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Normal s’efface, le néant s’ouvre

Monsieur le président, je vous fais une lettre, que vous lirez peut-être, maintenant que vous avez le temps…

Vous avez eu raison de renoncer à vous représenter pour à nouveau cinq ans. Personne ne vous désire, tant vous avez mal incarné la fonction régalienne par vos hésitations, votre manque de clarté, votre autorité bafouée sans jamais de conséquences.

Vous avez laissé proliférer les ambitions mesquines et les critiques en l’air des petits egos en mal de médiatique.

Vous avez laissé les Français sur une ambiguïté à la Mitterrand – sauf que n’êtes pas à la hauteur d’un Mitterrand. « Mon ennemi la finance », avez-vous dit, « renégocier le traité européen avec Mme Merkel », avez-vous affirmé, « taxer à 75 % les hauts revenus », et ainsi de suite. Vous n’avez rien fait de tout cela (c’est heureux pour la France), mais vous avez excité les nostalgiques de la gauche archaïque, des frondeurs aux atterrés, qui se présentent désormais en ordre dispersé à la primaire (s’ils sont disciplinés) et directement au premier tour (s’ils se sentent plus gros que le bœuf).

Vous avez promis d’éradiquer le chômage à peu près chaque année depuis 5 ans, en faisant une politique qui est le contraire même de celle qui peut créer de l’emploi : l’augmentation massive des impôts sur les ménages (qui tue la consommation), sur les entreprises (qui dissuade d’investir), les normes tatillonnes votées à grand renfort de surenchère par vos députés en liberté (plus contraignantes que celles de Bruxelles), la nomination purement politicienne d’une Cécile Duflot au logement (qui a fait reculer le marché, donc la construction, donc l’emploi dans le bâtiment sur au moins deux ans)…

Votre social a été remplacé par la technocratie du social, la minable petite « boite à outils » contre le chômage faite de contrats aidés en associations et collectivités (qui n’aboutissent sur rien) et sur des « formations » sans métier au bout (qui ne font que reculer l’inévitable). Ah, vous avez été lyrique sur le mariage gai (qui ne concerne qu’une infime minorité de Français), sur le détricotage des peines planchers (qui ne rendent pas les délinquants plus réfléchis mais les ramènent plus vite dans le trafic et la violence).

Peut-être avez-vous « sauvé la Grèce » que le grand méchant loup Merkel s’apprêtait à croquer, mais est-ce si sûr ? Si la puissante Allemagne a consenti à prêter pour faire durer, n’était-ce pas aussi dans son intérêt ? Vous en Sauveur, faut-il sourire ?

Certes, la gauche a toujours secrété une nouvelle religion en tordant Marx du côté messianique, puis Keynes en prophète de l’État-providence, puis en faisant de l’écologie une prophétie d’apocalypse… Mais avez-vous fait assez la pédagogie de ces illusions aux militants, aux intellos, aux Français ?

Certes, le Parti socialiste s’est réduit à une machinerie pour sélectionner des candidats, abandonnant toute ambition d’être un laboratoire d’idées. Mais n’avez-vous pas été 11 ans durant son Secrétaire général ? Vu son état actuel, on ne peut que frémir en imaginant la France après deux quinquennats de François Hollande.

Donc vous avez bien fait, Monsieur le président, de vous retirer. Vous avez su garder une dignité, laissant les egos et les moralistes se battre entre eux – puisqu’ils savent mieux que vous ce qui est bien pour tout le monde.

francois-hollande-renonce

J’aime la gauche pour son élan et quand elle est en mouvement – ai-je écris il y a quelque temps ; je n’aime pas la gauche morale, figée dans son catéchisme. Ma génération a assez subi les curés, les cocos, les maos, les trotskistes, les profs, les adjudants et les patrons pour subir aujourd’hui l’impérieuse moraline d’un « parti » socialiste. Ce mot de Nietzsche décrit cette glu édifiante qui se croit obligée d’enrober tout discours du miel des Grands mots pour qu’il soit « acceptable » aux adeptes.

D’ailleurs, « la gauche », qu’est-ce que c’est ? Jacques Julliard, son historien, en a caractérisé quatre : libérale, jacobine, collectiviste, libertaire. Vous étiez de son aile droite, en social-libéral – mais si vous l’aviez dit, vous n’auriez jamais été élu par « le peuple de gauche », qui vibre toujours aux grands souvenirs et dénie au présent tout pouvoir de réalité. Votre actuel Premier ministre de même tendance, Manuel Valls, brûle de se présenter : il sera vraisemblablement minoritaire au sein de ce parti explosé qui n’a plus rien de « socialiste » – puisque l’intérêt collectif y est sacrifié à chaque seconde aux petits intérêts privés des egos qui se poussent du col.

La gauche libérale est désormais incarnée par un jeune poulain que vous auriez pu adouber, mais que vous laissez batifoler sans soutien : Emmanuel Macron. Tant pis pour votre image dans l’Histoire – à laquelle vous tenez – puisqu’il va recomposer une gauche non jacobine et encore moins collectiviste hors du parti dont Mitterrand vous avait laissé l’héritage. Libéral mais aussi réformiste (comme Rocard), il a aussi un côté moderne, libertaire, (comme Joseph Proudhon). Il désire comme lui le moins d’État possible parce que la société – la jeunesse – est apte et aspire à se prendre en main à la base.

Tout l’inverse d’un Montebourg volontiers histrion, enflant la voix pour accoucher de quoi ? de promesses ? de réalité reniée ? Tout l’inverse surtout d’un Mélenchon adepte de la bande des quatre principes de la gauche collectiviste : centralisme, autoritarisme, fiscalité, clientélisme.

Quels sont donc les intérêts de classe sous-jacents à ces candidatures ?

  • les fonctionnaires, les urbains et une part des classes moyennes salariées avec Valls ;
  • les jeunes entrepreneurs, les professions libérales et la bourgeoisie de province avec Macron ;
  • les retraités et l’âge mûr nostalgique de l’époque Mitterrand avec Montebourg ;
  • les petit-bourgeois déclassés amers de leurs études qui n’ont servi à rien avec Mélenchon ?

Qui saura entraîner les intérêts divergents de ces groupes sociaux par une idéologie qui transcende ces clivages ? Vous n’avez pas su, trop préoccupé de vos petits jeux tactiques politiciens avec les Taubira, les Duflot, les Batho, les Cahuzac…

Les médias et vos partisans parlent de « sidération » – comme si votre décision était tombée des nues ! C’est qu’ils ne pensent pas par eux-mêmes, qu’ils se contentent de suivre et de hurler les slogans du parti, vos partisans ! « Sidérer : atteint par l’influence maligne des astres », dit le dictionnaire (même racine que sidéral) : combien ils sont loin des réalités, vos socialistes, s’ils se laissent « frapper de stupeur » (sens dérivé de sidérer) par votre décision ! Ne voient-ils pas pourtant que tous les ténors qui se croyaient sont systématiquement dégommés par les urnes ? Duflot, Sarko, Juppé, Copé… Vous-mêmes l’auriez été, probablement. Votre sagesse aura été d’anticiper.

Votre folie aura été de croire que les socialistes, que vous avez dirigés, à qui vous avez demandé votre élection, étaient capables d’intelligence sur le monde actuel et sur les changements inévitables de l’avenir proche. Or ils résistent des quatre fers à tout changement, ces soi-disant « progressistes » ! « Stupeur : engourdissement de l’intelligence et de la sensibilité », dit encore le dictionnaire. Le monde les stupéfait, comme votre décision ; ils sont hors du sens, hors du monde.

Le normal s’efface, le néant s’ouvre, ils ont déjà perdu la partie.

François Hollande sur ce blog

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Moraline socialiste

Balles tragiques à Charlie Hebdo, 12 morts. Les événements de janvier bouleversent les postures politiques, mais l’unanimisme en réaction à la barbarie fanatique ne fait que masquer les clivages. Puisque tout le monde – ou presque – se sent Charlie (sans décider entre « être » et « suivre » dans le slogan « je suis »), faisons vivre ce ton libertin qui, de Molière et Voltaire à Cabu et Wolinski – en passant par Flaubert, Daumier, Desproges et quelques autres – est un trait de la culture française. L’ironie plus que l’humour, la satire politique plus que la dérision : se moquer, c’est considérer l’autre, donc aimer s’affronter à lui civilement – pas le mépriser, encore moins le tuer ! Le véritable mépris se manifeste par la plus complète indifférence : on ne rit jamais de ce qui n’existe pas à nos yeux.

Le rire, disait Bergson, nait du mécanique plaqué sur le vivant. C’est pourquoi tous les sectaires, les croyants ânonnant, ont toujours été la cible privilégiée des humoristes – religion ou pas.

Les événements l’ont prouvé, s’il en était besoin, coexistent deux postures de gauche : celle qui veut agir (au gouvernement mais parfois en région), et celle qui préfère rester dans le confort de l’opposition (« frondeurs » ou intellos sans mission). J’ai déjà parlé des intellos de la gauche bobo ; je parle aujourd’hui des politiciens. Manuel Valls, Premier ministre, a été parfait durant la crise, le ton juste, les mesures choc, l’équilibre du droit. D’autres ministres ont été reconnus et les Français sondés le manifestent sans réticence. Mais d’autres politiciens de gauche, rencognés dans leurs fiefs et jalousant peut-être ce pouvoir auquel ils ne sont pas directement conviés, préfèrent le rappel à la Morale.

Les Grands Principes (évidemment figés une fois pour toutes quelque part entre 1789 et 1917) sont leur Bible et leur Coran. Lorsque j’évoque par exemple des mots tabous comme « épuration ethnique » (réponse à une question d’un blogueur) ou « lobby juif » (institution légitime aux États-Unis) – même si ma conclusion est nuancée – je me vois accusé aussitôt de « blasphème ». Quand vous avez un interlocuteur face à vous, son œil perd de son brillant, son discours devient monocorde, il dérape en pilotage automatique comme ces appareils où il suffit de mettre une pièce pour que sorte encore et toujours la même chanson. Les ténors de la Gauche bien-pensante édictent des fatwas dans les médias pour stigmatiser et déconsidérer ces loups démoniaques (de droite ou « ultra-libéraux » pas moins) qui osent souiller leur onde pure… Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

J’aime la gauche pour son élan et quand elle est en mouvement ; je n’aime pas la gauche morale, figée dans son catéchisme. Ma génération a assez subi les curés, les cocos, les maos et les trotskistes (par ordre d’apparition à l’histoire). Nous subissons aujourd’hui la triste moraline socialiste. Ce mot de Nietzsche décrit cette glu édifiante qui se croit obligée d’enrober tout discours pour qu’il soit « acceptable » aux adeptes. La réalité toute crue ne saurait passer sans cette sauce – analogue au ketchup pour les ados (qui en mettent partout parce qu’ils craignent le vrai goût des choses).

Soyons donc impertinent et osons moquer les travers de ces « vaches sacrées » qui aiment à prendre trop souvent la position du missionnaire et s’affichent en précieuses ridicules.

La fin d’année 2014 a vu les grandes orgues du socialisme tonner sous les voûtes. La Charte des Socialistes pour le Progrès Humain rappelle les élans romantiques louis-philippards des proto-socialistes étrillés ensuite par Marx en termes « scientifiques » et par Lénine en termes « politiques ». La Charte fait ronfler les grands mots, ceux qui ne veulent rien dire et qui servent de réceptacles bien démagogiques à toutes les aspirations et fantasmes : émancipation, démocratie, égalité « réelle », progrès, justice « sociale », primat du politique, collectif. On voit combien la vraie vie fait voler en éclat ces grands principes, lorsque le droit tombe sous les kalachnikovs et combien l’émancipation promise toujours n’arrive pas à avancer sous la pression du victimisme (les assassins seraient de pauvres victimes de la société, la désintégration scolaire n’aurait rien à voir avec l’immigration, le collectif est forcément plus fort que les communautarismes…).

Le romantisme politique (qui a culminé en 1848) est caractérisé par le sens du spectacle (drame, héroïsme, sacrifice), par la sentimentalité et l’éloquence (appel à l’idéal, Lamartine, Hugo), par une insistance misérabiliste (les pauvres, les opprimés, Gavroche, Cosette, Michelet, Eugène Sue), enfin par l’appel ”religieux” (une vision morale étendue à l’univers, des dénonciations au nom de l’Infini, la mystique pédagogique et le Progrès comme justification). Ces thèmes viennent du catholicisme et le socialisme les a récupérés sous Jaurès, Blum et Mitterrand. Ils continuent à courir sous la surface soi-disant « laïque » des socialistes au pouvoir.

En décembre, Martine Aubry dénonce – contre son propre gouvernement qui voudrait desserrer les carcans sur l’emploi – « la promenade du dimanche au centre commercial et l’accumulation de biens de grande consommation ». Elle moralise brutalement, du haut de son impérium moral-socialiste : « Je me suis toujours engagée pour un dimanche réservé à la vie : vie personnelle, vie collective. » C’est oublier que la « vie collective » exige aussi des gens qui travaillent le dimanche : les conducteurs de train pour ne pas prendre sa voiture non-écologique, les cinoches pour projeter des films « culturels », les musées et leurs gardiens asservis à travailler quand les autres se baladent, les boulangers qui font le pain du matin, les marchés où les « producteurs » viennent présenter leurs récoltes, les policiers pour suivre les délinquants et sécuriser les lieux publics…

La consommation moralement acceptable de Martine Aubry apparaît comme celle des bobos urbains. Les autres, les prolos, campagnards ou banlieusards, en sont réduits à l’achat en ligne sur Internet, le dimanche – puisqu’ils travaillent toute la semaine. L’interdit sur le travail du dimanche a-t-il mis depuis des siècles « la culture au cœur de la vie » ? Il y a mis la messe, oui – la culture, non. Cette Culture aubryste serait-elle la nouvelle messe sociale à laquelle tous sont sommés d’assister ? Mieux ne vaudrait-il pas réformer le mammouth du conservatisme scolaire, ou ne pas faire payer (comme dans le Paris Hidalgo-socialiste) les musées de la Ville aux chômeurs, que d’énoncer ce genre de jugement moralisateur sur les activités des gens ? Ils sont censés en socialisme être libres, « émancipés », « égaux », ils font ce qui leur semble bon : de quoi l’État devrait-il se mêler ? La bonne conscience morale de classe est insupportable, édictée par ceux-là mêmes qui se parent de vertu populaire.

selfie nue

Même chose, le même mois, en plus immature. L’insupportable ado de Troisième, Cécile Duflot, pose avec Virginie Lemoine « pour lutter contre l’homophobie ». Est-ce cet « acte » qui va changer les comportements ? Si oui, on attend d’elle un selfie nue devant un HLM contre le mal-logement. Cela ferait encore plus ado et encore plus progressiste, les seins nus étant la transgression des normes bourgeoises qui fait causer dans le poste – et la posture féministe cette révolte anti-mecs qui fait tant jouir les anémiques intellos de gauche. Il est vrai que le bilan-logement du ministère Duflot n’est pas très flatteur… Détourner l’attention par un coup d’éclat ne rehausse pas le niveau de cette politicienne trop avide de célébrité médiatique pour être honnête.

C’est enfin l’ineffable président, François Hollande, qui lors de son « inauguration » de la Cité de l’immigration, a réduit la République à « l’adhésion à un projet commun ». Sans plus. « Parce que depuis 150 ans, la République n’est pas liée aux origines, c’est l’adhésion à un projet commun. » N’avez-vous qu’à venir et adhérer – comme au parti socialiste – pour devenir « français » ou « européen » ? « Vivre en France, c’est une somme de devoirs et de droits » : c’est un peu court, politicien ! On l’a vu juste un peu plus tard… avec les lamentables Kouachi et Coulibaly, « français » de ressentiment qui haïssaient la république, la civilité, la culture, la liberté… On l’a vu plus largement hors Hexagone après le printemps arabe : sans nation, pas de corps politique ni d’État qui fonctionne, pas de régulation organisée des intérêts particuliers mais une simple association d’ayants droit ou de mafias trafiquantes ou cléricales.

Tocqueville l’a bien montré, que Hollande n’a manifestement jamais lu : plus la démocratie avance, plus l’égoïsme croit et plus la solidarité recule. Plus les droits particuliers se multiplient, plus chacun se replie sur ses acquis, au détriment du collectif. C’est bien « de gauche morale » que de vouloir tout et son contraire, afin d’attraper le maximum de gogos dans les filets ! L’incantation au collectif est contradictoire avec les droits pointilleux des ultraminoritaires, l’élan progressiste commun est contradictoire avec les petits narcissismes qui rendent indifférent. Se sent-on français avec la simple « adhésion » par la carte d’identité ? On « adhère » à quoi ? Au système de copains du Moi-président ?

Moi president Hollande exemplaire

Les « racines » sont certes à critiquer et à renouveler pour les garder vivantes, mais ce n’est pas un projet aussi vague à la sauce hollandaise qui va rendre fier d’être français ! Ni donner envie de participer à la démocratie collective. Ni encourager la solidarité ou l’ouverture à l’autre. Il y a une rare maladresse chez Guimauve le conquérant – comme l’appelait Fabius (…avant d’être ministre).

La leçon socialiste apparaît donc comme un catéchisme : obéissez aux commandements ! Or ni le Bien ni le Mal ne sont fixés pour l’éternité (sauf dans la Bible et le Coran), ils dépendent d’une construction historique – variable selon les sociétés. Si les amours entre adolescents du même sexe sont une éducation chez les Baruyas, cela « ne se fait pas » en Europe et est clairement « haram » dans le monde musulman (même si des accommodements avec la réalité sont clairement avérés). Il n’y a pas que l’écologie ou le salafisme à vouloir être « punitifs », le socialisme moral aussi qui condamne les comportements du peuple (consommer le dimanche autre chose que « la » culture reconnue par les bobos), ou les sentiments envers les comportements minoritaires (on peut accepter que deux lesbiennes vivent ensemble, mais pourquoi remettre en question « le mariage », s’interrogent les gens – pour ma part, cela m’est indifférent mais le choc populaire est une réalité).

Nietzsche l’a exposé largement, « la » morale du temps est toujours la morale des Maîtres, de ceux qui dominent. Martine Aubry, Cécile Duflot, François Hollande, édictent « ce qu’il faut penser » – aussi ridicule ou courte-vue que cela puisse paraître. Car il s’agit dans ces trois faits de nier la réalité (acheter le dimanche, le mariage comme sacralité, les conditions réelles pour se sentir français) au profit d’arguments d’autorité qui abêtissent le citoyen, l’électeur, les gens du peuple.

Et ceux qui les profèrent impunément…

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Michelet et l’éducation politique

Article repris par Medium4You.

Dès la Révolution, l’historien pointe le mal français. Celui qui subsiste de nos jours : l’abstraction, la croyance que le mot est la chose, qu’il suffit de faire une loi pour éliminer le problème. Or cela ne suffit jamais : il faut que la loi soit connue, comprise et appliquée. Pour cela qu’elle soit claire et indique les principes généraux, laissant aux juges le soin du détail selon les circonstances. « C’est un reproche aussi pour l’Assemblée constituante de n’avoir pas su qu’un système de législation est toujours impuissant, si on ne place pas à côté un système d’éducation. Je parle, on le comprend assez, de l’éducation des hommes, autant et plus que celle des enfants. » 1-V-XI p.746

Foin de tout cela ! Les politiciens s’empressent de créer des usines à gaz, lois mal rédigées et contradictoires, dont la seule inflation donne l’illusion d’agir. A droite dans la multiplication des lois sur la sécurité et l’immigration, à gauche dans ces inventions grotesques de la TIPP flottante et du PPESV de Fabius. Vous ne savez pas ce que c’est ? Parce que c’est abscond, comme son créateur. Il s’agit des Plans partenariaux d’épargne salariale volontaire… Michelet : « C’est dans un changement profond des cœurs, des idées, des doctrines, dans le progrès des volontés, dans l’éducation douce et tendre qui ramène l’homme à sa meilleure nature, que se font les vrais changements. Des lois coactives y font peu. » 1 –VI-IV p.825

C’est que la France a des technocrates et des tribuns – rares sont les vrais politiciens. Michelet pointe les « qualités et défauts communs à la société, communs même à une grande partie des hommes politiques d’alors (…) Le fond, pour le formuler nettement, (…) c’est qu’il leur manquait deux choses : par en haut, la science et la philosophie ; par en bas, l’instinct populaire. La philosophie qu’ils attestaient sans cesse, le peuple dont ils parlaient toujours, leur était fort étrangers. Ils vivaient dans une certaine moyenne, au-dessous de la première, au-dessus de l’autre. Cette moyenne était l’éloquence et la rhétorique, la stratégie révolutionnaire, la tactique des assemblées. Rien n’éloigne davantage de la haute vie de lumière qui est dans la philosophie, de la féconde et chaleureuse vie qui est dans l’instinct du peuple. » 1-VI-VI p.869 C’est particulièrement vrai à gauche, chantre autoproclamée de la Morale, de la Vertu et du Progrès : quelle ignorance de l’économie, à commencer par la théorie de Keynes dont ils se gargarisent en l’appliquant à l’envers ! Que connaît le parti socialiste du « peuple » ? Uniquement l’écrémage coopté de ses militants, trop souvent fonctionnaires et vieillissants ?

L’autre travers français est ce ressentiment allant jusqu’à la haine envers qui ne pense pas comme vous. Mentalité d’esclave selon Nietzsche, celle qui préfère la guerre de religion à la sagesse, le mouvement des piques à l’harmonie des institutions ; mentalité d’aliéné selon Marx, celle qui ne parvient pas à se situer au-dessus des arguments pour en faire la synthèse et reste immobile, crispée au présent, dans sa pure révolte sans avenir. Michelet donne un exemple révolutionnaire : « Madame Roland (…) n’avait guère de vices que ceux de la vertu ; j’appelle surtout de ce nom la tendance qu’ont les âmes austères non seulement à condamner ceux qu’elles croient mauvais, mais à les haïr ; de plus à diviser le monde exactement en deux, à croire tout le mal d’un côté, et tout le bien de l’autre, à excommunier sans remède tout ce qui s’écarte de la précise ligne droite qu’elles se flattent de suivre seules. C’est ce qu’on avait vu au XVIIe siècle dans le très pur, très austère, très haineux parti janséniste. C’est ce qu’on voyait dans la vertueuse coterie de M. et Madame Roland. » 1-VIII-VII p.1269 Le pire de l’héritage catholique romain, repris surtout par la gauche via le communisme stalinien, aujourd’hui par les mélenchonistes.

D’où cette incapacité à unir les frères dans un même parti ; cette incapacité à dépasser les clivages quasi géologiques des tempéraments politiques. « La Gironde voulait la guerre extérieure ; les Jacobins, la guerre aux traîtres, aux ennemis du dedans. La Gironde voulait la propagande et la croisade ; les Jacobins, l’épuration intérieure, la punition des mauvais citoyens, la compression des résistances par voie de terreur et d’inquisition. » 1-VI-V p.835 Pareil aujourd’hui : la droite préfère la place de la France dans le monde, la gauche l’inquisition fiscale à l’intérieur ; la droite incite les entreprise à exporter, la gauche taxe tout bénéfice du succès ; la droite parle des questions réelles, la gauche se drape dans la morale du tabou.

La guerre de religion appelle les pires vices du cœur humain : la calomnie, la mauvaise foi, les petites phrases. Robespierre contre Danton : « Ce qui a tenu lieu de preuve, c’est la force incalculable que donnèrent aux accusations la parfaite entente, la persévérance avec laquelle les innombrables sociétés jacobines répétaient, reproduisaient toute formule envoyée de Paris, chantant invariablement, sans y manquer, la note exacte que chantait ici le maître de chœur. On avait vu, au XVIIe siècle surtout, dans la guerre des Jésuites contre Port-Royal, la force invincible d’un même mot répété à toute heure, tous les jours, par un chœur de trente mille hommes. Ici, ce n’est pas trente mille, mais deux cent mille et plus. L’oreille, une fois habituée, finit par prendre ce grand bruit pour l’opinion générale, la voix du peuple et la voix de Dieu. » 1-VIII-VIII p.1281

Le parti socialiste est passé expert en cette tactique d’asséner des affirmations d’illégitimité envers Nicolas Sarkozy : le Fouquet’s, la Rolex, les « cadeaux » fiscaux, l’Europe Merkozy, et tous ces qualificatifs indigents qui masquent l’absence abyssale d’idée sur le fond : la réforme d’un État obèse et mal organisé, l’échec de l’école, de la justice, des hôpitaux, de l’empilement des lois et règlementations diverses, du mépris administratif pour le citoyen, de la nécessaire construction européenne avec nos partenaires sans bonapartisme, des comparaisons avec les autres pays… A droite, le storytelling existe depuis Sarkozy : c’est un rééquilibrage d’image, mais pas suffisamment utilisé pour contrer le matraquage médiatique de la gauche d’opposition.

Il reste de la lecture de Michelet que ces vices politiques ne font pas la politique. Nous sommes bien loin, à droite comme à gauche, des idéaux de la Révolution… Relire le grand historien est à cet égard édifiant !

Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, 1847, Gallimard Pléiade tome 1, 2005, 1530 pages, €52.25

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Bayrou et les Français

Pour la troisième fois revenant, obstiné, tous derrière et lui devant, François Bayrou est à nouveau candidat à l’élection présidentielle. Seul : il a évacué tout parti pour se situer – contraint et forcé – hors de tous les partis. Lui se dit « au-dessus », mais il faudra bien gouverner. Alors avec qui ? Malgré sa nostalgie, nous ne sommes pas sous Pétain où le vieux Guide venait en Sauveur de la France. Il existe des partis et il faut faire avec. Comme Bayrou n’en a plus, que va-t-il faire ?

Mystère. Et c’est ce mystère qui séduit pour l’instant. La droite feint de croire qu’il est de la famille, la gauche n’en veut pas mais Hollande n’exclut rien, le centre est un vaste marais que Bayrou a trahi. Ni droite, ni gauche ? Cela est bien tentant, puisque les « affaires » sont bien partagées entre PS et UMP ; puisque la mauvaise foi politicarde fait dire aux raisonnables qu’il n’y a rien à faire avec les animaux politiques des extrêmes de couleur, aussi bêtes qu’animaux ; puisque la suite de crises fort diverses exigerait de dépasser les clivages partisans qui sentent encore leur XIXe siècle. Mais voilà : il existe des partis et il faut faire avec. Le président ne gouverne pas seul mais avec une majorité – et les législatives sanctionneront la bascule si Bayrou l’effectue. Tombera-t-il à droite ? Il faudra qu’il le dise ; tombera-t-il à gauche ? il faudra que les caciques du PS mettent beaucoup d’eau dans leur rosé.

Le succès Bayrou n’apparaît donc aujourd’hui guère crédible. En attendant, il monte sa sauce, qui a beaucoup à voir avec la béarnaise. Celle-ci contient des œufs pour lier mais aussi un verre de vinaigre. Bayrou distille son acidité à petite dose pour lier son discours, tout comme le cuisinier laisse mijoter longtemps le vinaigre avec les fines herbes et l’échalote. Sa réduction sera-t-elle suffisante ?  S’il fait faire vinaigre, saura-t-il, le moment venu, faire l’œuf ? Car, une fois la quinte essence du verjus exprimé, il faut ajouter avec précaution les jaunes d’œuf au bain-marie en priant sainte Marie, en tournant et retournant à la cuiller en bois de tradition. Puis ajouter une bonne demi-livre de beurre pour que la potion passe mieux chez ceux qui avalent la couleuvre, mais en tout petits morceaux : la sauce doit épaissir progressivement ! Surtout ne pas laisser bouillir, ce serait le ratage ; surtout ne pas en rester aux scrupules à peser encore au dernier moment le pour et le contre… comme en 2007. Car l’époque aime les procureurs – du moins jusqu’au moment de mettre son bulletin dans l’urne : procureur la verte Joly, procureur le rouge Mélenchon, procureur la bleu Marine. Il n’y guère que l’UMPS qui ne fassent pas leur Vichinsky, ce pourquoi ils séduisent moins dans ce grand défoulement.

Sauf que, mis devant le fait accompli de devoir gouverner, la critique ne suffit plus. Le Béarnais est-il bon cuisinier ? Il se veut chef, mais seul en cuisine, ce qui n’est guère encourageant. Car l’époque est à l’équipe, ce que la France traduit aussitôt par relations, réseaux et copinage. Une étude internationale sur les catégories supérieures et la réussite CSA-EuroRSCG-ESSEC effectuée en janvier 2011 et parue dans Le nouvel observateur du 21 avril 2011 p.66 montre combien la France est proche des pays autoritaires comme la Russie, le Maroc et la Chine, bien loin du Brésil, des pays anglo-saxons et de l’Inde. Faire progresser les autres ? Vous n’y pensez pas ! Monter soi en responsabilités et progresser personnellement, voilà ce qui importe à 64% (83% en Russie, 75% au Maroc, 71% en Chine… mais 44% au Brésil, 55% au Royaume-Uni, 57% aux États-Unis et 60% en Inde). Les valeurs humanistes, hein, beaucoup en parler et surtout en éviter la pratique ! C’est cela l’hypocrisie française, ce pourquoi les fonctionnaires et les zélus (très souvent fonctionnaires) n’en ont rien à faire des chômeurs et des retraités, les syndicats rien à faire des zusagés (usagers-usagés), les patrons des syndicats et des zélus dans l’opposition (quelle que soit l’opposition), les profs des élèves et les élèves des profs, et ainsi de suite. La France est clairement une société de méfiance, tout comme la Russie, la Chine et peut-être le Maroc. « Servir l’intérêt général » est, dans cette enquête, jugé important par 78% des Américains, 70% des Allemands et 69% des Britanniques… mais par seulement 56% des Français.

Méfiance, égoïsme, copinage : la France politique est clairement autre que l’idéalisme présenté par Bayrou et les zanges éthérés de gauche (il en existe). Car, Monsieur l’ex-prof et ex-ministre de l’Éducation, à la question « quels atouts de départ favorisent le plus la réussite dans la vie professionnelle ? », les Français mettent le poids des réseaux de copinages, copains bien placés et autres micro-mafias : à 55%, au même niveau que la Chine. La question proposait pourtant d’autres options plus « nobles » telles que l’intelligence, le diplôme, la culture générale, la famille, l’origine sociale, etc. Huit pays placent en premier l’intelligence – mais pas la France (35% seulement). Comment le père-la-morale Bayrou compte-t-il – dans le concret – remédier à cette propension ? S’il veut gouverner, avec quels réseaux ?

N’y a-t-il pas contradiction à se vouloir rassembleur au-dessus des partis et des coteries, alors qu’on ne peut accéder au pouvoir que par les partis et coteries ? Va-t-on mordre la main qui vous a nourri ? Est-ce bien crédible ?

Gageons que nous reverrons une quatrième candidature Bayrou en 2017, après un énième échec. Mais celui qui se sent investi d’une mission divine comme Jeanne d’Arc (sauf que c’est déjà pris), n’en est pas à une obstination près. Après tout, le Seigneur ne pourrait-il faire un miracle ? Imaginez dame Le Pen et Bayrou arrivés en tête au premier tour…

Un complément Bayrou sur Jean-Louis Hussonnois, avec commentaires.

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