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Vikings réincarnés l’espace d’un été

En allant vers les animations, nous avons une belle vue de la grande halle, profilée contre le vent dominant, avec sa coque en bois gracieusement incurvée devenue grise comme le ciel avec les années. Les poutres faîtières supportent des têtes de dragon.

teinture viking Lofoten

Plus loin, au-delà de l’église venue christianiser les lieux en 1335, au bord du lac en contrebas, se tiennent les animations d’été. Le « festival » viking consiste en ateliers tenus par des locaux déguisés. Ils font des démonstrations de tir à l’arc, de lancer de hache ou de fer à cheval, de chants vikings, de simulations de combat. Ils brassent de la bière selon la tradition, forgent des fers, tournent la poterie, teignent la laine des moutons avec des décoctions de plantes, préparent des herbes sèches pour les tisanes, décoction et onguents de l’ancienne médecine. A certaines heures, les visiteurs peuvent ramer sur le snekkar amarré au ponton. Le Lofotr est une copie du navire-tombe de Gokstad de 23.3 m de long et 5 m de large, à 16 paires de rames, datant de l’an 900 et trouvé en 1880 dans la province de Vestfold. En hiver, le navire est démâté et remisé dans le hangar à bateau de bonne longueur en face du ponton.

bateau viking Lofoten

Nous assistons à la forge d’une pointe de flèche en fer, selon un fourneau utilisé en Scandinavie dès 600 de notre ère et  inspiré des fouilles de Rødsmoen dans l’Østerdalen. Le fer était fabriqué à partir de minerai extrait des marais, puis calciné en oxyde de fer dans un feu ouvert avant d’être transformé en fer pur dans le fourneau à 800°. Le métal était enfin travaillé dans la forge.

forge viking Lofoten

Le brassage de la bière d’orge aromatisée aux branches de genièvre en guise de houblon retient ensuite notre attention. Une Mexicaine parlant norvégien, anglais et français nous explique que c’est « le chef » qui fait la bière. Il s’agit d’un berger des environs dont la fille de douze ans passe en tunique, blonde comme une walkyrie, les pieds nus dans l’herbe mouillée. Un vrai désir sensuel. Le père se présente, robuste, barbu, en tunique bleue et marteau de Thor pendu au cou. C’est un paysan tradi, fier de sa lignée et de sa débrouille sur les terres.

viking Lofoten

Un autre berger vend du fromage de chèvre maison aux orties et du saucisson de bique très sec, longuement pendu au-dessus des feux d’hiver. Une femme très avenante nous propose de goûter de la « crêpe au sang ». Oui, elle a bien dit blood en anglais, malgré son accent norvégien. Nous lui faisons répéter, un peu effarés. « Du sang de mauvais voisin », précise-t-elle, malicieuse. Tête d’une fille, vaguement dégoûtée, devenue d’un coup végétarienne acharnée ! C’est en fait de la crêpe de boudin, où le lait de la pâte est remplacé par du sang de porc. La femme l’assaisonne au beurre et à la confiture d’airelles et nous l’offre à goûter. Ce n’est, ma foi, pas dégoûtant. Ils sont bons, les mauvais voisins ! Ont été ajoutés à la pâte clou de girofle, gingembre et poivre pour donner ce goût de pain d’épices.

duel gamins vikings Lofoten

D’autres vendent de l’artisanat, épées de bois, boucliers de cuir, saucisses de chèvre, fromage aux herbes, crêpes de sarrasin. Le folklore est bon enfant, d’autant que les jeunes adolescents et les gamins participent aussi, en tunique et pieds nus. Il fait 12°C et le ciel est couvert. Deux petits blonds qui miment un duel à la lourde épée franque (en bois) sont craquants en tunique échancrée au col et bijoux d’époque. D’autres se mesurent au sac de chiffon, posés en équilibre sur un tronc d’arbre. Un barde en longue tunique noire souffle dans une trompe pour appeler au récitatif d’une saga. Mais c’est en norvégien et nous n’y comprendrons rien. Passent et repassent garçonnets et fillettes aux cheveux blonds, portant arc et épée, courant d’un endroit à l’autre pour se battre ou s’exercer.

gamins blonds vikings Lofoten

Une fille a choisi le lancer de hache, pour lequel les gamins de dix ans sont bien meilleurs qu’elle, mais ils sont vikings, élevés tout petits à s’entraîner. Je réussis mieux au tir à l’arc, bien que ma première flèche passe au-dessus de la cible. Ce n’est pas le cas des suivantes et les ados initiateurs apprécient ma tension de l’arc. Le 13 ans en tunique bleue nous répète les consignes : « empennage rouge vers soi, talon de la flèche dans l’encoche de la corde, index au-dessus, majeur et annulaire en-dessous, viser rapidement en tendant, surtout ne pas retenir la flèche pour ne pas trembler… » C’est en anglais et une fille ne comprend pas tout malgré son usage assidu du « aïe »Phone.

Nous allons ensuite dans la grange face au lac, qui doit servir l’hiver à remiser les bateaux. Un groupe de jeunes hommes prépare un récital de chants vikings, bien virils et guerriers. Les voix mâles subjuguent garçons prépubères et filles de tous âges, le silence religieux en témoigne.

fillette viking Lofoten

Ce sont ensuite des démonstrations de combat viking devant le snekkar, face au lac où le vent empêche de tester les rames. Un bon vente de force 7 qui fait se cacher les cochons et rentrer les vaches. Il enlève bien 2° à la température. Duel à la hache et au bouclier, à la lance, deux contre deux.

bagarre viking Lofoten

Je suis heureux de cette parenthèse culturelle dans un séjour plutôt bourrin où marcher semble l’alpha et l’oméga du guide et la polarisation du groupe. J’aime voir les gens du pays vivre et s’amuser, en plus de la nature sauvage. C’est mieux épicé que les ail-phones.

Le bus, aux Lofoten, est manifestement voué au service des gens. Rien de cette conduite administrative de la station obligatoire, de l’horaire à la minute, du j’veux pas l’savoir qu’on peut connaître en France. Le bus va lentement, s’arrête longuement, conduit une petite vieille à cabas sur 200 m, lâche un petit de 8 ou 9 ans près de chez lui… Quelques touristes complètent le public d’été : une femme allée en courses et revenant avec deux sacs pleins, quatre gamins allés chez un copain, deux ados montés en ville traîner.

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Otavalo

L’identité otavalienne est très forte et se maintient coûte que coûte dans cette communauté fort nombreuse et pourtant de plus en plus dispersée pour des raisons commerciales à travers le pays. Mais partout où il est, l’Otavalien garde son costume.

Señor Otavaleno porte un lourd poncho bleu foncé, un pantalon d’un blanc immaculé, une longue tresse dans le dos, un feutre sur la tête, aux pieds des sandales bleues.

Señora Otavalena est vêtue d’une blouse ornée de broderies aux manches bouffantes, sur la tête et les épaules d’un châle de teinte sombre. Deux jupes de laine superposées sont nouées d’une ceinture tissée à la main. Autour du cou, plusieurs rangs de perles de verre, aux bras des bracelets de corail, des sandales noires aux pieds.

Le marché d’Otavalo est fameux, connu de toute l’Amérique du Sud. Il propose tout ce qui est nécessaire aux locaux. Les touristes peuvent empiler des photos dans leurs boîtes à images, acheter des souvenirs, un tapis, un panama. C’était le chapeau préféré d’Al Capone et des gangsters de Chicago. Il naquit sur les collines de Guayaquil. Là pousse le carludovica malmata, un palmier baptisé ainsi en l’honneur du roi Carlos V et de sa femme Luisa. Seuls les rejets qui contiennent des dizaines de palmes très fines sont utilisés pour tresser la merveille. Rien à voir avec les imitations bon marché de Chine ou de Taiwan.

 Otavalo comme communauté indigène, a toujours connu de nombreuses activités, bien avant la période coloniale, notamment comme centre d’échange entre les hautes et les basses terres. Le travail du coton et, en particulier, le tissage de la laine (mantas) pour l’habillement des habitants dépassait déjà les besoins locaux pour pouvoir être vendu jusqu’au centre de la Colombie et même au Pérou.

Cette capacité fut reprise par les Espagnols qui introduisirent en Amérique les moutons et qui imposèrent aux Indiens le travail de la filature et du tissage de la laine, activité obligatoire pour fournir à l’Espagne des draps.

Hiata de Tahiti

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Maison du Haut-Atlas marocain

Une heure de marche plus loin dans les gorges, un autre village apparaît. Amezri est un gros village, le plus gros de la vallée. Il est construit comme partout de maisons en pisé aux soubassements de pierres. Cette fois, nous sommes invités à prendre le thé chez un parent de Brahim. Le caïd du coin contrôle son carnet de guide. Il faut être « guide officiel » pour avoir le droit de guider des touristes étrangers. Après le village, un autre « contrôleur » vérifiera encore les papiers de Brahim et nous accompagnera un bout de chemin.

Le thé a lieu dans l’une de ces maisons toutes semblables qui tiennent de la ferme et de la grotte. On entre par un porche dans une cour centrale qui sert d’aire de battage avec son piquet au milieu. Pour l’instant y picorent des poules et une vache y est attachée. Le tout est clos comme s’il s’agissait de se protéger des bêtes sauvages ou des hommes venus d’ailleurs. Sur la cour s’ouvre une bergerie et le bâtiment d’habitation. L’ensemble n’est pas grand, construit uniquement en rez-de-chaussée. La cour peut faire 25 m² et les trois pièces successives 20 m² au total. Elles sont plus longues que larges. La première est nue. Le sol est cimenté, elle n’est éclairée que par une seule fenêtre. Est-ce contre les rigueurs de l’hiver, ou les ardeurs de l’été, ou pour offrir un mur épais aux éventuelles attaques de prédateurs à deux ou quatre pattes ? La seconde pièce est chaulée, des tapis sont étalés au sol et deux fenêtres étroites aux grilles ouvragées ouvrent sur l’extérieur. C’est l’appartement des femmes, plus confortable que la pièce ouverte à tous, parce qu’elles y travaillent la plupart du temps, surtout en hiver. Le mobilier est restreint : une lampe à gaz, une étagère en bois, un plateau de cuivre pour le thé, et voilà tout.

On nous offre les trois thés successifs de tradition, très sucrés. Un pain de sucre, enveloppé dans son papier violet, est cassé au marteau pour ce faire. Il est accompagné de pain d’orge et de blé, offert avec un bol de beurre de chèvre. C’est un beurre de consistance très légère, mais au goût âcre comme le roquefort. Le guide donnera une compensation à l’invitant pour ce thé, tout don commandant un contre-don dans ces pays pauvres. Mais pour nous, qui avons tout réglé d’avance, tout se passe comme si nous étions invités. La troisième fenêtre de la façade éclaire la troisième pièce, très sombre. Y est installé un métier à tisser pour les femmes. C’est un métier rudimentaire, fait de branches mal équarries. Sur une trame tendue, on passe un fil de laine, filée au rouet préalablement, puis teinte. On tasse les fils successifs avec un peigne à carder, puis on noue en nœuds d’alouette de petits brins multicolores selon un dessin général. Cela donne un tapis épais d’un centimètre, aux couleurs criardes, surtout dans les oranges et bleus ici. Les femmes de la maison, fière de montrer leur activité, se mettent sur le métier. Dans cette maison, la cuisine doit être faite dans la pièce principale, ou à l’extérieur, nous ne l’avons pas vue. Peut-être y a-t-il une quatrième pièce, sur l’arrière ?

Nous reprenons le chemin des gorges, le passage de Tasgaïwalt. Les versants sont plantés de thuyas centenaires.

Nous passons la rivière à gué – trois fois. L’eau glacée saisit à chaque fois les chevilles et le courant est fort. Il faut lui résister, surtout lorsqu’il nous arrive aux genoux.

Le campement est installé près de la rivière pour avoir de l’eau. Elle est ici plus torrentueuse qu’hier. Nous nous installons sous un grand thuya. Pascal apprend à Mimoun et à Mohammed à jouer au poker. C’est très drôle, bien que le joyeux Mimoun ne parle pas un mot de français.

Le soir, il préparera le pain, étant le plus jeune. S’il y avait eu une femme, cette tâche lui serait incombée comme hier soir, puisque c’est une tâche inférieure. C’est dans l’ordre hiérarchique, et le plus jeune s’y colle toujours. Mimoun fait donc la femme, il a préparé la pâte avec de la semoule de blé dans l’après-midi, et l’a laissé reposer une couple d’heures. Il en prend des boules, les tape en galettes qu’il pose sur une grande pierre plate, en équilibre sur le feu de genévrier. Cela fait un pain à peine levé, pas très cuit, mais goûteux.

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Au pays du grand nuage blanc

Article repris par Medium4You.

Hiata, de Tahiti, est allée se promener en janvier de cette année en Nouvelle-Zélande avec ses amis tahitiens. voici le récit de son voyage, en plusieurs épisodes.

La Nouvelle-Zélande est l’un des pays les plus isolés au monde. Les Maoris, premiers arrivants, la nommèrent Aotearoa « la terre du long nuage blanc ». Les îles de la Nouvelle-Zélande s’étirent entre 34° et 47° de latitude Sud et se situent sur le passage des 40ème rugissants, nommés ainsi pour ces vents qui balaient ces régions australes. La mer de Tasmanie, large de 1600 km, les sépare de la terre la plus proche, l’Australie. La fougère argentée (ponga) l’un des symboles du pays apparaît sur le maillot des All Blacks ! Il y a environ 180 millions d’années, la Nouvelle-Zélande appartenait à un vaste continent le Gondwana, avec les actuels Antarctique, Australie, Inde, Afrique et Amérique du Sud. La Nouvelle-Zélande se situe dans le Pacifique Sud à 1600 km de l’Australie et à 10 000 km de San Francisco et de Tokyo.

Deux îles principales (île du Nord et île du Sud), superficie 270 530 km², population 4,2 millions d’habitants. Les deux tiers des Néo-Zélandais habitent l’île du Nord. La capitale administrative et politique, Wellington, se trouve à la pointe méridionale de l’île du Nord, au centre géographique du pays. Le détroit de Cook, large de 20 km, sépare les deux îles. La Nouvelle-Zélande est une nation d’immigrants et la dernière terre à avoir été peuplée par l’homme. Il y a environ 1000 ans les Maoris s’y installèrent, les Européens il y a 350 ans seulement !

La Nouvelle-Zélande est subtropicale au nord, tempérée ou fraîche au sud, arrosée à l’Ouest et sèche à l’Est. Les volcans sont au centre de l’île du nord. Les paysages de Nouvelle-Zélande sont très variés. Sur son socle rocheux vieux de 600 millions d’années, des plissements, des éruptions volcaniques, des tremblements de terre ont façonné les paysages. La formation des Southern Alps ne date que de 3 millions d’années ! Le littoral s’étire sur 18 200 km, la lande couvre 10% du territoire, la Bay of Islands renferme 144 îles, les fjords au Sud-ouest du pays entaillent la côte sur 1000 km. Le plus profond descend à 420 m et le plus long mesure 40 km.

Faune et flore fascinent le visiteur : kauri aux immenses troncs rectilignes dans le Northland, kiwi au long bec fouisseur, ponga ou fougère argentée, gecko, manuka ou tee-tree, nestor kea, espèce de perroquets réputés pour leur intelligence, albatros royal à l’envergure majestueuse, pohutukawa ou arbre de noël des néo, otarie à fourrure…

62% des terres du pays sont consacrées à l’élevage et à l’agriculture et assurent 50% des revenus à l’exportation : pommes, poires, pêches et autres fruits à noyaux, raisins, pamplemousses, avocats, pepino, kaki, tamarillo, framboises, fraises, mûres, cerises ; des céréales : blé, avoine et orge ; autres ail, lavande, tournesol peignent la campagne. L’élevage ovin (40 millions de moutons, bovin (9 millions) donne laine, viande, produits laitiers, peaux. Le cerf est élevé dans 5000 fermes pour sa viande et ses bois très recherchés en Asie. Chèvres, autruches, émeus complètent le tableau.

Les vins de Nouvelle-Zélande sont renommés. La plantation des premières vignes remonte à 1830 et des Français ont planté en vigne la presqu’île de Banks dans le Canterbury (île du Sud) dès 1840. Le Northland élève le merlot, les environs d’Auckland le cabernet sauvignon. Le Marlborough (île du Sud) est la plus importante région viticole de Nouvelle-Zélande. Il produit des sauvignons blancs, des chardonnay et des mousseux. Le Wairarapa (Sud de l’Ile du Nord) offre son pinot noir. L’Otago (île du Sud) domine le marché mondial du pinot noir malgré ou grâce à une saison de maturation courte. Des Croates de Dalmatie sont à l’origine de la modernisation de la viticulture près du centre d’Auckland (île du Nord). Note personnelle : le pinot noir a été de loin mon préféré parmi les vins que j’ai goûtés ! J’attribuerai – avec beaucoup de modestie vu mes capacités de goûteur- une meilleure note aux vins Nouvelle-Zélande qu’à leurs cousins australiens.

Hiata de Tahiti

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La ferme de Robert

Nous quittons la guest house d’Islande pour une journée de transfert en bus. Nous avons dormi tard, près de douze heures pour moi. Il est vrai que j’avais mis les boules Quiès. La journée connaîtra deux moments remarquables : le supermarché et la ferme de Robert, notre chauffeur.

Sur la route, nous croisons des vols d’oies sauvages dans une lumière d’aquarium. Les grosses bêtes volent en V en suivant l’oie de tête. Elles ont de lourds battements d’ailes et ne sont pas très futées, surtout lorsqu’elles doivent croiser le camion. L’une d’elle hésite et suit son chemin, parallèle au nôtre pendant plusieurs minutes, à 40 km/h, perdant ainsi sa horde qui vole en perpendiculaire ! Ces bestioles ont le cul trop gros pour décoller aisément, je me demande comment Nils Olgersson en Suède, même réduit pour mauvaise conduite, a pu chevaucher une oie au-dessus de toute le pays. Le camion a failli en tamponner une qui avait du mal à s’élever en traversant la route. Les nuages plombent le ciel, s’écharpant en lambeaux de brume assez sinistres ou en draperies romantiques lorsque le soleil parvient à percer par transparence. La lumière est très changeante.

Vers la fin de la matinée, nous nous arrêtons à Burdadalur au supermarché pour renouveler les provisions de groupe. Nous sommes dans un bourg classique, où le store fait station services et lieu de convivialité. Des vieilles commentent les potins du coin tandis que leurs vieux patientent, taciturnes, en regardant les rayons. Les ados locaux y effectuent leur boulot d’été dès 14 ans, vu le minois très jeune de l’un d’eux au self. Un seize ans dévore des yeux une fille un peu plus âgée qui vient payer ses courses et cherche sa monnaie ; le visage impassible, seul le regard marque l’intérêt. Elle ne répond pas à la sollicitation et fait semblant de ne pas le voir. Un moutard blond de dix ans vêtu d’un tee-shirt synthétique, à la chevelure qui boucle dans le cou, sort un carnet de fidélité qu’il vient faire tamponner auprès d’un adolescent en caisse contre une barre chocolatée. Il s’en retourne tout content auprès de sa mère qui arpente les rayons pour approvisionner le foyer.

Le supermarché montre ce qui attire le plus son public : un rayon sucreries et un rayon laine fort achalandé. Cela donne-t-il une idée des activités d’hiver des dames ? La laine se vend en chiné ou normale, par pelotes de 50, 100 et 250 g. Il faut par exemple deux pelotes de 100 g pour réaliser une écharpe. Des revues de patrons sont aussi en vente, ainsi que des aiguilles de toutes tailles et de tous usages, notamment des aiguilles courbes pour le col et les chaussettes ou les gants, des bobines, et ainsi de suite. Les filles du groupe achètent chacune 1 kg de laine de diverses couleurs, en général austères (brun, beige, gris, violet), comme cadeaux aux amies d’âge mûr (leur âge) et mamans (désormais grand-mères sans toujours des petits-enfants). Les légumes, plutôt pâles, sont en panier, considérés comme des choses fragiles. La banane, importée, est le grand luxe du pays et assez chère. Le rayon viandes vend surtout de l’agneau préparé de diverses façons, mariné, épicé ou fumé, les gigots sous plastique, et de la charcuterie industrielle. L’Islande élève aussi le porc.

La pluie a cessé sur la route et il fait frais. Pour le pique-nique, Robert nous offre sa ferme au bord du fjord Hrutafjördur, côté est. Il élève 200 moutons, laissés libres l’été dans la campagne alentour. Mais il en faut 600 selon lui pour en vivre aujourd’hui. Il effectue donc de petits boulots annexes, comme la location de son camion et son activité de chauffeur tous terrains. Sa femme est une plantureuse matrone au visage carré. Ils ont deux fils de 20 et 16 ans et une fille dont il ne précise pas l’âge, mais qui doit être la petite dernière. L’aîné construit des ponts, le second poursuit des études à l’université. Les deux garçons jouent de la batterie et s’enregistrent. J’en entends un morceau au magnétophone alors que les autres s’en vont, et ce n’est pas mal du tout.

Nous sommes accueillis à notre descente de camion par deux chiens noir et blanc aux longs poils et la queue en panache. Ce sont des chiens islandais, experts en gardiennage de moutons. Ils auront nos restes d’os et de viande des côtelettes qui restent d’hier et que Le guide nous propose froides. « C’est très bon quand elles ont été très grillées », nous dit-il.

La ferme est composée de la maison d’habitation, d’un hangar à matériel, d’une bergerie et de balles de foin sous plastique blanc rangés le long du mur en attendant l’hiver pour nourrir les bêtes. La pièce principale de la ferme d’habitation, séparée des autres bâtiments, sert de cuisine, de salle à manger et de salon. Le plafond est de frette et le plancher de revêtement couleur bois. Canapé et fauteuils sont dans les tons bruns, ornés de fleurs et faces à la télévision et à la chaîne stéréo. Des tableaux peints ou brodés, des bibelots contournés, le tout est kitsch au possible, avec références culturelles nordiques et revêtements confortables.

Nous déjeunons de hareng au vinaigre ou à la crème curry, de saumon cru gravlax à l’aneth, croquant sous la dent. Il est très savoureux avec du pain noir et de la crème aigre. Le jambon, les saucissons épicés, les fromages divers (gouda local en tranches, ‘camembert’ local pasteurisé et une sorte de brie du même genre) et la soupe Knorr en sachet complètent le saumon.

Nous repartons en quittant les fjords du nord-ouest pour gagner le centre de l’Islande. Le paysage vert riant où paissent les moutons va laisser la place à une steppe désertique dès que la route monte. Sur le plateau central, la région des glaciers stérilise presque toute végétation. Seule une herbe rase subsiste, ou des lichens. Plusieurs lacs artificiels servent de réserves aux conduites forcées des centrales électriques.

Au gîte d’Aufagi, les chambres sont à quatre avec lits superposés. Trois douches sont disponibles, mais un bain collectif chaud est à l’extérieur (après douche) et les filles s’y précipitent pour trois quarts d’heure au moins, papotant dans le bain. Il ne pleut plus, mais le ciel est bas.

Nous dînons de crevettes au curry servies avec du riz, d’une salade verte et d’une crêpe en dessert. Je suis fatigué, même si nous n’avons pas marché. Les lits superposés sont sans rebord mais la psychologie fait que l’on ne tombe pas, l’inconscient ayant enregistré le risque.

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