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Le plus escroc des deux de Frank Oz

Un escroc peut-il en cacher un autre ? Le titre yankee, qu’on peut traduire par « sales pourris scélérats » laisse penser que, quelque soit le vernis, le mal est là.

Lawrence Jamieson (Michael Caine) est un escroc racé, aristocratique, qui ne vole que des femmes très fortunées pour lesquelles quelques centaines de milliers de dollars sont une bagatelle. Il se fait passer pour un prince d’un pays d’Europe centrale luttant contre le communisme soviétique, et soutenant des mouvements de résistance. Il joue de l’honneur, de la liberté, de la résistance. Son combat est noble, même s’il empoche la mise à titre personnel, et partage avec ses deux complices, l’inspecteur de police André (Anton Rodgers) qui le renseigne et l’appuie, et Arthur (Ian McDiarmid) son majordome. Tout le reste passe en Suisse, en liquide. Il vit dans une somptueuse villa de Beaumont-sur-Mer, près de Nice sur la côte d’Azur, avec vue directe et plage privée, et roule en Rolls. Le luxe.

De retour de Zurich en train, où il est allé à la banque déposer la forte somme dans son coffre, il observe au wagon restaurant un Américain draguer aux sentiments une femme d’une certaine aisance, mais sans plus. Il évoque sa grand-mère malade, et autres malheurs pleurards pour faire craquer la belle – qui lui donne deux mille francs. Lawrence sourit. Il a reconnu le petit escroc sans envergure, vulgaire et manipulateur. Freddy Benson (Steve Martin) se coule dans son compartiment vide et engage la conversation. Il ne sait pas se taire, il ne sait que se mettre en avant. L’acteur lui-même en fait trop, il en est souvent très agaçant, surtout au début. Il a fait le clown depuis son enfance et ne peut s’empêcher de tout ramener à lui. C’est un collant. Bien que Lawrence veuille se débarrasser de lui, Freddy s’accroche ; il sent qu’il y a un filon à Beaumont.

Après l’avoir tenté avec une jeune fille riche partant pour Portofino, puis fait arrêter pour escroquerie après qu’il ait pleuré pour l’opération de sa grand-mère puis qu’il se soit exhibé sur la plage en slip avec une autre devant un photographe, il le colle dans un avion, mais le sparadrap reste collé. Freddy est une engeance dont seule une solution radicale peut débarrasser. Mais ce n’est pas l’avis de Lawrence, trop sûr de lui, trop riche, trop affaibli. Il décide au contraire de le former pour qu’il puisse voler de ses propres ailes.

C’est alors une séquence comique où le singe apprend à faire les grimaces du grand monde, se vêtir correctement, tenir sa main dans une poche quand il le faut, jouer le nonchalant, se servir du champagne, marcher avec assurance et lenteur. Puis vient le moment de jeter l’oiseau hors du nid. Pour cela, le pari, ce jeu favori du Yankee toujours sûr de lui. Celui des deux qui parviendra à escroquer de 50 000 $ une femme aura gagné, et devra laisser la ville à l’autre.

Justement, une belle jeune femme vient d’arriver au Grand Hôtel, Janet Colgate (Glenne Headly), envoyée par la société de savon américaine. C’est la compétition. Lawrence joue en finesse en pariant sur les mêmes numéros à la roulette que la belle. Déception : il gagne gros et ne peut jouer son besoin de fonds pour ses résistants. Freddy survient en marin handicapé, sur chaise roulante, jouant son éternel besoin pleurard de se faire materner. Il joue et perd, mime le désespéré, ce qui incite Janet à s’intéresser à lui. Il lui raconte alors une invraisemblable histoire de paralysie psychosomatique, lorsqu’il a vu sa petite amie dont il était follement amoureux danser nue avec le producteur de l’émission de dance amateur qu’ils venaient de gagner tous les deux. Janet, bon public, le croit. Il dit avoir besoin de 50 000 $ pour se soigner auprès du meilleur psychiatre, le Dr. Emil Schaffhouse qui réside au Liechtenstein. Lawrence, évincé, y voit le moyen de revenir dans le jeu et se fait passer dans l’hôtel pour le docteur en question, à qui on délivre à haute voix un message. Janet l’aborde et le convainc de soigner le pauvre Freddy. Elle paiera elle-même ses honoraires.

Lawrence accepte et les invite dans sa villa, « louée » durant son séjour, dit-il. Sa technique consiste à provoquer psychologiquement le paralysé pour lui donner envie de vivre et de s’amuser comme eux. Ainsi surmontera-t-il son trauma et pourra-t-il remarcher. D’où la séquence danse et baisers, la riposte de Freddy par son chantage au suicide, l’intervention des marins (stipendiés). Janet avoue qu’elle n’est pas héritière des Colgate mais qu’elle a seulement gagné un concours, ce pourquoi elle séjourne tous frais payés dans cet hôtel de luxe. Lawrence est désarçonné et, ayant pour éthique de ne jamais escroquer les pauvres, tente de convaincre Freddy d’abandonner le pari. Ce dernier, avec la vulgarité avide du Yankee pour le fric, refuse tout net. Il dit être « tombé amoureux », probablement moins du corps que du portefeuille, mais il consent à détourner le pari des 50 000 $ vers qui couchera le premier avec elle.

Freddy convainc Janet que, si elle l’aime et qu’il peut avoir confiance, il s’efforcera de remarcher. Et ça marche (trop bien pour être honnête). Alors qu’il s’apprête à consommer son lot, Lawrence, assis dans un coin sombre de la chambre, applaudit. Freddy a gagné, il faut laisser Janet rentrer aux États-Unis. Il la conduit à l’avion. Mais Janet revient, poussée par mimétisme de Freddy à jouer le pot de colle. Elle surgit dans la villa de Lawrence, en larmes, et déclare qu’elle n’a pas pu partir, qu’elle avait besoin « de revoir Freddy une dernière fois ». Mais l’escroc lui a tout piqué, son argent du concours, le manteau de vison et les 50 000 $ en liquide qu’elle venait de recevoir comme convenu. Lawrence fait téléphoner à son inspecteur pour arrêter Freddy et reconduit Janet à l’aéroport en lui donnant de son coffre les 50 000 $ qu’elle n’aurait jamais dû faire venir. La belle remercie, puis au moment de monter sur la passerelle, revient vers lui pour lui rendre la serviette de cuir aux dollars en disant qu’elle n’en veut pas, qu’elle a passé ici un séjour qui lui laissera de bons souvenirs.

L’avion décolle, l’inspecteur André arrive en Renault 4L bleue avec Freddy en peignoir d’hôtel, menotté à l’intérieur. Il éructe que c’est Janet qui l’a volé intégralement, argent et vêtements, tandis qu’elle l’avait poussé sous la douche avant de faire l’amour promis. Il s’avère que cette Janet était escroc elle aussi. Dans la serviette rendue à Lawrence se trouvent non les dollars qu’il y avait mis, mais les vêtements de Freddy avec un petit billet signé le Chacal, remerciant pour ces bons moments. Philosophe, Lawrence se réjouit du bon coup, tandis que Freddy, avec sa vulgarité native, reste furieux de s’être fait duper.

Une semaine plus tard, tous deux contemplent la mer depuis la villa qui va être partiellement fermée pour l’automne et la fin de la saison. Freddy ne sait pas où il va aller. Survient alors un groupe de touristes bruyants, oisifs et argentés, issus d’un bateau de croisière mouillé près de la côte, avec Nikos (Louis Zorich) un riche armateur grec à leur tête. La guide est Janet, reconvertie en conseil immobilier, qui promet d’immenses propriétés en Argentine pour pas cher, avec Lawrence comme Argentin de référence. Après un silence stupéfait, Lawrence joue ce nouveau rôle, tandis que Freddy, sans un mot, se sent forcé de suivre.

Janet déclare avoir gagné 30 millions de $ sur l’année, mais que ce sont les malheureux petits 50 000 $ des deux compères qui l’ont le plus amusée. Elle les invite à voir grand, bien plus grand que ce qu’ils ont accompli jusqu’à présent. On sent la démesure de la vanité yankee, l’habitude native de conter « la belle histoire » et d’y croire, les « fausses vérités » qui surgissent naturellement. Comme si, dans le fond, les Américains étaient tous de « sales pourris scélérats » que seule la morale rigoriste puritaine peut dompter. Sous forme de comédie, c’est un portrait de la mentalité américaine de la fin des années 1990, le sommet des Etats-Unis avant les attaques humiliantes du 11-Septembre (pas vues, pas prévues) qui vont rabattre l’orgueil de la Grande puissance. Ce portrait fait de la vente – « l’art du deal » – une voie sans éthique et un but sans scrupule de toute l’existence, avec ses fabricants de tabac et son industrie pharmaceutique qui droguent et détruisent la santé, ses avocats et ses vendeurs de voitures qui mentent effrontément, ses promoteurs immobiliers et ses politiciens adeptes de la belle histoire et des fausses vérités.

Un film assez drôle, avec Michael Caine brillant et Glenne Headly époustouflante. Steve Martin est outrancier et suscite souvent le malaise tant il est « trumpien ».

DVD Le plus escroc des deux (Dirty Rotten Scoundrels), Frank Oz, 1988, avec Michael Caine, Steve Martin, Glenne Headly, Anton Rodgers, Barbara Harris, MGM 2004, doublé anglais, français, allemand, espagnol, italien, 1h50, €18,24, Blu-ray €11,60

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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Trump trompe son monde

Le Donald n’est pas un accident de l’histoire mais s’inscrit pleinement dans la culture américaine du gros bâton. Nul n’a mesuré la taille du sien, sauf peut-être sa femme et ses maîtresses, mais il le brandit avec un « art du deal » qui est sa marque de fabrique. Trump est le vendeur-type, il vous séduit et vous menace mais ne vous lâche pas. Il correspond à l’archétype américain du héros-leader, bien loin du « libéralisme » dans lequel la gauche européenne croit que baigne les Etats-Unis.

La tempérance, l’analyse en raison, le bon sens qui prend du recul, tout ce qui fait le propre du libéralisme, c’est en Europe qu’il règne jusqu’à présent. Pas en Amérique – ni au nord, ni au centre, ni au sud. Ce pourquoi Donald apparaît macho, frustre, vulgaire. Il n’est pas policé, à peine civilisé – mais en accord avec le monde du cinéma que la planète entière consomme avec appétit via Hollywood.

Trump est un grand acteur. Il a toujours raconté des bobards, ainsi le dit-il lui-même, et ils ont toujours marqué les esprits. Goebbels ne disait pas autre chose : « calomniez, mentez, il en restera toujours une impression ». Trump se costume, se teint la houppette en blond aryen, joue un rôle, se donne une image différente de celle qu’il est dans le privé. Les stages de prise de parole vous apprennent aisément comment faire et les Etats-Unis excellent dans ces méthodes (lucratives) de développement personnel. Dans un pays où tout se vend, réussir à vendre sa propre image est le nec plus ultra du succès.

Car le monde est un théâtre où ne comptent que les apparences. L’ineffable « CIA » n’avait-elle pas craint l’URSS beaucoup plus que ses moyens limités et archaïques dans la réalité ne le méritaient ? Pour agir dans le monde, vous êtes seul. Il vous faut donc agir sur vous-même pour arriver. Et la passion – que Trump vante à l’envi – est ce qui vous permettra de le faire. Sans passion, pas d’audace et sans audace, pas de réussite. Tous les gagnants ont participé ; s’ils n’ont pas réussi, ils feront mieux la prochaine fois. Concentrez-vous sur ce que vous voulez de positif, dit Trump, et plus votre énergie sera grande, plus vous aurez une chance. Cette constante fait de lui un être prévisible, contrairement à l’impression de chaos qu’il donne.

Selon Olivier Fournout, maître de conférences à Telecom-Paristech, dont est tiré cette analyse publiée dans la revue Le Débat de septembre 2018, « Trump est la récolte d’un monde que nous semons ». Trump est grand, « mais sans étrangeté, dans le quotidien de la communication capitaliste, libérale, démocratique, consumériste, de masse, dont nous respirons les différents courants, les différentes modalités, à chaque instant ».

Indiscipliné tout gamin, Donald persévère : son camp, il s’en fout ; ses électeurs, il les manipule ; l’establishment, il le provoque. Certes, ses outrances sont évidentes, mais elles lui rapportent plus qu’elles ne lui coûtent jusqu’à présent. Il est l’anti et incarne celui-qui-dit-non pour tous les frustrés, les aigris, les maltraités de son Amérique (et il y en a !). Il s’agit d’une stratégie politique volontaire qui paye, faisant de lui quelqu’un de neuf, de révolutionnaire, sans compromis. Aller contre ce que tout le monde pense permet les meilleurs deals – quand ils réussissent. Cela ne marche guère pour l’instant avec la Corée du nord… Une question de culture ? ou seulement de temps ?

La société selon Trump est à l’image de son cinéma : ultraviolente et sans pitié. Doit s’appliquer alors l’individualisme le plus exacerbé et la loi de la jungle. Même votre chef, même l’Etat peut vous trahir, sans parler de votre amoureuse, les gens sont là pour vous tuer. Il s’agit de tirer le premier. D’où l’autodéfense comme dans les westerns : ripostez ! D’où restez seul, a lonesome cow-boy ou Jason Bourne. D’où le mythe actif de « la gagne » comme au poker (menteur) : osez et raflez toute la mise, négociez à mort, ne faites aucun prisonnier. C’est avec la bite et le couteau que l’on survit, pas avec son pois chiche toujours en retard d’une réflexion, selon Trump. Le coup de pied au cul sert de seule politique, en interne comme à l’international.

Manque à cet animal hollywoodien la faculté de fédérer, d’utiliser l’intelligence collective (il récuse les traités multilatéraux), d’entraîner une équipe (combien de départs ou de « démissions » à la Maison Blanche ?) ou une coalition (il conchie ses alliés). C’est sa fragilité. Trump, un colosse aux pieds d’argile ? Il est trop tôt pour le dire mais un second mandat pourrait le révéler.

Ce qu’il faut retenir est que Donald Trump n’est pas surgi d’une autre planète mais des profondeurs mêmes des Etats-Unis. Il appartient à la mentalité américaine du pionnier avec la foi d’un côté, le gros bâton de l’autre. Il suffit de se croire gagnant prédestiné au sein d’un peuple élu bâtissant un nouveau monde, et la force est ce qui va, ce qui s’impose de soi. Got mit uns, disaient « les autres », In God we trust scintille sur les billets verts. Le cow-boy éradique les Indiens sans état d’âme, les fermiers ravagent la prairie par droit d’occupation, les affairistes dealent sans scrupules, les financiers volent légalement, l’armée instaure le chaos dans tous les pays où elle passe faute de conscience des conséquences politiques futures.

« Trump est typique du pragmatisme américain dont le style essaime à travers le monde par l’action conjointe des grands et petits cabinets de conseil, des grandes et petites formations au management, du cinéma hollywoodien et du storytelling publicitaire ». Pourquoi nous étonner (je fus longtemps étonné) ? Pourquoi encore souscrire au mythe américain et avaler sa junk-food, porter son uniforme de jean ou de costume-cravate noir quaker, se soumettre à son puritanisme biblique, laisser ses lois extraterritoriales empiéter sur notre souveraineté et ses GAFA accaparer nos données ? La servitude est toujours volontaire et Trump, par son outrance, se montre en roi nu

Olivier Fournout, Trump banal, trop banal. Le président des Etats-Unis et son modèle, in revue Le Débat n°201, septembre-octobre 2018, pp.47-61, e-book Kindle €14.99 broché €21.00

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Paul Claudel voit la crise de 1929

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C’était au temps où les ambassadeurs de France étaient volontiers lettrés. Paul Claudel, poète, dramaturge et diariste catholique élu à l’Académie Française, a été ambassadeur à Washington de mars 1927 à avril 1933. Il a observé aux premières loges l’irruption de « la crise » de 1929 et ses suites. Ce que les Américains appellent de façon beaucoup juste la Grande Dépression. Eric Izraëlewicz a eu la bonne idée en 1993 d’éditer une sélection de ses dépêches diplomatiques de décembre 1927 à décembre 1932. Ce document offre un miroir à la crise des subprimes de 2007-2008.

L’intérêt d’une telle publication est triple :

  1. Paul Claudel écrit l’économie la plus ardue et la plus chiffrée en termes littéraires, ce qui est d’un grand charme ;
  2. Connaissant le monde pour avoir été diplomate un peu partout, il offre un regard non-américain sur la plus grande dépression du siècle avant le nôtre ;
  3. Extérieur au pouvoir politique comme aux affaires américaines, il garde un œil critique à chaud et nombre de ses remarques sont justes.

Il pointe surtout la mentalité américaine, pétrie d’optimisme, vaniteuse et vivant volontiers d’illusions comme de crédit. L’année 1928 a vu les raisonnables balayés par la frénésie spéculative : industriels qui tempèrent les résultats, économistes qui pointent l’écart entre la production et les prix des actions, banques fédérales qui montent les taux au jour le jour (de 3,5 à 6%). Les titres des valeurs technologiques de l’époque (radio, avion, auto) flambent. Pour les Républicains au pouvoir durant ces années-là, toute crise ne peut qu’être temporaire, encouragée de l’extérieur, et surtout ne doit pas remettre en cause le modèle américain.

Claudel : « Il est curieux que les Américains qui se flattent d’être le peuple le plus attaché aux faits, soient au contraire le peuple qui, gâté par la bonne fortune, est le plus attaché à ses illusions. Il ne se rend pas compte que la prospérité de l’époque 1925-1929 n’était nullement un phénomène normal, mais une crise, une poussée de spéculation, qui ne répondait pas à un état de choses permanent. Il croit toujours, il désire croire surtout, que l’on peut maintenir une Amérique isolée et prospère, dominant des remparts escarpés de son standard of life une situation mondiale dénivelée » (27 mai 1931).

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De 1929 à 1932, la contraction de l’activité s’est conjuguée à une contraction du prix des actifs et un chômage massif (20% de la population active) ! Claudel note –17% pour les prix de gros et –14% pour les prix de détail, mais –23% pour les prix agricoles, -19% pour les prix des produits alimentaires, -15% pour ceux des produits manufacturés. Les exportations baissent de 34% vers l’Europe, mais de 40 à 60% vers le reste du monde. Ce sont surtout les automobiles (-51%) qui sont touchées, le cœur de l’Amérique industrielle. Leur production sur le territoire chute de 36% en 1930. Les importations chutent de 37%. La valeur totale des actions du New York Stock Exchange passent de 64 md$ en juillet 1930 à 5 md$ en décembre 1930, avant de remonter à 57 md$ en mars 1931 ! L’indice de la construction est divisé par deux par rapport à 1929, les chemins de fer licencient 15% de leurs salariés. Ceux qui, ont encore un emploi dans l’industrie voient leurs salaires baisser de 30%. Malgré la politique de grands travaux entrepris par le président Hoover, les dépenses publiques baissent de 30%. La baisse des taux de la Réserve fédérale de New York ne suffit pas à relancer le crédit, nous sommes dans une spirale dépressive bien connue sous le nom de Déflation. Tout baisse, sauf les crédits à rembourser !

L’obsession de l’étalon or pour défendre la monnaie, la hausse des impôts (qui vont de 2 à 6% sur le revenu, de 12,5% pour les sociétés – la même erreur qu’a répété François Hollande !), le déficit fédéral alimenté par les propositions de dépenses démagogiques du Congrès (aujourd’hui « socialistes frondeurs »), l’agitation par les Républicains d’une menace sur l’économie du pays (de nos jours François Fillon) – rien de cela n’encourage à réinvestir, à consommer, à entreprendre.

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Les particuliers fuient les banques locales dont 3500 ont fait faillite ; ceux qui le peuvent, comme les pays étrangers, fuient le dollar en faveur de l’or métal (ce qui risque d’arriver au franc si Marine Le Pen le rétablit) ; chacun thésaurise car la confiance n’est pas assurée par un Président laxiste qui ne donne aucune direction et se contente de mesurettes. Dès que les électeurs peuvent se manifester, ils votent massivement en faveur des Démocrates. Les Républicains restent béats, myopes, indécis. La même chose s’est produite durant la fin de George W. Bush. Le candidat républicain a agité la même menace de catastrophe pour tenter de renverser le courant des électeurs à la fin 2008, ce qui a entraîné un krach boursier immédiat.

A presqu’un siècle de distance, les causes de 1929 apparaissent les mêmes que celles de 2008 : pression sur les salaires, vie à crédit, surproduction, spéculations financières. En revanche, ce qui a changé est la politique pour juguler la dépression. Le système a appris : filets sociaux de sécurité pour les ménages, franche baisse des taux et facilités de réescompte des banques centrales cette fois coordonnées, surveillance des faillites bancaires (50 par semaine en 1932 !) et fonds de garantie des dépôts, politique volontariste orientée vers le concret pour donner du corps à la confiance, et surtout pas de protectionnisme.

Jusqu’à présent. Mais des élections arrivent et la démagogie croît. Après 1929, 1939 : agitations sociales, nationalismes, retour de la xénophobie – et puis la guerre. Après 2008… quoi ?

Paul Claudel, La crise – correspondance diplomatique Amérique 1927-1932, Metailié 1993 (réédition 2009), 251 pages, €8.74

 

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Peter Robinson, Qui sème la violence

1990 Peter Robinson Qui seme la violence

Ce roman étrange n’est PAS une enquête de l’inspecteur Banks. Il s’agit d’un roman policier classique à la Agatha Christie, qui semble le modèle de l’auteur, avec pour originalité sa construction. Ce sont en effet les destins de deux femmes qui s’entremêlent jusqu’à se rejoindre…

Côté Dr Jekyll, Kirsten est une jeune étudiante en lettres, brillante, amoureuse, confiante, qui se fait trucider dans un parc au retour d’une soirée bien arrosée. Elle s’en sort miraculeusement mais est marquée à vie dans chair et dans sa sexualité par ce « viol » au couteau. Côté Mr Hyde, Martha a le souvenir d’un viol qui l’a rendue autre ; elle n’a de cesse que de retourner sur les lieux où s’est produit l’agression pour se venger.

Peu à peu, de scène en scène, l’intrigue se met en place. Rien de classique mais une construction en abyme qui laisse ouverte nombre de perspectives.

Ce qui rend étrange ce roman est qu’il n’est pas anglais. L’auteur, bien que britannique d’origine, vit au Canada et la mentalité américaine faite de Bible (version Ancien Testament) et d’égoïsme l’a marqué. Ses personnages sont peu probables, pour ce que je connais du Yorkshire, mais tiennent plus des côtes de la Nouvelle Angleterre. Qu’importe, la construction est efficace et la chute finale – méritée – dénoue tout, d’un coup.

Ce qui rend étrange ce roman est aussi qu’il est féministe. Pour un auteur homme, c’est aussi improbable, d’où cette impression de flottement dans les caractères, le côté un peu artificiel des filles en but à la violence mâle. Je ne sais à qui est dédié ce livre, le prénom « Jan » ayant cette détestable habitude anglo-saxonne de s’appliquer à n’importe quel sexe, fût-il le plus incertain.

Les garçons n’apparaissent que comme des bites sur pattes dont l’humour et la tchatche n’ont qu’un objectif : le lit. Les hommes – les vrais – sont munis de mains baladeuses et d’yeux fureteurs dotés de rayons X pour déshabiller tout ce qui porte nichons. Les autres sont insignifiants comme le jeune amant étudiant de Kirsten, son père, ou les mâles flanqués de marmaille. Ceux qui ne « peuvent » pas sont irrémédiablement condamnés, comme par quelque gène défectueux, à devenir psychopathes – encore un trait typiquement américain.

D’où ce sentiment d’improbable qui ne vous quitte jamais à la lecture. Mais aussi l’efficacité de l’intrigue, parfaitement resserrée sur les caractères qui comptent dans le récit, tout le reste n’étant que décor esquissé à gros traits. Une autre facette de Robinson.

Peter Robinson, Qui sème la violence (Caedmon’s song), 1990, Livre de Poche 2006, 380 pages, €5.80

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Elisabeth George, Le rouge du péché

Elisabeth George Le rouge du peche

Cette fois ci, Élisabeth George vous offre le crime parfait. Non qu’on ne trouve point le coupable ! Après de multiples sondages dans le passé et enquêtes sur les liens du présent, le lecteur et les personnages savent pertinemment qui il est. Mais aucune preuve ne permet de l’inculper. Limites de la justice, carences de la police, impuissance des hommes, Élisabeth George joue avec le genre policier et renouvelle le récit. ‘Careless in red’ pourrait se traduire par ‘Négligence en rouge’ ou ‘Carences rouges’. Le rouge est en effet la couleur de la veste du garçon assassiné ; la couleur du foulard et des escarpins de sa pute de mère ; la couleur de la passion et de la vengeance.

Nous sommes en Cornouailles, cette Californie du sud de l’Angleterre. Thomas Lynley, commissaire en disponibilité de New Scotland Yard, randonne depuis 40 jours après que sa femme Helen enceinte de leur fils eût été tuée à Londres pour rien par un Noir de douze ans (‘Anatomie d’un crime’, déjà chroniquée sur le blog).

Il découvre un cadavre de jeune homme au pied d’une falaise de schiste, une escalade qui s’est mal terminée. Le gamin a 18 ans et deux passions : le surf et la baise. Il y est athlétique, énergique entre les jambes mais rien entre les deux oreilles comme le dira l’une de ses amantes. Mais (préjugé bien américain) quoi faire en Cornouailles hors le surf et la baise ?

Probable signe des temps, cette quasi décennie néo-conservatrice de George W. Bush rend Élisabeth McCabe, dite George, bien plus américaine qu’anglaise. Elle décrit ici la vieille Europe du ton neutre et supérieurement amusé de l’ethnologue devant les Bororos. La litanie des prénoms régionalistes est pour quelque chose dans cet exotisme : Santo, Benesek, Madley, Daidre, Kerra, Dellen, Tammy, Selevan, Jago, Edrek, Gwynder… L’Angleterre, désindustrialisée – la City et le désert anglais – ne survit chichement que de petit artisanat de service (planches de surf sur mesure, tourisme sportif, pâtés chauds, chambres d’auberge, journal local) et d’administration (médecine, école, police). La population n’y vit que pour le sexe. Dès 13 ou 14 ans, les jeunes font ça sur la plage ou dans les grottes, « nus ou à demi-vêtus » comme le précise on ne sait pourquoi l’auteur. Dès 17 ou 18 ans, l’activité devient frénétique, tirant en permanence tout ce qui bouge. Le vocabulaire prend son ampleur : clouer sur le matelas, fourrer, niquer, baiser, se faire, farcir – « prendre son plaisir » en est presque bénin. Il y a comme une obsession américaine de femme puritaine mûre (from Ohio) pour les galipettes ‘hétéro only’ des jeunes anglais dans ce roman 2008.

Rien d’étonnant à ce qu’intervienne l’autre symptôme du mal américain : l’obsession biblique, style Ancien testament. Ce pourquoi la traduction française arrangée du titre n’en tord pas le sens, pour une fois. Les références au Bien et au Mal commandés par le Livre y sont constantes, depuis le rouge putassier et le paiement du péché sexuel jusqu’à l’œil pour œil de la vengeance ultime. Comme si l’Angleterre était un pays cagot et bigot à l’égal des États-Unis de Bush ! On ne dira jamais assez combien le 11-Septembre et la décennie bushiste ont tordu la mentalité américaine dans le sens de la névrose obsessionnelle. Cela se voit dans les romans de la période, dont celui-ci.

Reste qu’Élisabeth George est une professionnelle. Elle a un grand talent de conteuse. Malgré le nombre de pages (791), on se surprend à passer deux heures sans lever les yeux, attiré et séduit par le talent de la romancière. L’auteur a créé un écheveau de personnages, une dizaine, qu’elle toronne en une histoire multiple où chacun réagit sur chacun. A chaque rupture de séquence, on a envie d’en savoir plus. L’enquête elle-même n’est pas un modèle du genre, Lynley et Havers (héros habituels des romans de George) n’intervenant que pour la figuration, l’inspecteur local Bea – une femme de la cinquantaine – se dépatouillant comme elle peut des brêles qu’elle a sous ses ordres, de la glu des citoyens qui se connaissent tous et de son intendance de femme divorcée avec fils ado.

L’important est la psychologie. C’est ce qui fait qu’on l’aime. Elisabeth George réussit une belle empathie avec les personnages les plus divers, ramenant leurs faits et gestes aux grandes passions humaines : le rapport père-fils, mère-fille, grand-père et petite-fille, adulte-adolescent, garçon-fille à l’âge pubère, vieux beau-ménopausée avec besoins, etc. Il y a de l’amour et de la haine, des regrets et des pleurs, des résiliences surprenantes et des missions manquées. Le tout forme une tragédie, moins grecque que talmudique, dont le message est : il n’y a pas forcément de justice et souvent les innocents payent… pour rien. Encore qu’ils ne soient jamais vraiment innocents ! Vous avez dit péché « originel » ?

Élisabeth George, Le rouge du péché (Careless in red), 2008, Pocket octobre 2009, 791 pages, €7.98 

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