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Alexander Kent, Au nom de la liberté

alexander kent au nom de la liberte
La suite des aventures du désormais amiral de plein exercice Bolitho et de son neveu capitaine de frégate Bolitho, se poursuivent. Le début est un peu poussif, car tout de psychologie sur Richard et Catherine, Adam et Zenoria, Allday et son Unis. Mais dès que l’action débute, au premier tiers, tout redevient comme avant. Il faut en effet l’aventure pour que les personnages prennent vie ; la psychologie seule ne sied pas vraiment à un auteur anglais.

La mer est omniprésente, mais aussi la marine à voile qui oblige à la discipline et au savoir, au courage et à l’attention aux autres. Car un navire de guerre est une arme d’équipe : le plus important, dit le capitaine Tyacke à un aspirant ambitieux, ce ne sont ni les membrures du vaisseau, ni la portée de ses canons, mais le moral de l’équipage !

Ce capitaine valeureux, dont la moitié du visage a été brûlée par une explosion au service de Sa Majesté, est laid dehors et beau dedans. Ses officiers, ses marins comme ses mousses s’en rendent compte très vite. Il est exigeant mais attentif, militaire mais humain. Cet équilibre (rare, avouons-le, dans la chose militaire) est peut-être le meilleur accomplissement du métier. L’attention à chacun, jusqu’au plus jeune, crée une ambiance d’équipe, quelle que soit la hiérarchie. Le rang s’en trouve valorisé car chacun se trouve obligé, sous le regard des autres, d’accomplir son devoir – noblesse oblige.

Cet héritage, qui fera vaincre les grosses frégates américaines surarmées par les bâtiments anglais fatigués, est celui de l’amiral Bolitho. Il n’y a que lui pour insuffler du moral aux hommes. « Lorsque l’amiral vous regardait, vous, en tant qu’individu, vous sentiez quelque chose couler dans vos veines. Et vous saviez aussitôt que vous le suivriez n’importe où » p.217.

Cette expérience humaine ne peut que s’acquérir dans des circonstances exceptionnelles. C’est parce que l’auteur s’est engagé dans la marine de guerre britannique à 16 ans, durant le second conflit mondial, qu’il peut décrire avec autant de force et de justesse ce qui distingue au combat le bon marin des autres : le moral de la troupe dû au charisme du chef et à l’amitié des camarades. Car l’être humain ne se bat pas vraiment pour des abstractions telles que la liberté ou la patrie ; sur le terrain, pris dans l’action, il se bat pour ses copains qu’il aime, pour son chef direct qu’il admire et pour son bateau qui est son équipage.

Nommé amiral aux Antilles pour surveiller les convois anglais contre les visées de la marine américaine en plein essor, l’amiral Bolitho va avoir fort à faire pour contrer ces frégates grossies, issues de la technique et de la force (traits bien yankees déjà…). Elles ont la rapidité des frégates et la puissance de feu des navires de rang supérieur : comment faire lorsque l’Amirauté, confite en traditions, répugne à s’adapter ?

Bolitho junior se battra vaillamment avant d’être fait prisonnier, surtout par désespoir d’avoir perdu Zenoria, la femme de Valentine Keen qu’il avait baisée lorsqu’il a avait cru son mari mort. Zenoria s’est jetée d’une falaise après avoir perdu son petit garçon, étouffé dans ses draps. Adam, blessé et soigné par un chirurgien français aux États-Unis, sera délivré par le fils Allday qui a émigré aux States sans y trouver vraiment sa place, lequel mourra au combat lors de l’abordage d’une frégate américaine.

Nous sommes dans une première mondialisation, au fond, dans laquelle le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande jouait le rôle de maître du monde et de régulateur de la liberté du commerce contre Napoléon le dictateur, et contre les affairistes yankees dont les alliances variaient (déjà…) au gré de leurs intérêts.

Alexander Kent, Au nom de la liberté (For My Country’s Freedom), 1995, Phébus Libretto traduction Luc de Rancourt, 2015, 380 pages, €10.80
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Alexander Kent, Par le fond

alexander kent par le fond
Nous voici en 1808. Napoléon, qui restera à jamais un dictateur impérialiste pour tout Anglais bien né, reprend la guerre contre l’Europe. Il la veut à sa botte. Il a déjà conquis le Portugal et menace l’Espagne.

Les Britanniques, vus par un marin de la Navy contemporaine, engagé à 16 ans en 1940, se veulent les sauveurs du « monde libre », entendez de la liberté du commerce et des mers. Ils ne peuvent que combattre l’ogre corse, même si ce dernier a heureusement terminé la Révolution et ses massacres de la Terreur.

C’est d’ailleurs pour cela que les Français, ennemis redoutables, sont toujours vaincus dans les romans d’Alexander Kent. C’est moins fierté patriote que constat des ravages du sectarisme politique sur la valeur professionnelle. Les Français ont de bons bateaux, ils ont tout le bois nécessaire et les architectes imaginatifs – mais ils manquent d’amiraux aguerris, de capitaines entraînés et de marins biens formés. La faute à ce délire idéologique de la Révolution, où seule l’adhésion au groupe le plus braillard tenait lieu de compétence. Or on ne forme pas de bons professionnels par décret.

La paix d’Amiens, signée en 1802, est loin et la marine anglaise doit faire avec ce qu’il lui reste de navires après une décennie à guerroyer. Non seulement elle doit assurer le blocus des ports ennemis, de la Baltique aux Açores, mais aussi contrôler le trafic entre l’Afrique et les Amériques pour lutter contre la traite des Noirs, devenue illégale par acte du Parlement (mais que Napoléon a rétablie pour faire plaisir aux riches copains de son épouse créole).

Sir Richard Bolitho, anobli depuis deux volumes et devenu vice-amiral, a l’ordre de rallier le cap de Bonne-Espérance pour établir une force navale permanente, destinée à laisser ouverte la route au sud de l’Afrique. Rappelons que le canal de Suez n’a pas encore été construit et que Le Cap commande la route des Indes, vitale pour le commerce anglais. Mais, toujours un peu rebelle aux us, coutumes et hypocrisies de la « bonne » société, il obtient d’embarquer sa maitresse, Catherine, tandis que lady Belinda son épouse officielle et superficielle, qui n’aime que les froufrous de Londres, se doit d’endurer « le scandale » tout en se posant en victime du devoir – en ne manquant aucune fête.

Depuis trois volumes, les histoires d’amour fleurissent entre les protagonistes, Bolitho amiral et Bolitho capitaine (Richard et Adam son neveu), Valentine Keen le capitaine de pavillon, Allday le fidèle serviteur… Ne voilà-t-il pas qu’Adam, fringuant et 28 ans, est tombé amoureux de Zenoria, la toute récente épouse de Valentine ? Aussi ardent qu’Adam, Richard se repaît du corps somptueux de Catherine, qui lui est toute attachée. Quant à Allday, il songe au port d’attache avec l’accorte aubergiste qui tient relais non loin de la maison familiale des Bolitho.

Mais des mutins s’emparent du Pluvier Doré, bâtiment de commerce réquisitionné par la Navy qui convoie si Richard l’amiral, parce qu’il transporte la paie des soldats du Cap. Catherine, habillé en marin pour être plus à l’aise, ne manque pas de s’illustrer comme un homme dans la bagarre qui s’ensuit, une épingle à cheveux jouant le rôle de sabre. Le navire se fracasse sur les récifs faute d’être manœuvré et les naufragés s’entassent sur un canot qui mettra de longs jours pour tenter de rallier les côtes africaines, mourant de faim et de soif.

Une fois recueilli in extremis et remis, Bolitho est envoyé par les Lords de l’Amirauté aux Antilles, où Napoléon compte bien chasser les Anglais. Et c’est à deux contre un que les bâtiments de la Navy vont faire face au plus vaillant amiral français… Malgré la trahison de l’ami Thomas Herrick, amer d’avoir été accusé à tort et surtout sans vie depuis qu’il a perdu sa femme du typhus.

Mais rien ne va sans heurt. La marine est chose trop sérieuse pour être confiée à des politiciens civils – c’est pourtant ce qui a lieu. Le rang tient lieu de compétence et le Règlement maritime ou l’obéissance stricte aux ordres tiennent lieu d’imagination et d’initiative. C’est ainsi que le vieux Sutcliffe, amiral rongé de syphilis, ne supporte pas qu’on ne lui rende pas compte à St Kitts tandis que Thomas Herrick, qui a frisé la condamnation à mort en cour martiale, ne veut plus prendre aucun risque.

L’auteur oppose les courageux de l’avant aux embusqués de l’arrière, le petit peuple des marins enrôlés de force aux élites nobiliaires aspirants dès 12 ans, les professionnels aux vaniteux. Ceux qui ont de la chance sont ceux qui la cherchent, pas ceux qui restent assis le cul sur une chaise en attendant qu’elle vienne de droit ou de naissance. Toujours attentif aux humains, hommes comme femmes et même adolescents, les Bolitho oncle et neveu savent commander parce qu’ils savent être justes et se faire aimer. Simplement en reconnaissant les autres pour ce qu’ils sont vraiment. Un bon récit d’aventure aux relations très humaines.

Alexander Kent, Par le fond, 1992, Phébus Libretto 2014, 446 pages, €11.80

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Alexander Kent, A l’honneur ce jour-là

alexander kent a l honneur ce jour la
Le Destin… Sir Richard Bolitho, vice-amiral de la Rouge, la flotte britannique de Sa Majesté, est en 1804 affecté aux Antilles. La guerre a repris contre Napoléon après l’éphémère paix d’Amiens; il rêve d’envahir l’Angleterre. Les vieux vaisseaux sont retapés pour faire bonne figure et l’Hyperion, démâté lors d’un précédent combat, est récupéré après avoir servi de ponton flottant. Mais ce qui compte est avant tout le caractère des hommes. Bolitho, engagé dès 12 ans, a appris à les connaître et à les aimer parce qu’il sait les reconnaître et s’en faire aimer. Surnommé Dick Égalité par ses marins, il n’a pas la morgue des aristocrates qui se croient d’une race supérieure, non plus que la dureté de ceux qui ont peur.

Son capitaine de pavillon, Haven, est de ceux-là : il fait fouetter les hommes pour un rien, juste pour assurer son pouvoir ; un autre, Sinclair, maniaque de la discipline, fera enchaîner un marin nu durant cinq jours sur le pont, pour avoir désobéi aux ordres de rationnement d’eau. Bolitho ne peut le supporter mais soupçonne quelques replis dans la psychologie de son capitaine. En effet, ce dernier croit que son second, jeune homme fin et musclé à l’air de gitan, a engrossé sa femme. Cela le ronge, il sortira de ses gonds pour tirer sur lui un jour de grande chaleur, alors qu’il apprend par une lettre de son épouse que le bébé est né. Sauf que Parris, le Second, – cela finit par se savoir – préfère les hommes… et s’est accoquiné avec le vicomte Somerwell, celui-là même que Kate, amoureuse jadis de Bolitho, a épousé par désespoir.

Mais Kate aime encore Richard, et sir Bolitho s’est lassé de sa lady Belinda trop londonienne, frivole fêtarde des salons de la haute. Il n’y a pas que les hommes dans l’univers des marins. Les femmes sont le rêve quand on est au loin, le réconfort lorsqu’on est au port, et parfois cet aiguillon qui pousse aux coups du sort. Bolitho, amiral, n’a pas sa place dans les coups de main ; c’est pourtant au cœur de l’un d’eux qu’il se met volontairement, afin de venger une frégate prise par l’ennemi. Est-il suicidaire ? Ou a-t-il plutôt le goût de l’aventure comme à vingt ans ? Il va se faufiler jusque sous la forteresse espagnole qui garde le port aux galions remplis d’or destinés à l’Espagne, alliée de Napoléon. Il va emporter un vaisseau – avec son chargement – au nez des canonniers et à la barbe des vieux barbons. De quoi le racheter aux yeux de l’Amirauté où ces Messieurs « qui font la guerre avec des mots et du papier », selon les dires de Nelson, voient d’un mauvais œil le « scandale » de l’adultère. Bolitho n’en a cure, préférant les bateaux aux bureaux et l’océan aux cancans.

Affecté l’année suivante en Méditerranée, où il revoit brièvement son neveu affectionné Adam dans sa vingtaine flamboyante, il va se heurter avec sa demi-douzaine de navires, à une escadre espagnole de douze vaisseaux. Le vieil Hyperion, un soixante-quatorze qui fait flotter sa marque, est détruit par les bordées d’un quatre-vingt-dix espagnol arrogant, mais l’amiral et ses hommes survivants ont capturé six espagnols avant de rallier Gibraltar. Ce haut-fait n’égale pas l’exploit de Nelson, aux prises avec la flotte franco-espagnole du vice-amiral de Villeneuve à Trafalgar au même moment – où il perdra la vie le 21 octobre – mais il a probablement permis à l’escadre hispanique en Méditerranée de ne pas venir en aide à celle de l’Atlantique. Bolitho applique la tactique même de Nelson : tronçonner la flotte ennemie en deux pour forcer aux abordages.

Adam est désormais capitaine de vaisseau et Bolitho retrouve sa vieille demeure familiale de Falmouth où Kate le rejoint, séparée de son bougre d’époux qui l’avait fait emprisonner et que Bolitho, bouillant de rage, a délivrée à Londres en jouant avec audace de son rang.

Comme toujours, l’aventure est captivante et le spleen comme la tendresse ne sont pas absents de cet univers viril. En cet hiver qui commence et dans ce pays morose, plusieurs heures d’évasion vous attendent, au soleil nu et au grand large.

Alexander Kent, A l’honneur ce jour-là (Honour This Day), 1987, Phébus Libretto 2013, 408 pages, €10.80
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France et Christian Guillain, Le bonheur sur la mer

France et Christian Guillain Le bonheur sur la mer

Elle et lui font partie de ces couples formés par hasard autour de 1968 et qui refusaient « le système » : l’autoritarisme politique, moral, patriarcal ; le travail en miette et dans la pollution ; les relations sociales hypocrites des villes et administrations ; la société de consommation réduite au métro-boulot-dodo. Ils rêvaient de grand large, de nature, de vie au rythme ancestral. Ils l’ont fait.

Elle, créole de Tahiti élevée en pensionnat à Dole, dans le Jura ; lui neveu du correspondant du Monde au Japon Robert Guillain et descendant d’Abel, qui signa l’acte de donation de Tahiti à la France avec la reine Pomaré. Ils ont été élevés à la dure mais ne veulent plus être pris dans les rets familiaux et sociaux. Avec rien, ils accumulent de quoi acheter un petit bateau en faisant de petits boulots dans les Postes ou comme photographes polaroïd.

Fin 1967, ils partent, dans un petit sloop de 10 mètres coque acier : l’Alpha. France est tout juste mère de sa première fille, Laurence, qui a sept mois. Ils descendent la France par les canaux depuis la Hollande où a été construit le voilier. Ils traversent la Méditerranée, passent Gibraltar, entreprennent l’Atlantique depuis les Canaries, errent et se refont un moment aux Antilles avant de joindre les Galapagos via le canal de Panama. Ils abordent enfin aux Marquises, qui est un peu Tahiti, avant de revenir au bercail, à Papeete, pour se reposer un peu. Mais ils n’ont qu’une envie : repartir. Ils auront trois filles et trois bateaux. Le bonheur sur la mer raconte ce premier bateau, ce premier bébé et ce premier voyage.

C’est un récit au ras des vagues, écrit comme on parle, disant les difficultés à surmonter pour être adultes et autonomes, et les bonheurs inouïs des bains dans l’eau tiède, des couchers de soleil magiques, des requins familiers et du mérou apprivoisé, enfin des amis rencontrés ça et là, notamment Bernard Moitessier. Les Trente glorieuses ont secrété dans leur coquille trop rigide cette nacre de rebelles soixantuitards, dont certains sont devenus des perles et d’autres de vilains cailloux. Ni l’un ni l’autre pour notre couple un peu caractériel. Une expérience qui les mène un temps à la vie qu’ils aiment, rude mais nature, presque toujours à poil et macrobiotique. C’était une mode, comme tant d’autres. Le rêve d’ailleurs sur cette planète, gentille illusion des grand-père et grand-mère des écolos combinards urbains d’aujourd’hui – en plus jeunes d’esprit et nettement plus sympathiques.

Car ils se prennent en main, même si c’est avec quelque naïveté (les pouvoirs curateurs de l’eau de mer…). « La mer nous met en face de nous-mêmes. Pas de voisins, pas de gens auxquels se référer, personne à imiter, personne pour nous critiquer. Tout ce qu’on fait correspond soit à une nécessité vitale, soit à une tendance profonde. Mon comportement n’est plus conditionné par la société. Je prends conscience de ma personnalité, je découvre ce qu’est la sincérité – cette franchise envers soi-même. Cela parce que la vie est ramenée aux choses essentielles et qu’il est impossible, sinon dangereux, de s’embarrasser de fausses raisons, de fausses motivations » p.115.

Ils découvrent que la vie de couple n’est pas rose, surtout dans la promiscuité obligée du bateau, avec l’obsession de la navigation et la sécurité du bébé. La petite Laurence tète jusqu’à 13 mois. Ayant toujours ses parents auprès d’elle, elle ne s’inquiète de rien, pas même de la gite ou des tempêtes – et même un complet retournement du bateau en Méditerranée ! Elle devient autonome très vite, goûte de tout et s’entend avec tous les nouveaux. Plus tard, elle apprendra le programme scolaire par correspondance, l’école en bateau étant une école de la vie avec ses parents pour maîtres. Pensez : voir voler les poissons, nager les requins, luire les étoiles ; débarquer sur une île déserte emplie de cochons sauvages et de chèvres, traverser les océans, mais s’échouer sur un banc de sable à l’embouchure de l’Èbre sous une pluie glaciale… Tout cela forme une jeunesse !

J’ai des amis chers à qui ce voyage initiatique Marseille-Tahiti, ou la seule étape Marseille-Antilles, a profité. Ils sont aujourd’hui installés avec femme et enfants dans la société, avec ce regard critique et bienveillant à qui on ne la fait pas. Mais ils étaient bien dans leur tête au départ, l’épreuve n’a fait que les mûrir. Les autres, plus ou moins mal dans leur peau et qui rejetaient violemment la névrose du caporalisme social français d’après-guerre, ont fini plus mal. On ne rapporte des voyages que ce qu’on a emporté, en plus aigu…

France et Christian Guillain Le bonheur sur la mer photo nb

Le site Hisse et oh ! dit ce que les Guillain sont devenus. France s’en est bien sortie, moins Christian. Il est resté psychédélique et priapique, végétarien vivant nu, adepte de Wilhelm Reich et du yoga, expliquant comme suit sa philosophie : « Éros et Bacchus étaient rois… » Le couple a navigué un moment ensemble après le livre qui a eu un gros succès, invités par Philippe Bouvard, José Arthur, Jacques Chancel. Puis ils se sont séparés après dix ans pour cause de drogue, dont Christian, toujours à court d’argent pour construire l’éternel bateau de ses rêves, a fait un temps le trafic. Il a navigué 30 ans sur 6 bateaux. Il a rencontré Élise, une polynésienne avec laquelle il a eu 7 enfants de plus. Dans un geste que personne n’a compris, il a coulé volontairement son voilier au large de Papeete, un alu qui portait le nom d’Anaconda et qui était comme sa maitresse. Il voulait surtout conduire ses enfants à leur majorité en évitant la tentation du large. Il s’en occupe, préoccupé de savoir s’ils vont bien. Il est atteint d’un cancer qu’il soigne avec les plantes et les bains froids (et une ivresse à l’occasion). « Mon résumé de l’alimentation idéale : le moins possible, le plus périssable, plus sauvage, plus frais possible, le plus cru possible, le plus dissocié possible… »

France, grand-mère d’environ 70 ans, a semble-t-il navigué avec ses filles. Elle a fait paraître plusieurs livres sur les thèmes naturisme et bio ; elle vit en région parisienne.

France et Christian Guillain, Le bonheur sur la mer, 1974, J’ai Lu 1976, 381 pages, en occasion broché Robert Laffont collection Vécu 1974, €18.00

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Alexander Kent, Ennemi en vue

Les Anglais n’ont pas honte du roman d’aventure. Pas comme nos intellos qui préfèrent les affres de petite-bourgeoises des banlieues, la nostalgie Marie des brebis, voire les monologues du vagin. Alexander Kent a pris le nom d’un camarade d’enfance mort à la guerre contre Hitler pour écrire une série de 22 romans sur le destin d’un capitaine, de 1773 à 1813. Captain Bolitho est aussi célèbre outre-Manche que Monte-Cristo en France. C’est un bonheur de lire ses livres, bien qu’ils ne semblent guère avoir de succès chez nous…

Certes, ils décrivent des batailles entre navires de la Reine et ceux de la Révolution et de l’Empire – et ce sont le plus souvent des défaites pour les Français. Mais l’auteur reconnaît la suprématie technique des navires fabriqués en France sur ceux des Anglais. Certes, le bonapartisme et la nouvelle religion missionnaire de la Révolution hérissent tout Britannique, ce que nous faisons mine de ne pas comprendre. Mais il y a la mer, les hommes, l’exotisme.

Capitaine à 26 ans après s’être engagé comme mousse à 12 (comme l’auteur à 16 ans en 1940), Richard Bolitho en a désormais 38. Nous sommes en 1794 et l’amiral français Lequiller tient à conserver la route des Amériques ouverte pour forcer le blocus de la Navy au large des côtes de Gascogne. En ce dixième tome d’aventures maritimes, Bolitho va découvrir ce qu’est le commandement et ce qu’est devenir père.

Il est capitaine de navire depuis douze années déjà, mais c’est le commandement d’un deux-ponts de 74 canons qu’il assure désormais ; plusieurs centaines d’hommes ne se gèrent pas comme l’équipage d’une frégate qui n’en comprend que quelques dizaines. Pour les hommes, il est dieu ; pour lui-même, il est seul. Il doit décider souverainement de la conduite à tenir, de la stratégie à suivre, de la tactique de combat. Ses décisions mettront en jeu la vie de milliers de marins, ceux de son navire comme ceux de l’escadre qu’il finit par commander. Son Commodore est en effet un velléitaire incapable, poussé jusqu’à ce poste par le piston de la naissance. Bolitho peut prendre conseil, mais il reste le plus expérimenté et l’action n’attend pas. Pour le meilleur ou pour le pire, au risque de se tromper, il faut décider.

Mais comme il est humain et juste, qu’il se préoccupe des autres avant lui-même, il est adoré des hommes. Il suffit d’avoir fait son service militaire comme aspirant pour comprendre de l’intérieur toute l’angoisse de l’exemple à donner et ces petits détails insignifiants qui font tout pour votre réputation : aider un gars dans un passage difficile, avoir un mot de fierté pour une action devant les autres, soigner sa tenue après une marche harassante… Quand un « dieu » regarde les hommes, ceux-ci n’en peuvent plus de fierté : ils se sentent « élevés ». Ils feront tout pour mériter cette dignité à eux conférée.

A une escale, un jeune homme est livré avec les provisions : c’est un aspirant de renfort. Il a quatorze ans. « Il était grand pour son âge, svelte, les yeux noirs, des cheveux couleur d’ébène comme ceux de Bolitho, il avait l’air farouche et nerveux. Bolitho ne put s’empêcher de le comparer à un poulain sauvage » (p.104). Cet adolescent défiant et anxieux est son neveu, comme lui apprend une lettre qu’il remet en mains propres. Il ne savait pas que son frère, qui s’est fait oublier aux Amériques après une trahison, avait engrossé une Miss Pascoe sans jamais se marier ni reconnaître ce gamin qu’il n’a jamais vu. Père absent, mère morte, renvoyé de chez sa tante vers la marine, aux bons soins du capitaine Richard Bolitho, l’adolescent Adam n’est rien, n’a rien et reste seul dans la vie. D’où l’importance pour lui, du premier mot du capitaine à un subordonné : « c’est, heu… mon neveu ». Il est enfin quelqu’un dans l’œil d’un adulte, reconnu socialement, avec un poste à assumer.

38 ans est l’âge mûr ; on se préoccupe plus de ceux qui vous entourent que de soi, n’ayant plus rien à prouver. La paternité travaille par besoin de transmettre, de se revivre dans la jeunesse, de se survivre dans la descendance. Le jeune aspirant Pascoe est touchant et acharné : il veut racheter son père qui a trahi, il veut se faire reconnaître, sinon aimer, par cet oncle capitaine d’un deux-ponts que ses hommes admirent. Il fera son devoir, malgré les coups de mer et les coups de canon, les coups de canne et les coups de soleil. Voire les coups de théâtre. Bolitho ne pratique aucun favoritisme et, durant les mois sur le navire, ne traite jamais l’adolescent autrement que les autres. Il l’appelle « monsieur Pascoe » mais le surveille du coin de l’œil, particulièrement. Il apprécie ses progrès dans l’étude et son épanouissement physique, sa conduite au feu et sa trempe d’homme en herbe. Les paragraphes en passant sont touchants de brièveté : « Il aperçut Pascoe qui faisait une pause sur le grand hunier, son corps se balançant au rythme du roulis, sa tête tournée en arrière pour observer les marins s’activant, tandis que, le long des vergues, de nouvelles voiles se gonflaient et se tendaient. Sa chemise était ouverte sur sa poitrine, et Bolitho constata que sa peau était bien bronzée et que ses côtes étaient déjà moins saillantes qu’à son arrivée à bord » (p.166). Un vrai regard de père.

« Ce garçon a traversé bien des épreuves. Son père l’a déshonoré, et c’et auprès de moi qu’il cherche confiance et conseil, ce dont je suis très fier », dira-t-il à un maître d’équipage qui n’est autre que le vrai père du gamin, caché sous le nom de Selby. Richard Bolitho en devient presque jaloux de son frère Hugh, compensant la mort de sa femme et de son bébé par cet adolescent arrivé par la marée. Mais, lorsque le drame arrivera, c’est à lui qu’il reviendra le soin de le protéger et de l’aimer. Pour la première fois, au désarmement à terre, il l’appellera par son prénom, Adam, et l’emmènera vivre avec lui.

Cet opus 10 de la série n’est qu’une étape, mais digne et cruciale. Elle nous fait aimer le héros non plus pour ses seules actions décidées, mais pour son sens de l’humain.

Alexander Kent, Ennemi en vue (Enemy in sight !), 1970, Phébus Libretto 2004, 383 pages, €9.97

Biographie de Richard Bolitho sur le site de l’auteur.

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