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Grande Muraille et tombeaux des Ming

Nous prenons le petit déjeuner au buffet de l’hôtel, tous un peu ensommeillés. On peut manger du pain et des œufs, mais aussi des algues croquantes pimentées… Exclamations d’horreur de ces dames. Le car nous attend pour la visite prévue aux tombeaux des Ming et à la Grande Muraille.

tombeau des ming allee

Dans le petit matin gris et brumeux de la Chine du nord roulent des vélos en tous sens et des camions fumeux, très lents. Le temps est plus froid qu’hier, il fait –5°. Nous traversons Pékin-vieille, aux trottoirs remarquablement propres comparés aux crottoirs de Paris. Après le gigantesque périphérique en hauteur, Pékin-neuf voit traîner quelques sacs en plastique et papiers dans les buissons au pied des immeubles. Les parkings à vélos sont bien remplis. Parfois, nous croisons la Volga noire d’un apparatchik, cette auto stalinienne de luxe imitant la Cadillac.

La visite guidée nous arrête à dépôt-vente d’objets artisanaux pour touristes. Il s’agit d’exploiter la manne des capitalistes en goguette bourrés d’argent. L’ouverture économique a peut-être fait décliner l’appellation de « camarade » au profit de « Monsieur, Madame, Mademoiselle », mais l’activisme scolaire pour promouvoir la vente est aussi pesant que celui pratiqué autrefois pour « construire la révolution ».

tombeau des ming soldat

Les Tombeaux des Ming sont en pleine campagne. Une allée sacrée y conduit, les animaux et personnages de marbre sont mis en cage pour qu’on ne touche pas : c’est la Voie des Esprits, allée d’honneur du cortège funéraire de l’empereur. Les foules chinoises ont en effet la vulgarité de « toucher » et  salir ; la chiourme veille donc, en utilisant les éternels procédés administratifs : panneaux d’interdiction, barrières, gardiens, amendes… La bureaucratie se réinvente partout à l’identique. Mais les alentours sont soigneusement balayés, comme dans un cantonnement militaire. La discipline socialo-administrative insiste toujours sur ce qui se voit. Les bidasses ont les mêmes réflexes durant leur service. Lettrés, fonctionnaires, militaires comme lions mythiques, xiechi (bête imaginaire), chameaux, éléphants, licornes, chevaux, restaient de marbre en saluant le maître du monde qui s’en allait à sa dernière demeure. Le tombeau du Troisième Ming, Yongle, est original car il s’agit du premier Ming à s’être fait enterrer volontairement dans cette vallée en 1424. Seize concubines royales y ont été brûlées vives pour l’accompagner. Cet empereur Yongle a fondé la Cité Interdite à Pékin.

tombeaux des ming Changling arche

Le terrain est partout quadrillé par des vendeurs de gadgets. Une vendeuse emmitouflée présente à son étal des oranges et de grosses pommes jaunes soigneusement disposées sur des écrins de papier. Son bambin, tout de rouge encapuchonné, montre du doigt cet étranger « long nez » qui photographie.

tombeaux des Ming Changling

Nous visitons néanmoins un bel ensemble de temples en bois et de jardins aux sapins centenaires. Ils ont échappé on ne sait pourquoi aux hordes scatologiques de Mao qui exigeaient faire table rase de tout. Pour construire quoi ? Tous l’ignorent. Détruire est une jouissance en soi pour l’adolescence et tout prétexte religieux (ou idéologique, ce qui est la même chose) est bon. L’atmosphère de ces temples me rappelle celle des temples japonais, en plus grouillant et plus rustique, mais avec ce souci religieux du jardin, ancré plus profond que les croyances mêmes. Ordonner la nature, maîtriser ce qui pousse, arranger les massifs, est une ascèse qui se suffit à elle-même. Comme si l’on s’approchait de Dieu en jouant son rôle de maître et possesseur de la nature. La promenade solitaire, sous les pins de la colline, le long du chemin de ronde qui entoure la butte de la tour, me fut un délice.

grande muraille Badaling

Nous déjeunons à la Grande Muraille. Le restaurant « choisi » (par la visite officielle) est un débit à touristes. La nourriture est quelconque, prise à la baguette, dans tous les sens français de ce mot. La Grande Muraille est le seul monument terrestre visible aujourd’hui depuis la lune. C’est dire son gigantisme. Cette muraille aurait servi, selon les justifications des empereurs, à protéger la Chine des envahisseurs mongols. Elle a été bâtie et complétée régulièrement du 5ème au 16ème siècle. Les historiens penchent aujourd’hui plutôt pour une fonction d’isolement… intérieur ! Il s’agissait d’empêcher les sujets chinois d’aller se perdre dans les étendues mongoles pour échapper au fisc et aux soldats de l’empereur. La Muraille délimitait aussi la ligne de partage entre nomades et sédentaires, entre « désert » et terre « cultivée », entre barbarie et civilisation, le chacun maître de soi et l’État militaire et fiscal. L’empire du Milieu était aussi un empire fermé. Dehors est le chaos, les démons menant une vie errante ; dedans est l’harmonie hiérarchique et patriarcale sous la houlette de l’empereur. La Chine développe l’angoisse du sans limite ; elle est obsédée – comme la France – par le jardin maîtrisé. A-t-elle aujourd’hui changé ? Et nous ?

Sur les remparts, restaurés pour quelques centaines de mètres, le soleil a percé un tantinet la brume. Le vent souffle, il fait froid. La Muraille court sur les crêtes et barre la vallée. Elle monte et descend, épousant le relief de ses larges dalles grises aussi loin que peut porter le regard. Beaucoup de Chinois s’y promènent en ce lundi. Le grand chic est de se photographier l’un l’autre. Ils sont accompagnés d’enfants qui ne sont pas à l’école. Passe un jeune garçon entre son père et sa mère. Ses yeux sombres sont interrogateurs mais il me sourit lorsque je le salue d’un signe de tête. Une chinoise pose pour l’album de souvenirs au côté d’un soldat de bois armé comme en l’an mil. Elle a pris la même attitude martiale que lui, politiquement correcte en Chine, la poitrine paonnante et le menton haut, avec l’inévitable air préoccupé et mortellement « sérieux » de tout bon partisan.

grande muraille

Au bas de la muraille, le commerce bat son plein. J’assiste à des négociations épiques de nappes brodées, arrachées après marchandage comme s’il s’agissait de tapis. Les femmes craquent devant les motifs de fleurs et les prix. On rit. Les chinoises, prises par l’avidité du commerce s’excitent et deviennent convaincantes. Elles ont l’anglais roublard. Quelle idéologie peut-elle être aussi efficace que l’intérêt personnel ? Le fanatisme de secte ?

Nous remontons dans le car pour rentrer à Pékin. La route, monotone, nous fait somnoler par à-coups. Et c’est l’inévitable arrêt, sur le chemin, pour visiter une fabrique de vases en bronze au décor cloisonné. L’artisanat est purement manuel dans des locaux collectifs. Des compartiments de cuivre sont collés sur la surface du vase. Ils reproduisent un motif qu’un second atelier est chargé de remplir d’émail de couleur, en dégradant les teintes là où il le faut. La chaîne se poursuit par un passage au four. Le vase est ensuite poli. Une grande salle de présentation sert à la vente directe. Elle est emplie de vases, de boites, de plats, jusqu’à des baguettes pour dîner et des stylos dans le même style ! Je trouve ce décor cloisonné plutôt chargé, et la forme des objets chinois tarabiscotée. Mais certains tons, en harmonies de verts et de bleus me séduisent, des décors de fleurs sur fond noir aussi.

Nous revenons à l’hôtel vers 19h après une rude journée. Cette fois, pas question de goûter au buffet officiel, insipide et au service peu aimable. Nous allons non loin de là, dans un restaurant conseillé par le guide de Pékin que j’ai emporté, au Donglaishun. Cet endroit est réputé pour sa « fondue mongole ». Il s’agit de carpaccio de mouton, accompagné de chou cru, que l’on plonge à cuire dans l’eau qui bout sur le brasero au centre de la table. On mange viande et légumes assaisonné d’une sauce au sésame et à la coriandre fraîche. Un ami se régale, sa femme et ses belles-sœurs sont moins friandes de ce mouton qui sent fort et dont il faut enlever le gras. L’endroit, en tout cas, est original. J’avais entendu des gens, dans le car, en parler ce matin. Nous prenons ailleurs le dessert – car les Occidentaux ne peuvent se passer de sucré en fin de repas. Nous allons nous installer au bar à thé de l’hôtel pour prendre une linzertart – bien occidentale – après avoir sacrifié au rituel du léchage consciencieux des vitrines chic d’artisanat du hall. Elles regorgent de sceaux de jade, de boites en porcelaine, de bols en bois, de statuettes. Il y a de belles choses, mais il est nécessaire d’examiner ce qu’il y a ailleurs avant de se décider.

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Le collège dans l’étouffoir administratif

Mara Goyet est prof d’histoire-géo (« et instruction civique ») dans un collège du 15ème arrondissement parisien. Elle a enseigné des années en banlieue « difficile » et a tiré de son expérience trois livres : Collèges de France (2003, Folio), Tombeau pour le collège (2008) et Formules enrichies (2010). C’est dire si elle aime son métier et sait prendre du recul. Dans un article de la revue Le Débat de janvier-février 2012, elle donne son dernier constat : Collège, on étouffe. Cela me fait réagir et le texte qui suit, partant de son article, va être polémique. Exprès : ce n’est pas avec de l’eau de rose qu’on soigne le cancer !

Mara Goyet publie une série de « fiches », de Burnout à Transmission, dans le désordre non alphabétique propre au collège. « La personne s’évalue négativement, ne s’attribue aucune capacité à faire évoluer la situation. Ce composant représente les effets démotivants d’une situation difficile, répétitive, conduisant à l’échec malgré les efforts » : tiré d’un test d’entreprise, voilà qui s’applique parfaitement au métier d’enseignant ! Au bout de 15 ans de sixièmes, comment encore « blairer les dieux grecs » ? Après quelques années de ZEP, comment apprécier en quoi que ce soit la collectivité éducative aux classes « peuplées d’élèves cyniques et retors dans un collège miné par l’indifférence, l’inertie et les petites concurrences » ?

La cause en est moins la société – qui change –, ou Internet – qui dévalue ce cours magistral traditionnel où un adulte expert « délivre » un savoir ignoré du haut de sa chaire dans le « respect » des jeunes âmes avides de savoir. La cause en est l’étouffoir administratif – où le politiquement correct, le syndicalement corporatiste, le Principe érigé en immobilisme, se liguent pour surtout ne rien changer. « J’avais le sentiment (juste, je crois) que tout le monde s’en fichait, hiérarchie, politiques, et que nous étions abandonnés dans ce combat. Abandonnés, mais peinards. » Juste obéir, sans réfléchir, sans faire de vagues. Le ministère fabrique à la chaîne peut-être du crétin, en tout cas des enfeignants.

« Le poids du ministère, de la direction, des formulaires, des décisions politiques. Un poids insupportable qui nous empêche de sauver ce qui peut être sauvé ».

« Le collège est devenu une sorte de sas explosif et hétéroclite, un patio triste dans lequel on attend d’avoir l’âge d’entrer au lycée, de choisir une autre voie, de s’égailler dans la nature, de dealer à plein temps. » J’aime le « dealer à plein temps »… si réaliste, loin des bobos technos du ministère.

Il faut dire que le collège rameute tout son lot d’adultes mal orientés, réfugiés dans les bras de l’État, souvent infantiles et irresponsables. « Un des surveillants passe son temps à nous pincer les tétons. Mais il ne le fait pas aux filles… Du coup, on les lui pince aussi. Mais ça fait trop mal, j’vous jure ! – me disent des élèves » de troisième. On croit rêver. L’indignation du réel – « bien que la moitié des clips qu’ils regardent à la télé soient remplis d’acrobaties sado-maso avec menottes et piercing ». Ce n’est pas de la pédophilie, plutôt du voyeurisme, de la provocation peut-être. « C’est que, plongés dans un délire collectif, assommés de discours psychorigides ou permissifs, nous en sommes tous arrivés à un tel degré de désarroi que je ne sais plus très bien comment réagir. Je ne suis même pas persuadée que les élèves soient vraiment choqués. » C’est vrai qu’ils sont excitants les jeunes garçons, dopés d’exhibitionnisme télé et d’hormones, surtout les 14 ou 15 ans à la chemise ouverte sur leur chaîne d’or, ou les tétons pointant sur les pectoraux mis en valeur par un tee-shirt moulant… « Leurs préoccupations (…) en troisième, elles sont majoritairement sexuelles ! » Mais un adulte chargé d’éducation ne pince pas les tétons des ados – même de 15 ans, âge légal du consentement sexuel. Cela ne se fait pas, c’est tout. « Un homme, ça s’empêche », disait le père de Camus contre l’infantilisme du désir réalisé tout de suite.

Dans cette ambiance foutraque, comment donner l’exemple ? Car la « transmission » du savoir commence par l’exemple. Qui aime ce qu’il fait – c’est-à-dire ce qu’il enseigne et les élèves qu’il veut « élever » – y arrive. Les « jeunes » sont toujours intéressés par un adulte bien dans sa peau qui leur parle de sa matière. Mais attention ! « Il ne s’agit pas d’être un beau prof qui roucoule ses humanités avec charme et tient ses classes par l’autorité de son savoir, loin, très loin des vulgarités ambiantes. Il s’agit d’être un bon prof. Il faut s’y résigner modestement : nous nous devons d’être utiles, pas décoratifs. » Or le ministère, les syndicats, les politiques, ont peur. « On a peur de ce que l’on en a fait et de ce qu’ils pourraient être. On ne sait plus très bien qu’en faire non plus. Nous faisons si souvent semblant… De les aider, des les écouter, de ne pas les écouter, de les orienter, de ne pas les comprendre, de ne pas les voir. »

Écouter qui ?… Probablement plus les syndicats que les élèves, les partis idéologiques que les parents – mais surtout pas les enfants ! « La bureaucratisation du métier accompagne le délabrement de la situation. Sans doute pour la dissimuler. Il faut un formulaire pour changer de salle, un rapport sur la feuille ad hoc quand on sort un élève de votre cours, une fiche pour déplacer une heure de cours (et un délai préalable), un certificat médical si vous manquez une demi-heure (…) il faut émarger aux réunions Sisyphe, recevoir les fiches navettes, les rendre, les récupérer, les rendre, les recevoir, entrer les notes pour les bulletins de mi-trimestre, valider des trucs pour le brevet, valider, valider (…) subir les remarques de la direction parce que vous n’êtes pas bon administrateur (prof, on s’en fout), apporter en suppliant à genoux la fiche projet (dont vous ignoriez l’existence mais qu’au bout d’une semaine vous avez fini par trouver), puis attendre en tremblant un éventuel refus arbitraire parce qu’il ne faudrait pas oublier que la hiérarchie c’est la hiérarchie. » Tactique du parapluie : c’est pas moi c’est l’autre, « le » ministère, la prescription, l’opinion. Irresponsabilité totale.

Photo : vu sur un collège parisien en 2011…

Casser le mammouth ! Il n’y a que cela d’utile si le collège veut évoluer. Virer un tiers des administratifs, ils sont redondants, pontifiants, inutiles. A l’ère du net, pourquoi tous ces papiers ? Beaucoup de choses peuvent se faire en ligne. Dès que vous créez un service, naissent immédiatement des règlements, des contrôles, de la paperasserie : le service justifie ainsi son existence. Supprimez purement et simplement ce soi-disant « service » et vous aurez de l’air. C’est ce qu’a compris le mammouth IBM dans les années 1970, le mammouth soviétique effondré sous son propre poids de je-m’en-foutisme en 1991… et le mammouth suédois où les fonctionnaires ne sont désormais plus nommés à vie mais par contrat de cinq ans.

« Je n’avais jamais ressenti à ce point cette violence qui nous vient d’en haut : l’indifférence, la bureaucratie, la technocratie, les réformes, les directives, les choix absurdes, la volonté de masquer. » A droite comme à gauche… Mais qu’a donc fait Jospin sur l’école ?

Décentralisez, donnez de l’autonomie, créez un collectif d’établissement avec une hiérarchie légère. Jugez au résultat. L’anarchie du collège est peut-être un peu de la faute des élèves, parfois celle des profs démissionnaires, mais surtout celle du « système ».

Il en est resté à cette mentalité IIIe République d’usine militaire à la prussienne, lorsque Messieurs les éduqués daignaient se pencher sur les ignares à discipliner et à gaver de connaissances qu’étaient les petits paysans mal dégrossis par le primaire. Sortez de vos fromages, fonctionnaires ! Inspectez autre choses que les travaux finis, inspecteurs ! Peut-être y aura-t-il alors en France un peu moins d’enfeignants et un peu plus de réussite scolaire…

Revue Le Débat, n°168, janvier-février 2012, Gallimard, 192 pages, €17.10, comprenant l’article de Mara Goyet (12 pages) et deux ensembles d’articles sur les spécificités allemandes en « modèle » (58 pages) et un point très instructif sur les révolutions arabes (63 pages).

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Vers une démocratie écologique ?

Article repris par Medium4You.

L’écologie est à mon sens l’avenir de la pensée politique. Elle va remplacer un « socialisme » à bout de souffle faute d’avoir fait évoluer la doctrine XIXe dans un monde qui a fort changé. Il est donc intéressant de sonder les écrits qui tentent de « penser » la nouvelle politique qui tient compte de la globalisation du climat, des échanges et de la compétition pour les ressources. Dominique Bourg et Kerry Whiteside, respectivement géoscientifique suisse et politologue américain, ont cosigné ce livre paru au Seuil fin 2010. Touchant de près la politique, il a fait l’objet d’un colloque entre administratifs en octobre, auprès du ministre Nathalie Kosciusko-Morizet. La salle était trop étroite, j’y étais, pour accueillir tout ce monde avide de savoir à quelle sauce ils allaient être mangés…

Pour les auteurs, l’écologie est une chose trop sérieuse pour être laissée aux mains des politiciens. Car ce sont des mains faibles, tourmentées par le seul court-terme en vue de leur réélection dans leur petite circonscription. Ce pourquoi la dégradation globale de l’environnement et son aspect invisible et cumulatif ne sont pas vendeurs. Le contrat social érige un gouvernement représentatif qui protège les droits des individus en se chargeant de leurs intérêts communs, mais tout ce qui sort de la perception ici et maintenant du commun y échappe. Les auteurs proposent donc de changer de contrat.

Exit l’élection comme fin en soi, place aux experts. Préserver la biosphère devrait pour eux être inscrit dans la Constitution, une Académie du futur être créée pour éclairer les ignares. Mais surtout le Sénat serait nommé « par tirage au sort » sur une liste de « scientifiques internationalement reconnus dans leur spécialité », liste agréée par des ONG environnement. Cette haute assemblée nationale pourrait opposer son veto à une loi contraire au long terme de la planète et examinerait toutes les décisions qui en ressortent. Des « jurys citoyens » seraient mis en place pour diffuser la bonne parole et convaincre la base du bien-fondé de tout ça.

Nous sommes bien conscients des difficultés à envisager un modèle économique « de décroissance », qui ne fasse pas du « toujours plus » l’alpha et l’oméga du bien-être humain. Rien que le découplage entre pays développés et pays en développement transformerait en quelques années nos pays en déserts industriels, étroitement dépendants de la bonne volonté exportatrice des pays producteurs. L’Europe serait réduite à un parc d’attractions touristiques où le seul emploi serait le service à la personne. Ce que Houellebecq a parfaitement décrit dans les derniers chapitres de son dernier livre, ‘La carte et le territoire’.

Mais il nous semble que la proposition du Suisse et de l’Américain cumulent les travers des systèmes politiques de chacun de leurs pays d’origine. Il s’agit d’instaurer un fascisme de consensus (à la Suisse) où la bonne parole est délivrée d’en haut par ceux qui savent (à l’américaine). La conviction serait entonnée par la propagande des jurys communautaires où chacun n’ose pas penser autrement que la foule. Son application serait du ressort d’une assemblée de spécialistes nommés (et non plus élus) par des organisations autoproclamées.

La démocratie n’est certainement pas le meilleur des régimes, mais il l’est par exception de tous les autres. Faut-il en revenir au vote censitaire sous prétexte que « les gens » sont ignorants du long terme et de l’invisible climatique ?

Le débat démocratique, bien loin des cercles fermés entre spécialistes – met tout sur la table. Les électeurs n’ont pas forcément le culte du court terme ni de leur seul intérêt personnel. Avant de casser le thermomètre, peut-être faudrait-il l’affiner ? Compter autrement « la croissance » ? La commission Stiglitz a testé quelques pistes en France, tandis que le Genuine Progress Indicator (progrès authentique) a été élaboré par un institut californien. Pourquoi ne pas explorer ces pistes ?

Si l’écologie ne convainc pas, surtout en France, c’est surtout parce que le personnel politique des partis écologistes est d’une indigence rare. Comment confier le pouvoir de diriger un État à un histrion de télé, à une diplômée en géographie qui place le Japon dans l’hémisphère sud ou à une juge rigoriste ? Tous ces gens ont leurs qualités, mais dans leur domaine particulier. Ils n’intègrent en rien l’intérêt général puisqu’ils ne parlent guère d’économie ou d’emploi, sinon par de grandes fresques vagues où l’on rasera gratis au paradis retrouvé. Mais qu’en est-il concrètement des grèves des cheminots qui obligent à prendre sa voiture ? De la hausse du prix de l’essence et du gaz ? De la production d’électricité si elle n’est plus nucléaire (Hulot vient d’y réfléchir, il parait…) ? De la vie quotidienne des vraies gens ?

L’idée même d’un parti politique exclusivement consacré à la défense de l’environnement est un non-sens politique. Les électeurs le savent bien, moins bêtes qu’ils ne paraissent aux élites universitaires. La politique prime, qui est la vie complète de la cité ; l’environnement est une cause seconde qui doit être dans tous les partis. Ne choisir « que » l’environnement est une régression pétainiste (la terre seule ne ment pas) et aboutit au retour du moyen-âge (panier bio local, vélo et trains quand ils ne sont pas en grève, emplois de proximité exclusivement dans les services à la personne, maisons en terre et chaume chauffées par la seule orientation et la circulation d’air entre sol et plafond…).

L’échec du raout écolo-mondial de Copenhague a montré l’illusion des bobos nantis. Les pays riches croient délivrer la bonne parole en même temps qu’affirmer le bon sens en enrôlant des scientifiques pour dire « le vrai ». Mais les ONG environnement ne sont pas le gouvernement mondial, personne ne les a élues. Ni la Chine, ni l’Inde, ni le Brésil, ni les autres, ne se sont privés pour le dire ! L’arrogance des riches à mettre le couvercle sur le développement des pauvres, sous prétexte de religion pour la Terre mère a quelque chose d’indécent. Cela ne veut pas dire que la question des ressources rares, des pollutions et du climat ne se posent pas. Mais qu’on ne décide pas entre spécialistes, mis en scène de façon tapageuse par les orchestres médiatiques, mais par la politique internationale. Or la politique arbitre entre les intérêts, elle n’est pas qu’un spectacle. Les gens se laissent amuser quand le sujet leur est indifférent (les promesses qui n’engagent pas, les amours du président ou le mariage princier), mais ils se saisissent de la décision quand ils jugent que l’équilibre des intérêts est nettement en leur défaveur.

Le pire de la dégradation de la terre, disait le commandant Cousteau, est le nombre des hommes. Que disent les écolos sur la démographie ? Restreindre la natalité dans les pays pauvre, est-ce un tabou religieux ? Dès lors, qu’a donc de « scientifique » cet oubli volontaire dans la politique des ressources et du climat ?

La politique, justement, ne se réduit pas à l’application rationnelle du savoir scientifique. Tout cela sent par trop son saint-simonisme XIXe, récupéré par Marx et ses épigones activistes au nom d’une prétendue Loi de l’histoire. La politique est l’art de convaincre en vue d’un projet commun. Or tout ce qui consiste à « défendre » et à proposer aux gens du « moins » n’a rien d’un projet mais tout d’une contrainte. Aménager notre planète commune peut être un projet, mais les savoirs très spécialisés des domaines climatiques et biologiques ne font pas une politique. Faire avancer sa cause sans jouer le jeu des urnes, c’est se défiler devant la responsabilité. C’est bien universitaire… Tellement persuadé de « sa » vérité, proclamée « scientifique », que seule une avant-garde éclairée pourrait gouverner le monde et corriger malgré eux ces « enfants » ignares que sont les électeurs. Lénine l’a tenté avec les inconvénients qu’on sait. La proposition Bourg & Whiteside, reste dans ce droit fil du savant politique, qui n’a rien à voir avec la politique mais tout avec l’illusion de tout savoir.

Ce néo-socialisme a tout pour séduire nos élites technocrates qui se croient déjà supérieures pour avoir subies le tamis des « grandes écoles », et délivrées de tout souci matériel comme d’avenir pour être fonctionnaires à statut garanti. Mais le peuple, lui, qui aura sans doute son mot à dire, pourra n’être pas d’accord avec cette main basse sur la décision au nom du despotisme éclairé !

Dominique Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démocratie écologique, Seuil La République des idées, octobre 2010, 103 pages, €10.93

La présentation au Centre d’analyse stratégique sous le patronage de Nathalie Kosciusko-Morizet

A propos des auteurs

Dominique Bourg est membre du Comité de veille écologique de la Fondation Nicolas Hulot, professeur à la faculté des géosciences et de l’environnement de l’université de Lausanne. Il a publié « Parer aux risques de demain. Le principe de précaution » (Seuil, 2001), « Le Nouvel Âge de l’écologie » (Descartes & Cie/ECLM, 2003) et « Le Développement durable. Maintenant ou jamais » (Gallimard, 2006).

Kerry Whiteside est professeur de sciences politiques au Franklin and Marshall College, en Pennsylvanie. Il a publié « Divided Natures: French Contributions to Political Ecology » (MIT Press, 2002) et « Precautionary Politics: Principle and Practice in Confronting Environmental Risk » (MIT Press, 2006).

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