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Poissonnerie

L’observation des gens, en attendant dans la queue, est source de bonheur humain. Chacun son originalité, sa drôlerie. La poissonnerie où je me fournis une fois la semaine est un étal monté sur un parking de petit supermarché. Il est convivial, la clientèle reste à peu près la même le samedi vers la fin de la matinée. Chacun finit par se connaître et savoir ce qu’il aime, voire comment il le cuisine.

Il y a le gros notable qui a garé sa Porsche Cayenne noire et qui porte des chaussures de ville très cirées ; il paye toujours en liquide, avec de gros billets de 50 euros et fait sans cesse la conversation à une connaissance. Dans le couple, c’est lui qui fait les courses, peut-être pour se montrer. Il raffole du poisson, surtout des bouquets frais pêchés dont les antennes frétillent encore dans le bac, et des tourteaux. Les huîtres ne lui font pas peur si elles sont grasses. Et il ajoute quelques quenelles pour faire bon poids.

Un certain Marco d’un certain âge est tout seul mais prend deux tranches de terrine de saumon, des crevettes bouquet pour deux, un demi tourteau, et une grosse sole à détailler en filets. Peut-être va-t-il inviter une belle ?

Un jeune, célibataire à l’aise semble-t-il, prend une fois un gros poisson pour la famille. Il ouvre son coffre de Renault Talisman immatriculée en Seine-Maritime (mais peut-être est-ce une voiture d’occasion ?) et met le turbot dans le coffre, façon inconsciente de booster sa voiture.

Un couple à maturité prend du cabillaud en pavés puis des moules. « Pas de bouchot, il faut les gratter ». Mais les autres sont en fin de stock. « Combien en voulez-vous ? Quatre litres ? pour le dernier, ce sera juste, vous avez des enfants ? – Oui. – Alors ça ira. – Je ne crois pas, ils sont grands… »

Un pilier de poissonnerie velu qui habite le coin vient chercher chaque semaine sa ration de poulpes, calamars et autres seiches. Il les cuisine à la tomate, grillés, ou pochés selon les saisons. Le débat porte sur la façon de les préparer : lui les tape sur une planche pour les assouplir, la poissonnière, plus moderne, lui conseille de les laisser une nuit au congélateur pour briser les fibres. Il évoque le sandre, qu’il a fait récemment aux cèpes avec une réduction de vin rouge au sirop d’érable. Il choisit pour cette semaine du saint-pierre et de la daurade, qu’il va servir en carpaccio. Ce pourquoi il ne veut pas que l’on vide les poissons, il le fera au dernier moment pour les garder plus frais.

Un bon mangeur, selon son ventre rebondi et son teint fleuri, fait emplette de dix sardines, à laisser entières sauf les entrailles. Il hésite sur le reste et laisse passer un autre client, mais prendra encore un autre poisson, puis des bouquets, puis des palourdes.

Certains ne savent pas trop quoi acheter. Ils hésitent entre toutes les espèces et tous les prix, craignant l’un les arêtes, l’autre la façon de les cuire, le troisième la quantité. Une fois dépouillé de la tête, de la queue et des arêtes, le volume mangeable a diminué de près de la moitié. En général, les hésitants finissent par prendre une valeur sûre, déjà toute prête : un filet de cabillaud, une (petite) tranche de cœur de saumon. L’un vient seulement renifler et se repaître des yeux, me disant en passant, sans rien acheter : « ça a l’air bien frais, hein ? »

Ce qui m’étonne est de voir chaque semaine sur l’étal des poissons que ne n’ai jamais vu acheter : une daurade de 3 kg, un gros bar, d’énormes saint-pierre, un rouget de taille… Même un poisson perroquet à l’échine arc-en-ciel !

Pour ma part, j’essaie de varier, même si mes convives ont plutôt leurs habitudes et détestent – a priori – certains mets : les coquillages, tout ce qui est poulpe, les poissons entiers à arêtes. Ils sont vieux et n’ont plus la curiosité des expériences, ni sans doute le goût frais sur les papilles. Je fais avec : un turbot entier qui se cuit vite au four et se détaille aisément, un carrelet en filets à griller à la poêle, du cœur de saumon à cuire à peine au micro-ondes sur un lit d’échalotes au vinaigre de cidre avec aneth, poivre et crème, des soles portion, des pavés de cabillaud, des filets de rouget, des moules pour une tarte, des crevettes pour accompagner l’avocat ou la salade de tomates au vinaigre balsamique, des gambas crues à griller à l’huile d’olive et à l’ail, comme en Espagne, des huîtres à cuisiner chaudes, gratinées à la béchamel citron. Malgré les restrictions gustatives et les phobies, la mer offre un large choix !

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Saumon moelleux au micro-ondes

J’aime le saumon. Mais, trop cuit, il devient sec et filandreux, comme le thon. Il est donc nécessaire de le cuire en douceur, enrobé d’ingrédients, et pas trop.

Ma recette est la suivante.

Prenez un pavé de saumon de 150 g par personne, ou un cœur de filet à couper une fois cuit. Sans peau surtout, car elle donne un goût rance à la cuisson.

Emincez 1 ou 2 échalotes (suivant le nombre de parts, 2 ou 4 personnes) et placez-les étalées dans une grande assiette plate (le micro-ondes n’aime pas les bords de plat). Versez dessus 1 à 2 cuillerée de vinaigre de cidre (ou de jus de citron, ou encore de vin blanc sec). Placez au micro-ondes et cuisez à plein 1 mn.

Placez ensuite les pavés de saumon sur les échalotes cuites. Poivrez (poivre noir ou poivre rose moulu), salez légèrement si vous aimez, parsemez d’aneth frais (ou sec, mais mettez-en moins). Mettez une cuillerée à soupe bombée de crème fraîche sur chaque pavé, puis placez au micro-ondes – sous cloche.

Ne cuisez que 2mn30 à moitié de la puissance (500).

C’est prêt !

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Montcuq à toutes les sauces

Vendredi 26 août 2005

Que je vous parle un peu des ventrées de Montcuq. Le pays est plaisant, comme vous l’avez compris, entre Garonne et Périgord, bordé de vignes de part et d’autres, en plantant sur son sol. Ses vallées ont le sol riche et les échanges ne cessent point entre les fleuves et les chemins. Quant aux recettes, elles se transmettent et s’enrichissent du savoir des pèlerins de saint Jacques, apportant là le piment, ailleurs le fromage ou ce goût d’huile d’olive, tous produits que la région ne connaît point, de tradition.

Dès le premier soir à quelques-uns des blogueurs, la veille du jour J de ce 18 août premier anniversaire, ne sachant que faire et surtout pas nous séparer, nous qui venions de nous rejoindre, nous battîmes des mains à l’invitation fort chevaleresque de Jean-Louis Hussonnois d’aller voir en son gîte. Ils n’eurent été que deux à une tablée de Belges et nous vînmes en renfort pour la plus grande joie de tous. A la nuit bien tombée, sans que la lune fut levée, difficile aux gastropèlerins que nous fûmes de trouver l’étroite entrée du Moulin de Tauran. Après une pointe au-delà des limites autorisées puis avisé par les rougeurs d’arrière que la sente se trouvait fort près, je garais mon destrier couleur d’armure auprès d’autres montures, alors au picotin. Nous pénétrâmes en ligue sous le vaste hangar éclairé de quelques torches à incandescence. Dehors eût mieux convenu aux pèlerins qui les suivent mais les étoiles s’étaient faites rares, cachées de lourdes tentures nébuleuses qui n’attendaient que notre défi pour pleurer leur dépit.

gite du moulin de tauran

Gloire à la cuisinière ! Les recettes étaient aux fruits, de saison et du pays, mitonnées avec amour du créatif et du désir de plaire. Malgré nos heures de route et nos pensées ailleurs, les papilles ont connu la joie.

Apéritif maison, le vin de pêche est composé de vin du pays dans lequel ont macérées des feuilles de pêcher, le tout filtré et additionné de sucre, peut-être d’un trait d’eau de vie pour corser. Les enfants avaient du jus de pomme. L’entrée de melon en billes était parsemée de menthe fraîche poussant à la roue du moulin et, discrète originalité gustative, de billes de terrine de saumon pour un léger sucré-salé. N’oubliez pas que le saumon est élevé en Gironde, région fort proche. Pour compléter, un pâté de lapin du pays était accompagné d’un confit de poivrons verts aux agrumes doux-acide dont le contraste allait merveilleusement au palais.

montcuq peches cul

Ont suivi des aiguillettes de canards élevés dans le Lot, cuites simplement aux pêches de Montcuq. Et là, comme par un fait exprès, ces pêches plates avaient la forme requise. Imaginez une paire de fesses bien galbées dont le pédoncule vous regarde : telle est bien la pêche de Montcuq ! Cuite doucement avec un peu de graisse de canard, elle conserve la viande tendre et agrémente la saveur de gibier d’un peu d’acide tendresse. Un délice ! Le dessert était plus simple, une semoule au lait agrémenté de chocolat, mais se devait d’être léger pour terminer l’abondance. Le vin des Coteaux du Quercy se laissait boire.

vin des coteaux du quercy

Encore un grand merci à Jean-Louis (qui signe jlhuss) de cette délicate invitation ! Son blog A©tu bien pris tes comprimés [désormais fermé] est d’ailleurs un mélange d’intérêts et de styles qui s’apparente à la bonne cuisine. Qu’on se le dise.

Cette région agricole fait pousser le melon du Quercy, Identification Géographique Protégée (IGP, comme disent les fonctionnaires). Elle produit aussi la truffe noire et le safran label rouge. L’on y chasse le sanglier nourri de glands de chênes (quercynus en latin) depuis la préhistoire mais aujourd’hui oies et canards y sont à la fête, élevés et engraissés pour leur chair à confits, magrets et gésiers, et leur foie à faire gras. L’agneau fermier est aussi IGP que le melon, même si le mélange des deux n’est sans doute pas très heureux en cuisine. Le veau sous la mère est d’invention plus récente, labellisé rouge pour faire politiquement à la mode. Le chasselas de Moissac, AOC, se laisse manger tout comme la prune dont Agen a fait sa spécialité IGP. Proches, la noix et le cèpe du Périgord se mêlent harmonieusement dans ce pays sans huile d’olive. Manquent les fromages, hors le Rocamadour, précédente étape pèlerine qui l’a ici importé dans les usages.

En revanche, l’on y découvre une débauche de vins divers, depuis le Cahors AOC au cépage Malbec, au Coteaux du Quercy simple VDQS et les vins du Lot de toutes couleurs, à consommer plutôt dans l’année. Bergerac, comme Bordeaux, ne sont pas loin. Le Cahors, florissant au moyen âge, a été éradiqué par le phylloxéra en 1868. La République triomphante n’avait rien vu et n’a rien fait, suivant une tradition française désormais établie de mépris tout religieux puis étatique pour tout ce qui est réputé « économique ». Le vin s’est délocalisé à Bordeaux. Il a fallu attendre la renaissance politique de l’après Seconde Guerre mondiale et l’enthousiasme d’anciens Résistants, pour voir renaître le cépage, dont l’essor date des « années Larzac » du retour aux traditions et aux terroirs. Pour la bonne cause anti-nivellement des cultures et standardisation des goûts. Le « je suis le représentant de la France à moi tout seul » et le « je ne veux voir qu’une tête » sont les plaies du modèle politique jacobin français.

Les fraises des vallées du Lot et de la Dordogne permettent une recette où le radicalisme du melon s’allie au rose de Fraise pour un programme fédératif goûteux, au moins aux papilles sollicitées.

salade de gesiers

Le menu officiel au Café de France, lors de la journée du 18, était plus classique, à 13 euros seulement, 15 avec le vin. Salade de gésiers confits (lardons pour les derniers), confit de canard (il y avait d’autres choix mais pas en nombre suffisant), croustade aux fraises (en hommage à notre Premier ?). Le dîner a été plus ouvert – et plus cher. Je me suis contenté d’un seul plat de lotte à la tomate confite et au piment d’Espelette, pas très régional mais fort bien cuisiné.

verres et vin

En notre pays si critiquable, la convivialité passe par le partage des viandes et du vin, le tout rendant propice l’accueil des idées et le plaisir de la conversation. Conservons au moins cela que les austères Anglo-saxons des tables voisines (ce n’étaient point des Belges) nous ont envié !

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Trekking ? Non, industrie du voyage !

Je n’ai pas vraiment aimé le circuit Lofoten trois chaussures. Pourtant habitué à Terres d’aventure, je vois le standard du voyagiste baisser. L’agence spécialisée dans la découverte à pied propose plusieurs séjours aux Lofoten, marqués de deux à quatre chaussures en fonction de l’aspect sportif. J’ai choisi un trois chaussures qui me semblait un bon compromis entre désir de nature et envie de culture.

paysage marin Lofoten

Las ! Poussé par la formation obligatoire des accompagnateurs, le trek est devenu moins « voyage à pied », devise de Terres d’aventure, que « course en montagne ». La clientèle a plus ou moins suivi, désirant se mesurer (hantise d’époque) dans le style jeune-sportif-branché-UCPA avec l’exotisme d’une agence lointaine en plus. La culture est bien oubliée… Les anciens voyageurs, ex-routards et amateurs connaissant bien le pays, sont remplacés par des techniciens diplômés de la course. Le guide de moyenne montagne n’a ni formation ni goût pour la Norvège, il ne voit ici que des Alpes qui émergent de la mer. Son terrain d’aventure va de la montagne escarpée à altitude zéro et cela pourrait être n’importe où. Ce n’est pas la première fois qu’il « accompagne » ici – mais il n’a jamais cherché à en savoir plus sur le pays que les vagues clichés retenus des médias. C’est dire s’il y a maldonne au départ.

sommet matmora Lofoten

Je vois bien la différence depuis quelques années ; elle marque le passage de la culture du voyage à celle de la course nature. Auparavant, on comptait les étapes en heures tout compris : sept heures signifiait que, parti à 9 h on revenait à 16 h. Aujourd’hui, le compte se fait comme les guides de moyenne montagne sont habitués industriellement à le faire : en heures de marche effective – sans les arrêts. Nos presque neuf heures d’étape du premier jour, dont près d’une sur une route goudronnée, avec 900 m de dénivelés cumulés sont un peu trop pour débuter. Le pro est-il conscient que nous avons peu marché durant l’année ? Que nous n’avons plus 30 ans comme lui ? A cette remarque d’une fille, le guide répond, fonctionnaire : « ah, mais c’est le temps habituel pour un trois chaussures ». Comme s’il fallait « réaliser un temps » !… Décidément, le « voyage » n’est plus ce qu’il était.

montagne Lofoten

Dès le premier soir, le groupe est maté. Peut-être est-ce la stratégie des guides de moyenne montagne, selon les leçons de compétition enseignées par l’éducation nationale, pour imposer leur légitimité technique ?

D’autant que le voyage est aussi cher qu’avant, mais l’agence a rogné sur tout : deux jours de moins que les années précédentes sur le même itinéraire pour deux semaines, cinq repas à notre charge en plus.

salade tomates crrvettes mais

Durant tout le séjour nous n’aurons jamais goûté au stockfish AOC, ni au saumon gravlax, ni au ragoût d’agneau, ni au fromage de chèvre fermier, ni au saucisson de chèvre… La « cuisine » s’effectue comme dans les Alpes et n’importe où : courses au supermarché pour des produits standard, pique-nique de pain, fromage et charcuteries le midi et repas international le soir. Il n’y a que l’habileté du guide professionnel qui change. Le nôtre a un carnet de recettes qu’il sort de sa poche pour recommencer toujours les mêmes de son répertoire. C’est appétissant, une salade de tomates au maïs, mais rien de cela n’a poussé en Norvège. Seules les crevettes et les carottes en proviennent…

paysage solvaer Lofoten

A quoi cela sert-il de passer par une agence de trek spécialisée dans « le voyage à pied » si c’est pour retrouver le style UCPA ? Autant prendre Kuoni ou Intermèdes pour des séjours plus culturels, et aller randonner avec le Club alpin dans les montagnes françaises.

Mais la plupart des clients sont bovins, prêts à tous les compromis s’ils sont labellisés « nature », « écolo » et « jeune sportif ». Je ne me fais pas que des copains quand j’énonce ces quelques remarques au dîner. L’usage intensif et permanent des aïePhone rend plus moutonnier, enclin à être toujours d’accord entre soi, plus critique pour un sou. On se veut léger, branché, dépendant – conforme. Génération de crise ?

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Autour du Rorbu de Ballstad

Nous logerons dans les rorbus, ces cabanes de pêcheur construites sur pilotis au-dessus des eaux du port de Ballstad, dans l’île de Vestvågøy. Le mot vient du norvégien ror qui signifie ramer sur un bateau de pêcheur, et bu qui veut dire vivre. Ce sont donc des lieux d’existence pour les pêcheurs à rames. Ils y mangeaient, dormaient, se séchaient, y réparaient leurs filets. Initialement abris, elles ont été transformées par les riches venus du sud au début du XIXème siècle qui les ont aménagées confortables pour les louer contre une part du poisson ; le bourgeois s’occupait accessoirement d’acheter toute la pêche à son prix, qu’il revendait selon ses intérêts.

rorbus Lofoten

Les rorbus sont prévus aujourd’hui pour un couple avec deux ou trois enfants, pas pour un groupe de six adultes. Une chambre matrimoniale va au couple, une chambre à lits superposés basse de plafond aux deux garçons, quant aux deux filles restantes, elles sont reléguées au grenier, accessible par une échelle et sans aucune ouverture. Le guide couche sur le canapé de la pièce commune. Une fille râle en disant que ce n’est pas aux normes, qu’elle ne peut pas lire jusqu’à minuit comme chez elle, etc. Il y a quand même une pièce toilette avec douche et lavabos. Mais nous sommes sur le port, dans une délicate odeur d’huître qui ne nous quitte plus.

harengs marines norvege

Comme le rorbu est plutôt étroit, nous allons cuisiner et dîner à l’auberge de jeunesse Kramervik située 300 m plus haut. Nous dînons de riz aux légumes et de saumon grillé, puis d’une glace yaourt. Ils ne peuvent pas s’en passer : après les iPhone, toujours actifs, voici la télé ! Un poste trône dans la salle de l’auberge et un jeune Suisse nous le règle pour que la grande gueule puisse « voir les sports ». Le Suisse est réalisateur de documentaires filmés sur les pêcheurs. Il termine ici ses trois semaines et envisage de comparer avec le seul pêcheur du lac auprès duquel il habite en Suisse, « le canton des banques ».

nourriture en tube norvege

Grand soleil, odeur marine, tout est calme dans le petit port au matin. Pas un chat. Nous partons après le petit-déjeuner pris comme hier à l’auberge de jeunesse faire le tour du cap et grimper au sommet, à la norvégienne, avant de revenir par l’autre côté. Chacun se fait ses sandwiches de pique-nique avec du hareng aux oignons Sursild et des tubes d’œufs de poisson Kaviar ou de maquereau à la tomate.

claies a morues Lofoten

Tout commence par le chaos rocheux du bord de mer, juste après les séchoirs à morue. Ce sont des claies à perches croisées sur lesquelles les filets désarrêtés de cabillaud sont mis à sécher deux à deux, reliés par un fil sur la queue. Non, les mouettes ne viennent pas les dévorer car il leur faudrait se maintenir en vol stationnaire et passer le bec entre les perches, ce qu’elles ne savent pas faire. Ce sont les Vikings qui ont fait connaître le poisson séché aux Européens. Ils en emportaient dans leurs voyages vers le sud, et l’échangeaient contre d’autres produits. La tête et le corps sont séchés chacun de leur côté, du foie est tirée l’huile de foie de morue, tandis que les œufs sont transformés en kaviar. Les morceaux les plus prisés de la tête sont la langue et les joues. Après deux à trois mois de séchage, le poisson est si sec qu’il peut être stocké, trié selon sa taille et son apparence.

ballstad Lofoten

Nous avançons en équilibre sur les blocs, sans pouvoir regarder au-delà du premier mètre au risque de tomber. Toute vision nécessite un arrêt complet. Nous observons ainsi successivement les frétillements poissonneux qui agitent souvent la mer au bord de la côte, l’envol en V des canards eiders dérangés par notre passage. Un petit bateau trapu trace vaillamment sa route entre les balises rouge et verte d’un chenal entre deux rochers dans un ronron presqu’inaudible. La mer est à peine ridée par la brise, aujourd’hui.

La montagne surplombe les rorbus de Ballstad avec, au sommet, un plateau d’alpage. Petite brise sur les graminées du col qui inclinent leur tige et sur les campanules à corolle mauve. Le panorama est beau, permettant une vue d’ensemble. Mais pas sans grimper 250 m de dénivelé à 30% de pente d’un seul tenant ! Nous pique-niquons après la pente de sandwiches hareng-tomate, ou Kaviar, toutes préparations en tube qu’il suffit de tartiner, ou encore de fromage cuit au goût de caramel que j’aimais tant avec Éliane il y a 25 ans. Nous sommes sous le soleil et le climat est doux. Le Gulf Stream vient caresser les côtes, ce qui donne cette douceur toute l’année. Avec la mer bleu sombre parsemée de rochers bruns ornés de vert, nous pourrions nous croire en Bretagne.

ballstad vue de haut Lofoten

Nous ne sommes pas encore au sommet, qui est à 490 m au-dessus de l’eau. Nous y aurons vue sur tout l’environnement de Ballstad : le port, les lacs derrière, le paquebot de croisière ancré dans le fjord.

La redescente est herbue, parfois en pierrier, mais pas si dure que celle du premier jour. Elle permet une vue plongeante sur le port, notre rorbu, le snekkar de parade (mot scientifique pour drakkar) près de la cabane d’accueil qui fait aussi bar. Nous allons d’ailleurs y prendre une bière sitôt arrivés, tandis que d’autres se ruent déjà à la douche. 47 NOK pour 33 cl, soit 6€ au comptoir. Deux kids abordent en canot à moteur, le ponton est situé en terrasse du bar. Ils vivent sur l’eau ici et le canot est leur mobylette ; ils le manient dès dix ans avec maestria. Le plus jeune, douze ans, parle un anglais parfait et joue de l’orgue électronique un moment dans le bar. Que faire d’autre dans ce bled isolé, durant les mois d’hiver ?

Un pêcheur prépare son cabillaud sur le ponton, sous les moustaches d’un chat norvégien à long poil gris rayé, très intéressé par les morceaux frais qui tombent. Il en ronronne presque en se laissant caresser.

De retour au rorbu, il n’est pas très tard. Nous dînons à l’auberge de jeunesse de soupe à la tomate en sachet, de salade iceberg (évidemment), de patates-cabillaud crème au four, et d’une gelée au chocolat instantanée. Ce n’est pas de la cuisine locale, encore que, en visitant les supermarchés locaux, les Norvégiens semblent avoir adopté l’habitude américaine de la malbouffe toute prête…

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La ferme de Robert

Nous quittons la guest house d’Islande pour une journée de transfert en bus. Nous avons dormi tard, près de douze heures pour moi. Il est vrai que j’avais mis les boules Quiès. La journée connaîtra deux moments remarquables : le supermarché et la ferme de Robert, notre chauffeur.

Sur la route, nous croisons des vols d’oies sauvages dans une lumière d’aquarium. Les grosses bêtes volent en V en suivant l’oie de tête. Elles ont de lourds battements d’ailes et ne sont pas très futées, surtout lorsqu’elles doivent croiser le camion. L’une d’elle hésite et suit son chemin, parallèle au nôtre pendant plusieurs minutes, à 40 km/h, perdant ainsi sa horde qui vole en perpendiculaire ! Ces bestioles ont le cul trop gros pour décoller aisément, je me demande comment Nils Olgersson en Suède, même réduit pour mauvaise conduite, a pu chevaucher une oie au-dessus de toute le pays. Le camion a failli en tamponner une qui avait du mal à s’élever en traversant la route. Les nuages plombent le ciel, s’écharpant en lambeaux de brume assez sinistres ou en draperies romantiques lorsque le soleil parvient à percer par transparence. La lumière est très changeante.

Vers la fin de la matinée, nous nous arrêtons à Burdadalur au supermarché pour renouveler les provisions de groupe. Nous sommes dans un bourg classique, où le store fait station services et lieu de convivialité. Des vieilles commentent les potins du coin tandis que leurs vieux patientent, taciturnes, en regardant les rayons. Les ados locaux y effectuent leur boulot d’été dès 14 ans, vu le minois très jeune de l’un d’eux au self. Un seize ans dévore des yeux une fille un peu plus âgée qui vient payer ses courses et cherche sa monnaie ; le visage impassible, seul le regard marque l’intérêt. Elle ne répond pas à la sollicitation et fait semblant de ne pas le voir. Un moutard blond de dix ans vêtu d’un tee-shirt synthétique, à la chevelure qui boucle dans le cou, sort un carnet de fidélité qu’il vient faire tamponner auprès d’un adolescent en caisse contre une barre chocolatée. Il s’en retourne tout content auprès de sa mère qui arpente les rayons pour approvisionner le foyer.

Le supermarché montre ce qui attire le plus son public : un rayon sucreries et un rayon laine fort achalandé. Cela donne-t-il une idée des activités d’hiver des dames ? La laine se vend en chiné ou normale, par pelotes de 50, 100 et 250 g. Il faut par exemple deux pelotes de 100 g pour réaliser une écharpe. Des revues de patrons sont aussi en vente, ainsi que des aiguilles de toutes tailles et de tous usages, notamment des aiguilles courbes pour le col et les chaussettes ou les gants, des bobines, et ainsi de suite. Les filles du groupe achètent chacune 1 kg de laine de diverses couleurs, en général austères (brun, beige, gris, violet), comme cadeaux aux amies d’âge mûr (leur âge) et mamans (désormais grand-mères sans toujours des petits-enfants). Les légumes, plutôt pâles, sont en panier, considérés comme des choses fragiles. La banane, importée, est le grand luxe du pays et assez chère. Le rayon viandes vend surtout de l’agneau préparé de diverses façons, mariné, épicé ou fumé, les gigots sous plastique, et de la charcuterie industrielle. L’Islande élève aussi le porc.

La pluie a cessé sur la route et il fait frais. Pour le pique-nique, Robert nous offre sa ferme au bord du fjord Hrutafjördur, côté est. Il élève 200 moutons, laissés libres l’été dans la campagne alentour. Mais il en faut 600 selon lui pour en vivre aujourd’hui. Il effectue donc de petits boulots annexes, comme la location de son camion et son activité de chauffeur tous terrains. Sa femme est une plantureuse matrone au visage carré. Ils ont deux fils de 20 et 16 ans et une fille dont il ne précise pas l’âge, mais qui doit être la petite dernière. L’aîné construit des ponts, le second poursuit des études à l’université. Les deux garçons jouent de la batterie et s’enregistrent. J’en entends un morceau au magnétophone alors que les autres s’en vont, et ce n’est pas mal du tout.

Nous sommes accueillis à notre descente de camion par deux chiens noir et blanc aux longs poils et la queue en panache. Ce sont des chiens islandais, experts en gardiennage de moutons. Ils auront nos restes d’os et de viande des côtelettes qui restent d’hier et que Le guide nous propose froides. « C’est très bon quand elles ont été très grillées », nous dit-il.

La ferme est composée de la maison d’habitation, d’un hangar à matériel, d’une bergerie et de balles de foin sous plastique blanc rangés le long du mur en attendant l’hiver pour nourrir les bêtes. La pièce principale de la ferme d’habitation, séparée des autres bâtiments, sert de cuisine, de salle à manger et de salon. Le plafond est de frette et le plancher de revêtement couleur bois. Canapé et fauteuils sont dans les tons bruns, ornés de fleurs et faces à la télévision et à la chaîne stéréo. Des tableaux peints ou brodés, des bibelots contournés, le tout est kitsch au possible, avec références culturelles nordiques et revêtements confortables.

Nous déjeunons de hareng au vinaigre ou à la crème curry, de saumon cru gravlax à l’aneth, croquant sous la dent. Il est très savoureux avec du pain noir et de la crème aigre. Le jambon, les saucissons épicés, les fromages divers (gouda local en tranches, ‘camembert’ local pasteurisé et une sorte de brie du même genre) et la soupe Knorr en sachet complètent le saumon.

Nous repartons en quittant les fjords du nord-ouest pour gagner le centre de l’Islande. Le paysage vert riant où paissent les moutons va laisser la place à une steppe désertique dès que la route monte. Sur le plateau central, la région des glaciers stérilise presque toute végétation. Seule une herbe rase subsiste, ou des lichens. Plusieurs lacs artificiels servent de réserves aux conduites forcées des centrales électriques.

Au gîte d’Aufagi, les chambres sont à quatre avec lits superposés. Trois douches sont disponibles, mais un bain collectif chaud est à l’extérieur (après douche) et les filles s’y précipitent pour trois quarts d’heure au moins, papotant dans le bain. Il ne pleut plus, mais le ciel est bas.

Nous dînons de crevettes au curry servies avec du riz, d’une salade verte et d’une crêpe en dessert. Je suis fatigué, même si nous n’avons pas marché. Les lits superposés sont sans rebord mais la psychologie fait que l’on ne tombe pas, l’inconscient ayant enregistré le risque.

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