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Christian Meier, La politique et la grâce

Ce petit livre se veut une anthropologie politique de la beauté grecque. L’homme s’élève à la culture par la « grâce », cette aisance physique doublée de vertu oratoire et de noblesse d’âme.

Dès –460, dans l’Orestie d’Eschyle, la grâce apparaît déterminante pour la destinée humaine. Composé au lendemain de la chute de l’aréopage d’Athènes, vieux conseil de la noblesse, le procès d’Oreste retracé par Eschyle devient le conflit du droit ancien avec un droit nouveau, celui des divinités vengeresses contre le nouvel Apollon. Athéna persuade les Erinyes avec patience, Peitho est la grâce de la parole.

Déjà, dans l’Odyssée, la grâce est donnée ou refusée indépendamment de l’apparence, de la beauté et de la noblesse de sang. Chez Thucydide, l’éloge funèbre des Athéniens marque la grâce des citoyens de la cité, la beauté de leur personnalité « autarcique », épanouie. Pour les aristocrates, la danse pour charmer et assouplir le corps, et la musique pour élever et discipliner l’esprit, formaient le noyau de l’éducation. Puis le sport est venu tout naturellement s’y ajouter, comme école de maîtrise de soi et de grâce corporelle vouée à la défense de la cité. Plus tard, ce sera le rôle de la rhétorique puis de la philosophie d’orner de grâce les esprits. L’idéal poursuivi est la mesure, l’équilibre, l’harmonie. La beauté physique est le reflet des vertus intérieures, contenance morale et élévation spirituelle. Elle est image humaine du divin. La grâce, que l’on peut apprendre et développer, compense les défauts physiques du tout-venant. Contrôle des gestes, charme du sourire, fermeté du regard – tel est l’idéal humain dont les sculpteurs grecs parent les dieux.

« Le mot ‘charis’, avec toutes ses connotations, appartient au monde archaïque des échanges de dons. Il désigne aussi bien d’une manière caractéristique, la grâce, la faveur avec tous ses dons et complaisances, que la reconnaissance qui lui est due ; il embrasse tout le domaine de la largesse, de la prévenance et de la réciprocité ainsi que la façon agréable, amène et gracieuse de se comporter, entre donateur et bénéficiaire » p.37. La grâce est le style de la noblesse – qui l’apparente aux dieux. Beauté physique, enchantement de caractère, élégance d’esprit, sont des vertus politiques. Elles sont l’héritage des idéaux aristocratiques de l’époque archaïque, universalisées dans la démocratie. Puisque l’épopée n’a pas su servir à légitimer les dynasties et que le rituel est resté éclaté entre divers cultes particuliers, les poètes ont imposé leur esthétique dans la religion. Les nobles ont été les plus sensibles à cet aspect poétique, faisant leur cet idéal de grâce et de légèreté prêtée aux dieux.

Dès lors que le progrès de la pensée envisageait un ordre des choses où plus rien n’était garanti par une autorité mais où chaque chose pouvait être examinée par la raison, chacun était amené à scruter les causes, les lois, les connexions. Cet état d’esprit a contribué à l’épanouissement de soi, à une sagesse conciliatrice, cherchant – au contraire de la tyrannie – l’adhésion de chacun au tout que forme la cité. Être citoyen, c’est être « autarcique », c’est-à-dire à la hauteur d’un défi des circonstances. Périclès en énumère les vertus : l’estime portée à chacun selon ses mérites sous le regard de la cité ; la force de caractère, la rectitude du jugement, la lucidité ; le respect des fantaisies individuelles au nom de la liberté ; la décontraction, une éducation non répressive, l’aisance.

Mais les hommes ne sont pas les dieux et la grâce humaine a ses limites. L’effroi, les mystères, l’angoisse, subsistent malgré le monde poétisé des dieux. Les femmes sont reléguées hors de la vie publique, dans l’intimité du domaine privé, où la grâce a peu d’effet. La liberté civique établie trace une frontière plus forte avec les esclaves, les métèques, et tous les « malgracieux », vulgaires ou difformes. L’ordre politique, fondé sur l’apparence gracieuse (physique, morale, intellectuelle) est artificiellement distingué de l’ordre social et des forces économiques qui le fondent.

Il ne faut sans doute pas idéaliser la grâce grecque. Résultat anthropologique de circonstances géographiques, historiques, et psychologiques précises, la vertu politique de la grâce ne saurait convenir à nos Etats modernes, selon l’auteur. Il en reste cependant un idéal d’humanité, selon nous encore efficace aujourd’hui. L’éducation des élites en Occident n’est-elle pas fondée sur la maîtrise des « manières », la discipline du comportement et l’art de présenter les choses ?

Christian Meier, La politique et la grâce, 1984, Seuil 1987, 124 pages, occasion rare €56.47

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Flaubert lit Rabelais

 « Sacro-saint, immense et extra-beau Rabelais » (Flaubert). Ainsi parlait l’Écrivain du siècle, dans une lettre à son ami Ernest Feydeau du 25 décembre 1867. Gustave était en train d’écrire la seconde partie de L’Education sentimentale et se décrassait de l’esprit bourgeois en relisant Les Horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel, roi des Dipsodes, fils du grand géant Gargantua, composés nouvellement par maître Alcofribas Nasier (1532). La langue française était alors en sa fleur, vive, primesautière et inventive comme jamais. Elle musicalisait le latin en le foutant de termes locaux. Elle rendait compte d’une époque passionnée gorgée de sève – juste avant cette décadence cuistre des guerres dites ‘de religion’, dont la France s’est fait une spécialité et dont elle n’est jamais vraiment sortie.

Flaubert aimait Rabelais. Ce moine Cordelier devenu Bénédictin avant de tomber prêtre séculier, puis médecin, correspondait à ce versant ‘gaulois’ de sa nature, bon vivant, grand fouteur et passionné en amitié. Rabelais publie Pantagruel à 38 ans ; il est aussitôt condamné par l’Université, repaire de prêtres et de dogmatiques, dont le nom exact était ‘Faculté de théologie de Paris’. Flaubert le sera de son temps pour Madame Bovary par le même parti dévot, moraliste et cul coincé. Gargantua suit, publié à 40 ans, attaquant bille en tête « sorbonistes et sorbonagres », mots fléchés pour « sophistes », ce qui flatte François 1er.

Le roi a en effet a contourné la Sorbonne 4 ans auparavant en fondant le Collège des lecteurs royaux (qui deviendra le Collège de France). Rabelais voyage en Italie, où il rejoint du Bellay et Marot. La Sorbonne continue de censurer la réédition de ses œuvres. C’est pourquoi, à 52 ans, il prend la précaution de publier ‘avec privilège royal’ le Tiers Livre, qu’il dédie à la lettrée Marguerite de Navarre, sœur du roi. Ce qui n’empêche pas la Sorbonne de censurer cet ouvrage aussi. De cette époque date la misère de l’université française, constamment délaissée par le pouvoir pour cause d’archaïsme dogmatique et de conservatisme content de soi. Nous vivons toujours ce genre d’époque de ‘mandarins’, la pénurie des postes poussant au népotisme et au conservatisme moralisateur. A 58 ans, Rabelais publie le Quart Livre – toujours censuré par ladite Sorbonne. Il meurt l’année suivante, et le Cinquième Livre paraît 11 ans plus tard – peut-être un pastiche.

Rabelais ne s’élevait pas contre la foi chrétienne mais contre la Morale, cette tartufferie dont Nietzsche baptisera la militance du nom de moraline. Pantagruel était un diablotin du folklore qui jetait du sel dans la bouche des gens pour exprès les altérer. Ainsi Rabelais mettait son grain de sel dans les fables de son temps. Il aimait rire, comme l’aiment les médecins confrontés à tant de misères humaines. Erudit, il distillait des leçons de sagesse tirées de l’antique, au travers des tableaux. Boire, s’empiffrer, goûter la débauche – ce n’est certes pas ‘chrétien’ au sens rigoriste de la doctrine de saint Paul. Mais cet exercice des sens que la nature nous a donnés permet d’évacuer les humeurs rancies pour être épanoui et lucide, l’esprit alors ouvert aux beautés et aux bontés du monde. Les narrations fabuleuses, ces « mythologies » selon Rabelais, soignent : « plusieurs gens langoureux, malades ou autrement fâchés et désolés [qui] avaient, à la lecture d’icelles, trompé leurs ennuis, temps joyeusement passé, et reçu allégresse et consolation nouvelle. » Le rire permet le jugement sensé – au contraire de la peur ou de la dogmatique.

Le ‘blasphème’ n’est pas contre Dieu mais contre ceux qui veulent monopoliser son interprétation, ces « vieux tousseux » qui se contentent de pratiques machinales comme ouïr « vingt-six ou trente messes » chaque matin (Gargantua). Rabelais les nomme les ‘agelastes’ – en grec, ceux qui ne rient pas. Lui parle « de folâtries joyeuses, hors l’offense de Dieu et du roi » (dédicace du Quart Livre).

Déjà Voltaire pointe sous Rabelais. « Ecrasez l’infâme ! » reste d’une brûlante actualité contre tous les intégrismes : avant-hier catholique, hier communiste, socialiste ou bayroutin aujourd’hui islamiste et peut-être écologiste. « Fuis les compagnies des gens èsquels tu ne veux point ressembler », prône Gargantua à son fils Pantagruel. Contre les clercs qui monopolisent la Parole de Dieu pour servir leur pouvoir séculier, Rabelais prône la lecture directe des livres saints, notamment dans l’éducation de Pantagruel. Il invite le gamin à les lire dans le texte – frisant l’hérésie car les clercs tiennent à leur monopole du Savoir, la seule chose qui justifie leur petit pouvoir. Calvin le saluera pour cette liberté. Car, selon le roi Salomon biblique, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

Rabelais se voit en Socrate, d’extérieur ridicule, « le visage d’un fol, simple en mœurs, (…) toujours riant, toujours buvant (…), toujours se gabelant [plaisantant], toujours dissimulant son divin savoir ; mais, ouvrant cette boite, eussiez au-dedans trouvé une céleste et impréciable drogue : entendement plus qu’humain, vertu merveilleuse, courage invincible… » (Prologue de Gargantua). Il faut donc au lecteur aller au-delà des apparences – faire acte de liberté ! « Rompre l’os et sucer la substantifique moelle ». La leçon est que, sous le rire, le boire et la baisade, il faut avoir « certaine gaieté d’esprit confite en mépris des choses fortuites » (Prologue du Quart Livre). N’est-ce pas la sagesse ? Celle qui vient de l’antique et qui passera par Montaigne ?

François Rabelais, Les Cinq Livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel, Gallimard Quarto 2017, 1664 pages, €32.00

Gustave Flaubert, Correspondance janvier 1859-décembre 1868, tome 3, édition Jean Bruneau, Pléiade, Gallimard 1991, 1727 pages, €63.50

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Esprit français

vertus fonctionnaires

Les critères d’évaluation des candidats en écoles supérieures de commerce disent ce qu’il NE FAUT PAS être : indécis, non investi, pas créatif, peu autonome, passif, fermé, insensible, individualiste, sans critique, indifférent au monde de l’entreprise. L’amusant est que se dessine ainsi un portrait en creux des mauvaises qualités du commercial… qui laisse apparaître son antithèse presque parfaite : le fonctionnaire.

Le fonctionnaire est l’occupant d’une fonction publique, organe d’un ensemble, tiré du latin dès 1370 qui signifie l’exécution d’une charge (faire fonction de) en situation de dépendance (en fonction de). Le mot fonctionnaire, tiré de fonction, apparaît sous la plume de Turgot en 1770. Le titulaire fonctionnant est un rouage d’une machinerie administrative. En est tiré le terme de « fonctionnarisme » vers 1850, « prépondérance gênante des fonctionnaires dans un État » selon le Robert historique de la langue française. « Bureaucrate, rond-de-cuir, budgétivore », ajoute en synonymes le Petit Robert

fesses et bourgeois

Si l’on en croit le portrait en creux des qualités requises en grandes écoles, le fonctionnaire n’est pas adulte épanoui responsable – mais tout l’inverse : infantilisé par la pure exécution sans initiative, dépendant irresponsable sans empathie, non motivé et se moquant des affaires, des relations aux autres et de toute entreprise (quoiqu’il fasse, il est payé, pensionné et garanti).

« Fonctionnaire : Inspire le respect quelle que soit la fonction qu’il remplisse » disait Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues. Sa personne représente en effet un ensemble symbolique qui le dépasse et lui confère sa puissance. Un fonctionnaire est censé incarner l’État, ne pas avoir de pensée personnelle mais être la voix du règlement et de la loi, ne pas avoir d’intérêt particulier mais se poser en garant de l’intérêt général. D’où le vocabulaire volontiers administratif de ses représentants lorsqu’ils se sentent contestés, cette façon d’évacuer la question particulière par la légalité générale, de ne jamais être responsable personnellement en face d’un individu mais d’être un sachant fonctionnant devant un numéro de dossier.

L’importance historique de l’État fait que les Français révèrent un comportement inadapté au monde globalisé, depuis que l’échec soviétique a prouvé la sclérose de cette machinerie hiérarchique. Il est donc plus difficile aux jeunes français d’intégrer les valeurs et les comportements de la concurrence et de l’initiative, ce qui fait justement les créateurs d’idées nouvelles appliquées à la production de nouveaux biens. Si la France recèle nombre d’inventeurs, elle recèle peu d’entrepreneurs. Pire : ils sont découragés d’entreprendre par l’ambiance sociale et culturelle, entravés par l’Administration en ses multiples règlements paperassiers et la multiplication des taxes, voire insultés par les politiciens idéologues qui font de la démagogie leur seule tactique électoraliste.

Pourquoi, dès lors, se lamenter de n’être pas aussi structuré que l’Allemand, pas aussi réactif que l’Américain, pas aussi hédoniste laborieux que le Suédois, ou habile commerçant comme le Chinois ? Le « modèle » culturel français a fait son temps (le mot empreinte, traduction plus exacte de l’anglais anthropologique pattern serait plus juste : l’empreinte culturelle).

La tentation est immense de se réfugier dans le passé, de fermer les yeux et les frontières pour rester entre-soi, comme « avant ». La Chine des mandarins l’a fait jadis, avec les succès qu’on a vus ; la Russie soviétique l’a tenté avec le rideau de fer, protectionnisme dérisoire qui a explosé dès que les citoyens de l’est ont pu franchir le mur ; la Corée du nord et Cuba le pratiquent aujourd’hui, laissant le monde aller de l’avant tandis qu’eux traînent, leurs dirigeants fascinés cependant par les films et les gadgets des pays qui vont de l’avant…

Yes week-end reve francais Ce n’est pas ainsi que l’on évolue. Oublie-t-on, au pays de Descartes, que l’intelligence est la faculté d’adaptation ? Oublie-t-on, au pays des Lumières, que l’universel est l’autre nom de la voie vers la liberté ? Voie qui fait envie à tous ceux qui vivent sous les despotismes, voie qui montre le chemin de la libération, la lumière du savoir comme de la conscience ?

Mais croire qu’est toujours « universelle » notre propre façon de voir, passive et datée, est une ornière mentale. Toutes les valeurs du fonctionnaire que sont le faible investissement personnel, l’absence de créativité, l’autonomie réduite, la passivité devant les règles, la fermeture à l’humain au profit du principe, l’indifférence au monde de l’entreprise – tout ce qui était vertu au temps de l’État bâtisseur de la société – ne sont plus les valeurs d’aujourd’hui depuis que la société est devenue mondiale et autonome. L’esprit français s’éteint, et c’est tant mieux. Que vive un esprit renouvelé, pleinement de son temps !

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Sur la plage de Jean-Didier Urbain

Les deux-tiers des Français qui partent en vacances vont à la mer, dit-on. Que se passe-t-il donc sur la plage ? C’est à cette interrogation que le sociologue Jean-Didier Urbain, professeur à Paris V, s’est attaché en 1994. Ne craignez rien, ce sociologue-là parle bien, sans jargon, et il se lit avec plaisir. Les trois parties présentent l’origine des manières de plage, la plage comme terrain, puis la nudité et les relations humaines. Voilà qui est alléchant !

La colonisation des rivages, au 19ème siècle, fait le vide : les pêcheurs sont repoussés hors des limites du sable et la frange littorale fait l’objet d’appropriation immobilière. La culture locale de folklorise voire disparaît lorsque s’établissent les grandes stations balnéaires.

Sur cette scène vidée s’avance le baigneur. Il se méfie d’abord des vagues, fort vêtu et bardé de prescriptions médicales et morales du « tu dois » curiste. Puis il se fait à la mer, dénude son corps, apprend à nager, mixe les sexes jusqu’alors soigneusement séparés par les règlements municipaux. Il se dépouille des symboles mondains, sociaux, « moraux ». Il se fait nudiste, se bronze « comme un nègre » (expression d’époque), exhibe son corps, homme et femme, avec l’enfant en avant-garde.

Survient alors après guerre une nouvelle appropriation sociale de cet ensauvagement : le « modèle polynésien », codage du lieu et des usages mis en œuvre principalement au Club Méditerranée. Désormais peu importe le site, où qu’il soit, la culture locale est ignorée : seule compte la trilogie Sea, Sun, Sex. « Ici naît, psychologiquement et matériellement, la plage comme monde à part, comme ‘tiers univers’ », note J-D Urbain p.153.

Dans ce huis clos, sur cette page vierge, les estivants se ruent chaque année non pour retrouver « la nature » (qui est toujours un objet social construit), ni pour retrouver leurs « racines » (locales ou rurales), ni pour découvrir l’Autre. Mais pour se retrouver « entre soi », dans « une sociabilité vacancière taraudée par un songe communautaire et ‘primitif’. » p.154 Ce qui compte est le lien social primaire, objet de la seconde partie.

Le culte du corps est au cœur de cette nouvelle et temporaire manière de vivre les étés. Le corps mis en scène par les crèmes et le bronzage, allégé et fortifié par le sport, épanoui par une sexualité estivale moins volage qu’on croit (elle ressort surtout du rêve).

Le rêve littoral n’est pas « la nature » mais une nature artificielle, soigneusement ressablée, désalguée, désoursinée, ratissée, interdite aux chiens et protégée par des barrières antirequins. Un lieu confortable, accueillant, sans surprise – une parfaite « civilisation » du naturel – un cocon où se lover sensuellement entre le ciel et l’eau. « Il y a bien plus que de l’hygiène dans ce toilettage du site. Il y a aussi un certain ‘refus du réel’, un désir de pureté antinaturelle qui s’inscrit dans la continuité d’un programme symbolique d’extermination de la sauvagerie afin que la plage soit ce désert idéal, cette scène vide, cette rive nue, à l’image du corps dévêtu : un site dès lors soustrait à la nature comme à la culture, théâtre suspendu pour un jeu de société lui-même détaché du monde et de ses contingences. » p.172

La plage est une rêverie du repos, la mer éternellement recommencée une référence à l’éternité, le bain une jouvence. La plage est une bulle hors histoire, hors société mondaine, hors tracasseries du quotidien. L’estivant s’y retire du monde comme Robinson en son île. Qu’y cherche-t-il ? Certainement pas la solitude ! Mais peut-être les liens primaires d’une société de base « hors des turbulences et des conflits de la vie courante, pour rejouer des scènes sociales heureuses, restaurer des liens défaits, en établir de nouveaux ou encore recouvrer une sensation de voisinage et de familiarité perdue en ville, celle de l’appartenance communautaire. » p.225 « Sur la plage, la société s’exhibe, se regarde, s’entre-regarde et se met en scène pour elle-même, hors de tout contexte. » p.236

Aucune découverte de l’Autre, donc, mais recherche du Même, du « comme moi » narcissique. J-D Urbain analyse les stratégies de concentration ou de dispersion des groupes de baigneurs sur la plage, des tribus familiales soudées autour du parasol planté comme un drapeau fondateur, aux hordes lâches d’adolescents qui se dispersent au gré des amitiés, jusqu’aux solitaires, à mi-chemin.

On ne « se mélange » pas socialement, c’est pourquoi il y a des plages populaires et des plages chics, des discriminations générationnelles ou sexuelles en fonction des lieux et des heures. La répétition rassure, le semblable aussi ; le cocooning exige l’intimité.

L’absence de vêtements, mode peu à peu arrachée à la morale autoritaire et rigoriste durant tout le XXème siècle, pointe un rêve d’immortalité. « Le corps nu est toujours un masque et sa fonction n’est pas en priorité d’exprimer un rôle mais d’abord des valeurs telles que le propre, le sain, le pur, si possible le beau et le jeune, et surtout une certaine image du ‘naturel’. » p.299

On s’épile, on se crème, on mange cru, on maigrit et se muscle « pour » la plage : « Bref, voici un corps, sinon parfait, du moins perfectionné, qui voit l’épilé à côté du frais, du jeune, du souple, du lisse, du bronzé ou de l’uni, enrichir un paradigme de qualités qui font le corps étanche, immaculé, homogène et inattaquable, comme soustrait aux contingences de l’excrétion biologique, aux traces du vieillissement, aux indices de l’usure, interne ou externe : un corps arraché au temps, à la décomposition, au végétatif vulgaire, rêvé autarcique, signe pur de lui-même. » p.303

Toutes ces qualités sont « de clôture », comme le revêtement protecteur des objets, une sorte de vernissage conservatoire de la jeunesse – un rêve mythique de jeunesse éternelle mais figée ici et maintenant.

La plage montre les gens dans leur conservatisme foncier. « Le ‘théâtre’ de la société de plage précise ici sa fonction. Il est un microcosme grâce auquel s’effectue et se joue un retour : celui, symbolique, d’une société de tâches – génératrice d’anonymats, de divisions et de dislocations relationnelles – à une société de rôles, restauratrice d’identités, de différences et de liens fondateurs. » p.308 D’ailleurs, « pour l’éternité, on ne fixe pas n’importe quoi sur la pellicule. On fixe avant tout les images de l’enfance, de la jeunesse, de l’amour, de la famille, du repos et de l’amitié. » p.309 La lignée, les liens primaires, les rôles sociaux fondamentaux voire ‘féodaux’, le mythe de l’éternelle jeunesse dans un temps suspendu…

La plage apparaît comme une « bulle », une parenthèse, un rêve de sortir du monde.

Jean-Didier Urbain, Sur la plage, 1994, Petite Bibliothèque Payot, 375 pages.

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