90 ans et il ne faut pas le confondre avec son fils, Jonathan Littell qui a écrit Les Bienveillantes, un roman sur le nazisme. Robert Littell a plutôt écrit sur la CIA et son chef du contre-espionnage James Jesus Angleton. On retrouve dans ce roman Angleton, paranoïaque de l’infiltration… et ami de Kim Philby.

Harold Adrian Russell Philby, dit Kim, l’un des « Cinq de Cambridge » était en effet un espion. Au départ pour le KGB soviétique, ensuite pour le SIS britannique, et probablement pour la CIA de son ami James Jesus Angleton – en agent triple. Bègue et incapable de supporter la vue du sang, « Kim », surnommé selon le gamin du Grand jeu dans le roman de Kipling, est le fils de Harry Saint John Bridger Philby, surnommé le Hadj, parti vivre en Arabie et devenu concurrent du fameux Lawrence d’Arabie pour faire monter sur le trône un Saoud.

L’auteur imagine la vie devant soi d’un jeune timide, à peine sorti de Cambridge en 1933, après s’être fait mettre par son ami Guy Burgess. Il part à Vienne en Autriche sur sa moto Daimler au « moteur V12 » (dit-il) pour résister avec les ouvriers contre la politique du catho tradi chancelier Dollfuss. Jeune Philby aimerait bien être communiste, si le stalinisme ne le rebutait ; les « socialistes de Cambridge » l’avaient convaincu. Dans ces années 30 de radicalité, chacun était sommé de choisir son camp. Que valait-il mieux : Staline ou Hitler ? Bien pire que Mélenchon ou Le Pen, encore que… Les débuts sont toujours prometteurs, la suite beaucoup moins. Et Kim de « justifier » auprès des militants ouvriers le passage nécessaire, mais transitoire croit-il, de la dictature à la Staline pour assurer son pouvoir, avant le « vrai » régime communiste, épanouissant, libérateur, et bla-bla-bla. On rase toujours gratis… demain, comme il reste affiché sur la porte.

L’espion est raconté en étapes successives à la première personne par les témoins les mieux placés, comme le ferait un journaliste qui compose un biopic. Seule la jeunesse est évoquée, jusqu’aux années 50. Il décrit par touches successives une personnalité complexe qui émerge de l’enchaînement des situations. Il invente une fin surprenante de thriller, tout en respectant les faits connus. Mais qui était vraiment Kim Philby ? Nul ne le sait, peut-être pas lui-même. Il a été agent, puis double, puis triple. Peut-être. Il a fait des dégâts dans le camp occidental, mais n’était-ce pas nécessaire pour assurer sa légitimité de l’autre côté ? Son tempérament indécis d’intello, hésitant entre les sexes et les idées, s’est conjugué avec un naturel d’espion, répété plusieurs fois : « L’art de se perdre dans une foule, même lorsqu’il n’y en a pas ». Les déterminants que sont famille, travail, patrie – amis, amours, politique ont fait le reste.

En Autriche, sa rencontre avec Litzi Friedman, juive hongroise communiste qui le prend pour amant, lui met le pied à l’étrier : il connaît enfin les femmes. Il se marie avec elle pour qu’elle puisse immigrer, puis divorce en 1939 selon les ordres de son officier traitant. Car, de retour à Londres après l’échec de l’insurrection ouvrière de Vienne, il est vite recruté, via Litzi, par le NKVD soviétique et formé au métier d’espion. On lui ordonne de se faire embaucher comme journaliste et il part en free-lance en Espagne pour se faire un nom. La guerre civile y sévit et les Républicains sont à la mode. C’est au contraire Franco qu’il va choisir, par pur opportunisme d’espion, car rares sont les journalistes occidentaux à être de ce côté. Il pourra donc émerger plus vite. En effet, le Times de Londres ne tarde pas à l’embaucher pour la précision de ses informations sur le front espagnol.

Enfin reconnu, Philby est recruté dès 1939 par les services de renseignements anglais (SIS) par Miss Maxse, la septuagénaire évaluatrice des services secrets britanniques. Il s’agit d’un personnage réel qui fournit carrément à Kim Philby cette excuse : « Nous sommes d’avis que ceux qui ne sont pas révolutionnaires à vingt ans n’ont pas de cœur, ceux qui restent révolutionnaires après trente ans n’ont pas de tête.». Philby va fournir aux Soviétiques, sur ordre ou de sa propre initiative, des renseignements cruciaux sur l’ennemi allemand. Il fera engager au SIS son compagnon de Trinity College Guy Burgess, puis ses amis Donald McLean et Anthony Blunt – tous « socialistes de Cambridge », tous espions contre l’Allemagne, tous favorables à l’URSS. Par ennui de la société compassée britannique, par dégoût du puritanisme sexuel, par envie d’aventure et de Grand jeu.

Mais le KGB s’interroge. Philby peut-il être fiable ? Le marxisme conditionne l’existence des gens à leur origine de classe, or Philby est de la haute : comment pourrait-il adhérer au propre suicide de sa classe aristocratique en soutenant le prolétariat qui veut l’éradiquer ? Les agents rezident à Londres sont convaincus que Philby est sincère ; les analystes à Moscou beaucoup moins. Staline lui-même se pose la question dans un chapitre puissant du livre, où le matois dictateur fait dire tout et son contraire aux agents convoqués, avant de les faire arrêter et fusiller. « J’ai été condamnée à mort [dit l’analyste du KGB] parce que nous sommes tous coupables d’être des espions britanniques. Notre système judiciaire soviétique étant infaillible, cela signifie que l’Anglais [Philby] mentait quand il a affirmé que les Britanniques n’avaient aucun agent en Union soviétique » (chap.15). Une contradiction dialectique que le marxisme n’a pas résolu à ce jour. Le roman est ainsi souvent ironique.

Philby a réussi à rouler Staline – à moins qu’il n’ait roulé les services britanniques. L’auteur est plus indulgent. Si Philby a finalement avoué en 1963 à Beyrouth être un espion soviétique, c’était sous la pression des Anglais. Son père étant mort en 1960, il part trouver refuge à Moscou. Mais l’espion n’a jamais pu passer du grade d’agent à celui d’officier du KGB. Les Russes se méfient, selon la paranoïa de Staline. Philby est mort à 76 ans le 11 mai 1988, l’URSS existait toujours… pour trois ans seulement.

Kim Philby, celui qui ne savait pas qui il était vraiment, a joué avec l’Histoire. Le Grand jeu est pour ceux qui n’ont pas peur de perdre, au contraire des professionnels, le KGB soviétique, le SIS britannique, la CIA américaine – qui croient tout surveiller, tout contrôler, tout prévoir.

Un bon roman historique d’espionnage, basé sur des faits avérés, mais qui laisse une part de mystère.

Robert Littell, Philby – Portrait de l’espion en jeune homme (Young Philby), 2011, Points Seuil 2012, 285 pages, €16,85

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28 Tartu

A Tartu, une maison penchée est due à l’affaissement du terrain. Nous entrons à l’université pour visiter la salle de remise des diplômes ; elle est claire et sans ornement. Cette université a été fondée par le roi suédois Gustave Adolphe en 1632, dont la statue à moustache et chapeau de mousquetaire trône sur la place. Mais le bâtiment principal est l’œuvre de l’architecte W. Krauss en 1803, terminé en 1809.

L’église Saint-Jean-Baptiste est ornée sur sa façade de briques de personnages en terre cuite : plus de mille ! Nous n’entrons pas. L’église a été souvent détruite, la dernière fois par les bombardements de 1944 ; elle a été entièrement restaurée en 2004.

Une statue d’un poète de 18 ans, Christian Jacques Peterson qui a chanté la paysannerie et langue estonienne, est érigée dans le parc, face à la cathédrale Sainte-Marie en briques et en ruines. Il est mort de la tuberculose à 21 ans. De la cathédrale de briques ne subsistent que les arcades à ciel ouvert. Le pont date de 1813, pour les 200 ans d’anniversaire des Romanov.

En 1905, la défaite russe à Port Arthur contre les Japonais est un choc géopolitique mondial. Le tsarisme à la Romanov est discrédité et la première révolution intérieure russe a lieu. D’où la revanche de Joukov contre les Japonais dans les années 30, puis l’invasion de Sakhaline et des Kouriles en 1945. Le film de Kurosawa intitulé Derzou Ouzala montre la rivalité Russo-japonaise dès la fin du 19e.

Le Grand jeu à mis au jour la tectonique des plaques des empires de Russie, de Grande-Bretagne et de Chine. Peter Hopkirk a écrit plusieurs livres sur le sujet, très intéressants à lire et relire.

Le lac Pepsi est le quatrième plus grand lac d’Europe, le premier étant le lac Ladoga – mais il n’est ni brun, ni effervescent comme son homologue en bouteille. Nous croisons beaucoup de grosses voitures mais aussi une Lada, il en reste. Histoire de Pierre : tous les conducteurs de Lada se connaissent : ils se retrouvent tous les lundis matin au garage. Pour trouver des pièces détachées, il suffit de suivre une Lada. Pour doubler le prix d’une Lada, il faut seulement faire le plein.

Curieux nom de ville sur un panneau : Ankhula. Les lacs sont gelés, la neige subsiste dans les sous-bois. Peut-être le nom du village donne-t-il une recette ancestrale pour se réchauffer ?

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Les médias font-ils une élection ?

Réponse : non, mais ils y contribuent.

Jeudi 5 avril en soirée avait lieu à l’amphithéâtre François Furet de l’EHESS, boulevard Raspail à Paris, un ‘Rendez-vous de crise’. Le monde médiatique est-il en connivence avec le monde politique ? Trois chercheurs ont ouvert le dialogue avec un journaliste. Brigitte Le Grignou professeur de science politique à l’université Paris Dauphine, Bernard Manin et Cyril Lemieux tous deux directeurs d’études à l’EHESS ont donné la théorie. Thomas Legrand, éditorialiste politique à France-Inter, jouait « le machiniste » (dixit), l’homme de pratique, rendant le discours concret et plus vivant. Le « débat » était modéré par Michel Abescat, journaliste à Télérama.

Débat y avait-il ? c’est un bien grand mot, si l’on utilise le vocabulaire précis de la science politique. Les gens de l’estrade se parlaient entre eux et l’assistance a été frustrée de ne pouvoir poser que trois questions, un quart d’heure en tout sur les deux heures. Nous avions, étagés dans l’amphithéâtre, un public d’intellos piliers du quartier et amateurs de SS, plus quelques étudiants en science politique et en école de journalisme. Ces derniers étaient reconnaissables à leur vêture mode, décalée, déstructurée et décolletée, qui apportait un air de printemps à ces doctes débats. Mais printemps n’est pas démocratie, la bonne parole était délivrée d’en haut, le savoir imposé à des « apprenants ». Selon une formule de Bernard Manin, la meilleure forme de contrepouvoir politique consiste pourtant dans le débat.

Les médias participent du débat démocratique, comme hier l’agora d’Athènes, mais le monde a changé, les techniques ont évolué. Bien que durant ces deux heures de colloque aucun plan clair ne soit apparu, la gentille animation des débateurs a révélé deux points importants : l’importance des communicants et la révolution numérique.

L’importance des communicants

Depuis trois décennies, nulle politique sans spécialistes de la com qui disent ce qu’il faut dire, comment le dire et à quel bon moment. Les meetings sont ainsi organisés et orchestrés selon un plan de com, allant jusqu’à produire les images du direct pour les télés. Il est vrai, remarquait Thomas Legrand, que si les centaines de caméras envoyaient toutes au même moment leur signal au même satellite, il n’est pas certain qu’il n’y aurait pas saturation… Le rôle des médias devrait alors de « réaliser » le reportage en choisissant leurs images dans le flot, en privilégiant une caméra sur une autre selon le fil du discours et en découpant les séquences eux-mêmes. Faute de temps, avides de scoop immédiat, et par facilité, les médias du direct le font de moins en moins. Rassurons-nous (?) : c’est le même professionnel vidéo qui officie pour les meetings Sarkozy ou Hollande.

Mais la communication isole le politicien des électeurs. Le filtre du spécialiste inhibe le discours et réduit le projet à un catalogue d’économiste. Il y a donc, note Bernard Manin, divorce entre les promesses et la réalité. Sauf qu’il y a malentendu : les promesses, pour un politicien, sont réalisées par des lois ; pour l’électeur, c’est le résultat qui compte. Drame de la com : pour mobiliser, il faut avoir une idée choc par semaine ; pour réaliser, il faut cependant passer par la fabrication du droit. Cela prend bien plus de temps que de le dire, passe par plusieurs filtres de débats au Conseil d’État, à l’Assemblée, au Sénat, parfois au Conseil constitutionnel. Le temps qu’une décision soit traduite en loi, il se passe des mois, parfois des années. Le communicant est-il donc compatible avec le politicien ?

Il faut probablement voir dans le chiffrage des programmes, dit Thomas Legrand, un effet de ce grand écart qui a marqué le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Lui candidat de 2007, comme Ségolène Royal, avaient su mobiliser l’électorat populaire, obtenant un niveau d’abstention au minimum depuis 1974, rappelle Cyril Lemieux. Mais on voit le résultat : promesses non tenues en termes de résultat réel, électorat populaire déçu, largement tenté par l’abstention, tout en déclarant voter extrémiste (Le Pen ou Mélenchon) dans les sondages.

La révolution numérique

Les sondages, justement. La technologie avec le mobile, l’iPhone et l’Internet a permis de les multiplier en baissant leur coût. Bernard Manin s’étonne de les voir aussi importants en France, ce qui n’est absolument pas le cas dans les autres pays. Sont-ils instantanés d’opinion ou prophéties ? La montée de Mélenchon participe probablement plus du second aspect que du premier selon Cyril Lemieux. Ladite « opinion » en effet se résume à un millier de personnes seulement, à qui l’on pose des questions pas toujours neutres, et pour lesquelles certains « ne savent pas ». Les médias mettent en scène trop souvent des informations qui n’en sont pas, du style « les Français déclarent… » alors qu’une lecture fine du sondage montre que seulement 52% des gens interrogés qui se sont exprimés, soit quelques centaines de personnes, « penchent plutôt vers… »

Second effet de la révolution numérique : les archives. Il y a 15 ans, dit Thomas Legrand, lorsqu’un homme politique faisait une déclaration choc, il fallait que le journaliste décide de garder le ‘bobino’ de l’enregistrement. C’étaient ses archives personnelles dans des armoires, l’index dans sa tête. S’il changeait de rubrique, cette mémoire était perdue, ou bien l’archiviste mettait des heures à retrouver le son. Terminé aujourd’hui. Mémoire et indexation sont facilités par le numérique, d’où le surgissement des comparaisons. Le politicien se trouve confronté à ce qu’il a déclaré auparavant, souvent en contradiction. Même le net s’y met, c’est le grand jeu du YouTube relayé sur Facebook. Ce qui décrédibilise le discours politique et fait des médias, parce c’est facile et fait scoop, de purs critiques qui ne cherchent pas à approfondir. Les grands enjeux du pays ne sont donc pas débattus entre candidats ; ils préfèrent leur débat interne, ou la césure droite ou gauche est moins pertinente aujourd’hui que la césure souverainisme ou ouverture.

Y a-t-il donc révolution dans l’approche des médias par le public ? Pas vraiment, note Brigitte Le Grignou. Seule la télévision reste un média de masse, qui touche les campagnes et surtout les catégories populaires, grosses consommatrices (40 mn de plus par jour que les CSP+). La presse quotidienne continue de n’être lue que par les surinformés (seulement 4% des électeurs) ; elle reste « élitiste » – même ‘Le Parisien’, déclare Cyril Lemieux, en nuançant. Quant à Internet, il reste marginal en France. Il a une influence réelle, mais limitée au cercle restreint du réseau (Twitter, Facebook, blogs). La radio n’a guère été évoquée.

Alors, quelle influence des médias ?

A la marge. La plupart des gens sont déjà ‘convaincus’ du fait de leur appartenance aux groupes primaires : famille, clan, cercle d’amis, réseaux du net (pour les jeunes). C’est donc « la conversation » qui est le lieu privilégié de la cristallisation de l’opinion, comme le dit Cyril Lemieux en citant Gabriel Tarde. Conversation qui peut se prolonger sur Internet dans les commentaires, chats et échanges fessebookiens. Les gens votent comme leur groupe, sauf aux moments d’émotion où un événement ou un personnage les emporte au-delà de leur sensibilité de base. Ce fut le cas en 2002 avec le thème de l’insécurité et le passage en boucle par les télévisions du vieux monsieur agressé. Mais cette influence émotionnelle est très courte, quelques jours à quelques semaines. Cela ne change pas l’opinion de fond.

Le rôle ultime des médias, outre d’informer et de faire se confronter les opinions divergentes, reste donc surtout de mobiliser. Faire venir l’électeur aux urnes par dramatisation des enjeux est probablement l’influence la plus forte qu’ils ont. Rien de plus, mais ce n’est déjà pas mal.

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Scoutisme, un siècle d’aventures !

Article repris par Medium4You.

Il fut un temps où EDF, GDF, BP et SDF ne signifiaient aucunement ces administrations corporatistes ou ce misérabilisme des pauvres devenus subitement « exclus ». EDF étaient les Éclaireurs de France laïcs, traduction exacte du mot anglais scout. Contrairement aux idées reçues, le scoutisme n’est pas un mouvement de jeunesse religieux. Il est laïque, fondé par Baden-Powell (BP alias Bipi), ex-colonel anglais de la guerre des Boers, qui a mis au service des jeunes citadins fin de siècle les pratiques du weld : débrouillardise, orientation, esprit d’équipe, camp sous les étoiles. Les SDF, Scouts de France catholiques, ne se sont fondés qu’en 1920, bien après les Éclaireurs, créés dès 1911 – d’où le centenaire du mouvement scout français cette année ! Ont suivi les GDF, Guides de France, réservés aux filles avant la mixité des années post-68. Laquelle révolution de mœurs a entraîné la scission de traditionalistes tels les Scouts d’Europe. Le communautarisme, déjà présent dès 1911 chez les Éclaireurs unionistes (protestants), s’est développé avec les Éclaireurs Israélites et Musulmans. Entre autres : il existe désormais 80 associations de scoutisme dans notre pays, dont 9 principales qui regroupent 90% des scouts, soit 130 000 personnes… sur quelques 9.5 millions de 7 à 18 ans. Soit seulement 1.4% de la jeunesse.

Car, malgré l’aventure, le scoutisme est quelque peu passé de mode. L’image militaire et religieuse lui colle à la peau. Les colos et autres camps de jeunesse « agréés Éducation nationale », administrés, réglementés et surveillés, rassurent les parents hantés par l’hystérie pédophile. Et l’époque a changé. Finies les années où les vacances étaient rares pour les parents, alors que le temps scolaire laissait la jeunesse désœuvrée. Fini le temps des transports rudimentaires et de la nature trop loin des villes. Les « activités » dévorent désormais l’emploi du temps non scolaire, le sport n’est plus une pratique rare et les vacances loin des parents sont entrées dans les mœurs. Alors le scoutisme…

C’est dommage car le mouvement est autre chose qu’une « activité » parmi d’autres. Il est l’apprentissage de la vie. Être soi, c’est se confronter aux autres, au monde, à la nature, être capable de se débrouiller et de s’entraider. C’est découvrir des savoirs nouveaux comme les traces d’animaux, les champignons comestibles ou les feuilles des arbres. C’est expérimenter des pratiques nouvelles comme monter une tente, construire un feu, lire une carte, s’orienter à la boussole, communiquer en morse ou par les signes de piste. Le scoutisme est un grand jeu qui réunit chaque dimanche les mêmes copains autour d’un projet commun : le camp d’été. C’est quand même mieux que le choix d’une « activité » sur catalogue !

D’où l’intérêt de feuilleter le bel ouvrage d’Antoine Pascal sur l’évolution du mouvement scout depuis les origines. Très richement illustré de photos et dessins, ludique avec ses encarts détachables, il est très complet et fait rêver, que l’on ait été scout ou pas. Rappel de l’uniforme qui, dans la France aux restrictions des années 1950, mettait tout le monde au même niveau social vestimentaire. Éventail des jeux et des brevets qui attisaient la curiosité et encourageaient le savoir-apprendre hors de la profitude magistrale qui ne s’occupe pas d’éducation mais seulement d’instruction. Promesse et chants ensembles autour du feu de camp, le soir à la veillée, qui soudaient l’équipe et ouvraient à la fraternité envers les autres, sensualité vague de la chemise ouverte ou du torse nu, accompagnement amical et moral pour passer la difficile adolescence. Avec un Jamboree tous les 4 ans, qui faisaient communiquer toutes les nations par leur jeunesse. Tout cela apprend la vie par les trois étages de l’humain, la passion et la morale et pas seulement par l’intellect.

Les dynamiques dessins de Pierre Joubert  illustrent la fraîcheur et l’énergie de l’adolescence. Embauché par la revue Le Scout de France pour l’illustrer, Pierre deviendra le dessinateur officiel du mouvement catholique. Ses gamins et gamines sont vifs et nerveux, emplis de ferveur et de détermination. Chemise défaite, déboutonnés, cheveux en bataille, ils « s’éclatent ». Joubert illustrera la célèbre collection Signe de piste des éditions Alsatia, dont la série du Prince Éric constitue à jamais le fleuron. « Le Prince Éric, héros de Serge Dalens, c’est le copain idéalisé, celui que la vie ne mettra jamais en face de vous dans la vraie, celle de tous les jours. Celui dont on ne peut même pas rêver vu que son pays, le Swendenborg, n’existe pas, que ses aventures faites de trahisons, d’amitiés et de sacrifices sont bien loin des réalités. N’empêche que c’est enthousiasmant de le croire même si l’on n’est pas dupe, et il en reste une morale que les dessins de Pierre Joubert ont aidé à graver dans les mémoires des scouts et de tous les autres jeunes qui ont partagé ces lectures d’adolescents » p.105.

Un beau cadeau pour Noël.

Antoine Pascal, Scoutisme – un siècle d’aventures !, octobre 2011, éditions Ouest-France, 110 pages, €30

Musée national du scoutisme, château de Thorey-Lyautey, code postal 54115, téléphone 03.83.25.12.12, site internet

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